Robur le Conquerant by Jules Verne
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Jules Verne >> Robur le Conquerant
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Le _Go a head_ s'elevait donc en suivant une ligne verticale. Ses
enormes dimensions diminuaient graduellement aux regards, comme par
un effet d'optique. Ce n'est pas ce qu'il y a de moins curieux pour
les spectateurs, dont les vertebres du cou se brisent a regarder en
l'air. L'enorme baleine devenait peu a peu un marsouin, en attendant
qu'elle fut reduite a l'etat de simple goujon.
Le mouvement ascensionnel ne cessant pas, le _Go a head_ atteignit
une altitude de quatre mille metres. Mais, dans ce ciel si pur, sans
une trainee de brume, il resta constamment visible.
Cependant, il se maintenait toujours au-dessus de la clairiere, comme
s'il eut ete attache par des fils divergents. Une immense cloche eut
emprisonne l'atmosphere qu'elle n'aurait pas ete plus immobilisee.
Pas un souffle de vent ni a cette hauteur ni a aucune autre.
L'aerostat evoluait sans rencontrer aucune resistance, tres rapetisse
par l'eloignement, comme si on l'eut regarde par le petit bout d'une
lorgnette.
Tout a coup, un cri s'eleva de la foule, un cri suivi de cent mille
autres. Tous les bras se tendirent vers un point de l'horizon. Ce
point, c'etait le nord-ouest.
La, dans le profond azur, est apparu un corps mobile qui s'approche
et grandit. Est-ce un oiseau battant des ailes les hautes couches de
l'espace? Est-ce un bolide dont la trajectoire coupe obliquement
l'atmosphere? En tout cas, il est doue d'une vitesse excessive, et il
ne peut tarder a passer au-dessus de la foule.
Un soupcon, qui se communique electriquement a tous les cerveaux,
court sur toute la clairiere.
Mais il semble que le _Go a head_ a vu cet etrange objet. Assurement,
il a senti qu'un danger le menace, car sa vitesse est augmentee, et
il a pris chasse vers l'est.
Oui! la foule a compris! Un nom, jete par un des membres du
Weldon-Institute, a ete repete par cent mille bouches :
<< L'_Albatros I..._ L'_Albatros_ !... >>
C'est l'_Albatros,_ en effet! C'est Robur qui reparait dans les
hauteurs du ciel! C'est lui qui, semblable a un gigantesque oiseau de
proie, va fondre sur le _Go a head!_ Et pourtant, neuf mois avant,
l'aeronef, brise par l'explosion, ses helices rompues, sa plate-forme
coupee en deux, a ete aneanti. Sans le sang-froid prodigieux de
l'ingenieur, qui modifia le sens giratoire du propulseur de l'avant
et le changea en une helice suspensive, tout le personnel de
l'_Albatros_ eut ete asphyxie par la rapidite meme de la chute. Mais,
s'ils avaient pu echapper a l'asphyxie, comment lui et les siens ne
s'etaient-ils pas noyes dans les eaux du Pacifique?
C'est que les debris de sa plate-forme, les ailes des propulseurs,
les cloisons des roufles, tout ce qui restait de l'_Albatros,_
constituait une epave. Si l'oiseau blesse etait tombe dans les flots,
ses ailes le soutinrent encore sur les lames. Pendant quelques
heures, Robur et ses hommes resterent d'abord sur cette epave, puis,
dans le canot de caoutchouc qu'ils avaient retrouve a la surface de
l'Ocean.
La Providence, pour ceux qui croient a l'intervention divine dans les
choses humaines - le hasard, pour ceux qui ont la faiblesse de ne pas
croire a la Providence -, vint au secours des naufrages.
Un navire les apercut, quelques heures apres le lever du soleil. Ce
navire mit une embarcation a la mer. Il recueillit non seulement
Robur et ses compagnons, mais aussi les debris flottants de
l'aeronef. L'ingenieur se contenta de dire que son batiment avait
peri dans une collision, et son incognito fut respecte.
Ce navire etait un trois-mats anglais, le _Two Friends,_ de
Liverpool. Il se dirigeait vers Melbourne, ou il arriva quelques
jours apres.
On etait en Australie, mais encore loin de l'ile X, a laquelle il
fallait revenir au plus tot.
Dans les debris du roufle de l'arriere, l'ingenieur avait pu
retrouver une somme assez considerable, qui lui permit de subvenir a
tous les besoins de ses compagnons, sans rien demander a personne.
Peu de temps apres son arrivee a Melbourne, il fit l'acquisition
d'une petite goelette d'une centaine de tonneaux, et ce fut ainsi que
Robur, qui se connaissait en marine, regagna l'ile X.
Et alors il n'eut plus qu'une idee fixe, une obsession se venger.
Mais, pour se venger, il fallait refaire un second _Albatros._
Besogne facile, apres tout, pour celui qui avait construit le
premier. On utilisa ce qui pouvait servir de l'ancien aeronef, ses
propulseurs, entre autres engins, qui avaient ete embarques avec tous
les debris sur la goelette. On refit le mecanisme avec de nouvelles
piles et de nouveaux accumulateurs. Bref, en moins de huit mois, tout
le travail etait termine, et un nouvel _Albatros,_ identique a celui
que l'explosion avait detruit, aussi puissant, aussi rapide, fut pret
a prendre l'air.
Dire qu'il avait le meme equipage, que cet equipage etait enrage
contre Uncle Prudent et Phil Evans en particulier, et contre tout le
Weldon-Institute en general, cela se comprend, sans qu'il convienne
d'y insister.
L'_Albatros_ quitta l'ile X des les premiers jours d'avril. Pendant
cette traversee aerienne, il ne voulut pas que son passage put etre
signale en aucun point de la terre. Aussi voyagea-t-il presque
toujours entre les nuages. Arrive au-dessus de l'Amerique du Nord, en
une portion deserte du Far West, il atterrit. La, l'ingenieur,
gardant le plus profond incognito, apprit ce qui devait lui faire le
plus de plaisir d'apprendre c'est que le Weldon-Institute etait pret
a commencer ses experiences, c'est que le _Go a head,_ monte par
Uncle Prudent et Phil Evans, allait partir de Philadelphie a la date
du 29 avril.
Quelle occasion pour satisfaire cette vengeance qui tenait au
cœur de Robur et de tous les siens! Vengeance terrible, a
laquelle ne pourrait echapper le _Go a head!_ Vengeance publique, qui
prouverait en meme temps la superiorite de l'aeronef sur tous les
aerostats et autres appareils de ce genre!
Et voila pourquoi, ce jour-la, comme un vautour qui se precipite du
haut des airs, l'aeronef apparaissait au-dessus de Fairmont-Park.
Oui! c'etait l'_Albatros,_ facile a reconnaitre, meme de tous ceux
qui ne l'avaient jamais vu!
Le _Go a head_ fuyait toujours. Mais il comprit bientot qu'il ne
pourrait jamais echapper par une fuite horizontale. Aussi, son salut,
le chercha-t-il par une fuite verticale, non en se rapprochant du
sol, car l'aeronef aurait pu lui barrer la route, mais en s'elevant
dans l'air, en allant dans une zone ou il ne pourrait peut-etre pas
etre atteint. C'etait tres audacieux, en meme temps tres logique.
Cependant l'_Albatros_ commencait a s'elever avec lui. Bien plus
petit que le _Go a head,_ c'etait l'espadon a la poursuite de la
baleine qu'il perce de son dard, c'etait le torpilleur courant sur le
cuirasse qu'il va faire sauter d'un seul coup.
On le vit bien, et avec quelle angoisse! En quelques instants
l'aerostat eut atteint cinq mille metres de hauteur.
L'_Albatros_ l'avait suivi dans son mouvement ascensionnel. Il
evoluait sur ses flancs. Il l'enserrait dans un cercle dont le rayon
diminuait a chaque tour. Il pouvait l'aneantir d'un bond, en crevant
sa fragile enveloppe. Alors Uncle Prudent et ses compagnons eussent
ete broyes dans une effroyable chute!
Le public, muet d'horreur, haletant, etait saisi de cette sorte
d'epouvante qui oppresse la poitrine, qui prend aux jambes, quand on
voit tomber quelqu'un d'une grande hauteur. Un combat aerien se
preparait, combat ou ne s'offraient meme pas les chances de salut
d'un combat naval, - le premier de ce genre, mais qui ne sera pas le
dernier, sans doute, puisque le progres est une des lois de ce monde.
Et si le _Go a head_ portait a son cercle equatorial les couleurs
americaines, l'_Albatros_ avait arbore son pavillon, l'etamine
etoilee avec le soleil d'or de Robur-le-Conquerant.
Le _Go a head_ voulut alors essayer de distancer son ennemi en
s'elevant plus haut encore. Il se debarrassa du lest qu'il avait en
reserve. Il fit un nouveau bond de mille metres. Ce n'etait plus
alors qu'un point dans l'espace. L'_Albatros,_ qui le suivait
toujours en imprimant a ses helices leur maximum de rotation, etait
devenu invisible.
Soudain, un cri de terreur s'eleva du sol.
Le _Go a head_ grossissait a vue d'œil, tandis que l'aeronef
reparaissait en s'abaissant avec lui. Cette fois, c'etait une chute.
Le gaz, trop dilate dans les hautes zones, avait creve l'enveloppe,
et, a demi degonfle, le ballon tombait assez rapidement.
Mais l'aeronef, moderant ses helices suspensives, s'abaissait d'une
vitesse egale. Il rejoignit le _Go a head,_ lorsqu'il n'etait plus
qu'a douze cents metres du sol, et s'en approcha bord a bord.
Robur voulait-il donc l'achever ?... Non!... Il voulait secourir, il
voulait sauver son equipage!
Et telle fut l'habilete de sa manœuvre que l'aeronaute et son
aide purent s'elancer sur la plate-forme de l'aeronef.
Uncle Prudent et Phil Evans allaient-ils donc refuser les secours de
Robur, refuser d'etre sauves par lui? Ils en etaient bien capables!
Mais les gens de l'ingenieur se jeterent sur eux, et, par force, les
firent passer du _Go a head_ sur l'_Albatros._
Puis, l'aeronef se degagea et demeura stationnaire, pendant que le
ballon, entierement vide de gaz, tombait sur les arbres de la
clairiere, ou il resta suspendu comme une gigantesque loque.
Un effroyable silence regnait a terre. Il semblait que la vie eut ete
suspendue dans toutes les poitrines. Bien des yeux s'etaient fermes
pour ne rien voir de la supreme catastrophe.
Uncle Prudent et Phil Evans etaient donc redevenus les prisonniers de
l'ingenieur Robur. Puisqu'il les avait repris, allait-il les
entrainer de nouveau dans l'espace, la ou il etait impossible de le
suivre?
On pouvait le croire.
Cependant, au lieu de remonter dans les airs, l'_Albatros_ continuait
de s'abaisser vers le sol. Voulait-il atterrir? On le pensa, et la
foule s'ecarta pour lui faire place au milieu de la clairiere.
L'emotion etait portee a son maximum d'intensite.
L'_Albatros_ s'arreta a deux metres de terre. Alors, au milieu du
profond silence, la voix de l'ingenieur se fit entendre.
<< Citoyens des Etats-Unis, dit-il, le president et le secretaire du
Weldon-Institute sont de nouveau en mon pouvoir. En les gardant, je
ne ferais qu'user de mon droit de represailles. Mais, a la passion
allumee dans leur ame par le succes de l'_Albatros,_ j'ai compris que
l'etat des esprits n'etait pas pret pour l'importante revolution que
la conquete de l'air doit amener un jour. Uncle Prudent et Phil
Evans, vous etes libres ! >>
Le president, le secretaire du Weldon-Institute, l'aeronaute et son
aide, n'eurent qu'a sauter pour prendre terre.
L'_Albatros_ remonta aussitot a une dizaine de metres au-dessus de la
foule.
Puis, Robur, continuant :
<< Citoyens des Etats-Unis, dit-il, mon experience est faite; mais mon
avis est des a present qu'il ne faut rien prematurer, pas meme le
progres. La science ne doit pas devancer les mœurs. Ce sont des
evolutions, non des revolutions qu'il convient de faire. En un mot,
il faut n'arriver qu'a son heure. J'arriverais trop tot aujourd'hui
pour avoir raison des interets contradictoires et divises. Les
nations ne sont pas encore mures pour l'union.
<< Je pars donc, et j'emporte mon secret avec moi. Mais il ne sera pas
perdu pour l'humanite. Il lui appartiendra le jour ou elle sera assez
instruite pour en tirer profit et assez sage pour n'en jamais abuser.
Salut, citoyens des Etats-Unis, salut! >>
Et l'_Albatros,_ battant l'air de ses soixante-quatorze helices,
emporte par ses deux propulseurs pousses a outrance, disparut vers
l'est au milieu d'une tempete de hurrahs, qui, cette fois, etaient
admiratifs.
Les deux collegues, profondement humilies, ainsi que tout le
Weldon-Institute en leur personne, firent la seule chose qu'il y eut
a faire : ils s'en retournerent chez eux, tandis que la foule, par un
revirement subit, etait prete a les saluer de ses plus vifs
sarcasmes, justes a cette heure!
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Et maintenant, toujours cette question Qu'est-ce que ce Robur? Le
saura-t-on jamais?
On le sait aujourd'hui. Robur, c'est la science future, celle de
demain peut-etre. C'est la reserve certaine de l'avenir.
Quant a l'_Albatros,_ voyage-t-il encore a travers cette atmosphere
terrestre, au milieu de ce domaine que nul ne peut lui ravir? Il
n'est pas permis d'en douter. Robur-le-Conquerant reparaitra-t-il un
jour, ainsi qu'il l'a annonce? Oui! il viendra livrer le secret d'une
invention qui peut modifier les conditions sociales et politiques du
monde.
Quant a l'avenir de la locomotion aerienne, il appartient a
l'aeronef, non a l'aerostat.
C'est aux _Albatros_ qu'est definitivement reservee la conquete de
l'air!
Fin de Robur-le-Conquerant
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