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Robur le Conquerant by Jules Verne

J >> Jules Verne >> Robur le Conquerant

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Que Uncle Prudent eut des amis, puisqu'il etait riche, cela va de
soi; mais il avait aussi des ennemis, puisqu'il etait president du
club, - entre autres, tous ceux qui enviaient cette situation. Parmi
les plus acharnes, il convient de citer le secretaire du
Weldon-Institute.

C'etait Phil Evans, tres riche aussi, puisqu'il dirigeait la Walton
Watch Company, importante usine a montres, qui fabrique par jour cinq
cents mouvements a la mecanique et livre des produits comparables aux
meilleurs de la Suisse. Phil Evans aurait donc pu passer pour un des
hommes les plus heureux du monde et meme des Etats-Unis, n'eut ete la
situation de Uncle Prudent. Comme lui, il etait age de quarante-cinq
ans, comme lui d'une sante a toute epreuve, comme lui d'une audace
indiscutable, comme lui peu soucieux de troquer les avantages
certains du celibat contre les avantages douteux du mariage.
C'etaient deux hommes bien faits pour se comprendre, mais qui ne se
comprenaient pas, et tous deux, il faut bien le dire, d'une extreme
violence de caractere, l'un a chaud, Uncle Prudent, l'autre a froid,
Phil Evans.

Et a quoi tenait que Phil Evans n'eut ete nomme president du club?
Les voix s'etaient exactement partagees entre Uncle Prudent et lui.
Vingt fois on avait ete au scrutin, et vingt fois la majorite n'avait
pu se faire ni pour l'un ni pour l'autre. Situation embarrassante,
qui aurait pu durer plus que la vie des deux candidats.

Un des membres du club proposa alors un moyen de departager les voix.
Ce fut Jem Cip, le tresorier du Weldon-Institute. Jem Cip etait un
vegetarien convaincu, autrement dit, un de ces legumistes, de ces
proscripteurs de toute nourriture animale, de toutes liqueurs
fermentees, moitie brahmanes, moitie musulmans, un rival des Niewman,
des Pitman, des Ward, des Davie, qui ont illustre la secte de ces
toques inoffensifs.

En cette occurrence, Jem Cip fut soutenu par un autre membre du club,
William T. Forbes, directeur d'une grande usine, ou l'on fabrique de
la glucose en traitant les chiffons par l'acide sulfurique - ce qui
permet de faire du sucre avec de vieux linges. C'etait un homme bien
pose, ce William T. Forbes, pere de deux charmantes vieilles filles,
Miss Dorothee, dite Doll, et Miss Martha, dite Mat, qui donnaient le
ton a la meilleure societe de Philadelphie.

Il resulta donc de la proposition de Jem Cip, appuyee par William T.
Forbes et quelques autres, que l'on decida de nommer le president du
club au << point milieu >>.

En verite, ce mode d'election pourrait etre applique en tous les cas
ou il s'agit d'elire le plus digne, et nombre d'Americains de grand
sens songeaient deja a l'employer pour la nomination du president de
la Republique des Etats-Unis.

Sur deux tableaux d'une entiere blancheur, une ligne noire avait ete
tracee. La longueur de chacune de ces ligues etait mathematiquement
la meme, car on l'avait determinee avec autant d'exactitude que s'il
se fut agi de la base du premier triangle dans un travail de
triangulation. Cela fait, les deux tableaux etant exposes dans le
meme jour au milieu de la salle des seances, les deux concurrents
s'armerent chacun d'une fine aiguille et marcherent simultanement
vers le tableau qui lui etait devolu. Celui des deux rivaux qui
planterait son aiguille le plus pres du milieu de la ligue, serait
proclame president du Weldon-Institute.

Cela va sans dire, l'operation devait se faire d'un coup, sans
reperes, sans tatonnements, rien que par la surete du regard. Avoir
le compas dans l'œil, suivant l'expression populaire, tout
etait la.

Uncle Prudent planta son aiguille, en meme temps que Phil Evans
plantait la sienne. Puis, on mesura afin de decider lequel des deux
concurrents s'etait le plus approche du point milieu.

O prodige! Telle avait ete la precision des operateurs que les
mesures ne donnerent pas de difference appreciable. Si ce n'etait pas
exactement le milieu mathematique de la ligne, il n'y avait qu'un
ecart insensible entre les deux aiguilles et qui semblait etre le
meme pour toutes deux.

De la, grand embarras de l'assemblee.

Heureusement, un des membres, Truk Milnor, insista pour que les
mesures fussent refaites au moyen d'une regle graduee par les
procedes de la machine micrometrique de M. Perreaux, qui permet de
diviser le millimetre en quinze cents parties. Cette regle, donnant
des quinze-centiemes de millimetre traces avec un eclat de diamant,
servit a reprendre les mesures, et, apres avoir lu les divisions au
moyen d'un microscope, on obtint les resultats suivants :

Uncle Prudent s'etait approche du point milieu a moins de six
quinze-centiemes de millimetre, Phil Evans, a moins de neuf
quinze-centiemes.

Et voila comment Phil Evans ne fut que le secretaire du
Weldon-Institute, tandis que Uncle Prudent etait proclame president
du club.

Un ecart de trois quinze-centiemes de millimetre, il n'en fallut pas
davantage pour que Phil Evans vouat a Uncle Prudent une de ces haines
qui, pour etre latentes, n'en sont pas moins feroces.

A cette epoque, depuis les experiences entreprises dans le dernier
quart de ce xixe siecle, la question des ballons dirigeables n'etait
pas sans avoir fait quelques progres. Les nacelles munies d'helices
propulsives, accrochees en 1852 aux aerostats de forme allongee
d'Henry Giffard, en 1872, de Dupuy de Lome, en 1883, de MM.
Tissandier freres, en 1884, des capitaines Krebs et Renard, avaient
donne certains resultats dont il convient de tenir compte. Mais si
ces machines, plongees dans un milieu plus lourd qu'elles,
manœuvrant sous la poussee d'une helice, biaisant avec la ligue
du vent, remontant meme une brise contraire pour revenir a leur point
de depart, s'etaient ainsi reellement << dirigees >> elles n'avaient pu
y reussir que grace a des circonstances extremement favorables. En de
vastes halls clos et couverts, parfait! Dans une atmosphere calme,
tres bien! Par un leger vent de cinq a six metres a la seconde, passe
encore! Mais, en somme, rien de pratique. n'avait ete obtenu. Contre
un vent de moulin - huit metres a la seconde -, ces machines seraient
restees a peu pres stationnaires; contre une brise fraiche - dix
metres a la seconde -, elles auraient marche en arriere; contre une
tempete - vingt-cinq a trente metres a la seconde -, elles auraient
ete emportees comme une plume; au milieu d'un ouragan - quarante-cinq
metres a la seconde -, elles eussent peut-etre couru le risque d'etre
mises en pieces; enfin, avec un de ces cyclones qui depassent cent
metres a la seconde, on n'en aurait pas retrouve un morceau.

Il etait donc constant que, meme apres les experiences retentissantes
des capitaines Krebs et Renard, si les aerostats dirigeables avaient
gagne un peu de vitesse, c'etait juste ce qu'il fallait pour se
maintenir contre une simple brise. D'ou l'impossibilite d'user
pratiquement jusqu'alors de ce mode de locomotion aerienne.

Quoi qu'il en soit, a cote de ce probleme de la direction des
aerostats, c'est-a-dire, des moyens employes pour leur donner une
vitesse propre, la question des moteurs avait fait des progres
incomparablement plus rapides. Aux machines a vapeur d'Henri Giffard,
a l'emploi de la force musculaire de Dupuy de Lome, s'etaient peu a
peu substitues les moteurs electriques. Les batteries au bichromate
de potasse, formant des elements montes en tension, de MM. Tissandier
freres, donnerent une vitesse de quatre metres a la seconde. Les
machines dynamo-electriques des capitaines Krebs et Renard,
developpant une force de douze chevaux, imprimerent une vitesse de
six metres cinquante, en moyenne.

Et alors, dans cette voie du moteur, ingenieurs et electriciens
avaient cherche a s'approcher de plus en plus de ce desideratum qu'on
a pu appeler << un cheval-vapeur dans un boitier de montre >>. Aussi,
peu a peu, les effets de la pile, dont les capitaines Krebs et Renard
avaient garde le secret, etaient-ils depasses, et, apres eux, les
aeronautes avaient pu utiliser des moteurs, dont la legerete
s'accroissait en meme temps que la puissance.

Il y avait donc la de quoi encourager les adeptes qui croyaient a
l'utilisation des ballons dirigeables. Et cependant, combien de bons
esprits se refusaient a admettre cette utilisation! En effet, si
l'aerostat rencontre un point d'appui sur l'air, il appartient a ce
milieu dans lequel il plonge tout entier. En de telles conditions,
comment sa masse, qui donne tant de prise aux courants de
l'atmosphere, pourrait-elle tenir tete a des vents moyens, si
puissant que fut son propulseur?

C'etait toujours la question; mais on esperait la resoudre en
employant des appareils de grande dimension.

Or, il se trouvait que, dans cette lutte des inventeurs a la
recherche d'un moteur puissant et leger, les Americains s'etaient le
plus rapproches du fameux desideratum. Un appareil dynamo-electrique,
base sur l'emploi d'une pile nouvelle, dont la composition etait
encore un mystere, avait ete achete a son inventeur, un chimiste de
Boston jusqu'alors inconnu. Des calculs faits avec le plus grand
soin, des diagrammes releves avec la derniere exactitude,
demontraient qu'avec cet appareil, actionnant une helice de dimension
convenable, on pourrait obtenir des deplacements de dix-huit a vingt
metres a la seconde.

En verite, c'eut ete magnifique!

<< Et ce n'est pas cher! >> avait ajoute Uncle Prudent, en remettant a
l'inventeur, contre son recu en bonne et due forme, le dernier paquet
des cent mille dollars-papier, dont on lui payait son invention.

Immediatement, le Weldon-Institute s'etait mis a l'œuvre. quand
il s'agit d'une experience qui peut avoir quelque utilite pratique,
l'argent sort volontiers des poches americaines. Les fonds
affluerent, sans qu'il fut meme necessaire de constituer une societe
par actions. Trois cent mille dollars - ce qui fait la somme de
quinze cent mille francs - vinrent au premier appel s'entasser dans
les caisses du club. Les travaux commencerent sous la direction du
plus celebre aeronaute des Etats-Unis, Harry W. Tinder, immortalise
par trois de ses ascensions entre mille : l'une, pendant laquelle il
s'etait eleve a douze mille metres, plus haut que Gay-Lussac,
Coxwell, sivel, Croce-Spinelli, Tissandier, Glaisher; l'autre,
pendant laquelle il avait traverse toute l'Amerique de New York a San
Francisco, depassant de plusieurs centaines de lieues les itineraires
des Nadar, des Godard et de tant d'autres, sans compter ce John Wise
qui avait fait onze cent cinquante milles de Saint-Louis au comte de
Jefferson; la troisieme, enfin, qui s'etait terminee par une chute
effroyable de quinze cents pieds, au prix d'une simple foulure du
poignet droit, tandis que Pilatre de Rozier, moins heureux, pour
n'etre tombe que de sept cents pieds, s'etait tue sur le coup.

Au moment ou commence cette histoire, on pouvait deja juger que le
Weldon-lnstitute avait mene rondement les choses. Dans les chantiers
Turner, a Philadelphie, s'allongeait un enorme aerostat, dont la
solidite allait etre eprouvee en y comprimant de l'air sous une forte
pression. Celui-la entre tous meritait bien le nom de ballon-monstre.

En effet, que jaugeait le Geant de Nadar? Six mille metres cubes. que
jaugeait le ballon de John Wise? Vingt mille metres cubes. que
jaugeait le ballon Giffard, de l'Exposition de 1878? Vingt-cinq mille
metres cubes, avec dix-huit metres de rayon. Comparez ces trois
aerostats a la machine aerienne du Weldon-Institute, dont le volume
se chiffrait par quarante mille metres cubes, et vous comprendrez que
Uncle Prudent et ses collegues eussent quelque droit a se gonfler
d'orgueil.

Ce ballon, n'etant pas destine a explorer les plus hautes couches de
l'atmosphere, ne se nommait pas Excelsior, qualificatif qui est un
peu trop en honneur chez les citoyens d'Amerique. Non! Il se nommait
simplement le _Go a head_ - qui veut dire - << En avant >> -, et il ne
lui restait plus qu'a justifier son nom en obeissant a toutes les
manœuvres de son capitaine.

A cette epoque, la machine dynamo-electrique etait presque
entierement terminee d'apres le systeme du brevet acquis par le
Weldon-Institute. On pouvait compter qu'avant six semaines, le _Go a
head_ aurait pris son vol a travers l'espace.

On l'a vu, cependant, toutes les difficultes de mecanique n'etaient
pas encore tranchees. Bien des seances avaient ete consacrees a
discuter, non la forme de l'helice ni ses dimensions, mais la
question de savoir si elle serait placee a l'arriere de l'appareil,
comme l'avaient fait les freres Tissandier, ou a l'avant, comme
l'avaient fait les capitaines Krebs et Renard. Inutile d'ajouter que,
dans cette discussion, les partisans des deux systemes en etaient
meme venus aux mains. Le groupe des << Avantistes >> egala en nombre le
groupe des << Arrieristes >>. Uncle Prudent, dont la voix aurait du
etre preponderante en cas de partage, Uncle Prudent, eleve sans doute
a l'ecole du professeur Buridan, n'etait pas parvenu a se prononcer.

Donc, impossibilite de s'entendre, impossibilite de mettre l'helice
en place. Cela pouvait durer longtemps, a moins que le gouvernement
n'intervint. Mais, aux Etats-Unis, on le sait, le gouvernement n'aime
point a s'immiscer dans les affaires privees, ni a se meler de ce qui
ne le regarde pas. En quoi il a raison.

Les choses en etaient la, et cette seance du 13 juin menacait de ne
pas finir ou plutot de finir au milieu du plus epouvantable tumulte -
injures echangees, coups de poing succedant aux injures, coups de
canne succedant aux coups de poing, coups de revolver succedant aux
coups de canne -, quand, a huit heures trente-sept, il se fit une
diversion.

L'huissier du Weldon-Institute, froidement et tranquillement, comme
un policeman au milieu des orages d'un meeting, s'etait approche du
bureau du president. Il lui avait remis une carte. Il attendait les
ordres qu'il conviendrait a Uncle Prudent de lui donner.

Uncle Prudent fit resonner la trompe a vapeur qui lui servait de
sonnette presidentielle, car meme la cloche du Kremlin ne lui aurait
pas suffi!... Mais le tumulte ne cessa de s'accroitre. Alors le
president << se decouvrit >>, et un demi-silence fut obtenu, grace a ce
moyen extreme.

<< Une communication! dit Uncle Prudent, apres avoir puise une enorme
prise dans la tabatiere qui ne le quittait jamais.

- Parlez! parlez! repondirent quatre-vingt-dix-neuf voix, - par
hasard, d'accord sur ce point.

- Un etranger, mes chers collegues, demande a etre introduit dans la
salle de nos seances.

- Jamais! repliquerent toutes les voix.

- Il desire nous prouver, parait-il, reprit Uncle Prudent, que de
croire a la direction des ballons, c'est croire a la plus absurde des
utopies. >>

Un grognement accueillit cette declaration.

<< Qu'il entre qu'il entre!

- Comment se nomme ce singulier personnage? demanda le secretaire
Phil Evans.

- Robur, repondit Uncle Prudent.

- Robur!... Robur!... Robur! hurla toute l'assemblee.

Et, si l'accord s'etait si rapidement fait sur ce nom singulier,
c'est que le Weldon-Institute esperait bien decharger sur celui qui
le portait le trop-plein de son exasperation.

La tempete s'etait donc un instant apaisee, - en apparence du moins.
D'ailleurs comment une tempete pourrait-elle se calmer chez un peuple
qui en expedie deux ou trois par mois a destination de l'Europe, sous
forme de bourrasques?

III

Dans lequel un nouveau personnage n'a pas besoin d'etre presente, car
il se presente lui-meme.

Citoyens des Etats-Unis d'Amerique, je me nomme Robur. Je suis digne
de ce nom. J'ai quarante ans, bien que je paraisse n'en pas avoir
trente, une constitution de fer, une sante a toute epreuve, une
remarquable force musculaire, un estomac qui passerait pour excellent
meme dans le monde des autruches. Voila pour le physique. >>

On l'ecoutait. Oui! Les bruyants furent tout d'abord interloques par
l'inattendu de ce discours pro facie sua. Etait-ce un fou ou un
mystificateur, ce personnage? Quoi qu'il en soit, il imposait et
s'imposait. Plus un souffle au milieu de cette assemblee, dans
laquelle se dechainait naguere l'ouragan. Le calme apres la houle.

Au surplus, Robur paraissait bien etre l'homme qu'il disait etre. Une
taille moyenne, avec une carrure geometrique, - ce que serait un
trapeze regulier, dont le plus grand des cotes paralleles etait forme
par la ligue des epaules. Sur cette ligne, rattachee par un cou
robuste, une enorme tete spheroidale. A quelle tete d'animal eut-elle
ressemble pour donner raison aux theories de l'Analogie passionnelle?
A celle d'un taureau, mais un taureau a face intelligente. Des yeux
que la moindre contrariete devait porter a l'incandescence, et,
au-dessus, une contraction permanente du muscle sourcilier, signe
d'extreme energie. Des cheveux courts, un peu crepus, a reflet
metallique, comme eut ete un toupet en paille de fer. Large poitrine
qui s'elevait ou s'abaissait avec des mouvements de soufflet de
forge. Des bras, des mains, des jambes, des pieds dignes du tronc.

Pas de moustaches, pas de favoris, une large barbiche de marin, a
l'americaine, - ce qui laissait voir les attaches de la machoire,
dont les muscles masseters devaient posseder une puissance
formidable. On a calcule - que ne calcule-t-on pas? - que la pression
d'une machoire de crocodile ordinaire peut atteindre quatre cents
atmospheres, quand celle du chien de chasse de grande taille n'en
developpe que cent. On a meme deduit cette curieuse formule : si un
kilogramme de chien produit huit kilogrammes de force masseterienne,
un kilogramme de crocodile en produit douze. Eh bien, un kilogramme
dudit Robur devait en produire au moins dix. Il etait donc entre le
chien et le crocodile.

De quel pays venait ce remarquable type? C'eut ete difficile a dire.
En tout cas, il s'exprimait couramment en anglais, sans cet accent un
peu trainard qui distingue les Yankees de la Nouvelle-Angleterre.

Il continua de la sorte :

<< Voici presentement pour le moral, honorables citoyens. Vous voyez
devant vous un ingenieur, dont le moral n'est point inferieur au
physique. Je n'ai peur de rien ni de personne. J'ai une force de
volonte qui n'a jamais cede devant une autre. quand je me suis fixe
un but, l'Amerique tout entiere, le monde tout entier, se
coaliseraient en vain pour m'empecher de l'atteindre. quand j'ai une
idee, j'entends qu'on la partage et ne supporte pas la contradiction.
J'insiste sur ces details, honorables citoyens, parce qu'il faut que
vous me connaissiez a fond. Peut-etre trouverez-vous que je parle
trop de moi? Peu importe! Et maintenant, reflechissez avant de
m'interrompre, car je suis venu pour vous dire des choses qui
n'auront peut-etre pas le don de vous plaire. >>

Un bruit de ressac commenca a se propager le long des premiers bancs
du hall, - signe que la mer ne tarderait pas a devenir houleuse.

<< Parlez, honorable etranger >>, se contenta de repondre Uncle
Prudent, qui ne se contenait pas sans peine.

Et Robur parla comme devant, sans plus de souci de ses auditeurs.

<< Oui! Je sais! Apres un siecle d'experiences qui n'ont point abouti,
de tentatives qui n'ont donne aucun resultat, il y a encore des
esprits mal equilibres qui s'entetent a croire a la direction des
ballons. Ils s'imaginent qu'un moteur quelconque, electrique ou
autre, peut etre applique a leurs pretentieuses baudruches, qui
offrent tant de prise aux courants atmospheriques. Ils se figurent
qu'ils seront maitres d'un aerostat comme on est maitre d'un navire a
la surface des mers. Parce que quelques inventeurs, par des temps
calmes, ou a peu pres, ont reussi, soit a biaiser avec le vent, Soit
a remonter une legere brise, la direction des appareils aeriens plus
legers que l'air deviendrait pratique? Allons donc! Vous etes ici une
centaine qui croyez a la realisation de vos reves, qui jetez, non
dans l'eau, mais dans l'espace, des milliers de dollars. Eh bien,
c'est vouloir lutter contre l'impossible! >>

Chose assez singuliere, devant cette affirmation, les membres du
Weldon-Institute ne bougerent pas. Etaient-ils devenus aussi sourds
que patients? Se reservaient-ils, desireux de voir jusqu'ou cet
audacieux contradicteur oserait aller?

Robur continua :

<< Quoi, un ballon!... quand pour obtenir un allegement d'un
kilogramme, il faut un metre cube de gaz! Un ballon, qui a cette
pretention de resister au vent a l'aide de son mecanisme, quand la
poussee d'une grande brise sur la voile d'un vaisseau n'est pas
inferieure a la force de quatre cents chevaux, quand on a vu dans
l'accident du pont de la Tay l'ouragan exercer une pression de quatre
cent quarante kilogrammes par metre carre! Un ballon, quand jamais la
nature n'a construit sur ce systeme aucun etre volant, qu'il soit
muni d'ailes comme les oiseaux, ou de membranes comme certains
poissons et certains mammiferes...

- Des mammiferes?... s'ecria un des membres du club.

Oui! la chauve-souris, qui vole, si je ne me trompe! Est-ce que
l'interrupteur ignore que ce volatile est un mammifere, et a-t-il
jamais vu faire une omelette avec des œufs de chauve-souris? >>

La-dessus, l'interrupteur rengaina ses interruptions futures, et
Robur continua avec le meme entrain :

<< Mais est-ce a dire que l'homme doive renoncer a la conquete de
l'air, a transformer les mœurs civiles et politiques du vieux
monde, en utilisant cet admirable milieu de locomotion? Non pas! Et,
de meme qu'il est devenu maitre des mers, avec le batiment, par
l'aviron, par la voile, par la roue ou par l'helice, de meme il
deviendra maitre de l'espace atmospherique par les appareils plus
lourds que l'air, car il faut etre plus lourd que lui pour etre plus
fort que lui. >>

Cette fois, l'assemblee partit. quelle bordee de cris s'echappa de
toutes ces bouches, braquees sur Robur, comme autant de bouts de
fusils ou de gueules de canons! N'etait-ce pas repondre a une
veritable declaration de guerre jetee au camp des ballonistes?
N'etait-ce pas la lutte qui allait reprendre entre le << Plus leger >>
et le << Plus lourd que l'air >> ?

Robur ne sourcilla pas. Les bras croises sur la poitrine, il
attendait bravement que le silence se fit.

Uncle Prudent, d'un geste, ordonna de cesser le feu.

<< Oui, reprit Robur. L'avenir est aux machines volantes. L'air est un
point d'appui solide. qu'on imprime a une colonne de ce fluide un
mouvement ascensionnel de quarante-cinq metres a la seconde, et un
homme pourra se maintenir a sa partie superieure, si les semelles de
ses souliers mesurent en superficie un huitieme de metre carre
seulement. Et, si la vitesse de la colonne est portee a
quatre-vingt-dix metres, il pourra y marcher a pieds nus. Or, en
faisant fuir, sous les branches d'une helice, une masse d'air avec
cette rapidite, on obtient le meme resultat. >>

Ce que Robur disait la, c'etait ce qu'avaient dit avant lui tous les
partisans de l'aviation, dont les travaux devaient, lentement mais
Surement, conduire a la solution du probleme. A MM. de Ponton
d'Amecourt, de La Landelle, Nadar, de Luzy, de Louvrie, Liais,
Beleguic, Moreau, aux freres Richard, a Babinet, Jobert, du Temple,
Salives, Penaud, de Villeneuve, Gauchot et Tatin, Michel Loup,
Edison, Planavergne, a tant d'autres enfin, l'honneur d'avoir repandu
ces idees si simples! Abandonnees et reprises plusieurs fois, elles
ne pouvaient manquer de triompher un jour. Aux ennemis de l'aviation,
qui pretendaient que l'oiseau ne se soutient que parce qu'il echauffe
l'air dont il se gonfle, leur reponse s'etait-elle donc fait
attendre? N'avaient-ils pas prouve qu'un aigle, pesant cinq
kilogrammes, aurait du s'emplir de cinquante metres cubes de ce
fluide chaud, rien que pour se soutenir dans l'espace?

C'est ce que Robur demontra avec une indeniable logique, au milieu du
brouhaha qui s'elevait de toutes parts. Et, comme conclusion, voici
les phrases qu'il jeta a la face de ces ballonistes :

<< Avec vos aerostats, vous ne pouvez rien, vous n'arriverez a rien,
vous n'oserez rien! Le plus intrepide de vos aeronautes, John Wise,
bien qu'il ait deja fait une traversee aerienne de douze cents milles
au-dessus du continent americain, a du renoncer a son projet de
traverser l'Atlantique! Et, depuis, vous n'avez pas avance d'un pas,
d'un seul, dans cette voie!

Monsieur, dit alors le president, qui s'efforcait vainement d'etre
calme, vous oubliez ce qu'a dit notre immortel Franklin, lors de
l'apparition de la premiere montgolfiere, au moment ou le ballon
allait naitre :

<< Ce n'est qu'un enfant, mais il grandira! >> Et il a grandi...

- Non, president, non! Il n'a pas grandi!... Il a grossi seulement...
ce qui n'est pas la meme chose! >>

C'etait une attaque directe aux projets du Weldon-Institute, qui
avait decrete, soutenu, subventionne, la confection d'un
aerostat-monstre. Aussi des propositions de ce genre, et peu
rassurantes, se croiserent-elles bientot dans la salle :

<< A bas l'intrus!

- Jetez-le hors de la tribune!...

- Pour lui prouver qu'il est plus lourd que l'air! >>

Et bien d'autres.

Mais on n'en etait qu'aux paroles, non aux voies de fait. Robur,
impassible, put donc encore s'ecrier :

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President Obama teams up with one of Marvel's greatest heroes, reports Alison Flood

Here's Michael Wolff, still doing the rounds promoting his Rupert Murdoch biography, The man who owns the news. This interview with Jon Stewart is fun. It starts off with Wolff saying: "You wanna start a rumour, tell Rupert. He's the biggest gossip I've ever met." And there's an amusing pay-off too. (Via Comedy Central/The E&P Pub)

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Poetry Workshop creature features

For many years my local corner shop displayed a large sign in its window telling local residents to "use us or lose us!" It always looked a rather toothless threat to me. After all, if I didn't use them, what difference would it make to me if they weren't there? And surely a corner shop, one that had been there for years, would have enough customers to survive without recourse to such apocalyptic warning? But it didn't and was soon converted into flats.

This community shop was destroyed not so much by the pressures of the supermarkets or people's commuting patterns, but simply by customer apathy. It's something to think about as crime writers and readers across the world mourn the imminent passing of Maxim Jakubowski's celebrated Charing Cross Road bookshop in London, Murder One.

Apathy is a strange word to connect to a bookstore that thrives on passion. It's noticeable when you walk through the door, when you speak to the friendly, knowledgeable staff, when you look at the shelves and see the vast range of titles on offer. This isn't your regular kind of bookstore: the first time I visited spent a whole lunch break looking up and down, from floor to ceiling from table to table; it was an hour that changed my perception of both crime writing and of bookselling.

Murder One was – and for a few weeks will remain – a shop that took crime seriously. Not in the sense that it intellectualised it, or made unsubstantiated claims for its importance, but in the way that it treated crime writing with the respect it was due. With a genre that has so many off-shoots, branches and sub-genres, it took a shop of Murder One's calibre to show just how diverse, interesting and mentally stimulating crime could be – far more than the guilty pleasure I had, until then, considered it.

Thanks to judicious recommendations, enticing table displays and hours of foraging among the stacks, I discovered writers that I would never have picked up, let alone read. You could always get the latest blockbuster, but delve a little deeper and you'd find books that were not stocked anywhere else, novels that, like the perfect crime, were hidden from public view. The Martin Beck novels by Sjöwall & Wahlöö – probably my favourite sequence of novels in any genre – were introduced to me via Murder One, as were Kem Nunn, Sue Grafton, and Henning Mankell. It's also the staff of Murder One who piqued my interest in the inimitable Fred Vargas, and I can't thank them enough for the introduction.

Inclusive and without snobbery, Murder One amply demonstrated that the best bookshops are places not just of commerce, but of community; places that make feel you belong. It's the kind of store that bibliophiles dream about: well-stocked, well-staffed and shabby enough to lose days browsing within. It's just unfortunate that such shops don't have enough paying customers to keep them afloat, or that these customers visit all too infrequently – something of which I'm certainly guilty.

These kinds of shops are facing a long, bloody battle – and one which, without significant reinforcements, they are likely to lose. As we hear of the travesty of another brilliant independent going down, we'll mourn the loss, wring our hands and damn Amazon and the supermarkets and Waterstone's. Yet perhaps the most important detail we'll probably keep under wraps: the last time we actually spent any money there.

Murder One closing its doors for the final time is undoubtedly a .38 shell for independent bookshops, but whether it's body blow or a warning shot all depends upon us, the consumers. No one, no matter how iconic or established, can exist on fond memories alone: just ask Woolworths. Use these shops now, because it doesn't take a master sleuth to deduce what will happen if we don't.

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