Robur le Conquerant by Jules Verne
J >>
Jules Verne >> Robur le Conquerant
Pages:
1 |
2 |
3 |
4 |
5 |
6 |
7 |
8 |
9 |
10 |
11 |
12 |
13 | 14 |
15
Peut-etre quelques esprits perspicaces en eurent-ils la pensee. Mais
- chose singuliere assurement - personne ne songea a cette hypothese
que ledit Robur put se rattacher en quoi que ce fut a la disparition
du president et du secretaire du Weldon-Institute.
En somme, cela fut reste a l'etat de mystere, sans une depeche qui
arriva de France en Amerique par le fil de New York, a onze heures
trente-sept, dans la journee du 6 juillet.
Et qu'apportait cette depeche? C'etait le texte du document trouve a
Paris dans une tabatiere - document qui revelait ce qu'etaient
devenus les deux personnages dont l'Union allait prendre le deuil.
Ainsi donc, l'auteur de l'enlevement c'etait Robur, l'ingenieur venu
tout expres a Philadelphie pour ecraser la theorie des ballonistes
dans son œuf! C'etait lui qui montait l'aeronef _Albatros!_
C'etait lui qui, par represailles, avait enleve Uncle Prudent, Phil
Evans, et Frycollin par-dessus le marche! Et ces personnages, on
devait les considerer comme a jamais perdus, a moins que, par un
moyen quelconque, en construisant un engin capable de lutter avec le
puissant appareil, leurs amis terrestres ne parvinssent a les ramener
sur la terre!
Quelle emotion! Quelle stupeur! Le telegramme parisien avait ete
adresse au bureau du Weldon-Institute. Les membres du club en eurent
aussitot connaissance. Dix minutes apres, tout Philadelphie recevait
la nouvelle par ses telephones, puis, en moins d'une heure, toute
l'Amerique, car elle s'etait electriquement propagee sur les
innombrables fils du nouveau continent. On n'y voulait pas croire, et
rien n'etait plus certain. Ce devait etre une mystification de
mauvais plaisant, disaient les uns, une << fumisterie >> du plus
mauvais gout, disaient les autres! Comment ce rapt eut-il pu
s'accomplir a Philadelphie, et si secretement? Comment cet _Albatros_
avait-il atterri dans Fairmont-Park, sans que son apparition eut ete
signalee sur les horizons de l'Etat de Pennsylvanie?
Tres bien. C'etaient des arguments. Les incredules avaient encore le
droit de douter. Mais, ce droit, ils ne l'eurent plus, sept jours
apres l'arrivee du telegramme. Le 13 juillet, le paquebot francais
_Normandie_ avait mouille dans les eaux de l'Hudson, et il apportait
la fameuse tabatiere. Le railway de New York l'expedia en toute hate
a Philadelphie.
C'etait bien la tabatiere du president du Weldon-Institute. Jem Cip
n'aurait pas mal fait, ce jour-la, de prendre une nourriture plus
substantielle, car il faillit tomber en pamoison, quand il la
reconnut. Que de fois il y avait puise la prise de l'amitie! Et Miss
Doll et Miss Mat la reconnurent aussi, cette tabatiere, qu'elles
avaient si souvent regardee avec l'espoir d'y plonger, un jour, leurs
maigres doigts de vieilles filles! Puis ce furent leur pere, William
T. Forbes, Truk Milnor, Bat T. Fyn et bien d'autres du
Weldon-Institute! Cent fois ils l'avaient vue s'ouvrir et se refermer
entre les mains de leur venere president. Enfin elle eut pour elle le
temoignage de tous les amis que comptait Uncle Prudent dans cette
bonne cite de Philadelphie, dont le nom indique - on ne saurait trop
le repeter - que ses habitants s aiment comme des freres.
Ainsi il n'etait pas permis de conserver l'ombre d'un doute _a_ cet
egard. Non seulement la tabatiere du president, mais l'ecriture,
tracee sur le document, ne permettaient plus aux incredules de hocher
la tete. Alors les lamentations commencerent, les mains desesperees
se leverent vers le ciel. Uncle Prudent et son collegue, emportes
dans un appareil volant, sans qu'on put meme entrevoir un moyen de
les delivrer!
La Compagnie du Niagara-Falls, dont Uncle Prudent etait le plus gros
actionnaire, faillit suspendre ses affaires et arreter ses chutes. La
_Walton-Watch Company_ songea a liquider son usine a montres,
maintenant qu'elle avait perdu son directeur, Phil Evans.
Oui! ce fut un deuil general, et le mot deuil n'est pas exagere, car
a part quelques cerveaux brules comme il s'en rencontre meme aux
Etats-Unis, on n'esperait plus jamais revoir ces deux honorables
citoyens.
Cependant, apres son passage au-dessus de Paris, on n'entendit plus
parler de l'_Albatros._ Quelques heures plus tard, il avait ete
apercu au-dessus de Rome, et c'etait tout. Il ne faut pas s'en
etonner, etant donne la vitesse avec laquelle l'aeronef avait
traverse l'Europe du nord au sud, et la Mediterranee de l'ouest a
l'est. Grace a cette vitesse, aucune lunette n'avait pu le saisir sur
un point quelconque de sa trajectoire. Tous les observatoires eurent
beau mettre leur personnel a l'affut nuit et jour, la machine volante
de Robur-le-Conquerant s'en etait allee ou si loin ou si haut - en
Icarie, comme il le disait - qu'on desespera d'en jamais retrouver la
trace.
Il convient d'ajouter que, si sa rapidite fut plus moderee au-dessus
du littoral de l'Afrique, comme le document n'etait pas encore connu,
on ne s'avisa pas de chercher l'aeronef dans les hauteurs du ciel
algerien. Assurement, il fut apercu au-dessus de Tombouctou; mais
l'observatoire de cette ville celebre - s'il y en a un - n'avait pas
encore eu le temps d'envoyer en Europe le resultat de ses
observations. Quant au roi du Dahomey, il aurait plutot fait couper
la tete a vingt mille de ses sujets, y compris ses ministres, que
d'avouer qu'il avait eu le dessous dans sa lutte avec un appareil
aerien. Question d'amour-propre.
Au-dela, ce fut l'Atlantique que traversa l'ingenieur Robur. Ce fut
la Terre de Feu qu'il atteignit, puis le cap Horn. Ce furent les
terres australes et l'immense domaine du pole, qu'il depassa, un peu
malgre lui. Or, de ces regions antarctiques, il n'y avait aucune
nouvelle a attendre.
Juillet s'ecoula, et nul œil humain ne pouvait se vanter
d'avoir meme entrevu l'aeronef.
Aout s'acheva, et l'incertitude au sujet des prisonniers de Robur
demeura complete. C'etait a se demander si l'ingenieur, a l'exemple
d'Icare, le plus vieux mecanicien dont l'histoire fasse mention,
n'avait pas peri victime de sa temerite.
Enfin les vingt-sept premiers jours de septembre s'ecoulerent sans
resultat.
Certainement, on se fait a tout en ce monde. Il est dans la nature
humaine de se blaser sur les douleurs qui s'eloignent. On oublie,
parce qu'il est necessaire d'oublier. Mais, cette fois, il faut le
dire a son honneur, le public terrestre se retint sur cette pente.
Non! il ne devint point indifferent au sort de deux Blancs et d'un
Noir, enleves comme le prophete Elie, mais dont la Bible n'avait pas
promis le retour sur la terre.
Et ceci fut plus sensible a Philadelphie qu'en tout autre lieu. Il
s'y joignait, d'ailleurs, de certaines craintes personnelles. Par
represailles, Robur avait arrache Uncle Prudent et Phil Evans a leur
sol natal. Certes, il s'etait bien venge, quoique en dehors de tout
droit. Mais cela suffirait-il a sa vengeance? Ne voudrait-il pas
l'exercer encore sur quelques-uns des collegues du president et du
secretaire du Weldon-Institute? Et qui pouvait se dire a l'abri des
atteintes de ce tout-puissant maitre des regions aeriennes?
Or, voila que, le 28 septembre, une nouvelle courut la ville. Uncle
Prudent et Phil Evans auraient reparu, dans l'apres-midi, au domicile
particulier du president du Weldon-Institute.
Et le plus extraordinaire, c'est que la nouvelle etait vraie, quoique
les esprits senses ne voulussent point y croire.
Cependant il fallut se rendre a l'evidence. C'etaient bien les deux
disparus, en personne, non leur ombre... Frycollin lui-meme etait de
retour.
Les membres du club, puis leurs amis, puis la foule, se porterent
devant la maison de Uncle Prudent. On acclama les deux collegues, on
les fit passer de main en main au milieu des hurrahs et des hips!
Jem Cip etait la, ayant abandonne son dejeuner -un roti de laitues
cuites - puis, William T. Forbes et ses deux filles, Miss Doit et
Miss Mat. Et, en ce jour, Uncle Prudent aurait pu les epouser toutes
deux s'il eut ete Mormon; mais il ne l'etait pas et n'avait aucune
propension a le devenir. Il y avait aussi Truk Milnor, Bat T. Fyn,
enfin tous les membres du club. On se demande encore aujourd'hui
comment Uncle Prudent et Phil Evans purent sortir vivants des
milliers de bras par lesquels ils durent passer en traversant toute
la ville.
Le soir meme, le Weldon-Institute devait tenir sa seance
hebdomadaire. On comptait que les deux collegues prendraient place au
bureau. Or, comme ils n'avaient encore rien dit de leurs aventures -
peut-etre ne leur avait-on pas laisse le temps de parler? - on
esperait aussi qu'ils raconteraient par le menu leurs impressions de
voyage.
En effet, pour une raison ou pour une autre, tous deux etaient restes
muets. Muet aussi le valet Frycollin, que ses congeneres avaient
failli ecarteler dans leur delire.
Mais ce que les deux collegues n'avaient pas dit ou n'avaient pas
voulu dire, le voici
Il n'y a point a revenir sur ce que l'on sait de la nuit du 27 au 28
juillet, l'audacieuse evasion du president et du secretaire du
Weldon-Institute, leur impression si vive quand ils foulerent les
roches de l'ile Chatam, le coup de feu tire sur Phil Evans, le cable
tranche, et _l'Albatros,_ alors prive de ses propulseurs, entraine au
large par la brise du sud-ouest, tandis qu'il s'elevait a une grande
hauteur. Ses fanaux allumes avaient permis de le suivre pendant
quelque temps. Puis, il n'avait pas tarde a disparaitre.
Les fugitifs n'avaient plus rien a craindre. Comment Robur aurait-il
pu revenir sur l'ile, puisque ses helices devaient encore etre hors
d'etat de fonctionner pendant trois ou quatre heures?
D'ici la, l'_Albatros,_ detruit par l'explosion, ne serait plus
qu'une epave flottant sur la mer, et ceux qu'il portait, des cadavres
dechires que l'Ocean ne pourrait pas meme rendre.
L'acte de vengeance aurait ete accompli dans toute son horreur.
Uncle Prudent et Phil Evans, se considerant comme en etat de legitime
defense, n'avaient pas eu un remords.
Phil Evans n'etait que legerement blesse par la balle lancee de
l'_Albatros._ Aussi tous trois s'occuperent de remonter le littoral
avec l'espoir de rencontrer quelques indigenes.
Cet espoir ne fut pas trompe. Une cinquantaine de naturels, vivant de
la peche, habitaient la cote occidentale de Chatam. Ils avaient vu
l'aeronef descendre sur l'ile. Ils firent aux fugitifs l'accueil que
meritaient des etres surnaturels. On les adora, ou peu s'en faut. On
les logea dans la plus confortable des cases. Jamais Frycollin ne
retrouverait une pareille occasion de passer pour le dieu des Noirs.
Ainsi qu'ils l'avaient prevu, Uncle Prudent et Phil Evans ne virent
pas revenir l'aeronef. Ils devaient en conclure que la catastrophe
avait du se produire dans quelque haute zone de l'atmosphere. On
n'entendrait plus jamais parler de l'ingenieur Robur ni de la
prodigieuse machine que ses compagnons montaient avec lui.
Maintenant il fallait attendre une occasion de regagner l'Amerique.
Or, l'ile Chatam est peu frequentee des navigateurs. Tout le mois
d'aout se passa ainsi, et les fugitifs pouvaient se demander s'ils
n'avaient pas change une prison pour une autre, dont Frycollin,
toutefois, s'arrangeait mieux que de sa prison aerienne.
Enfin, le 3 septembre, un navire vint faire de l'eau a l'aiguade de
l'ile Chatam. On ne l'a pas oublie, au moment de l'enlevement a
Philadelphie, Uncle Prudent avait sur lui quelques milliers de
dollars-papier - plus qu'il ne fallait pour regagner l'Amerique.
Apres avoir remercie leurs adorateurs qui ne leur epargnerent pas les
plus respectueuses demonstrations, Uncle Prudent, Phil Evans et
Frycollin s'embarquerent pour Aukland. Ils ne raconterent rien de
leur histoire, et, en deux jours, ils arriverent dans la capitale de
la NouvelleZelande.
La, un paquebot du Pacifique les prit comme passagers, et, le 20
septembre, apres une traversee des plus heureuses, les survivants de
l'_Albatros_ debarquaient a San Francisco. Ils n'avaient point dit
qui ils etaient ni d'ou ils venaient; mais, comme ils avaient paye
d'un bon prix leur transport, ce n est pas un capitaine americain qui
leur en eut demande davantage.
A San Francisco, Uncle Prudent, son collegue et le valet Frycollin
prirent le premier train du grand chemin de fer du Pacifique. Le 27,
ils arrivaient a Philadelphie.
Voila le recit compendieux de ce qui s'etait passe depuis l'evasion
des fugitifs et leur depart de l'ile Chatam. Voila comment, le soir
meme, le president et le secretaire purent prendre place au bureau du
Weldon-Institute, au milieu d'une affluence extraordinaire.
Cependant, jamais ni l'un ni l'autre n'avaient ete aussi calmes. Il
ne semblait pas, a les voir, que rien d'anormal fut arrive depuis la
memorable seance du 12 juin. Trois mois et demi qui ne paraissaient
pas compter dans leur existence!
Apres les premieres salves de hurrahs que tous deux recurent sans que
leur visage refletat la moindre emotion, Uncle Prudent se couvrit et
prit la parole. -
Honorables citoyens, dit-il, la seance est ouverte.
Applaudissements frenetiques et bien legitimes! Car, s'il n'etait pas
extraordinaire que cette seance fut ouverte, il l'etait du moins
qu'elle le fut par Uncle Prudent, assiste de Phil Evans.
Le president laissa l'enthousiasme s'epuiser en clameurs et en
battements de mains. Puis il reprit :
<< A notre derniere seance, messieurs, la discussion avait ete fort
vive _(Ecoutez, ecoutez)_ entre les partisans de l'helice avant et de
l'helice arriere pour notre ballon _Go a headl (Marques de
surprise)._ Or, nous avons trouve moyen de ramener l'accord entre les
avantistes et les arrieristes, et ce moyen, le voici c'est de mettre
deux helices, une a chaque bout de la nacelle! >> _(Silence de
complete stupefaction.)_
Et ce fut tout.
Oui, tout! De l'enlevement du president et du secretaire du
Weldon-Institute, pas un mot! Pas un mot de l'_Albatros_ ni de
l'ingenieur Robur! Pas un mot du voyage! Pas un mot de la facon dont
les prisonniers avaient pu s'echapper! Pas un mot enfin de ce
qu'etait devenu l'aeronef, s'il courait encore a travers l'espace, si
l'on pouvait craindre de nouvelles represailles contre les membres du
club!
Certes, l'envie ne manquait pas a tous ces ballonistes d'interroger
Uncle Prudent et Phil Evans; mais on les vit si serieux, si
boutonnes, qu'il parut convenable de respecter leur attitude. Quand
ils jugeraient a propos de parler, ils parleraient, et l'on serait
trop honore de les entendre.
Apres tout, il y avait peut-etre dans ce mystere quelque secret qui
ne pouvait encore etre divulgue.
Et alors Uncle Prudent, reprenant la parole au milieu d'un silence
jusqu'alors inconnu dans les seances du Weldon-Institute
<< Messieurs, dit-il, il ne reste plus maintenant qu'a terminer
l'aerostat le _Go a head_ auquel il appartient de faire la conquete
de l'air. - La seance est levee. >>
XVIII
Qui termine cette veridique histoire de l'_Albatros_ sans la terminer.
Le 29 avril de l'annee suivante, sept mois apres le retour si imprevu
de Uncle Prudent et de Phil Evans, Philadelphie etait tout en
mouvement. Rien de politique pour cette fois. Il ne s'agissait ni
d'elections ni de meetings. L'aerostat le _Go a head,_ acheve par les
soins du Weldon-Institute, allait enfin prendre possession de son
element naturel.
Pour aeronaute, le celebre Harry W. Tinder, dont le nom a ete
prononce au commencement de ce recit, - plus un aide-aerostier.
Pour passagers, le president et le secretaire du Weldon-Institute. Ne
meritaient-ils pas un tel honneur? Ne leur appartenait-il pas de
venir en personne protester contre tout appareil qui reposerait sur
le principe du << Plus lourd que l'air >> ?
Cependant, apres sept mois, ils en etaient encore a parler de leurs
aventures. Frycollin lui-meme, quelque envie qu'il en eut, n'avait
rien dit de l'ingenieur Robur ni de Sa prodigieuse machine. Sans
doute, en ballonistes intransigeants qu'ils etaient, Uncle Prudent et
Phil Evans ne voulaient pas qu'il fut question d'aeronef ou de tout
autre appareil volant. Tant que le ballon le _Go a head_ ne tiendrait
pas la premiere place parmi les engins de locomotion aerienne, ils ne
voulaient rien admettre des inventions dues aux aviateurs. Ils
croyaient encore, ils voulaient croire toujours que le veritable
vehicule atmospherique, c'etait l'aerostat et qu a lui seul
appartenait l'avenir.
D'ailleurs, celui dont ils avaient tire une vengeance si terrible -
si juste a leur sens -, celui-la n'existait plus. Aucun de ceux qui
l'accompagnaient n'avait pu lui survivre. Le secret de l'_Albatros_
etait maintenant enseveli dans les profondeurs du Pacifique.
Quant a admettre que l'ingenieur Robur eut une retraite, une ile de
relache, au milieu de ce vaste ocean, ce n'etait qu'une hypothese. En
tout cas, les deux collegues se reservaient de decider plus tard s'il
ne conviendrait pas de faire quelques recherches a ce sujet.
On allait donc enfin proceder a cette grande experience que le
Weldon-Institute preparait de si longue date et avec tant de soins.
Le _Go a head_ etait le type le plus parfait de ce qui avait ete
invente jusqu'a cette epoque dans l'art aerostatique, - ce que sont
un _Inflexible_ ou un _Formidable_ dans l'art naval.
Le _Go a head_ possedait toutes les qualites que doit avoir un
aerostat. Son volume lui permettait de s'elever aux dernieres
hauteurs qu'un ballon puisse atteindre; - son impermeabilite, de
pouvoir se maintenir indefiniment dans l'atmosphere; - sa solidite,
de braver toute dilatation de gaz aussi bien que les violences de la
pluie et du vent; - sa capacite, de disposer d'une force
ascensionnelle assez considerable pour enlever, avec tous ses
accessoires, une machinerie electrique qui devait communiquer a ses
propulseurs une puissance de locomotion superieure a tout ce qui
avait ete obtenu jusqu'alors. Le _Go a head_ avait une forme allongee
qui faciliterait son deplacement suivant l'horizontale. Sa nacelle,
plate-forme a peu pres semblable a celle du ballon des capitaines
Krebs et Renard, emportait tout l'outillage necessaire aux
aerostiers, instruments de physique, cables, ancres, guides-ropes,
etc., de plus, les appareils, piles et accumulateurs qui
constituaient sa puissance mecanique. Cette nacelle etait munie, a
l'avant, d'une helice, et, a l'arriere, d'une helice et d'un
gouvernail. Mais, probablement, le rendement des machines du _Go a
head_ devait etre tres inferieur au rendement des appareils de
l'_Albatros._
Le _Go a head_ avait ete transporte, apres son gonflement, dans la
clairiere de Fairmont-Park, a la place meme ou s'etait repose
l'aeronef pendant quelques heures.
Inutile de dire que sa puissance ascensionnelle lui etait fournie par
le plus leger de tous les corps gazeux. Le gaz d'eclairage ne possede
qu'une force de sept cents grammes environ par metre cube, - ce qui
ne donne qu'une insuffisante rupture d'equilibre avec l'air ambiant.
Mais l'hydrogene possede une force d'ascension qui peut etre estimee
a onze cents grammes. Cet hydrogene pur, prepare d'apres les procedes
et dans les appareils speciaux du celebre Henry Giffard, emplissait
l'enorme ballon. Donc, puisque la capacite du _Go a head_ mesurait
quarante mille metres cubes, la puissance ascensionnelle de son gaz
etait quarante mille multiplies par onze cents, soit de
quarante-quatre mille kilogrammes.
Dans cette matinee du 29 avril, tout etait pret. Des onze heures,
l'enorme aerostat se balancait a quelques pieds du sol, pret a
s'elever au milieu des airs.
Temps admirable et fait expres pour cette importante experience. En
somme, peut-etre aurait-il mieux valu que la brise eut ete plus
forte, ce qui aurait rendu l'epreuve plus concluante. En effet, on
n'a jamais mis en doute qu'un ballon put etre dirige dans un air
calme; mais, au milieu d'une atmosphere en mouvement, c'est autre
chose, et c'est dans ces conditions que les experiences doivent etre
tentees.
Enfin, il n'y avait pas de vent ni apparence qu'il dut se lever. Ce
jour-la, par extraordinaire, l'Amerique du Nord ne se disposait point
a envoyer a l'Europe occidentale une des bonnes tempetes de son
inepuisable reserve, et jamais jour n'eut ete mieux choisi pour le
succes d'une experience aeronautique.
Faut-il parler de la foule immense reunie dans Fairmont-Park, des
nombreux trains qui avaient verse sur la capitale de la Pennsylvanie
les curieux de tous les Etats environnants, de la suspension de la
vie industrielle et commerciale qui permettait a tous de venir
assister a ce spectacle, patrons, employes, ouvriers, hommes, femmes,
vieillards, enfants, membres du Congres, representants de l'armee,
magistrats, reporters, indigenes blancs et noirs, entasses dans la
vaste clairiere? Faut-il decrire les emotions bruyantes de ce
populaire, ces mouvements inexplicables, ces poussees soudaines qui
rendaient la masse palpitante et houleuse? Faut-il chiffrer les hips!
hips! hips! qui eclaterent de toutes parts comme des detonations de
boites d'artifice, lorsque Uncle Prudent et Phil Evans parurent sur
la plate-forme, au-dessous de l'aerostat pavoise aux couleurs
americaines? Faut-il avouer enfin que le plus grand nombre des
curieux n'etait peut-etre pas venu pour voir le _Go a head,_ mais
pour contempler ces deux hommes extraordinaires que l'Ancien Monde
enviait au Nouveau?
Pourquoi deux et non trois? Pourquoi pas Frycollin? C'est que
Frycollin trouvait que la campagne de l'_Albatros_ suffisait a sa
celebrite. Il avait decline l'honneur d'accompagner son maitre. Il
n'eut donc point sa part des acclamations frenetiques qui
accueillirent le president et le secretaire du Weldon-Institute.
Il va sans dire que, de tous les membres de l'illustre assemblee, pas
un ne manquait aux places reservees en dedans des cordes et piquets
qui formaient enceinte au milieu de la clairiere. La etaient Truk
Milnor, Bat T. Fyn, William T. Forbes, ayant au bras ses deux filles,
Miss Doll et Miss Mat. Tous etaient venus affirmer par leur presence
que rien ne pourrait jamais separer les partisans du << Plus leger que
l'air >> !
Vers onze heures vingt, un coup de canon annonca la fin des derniers
preparatifs.
Le _Go a head_ n'attendait plus qu'un signal pour partir. Un second
coup de canon retentit a onze heures vingt-cinq.
Le _Go a head,_ maintenu par ses cordes de filet, s'eleva d'une
quinzaine de metres au-dessus de la clairiere. De cette facon la
plate-forme dominait cette foule si profondement emue. Uncle Prudent
et Phil Evans, debout a l'avant, mirent alors la main gauche sur leur
poitrine, - ce qui signifiait qu'ils etaient de cœur avec toute
l'assistance. Puis, ils tendirent la main droite vers le zenith, - ce
qui signifiait que le plus grand des ballons connus jusqu'a ce jour
allait enfin prendre possession du domaine supra-terrestre.
Cent mille mains se porterent alors sur cent mille poitrines, et cent
mille autres se dresserent vers le ciel.
Un troisieme coup de canon eclata a onze heures trente.
<< Lachez tout! >> cria Uncle Prudent, qui lanca la formule
sacramentelle.
Et le _Go a head_ s'eleva << majestueusement >>, -adverbe consacre par
l'usage dans les descriptions aerostatiques.
En verite, c'etait un spectacle superbe! On eut dit d'un vaisseau qui
vient de quitter son chantier de construction. Et n'etait-ce pas un
vaisseau, lance sur la mer aerienne?
Le _Go a head_ monta suivant une rigoureuse verticale - preuve du
calme absolu de l'atmosphere -, et il s'arreta a une altitude de deux
cent cinquante metres.
La, commencerent les manœuvres en deplacement horizontal. Le
_Go a head,_ pousse par ses deux helices, alla au-devant du soleil
avec une vitesse d'une dizaine de metres a la seconde. C'est la
vitesse de la baleine franche au milieu des couches liquides. Et il
ne messied pas de le comparer a cette geante des mers boreales,
puisqu'il avait aussi la forme de cet enorme cetace.
Une nouvelle salve de hurrahs monta vers les habiles aeronautes.
Puis, sous l'action de son gouvernail, le _Go a head_ se livra a
toutes les evolutions circulaires, obliques, rectilignes, que lui
imprimait la main du timonier. Il tourna dans un cercle restreint, il
marcha en avant, en arriere, de facon a convaincre les plus
refractaires a la direction des ballons, - s'il y en avait eu!...
S'il yen avait eu, on les aurait echarpes.
Mais pourquoi le vent manquait-il a cette magnifique experience? Ce
fut regrettable. On aurait vu, sans doute, le _Go a head_ executer,
sans une hesitation, tous les mouvements, soit en deviant par
l'oblique comme un navire a voiles qui marche au plus pres, soit en
remontant les courants de l'air comme un navire a vapeur.
En ce moment, l'aerostat se releva dans l'espace de quelques
centaines de metres.
On comprit la manœuvre. Uncle Prudent et ses compagnons
allaient tenter de trouver un courant quelconque dans de plus hautes
zones, afin de completer l'epreuve. Du reste, un systeme de
ballonneaux interieurs analogues a la vessie natatoire des poissons
et dans lesquels on pouvait introduire une certaine quantite d'air,
au moyen de pompes, lui permettait de se deplacer verticalement. Sans
jamais jeter de lest pour monter ni perdre de gaz pour descendre, il
etait en mesure de s'elever ou de s'abaisser dans l'atmosphere, au
gre de l'aeronaute. Toutefois, il avait ete muni d'une soupape a son
hemisphere superieur, pour le cas ou il eut ete oblige a quelque
rapide descente. C'etait, en somme, l'application de systemes deja
connus, mais pousses a un extreme degre de perfection.
Pages:
1 |
2 |
3 |
4 |
5 |
6 |
7 |
8 |
9 |
10 |
11 |
12 |
13 | 14 |
15