Robur le Conquerant by Jules Verne
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Jules Verne >> Robur le Conquerant
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- Pas encore, repondit Uncle Prudent. Il nous assommerait de ses
jeremiades, et nous avons autre chose a faire qu'a recriminer.
- Quoi donc, Uncle Prudent?
- A nous sauver, si c'est possible.
- Et meme si c'est impossible.
- Vous avez raison, Phil Evans, meme si c'est impossible! >>
Quant a douter un instant que cet enlevement dut etre attribue a cet
etrange Robur, cela ne pouvait venir a la pensee du president et de
son collegue. En effet, de simples et honnetes voleurs, apres leur
avoir derobe montres, bijoux, portefeuilles, porte-monnaie, les
auraient jetes au fond de la Schuylkill-river, avec un bon coup de
couteau dans la gorge, au lieu de les enfermer au fond de... De quoi?
- Grave question, en verite, qu'il convenait d'elucider, avant de
commencer les preparatifs d'une evasion avec quelques chances de
succes.
<< Phil Evans, reprit Uncle Prudent, apres notre sortie de cette
seance, au lieu d'echanger des amenites sur lesquelles il n'y a pas
lieu de revenir, nous aurions mieux fait d'etre moins distraits. Si
nous etions restes dans les rues de Philadelphie, rien de tout cela
ne serait arrive. Evidemment, ce Robur s'etait doute de ce qui allait
se passer au club; il prevoyait les coleres que son attitude
provocante devait soulever, il avait place a la porte quelques-uns de
ses bandits pour lui preter main-forte. quand nous avons quitte la
rue Walnut, ces sbires nous ont epies, suivis, et, lorsqu'ils nous
ont vus imprudemment engages dans les avenues de Fairmont-Park, ils
ont eu la partie belle.
- D'accord, repondit Phil Evans. Oui! nous avons eu grand tort de ne
pas regagner directement notre domicile.
- On a toujours tort de ne pas avoir raison >>, repondit Uncle Prudent.
En ce moment, un long soupir s'echappa du coin le plus obscur de la
cellule.
Qu'est-ce cela? demanda Phil Evans.
- Rien!... Frycollin qui reve.
Et Uncle Prudent reprit :
Entre le moment ou nous avons ete saisis, a quelques pas de la
clairiere, et le moment ou on nous a jetes dans ce reduit, il ne
s'est pas ecoule plus de deux minutes. Il est donc evident que ces
gens ne nous ont pas entraines au-dela de Fairmont-Park.
- Et s'ils l'avaient fait, nous aurions bien senti un mouvement de
translation.
- D'accord, repondit Uncle Prudent. Donc il n'est pas douteux que
nous soyons enfermes dans le compartiment d'un vehicule, - peut-etre
un de ces longs chariots des Prairies, ou quelque voiture de
saltimbanques...
- Evidemment! Si c'etait un bateau amarre aux rives de la
Schuylkill-river, cela se reconnaitrait a certains balancements que
le courant lui imprimerait d'un bord a l'autre.
- D'accord, toujours d'accord, repeta Uncle Prudent, et je pense que,
puisque nous sommes encore dans la clairiere, c'est le moment ou
jamais de fuir, quitte a retrouver plus tard ce Robur...
- Et a lui faire payer cher cette atteinte a la liberte de deux
citoyens des Etats-Unis d'Amerique!
- Cher... tres cher!
- Mais quel est cet homme?... D'ou vient-il?... Est-ce un Anglais, un
Allemand, un Francais...?
- C'est un miserable, cela suffit, repondit Uncle Prudent. -
Maintenant, a l'œuvre! >>
Tous deux, les mains tendues, les doigts Ouverts, palperent alors les
parois du compartiment pour y trouver un joint ou une fissure. Rien.
Rien, non plus, a la porte. Elle etait hermetiquement fermee, et il
eut ete impossible de faire sauter la serrure. Il fallait donc
pratiquer un trou et s'echapper par ce trou. Restait la question de
savoir si les bowie-knifes pourraient entamer les parois, si leurs
lames ne s'emousseraient pas ou ne se briseraient pas dans ce travail.
<< Mais d'ou vient ce fremissement qui ne cesse pas? demanda Phil
Evans, tres surpris de ce frrrr continu.
- Le vent, sans doute, repondit Uncle Prudent.
- Le vent ?... Jusqu'a minuit, il me semble que la soiree a ete
absolument calme...
- Evidemment, Phil Evans. Si ce n'etait pas le vent, que
voudriez-vous que ce fut? >>
Phil Evans, apres avoir degage la meilleure lame de son couteau,
essaya d'entamer les parois pres de la porte. Peut-etre suffirait-il
de faire un trou pour l'ouvrir par l'exterieur, si elle n'etait
maintenue que par un verrou, ou si la clef avait ete laissee dans la
serrure.
Quelques minutes de travail n'eurent d'autre resultat que d'ebrecher
les lames du bowie-knife, de les epointer, de les transformer en
scies a mille dents.
<< Ca ne mord pas, Phil Evans?
- Non.
- Est-ce que nous serions dans une cellule en tole?
- Point, Uncle Prudent: Ces parois, quand on les frappe, ne rendent
aucun son metallique.
- Du bois de fer, alors?
- Non! ni fer ni bois.
- Qu'est-ce alors?
- Impossible de le dire, mais, en tout cas, une substance sur
laquelle l'acier ne peut mordre. >>
Uncle Prudent, pris d'un violent acces de colere, jura, frappa du
pied le plancher sonore, tandis que ses mains cherchaient a etrangler
un Robur imaginaire.
<< Du calme, Uncle Prudent, lui dit Phil Evans, du calme! Essayez a
votre tour. >>
Uncle Prudent essaya, mais le bowie-knife ne put entamer une paroi
qu'il ne parvenait meme pas a rayer de ses meilleures lames, comme si
elle eut ete de cristal.
Donc, toute fuite devenait impraticable, en admettant qu'elle eut pu
etre tentee, la porte une fois ouverte.
Il fallut se resigner, momentanement, ce qui n'est guere dans le
temperament yankee, et tout attendre du hasard, ce qui doit repugner
a des esprits eminemment pratiques. Mais ce ne fut pas sans
objurgations, gros mots, violentes invectives a l'adresse de ce Robur
- lequel ne devait point etre homme a s'en emouvoir. pour peu qu'il
se montrat dans la vie privee le personnage qu'il avait ete au milieu
du Weldon-Institute.
Cependant Frycollin commencait a donner quelques signes non
equivoques de malaise. Soit qu'il eprouvat des crampes a l'estomac ou
des crampes dans les membres, il se demenait d'une lamentable facon.
Uncle Prudent crut devoir mettre un terme a cette gymnastique, en
coupant les cordes qui serraient le Negre.
Peut-etre eut-il lieu de s'en repentir. Ce fut aussitot une
interminable litanie, dans laquelle les affres de l'epouvante se
melaient aux souffrances de la faim. Frycollin n'etait pas moins pris
par le cerveau que par l'estomac. Il eut ete difficile de dire auquel
de ces deux visceres le Negre etait plus particulierement redevable
de ce qu'il eprouvait.
<< Frycollin! s'ecria Uncle Prudent.
- Master Uncle!... Master Uncle!... repondit le Negre entre deux
vagissements lugubres.
Il est possible que nous soyons condamnes a mourir de faim dans cette
prison. Mais nous sommes decides a ne succomber que lorsque nous
aurons epuise tous les moyens d'alimentation susceptibles de
prolonger notre vie...
- Me manger? s'ecria Frycollin.
- Comme on fait toujours d'un Negre en pareille occurrence!... Ainsi,
Frycollin, tache de te faire oublier...
- Ou l'on te Fry-cas-se-ra! ajouta Phil Evans. >>
Et, tres serieusement, Frycollin eut peur d'etre employe a la
prolongation de deux existences evidemment plus precieuses que la
sienne. Il se borna donc a gemir in petto.
Cependant le temps s'ecoulait, et toute tentative pour forcer la
porte ou la paroi etait demeuree infructueuse. En quoi etait cette
paroi, impossible de le reconnaitre.
Ce n'etait pas du metal, ce n'etait pas du bois, ce n'etait pas de la
pierre. En outre, le plancher de la cellule semblait fait de la meme
matiere. Lorsqu'on le frappait du pied, il rendait un son
particulier, que Uncle Prudent aurait eu quelque peine a classer dans
la categorie des bruits connus. Autre remarque : en dessous, ce
plancher paraissait sonner le vide, comme s'il n'eut pas directement
repose sur le sol de la clairiere. Oui! l'inexplicable frrr semblait
en caresser la face inferieure. Tout cela n'etait pas rassurant.
<< Uncle Prudent? dit Phil Evans.
- Phil Evans? repondit Uncle Prudent.
- Pensez-vous que notre cellule se soit deplacee? En aucune facon.
- Pourtant, au premier moment de notre incarceration, j'ai pu
distinctement percevoir la fraiche odeur de l'herbe et la senteur
resineuse des arbres du parc. Maintenant, j'ai beau humer l'air, il
me semble que toutes ces senteurs ont disparu...
- En effet.
- Comment expliquer cela?
Expliquons-le de n'importe quelle facon, Phil Evans, excepte par
l'hypothese que notre prison ait change de place. Je le repete, si
nous etions sur un chariot en marche ou sur un bateau en derive, nous
le sentirions. >>
Frycollin poussa alors un long gemissement qui eut pu passer pour son
dernier soupir, s'il n'eut ete suivi de plusieurs autres.
<< J'aime a croire que ce Robur nous fera bientot comparaitre devant
lui, reprit Phil Evans.
- Je l'espere bien, s'ecria Uncle Prudent, et je lui dirai...
- Quoi?
- Qu'apres avoir debute comme un insolent, il a fini comme un coquin!
>>
En ce moment, Phil Evans observa que le jour commencait a se faire.
Une lueur, vague encore, filtrait a travers l'etroite meurtriere,
evidee dans la partie superieure de la paroi, a l'oppose de la porte.
Il devait donc etre quatre heures du matin, environ, puisque c'est a
cette heure que, dans ce mois de juin et sous cette latitude,
l'horizon de Philadelphie se blanchit des premiers rayons du matin.
Cependant, quand Uncle Prudent eut fait sonner sa montre a repetition
- chef-d'œuvre qui provenait de l'usine meme de son collegue -,
le petit timbre n'indiqua que trois heures moins le quart, bien que
la montre ne se fut point arretee.
<< Bizarre! dit Phil Evans. A trois heures moins le quart, il devrait
encore faire nuit.
- Il faudrait donc que ma montre eut eprouve un retard..., repondit
Uncle Prudent.
- Une montre de la Walton Watch Company! >> s'ecria Phil Evans
Quoi qu'il en fut, c'etait bien le jour qui se levait. Peu a peu, la
meurtriere se dessinait en blanc dans la profonde obscurite de la
cellule. Cependant, si l'aube apparaissait plus, hativement que ne le
permettait le quarantieme parallele, qui est celui de Philadelphie,
elle ne se faisait pas avec cette rapidite speciale aux basses
latitudes.
Nouvelle observation de Uncle Prudent a ce sujet, nouveau phenomene
inexplicable.
<< On pourrait peut-etre se hisser jusqu'a la meurtriere, fit observer
Phil Evans, et tacher de voir ou on est?
- On le peut >>, repondit Uncle Prudent.
Et, s'adressant a Frycollin :
<< Allons, Fry, haut sur pied! >>
Le Negre se redressa.
Appuie ton dos contre cette paroi, reprit Uncle Prudent, et vous,
Phil Evans, veuillez monter sur l'epaule de ce garcon, pendant que je
contre-buterai afin qu'il ne vous manque pas.
- Volontiers >>, repondit Phil Evans.
Un instant apres, les deux genoux sur les epaules de Frycollin, il
avait ses yeux a la hauteur de la meurtriere.
Cette meurtriere etait fermee, non par un verre lenticulaire comme
celui d'un hublot de navire, mais par une simple vitre. Bien qu'elle
ne fut pas tres epaisse, elle genait le regard de Phil Evans, dont le
rayon de vue etait excessivement borne.
<< Eh bien, cassez cette vitre, dit Uncle Prudent, et peut-etre
pourrez-vous mieux voir? >>
Phil Evans donna un violent coup du manche de son bowie-knife sur la
vitre qui rendit un son argentin mais ne cassa pas.
Second coup plus violent. Meme resultat.
<< Bon! s'ecria Phil Evans, du verre incassable! >>
En effet, il fallait que cette vitre fut faite d'un verre trempe
d'apres les procedes de l'inventeur Siemens, puisque, malgre des
coups repetes, elle demeura intacte.
Toutefois, l'espace etait assez eclaire maintenant pour que le regard
put s'etendre au-dehors - du moins dans la limite du champ de vision
coupe par l'encadrement de la meurtriere.
<< Que voyez-vous? demanda Uncle Prudent.
- Rien.
- Comment? Pas un massif d'arbres?
- Non.
- Pas meme le haut des branches?
- Pas meme.
- Nous ne sommes donc plus au centre de la clairiere?
- Ni dans la clairiere ni dans le parc.
- Apercevez-vous au moins des toits de maisons, des faites de
monuments? dit Uncle Prudent, dont le desappointement, mele de
fureur, ne cessait de s'accroitre.
- Ni toits ni faites.
- Quoi! pas meme un mat de pavillon, pas meme un clocher d'eglise,
pas meme une cheminee d'usine?
- Rien que l'espace.
Juste a ce moment, la porte de la cellule s'ouvrit. Un homme apparut
sur le seuil.
C'etait Robur.
<< Honorables ballonistes, dit-il d'une voix grave, vous etes
maintenant libres d'aller et de venir...
- Libres! s'ecria Uncle Prudent.
- Oui... dans les limites de l'Albatros! >>
Uncle Prudent et Phil Evans se precipiterent hors de la cellule.
Et que virent-ils?
A douze ou treize cents metres au-dessous d'eux, la surface d'un pays
qu'ils cherchaient en vain a reconnaitre.
VI
Les ingenieurs, les mecaniciens et autres savants feraient peut-etre
bien de passer.
<< A quelle epoque l'homme cessera-t-il de ramper dans les bas-fonds
pour vivre dans l'azur et la paix du ciel? >>
A cette demande de Camille Flammarion, la reponse est facile : ce
sera a l'epoque ou les progres de la mecanique auront permis de
resoudre le probleme de l'aviation. Et, depuis quelques annees - on
le prevoyait - une utilisation plus pratique de l'electricite devait
conduire a la solution du probleme.
En 1783, bien avant que les freres Montgolfier eussent construit la
premiere montgolfiere, et le physicien Charles son premier ballon,
quelques esprits aventureux avalent reve la conquete de l'espace au
moyen d'appareils mecaniques. Les premiers inventeurs n'avaient donc
pas songe aux appareils plus legers que l'air - ce que la physique de
leur temps n'eut point permis d'imaginer. C'etait aux appareils plus
lourds que lui, aux machines volantes, faites a l'imitation de
l'oiseau, qu'ils demandaient de realiser la locomotion aerienne.
C'est precisement ce qu'avait fait ce fou d'Icare, fils de Dedale,
dont les ailes, attachees avec de la cire, tomberent aux approches du
soleil.
Mais, sans remonter jusqu'aux temps mythologiques, parler d'Archytas
de Tarente, on trouve deja dans les travaux de Dante de Perouse, de
Leonard de Vinci, de Guidotti, l'idee de machines destinees a se
mouvoir au milieu de l'atmosphere. Deux siecles et demi apres, les
inventeurs commencent a se multiplier. En 1742, le marquis de
Bacqueville fabrique un systeme d'ailes, l'essaie au-dessus de la
Seine et se casse le bras en tombant. En 1768, Paucton concoit la
disposition d'un appareil a deux helices suspensive et propulsive. En
1781, Meerwein, architecte du prince de Bade, construit une machine a
mouvement orthopterique, et proteste contre la direction des
aerostats qui venaient d'etre inventes. En 1784, Launoy et Bienvenu
font manœuvrer un helicoptere, mu par des ressorts. En 1808,
essais de vol par l'Autrichien Jacques Degen. En 1810, brochure de
Deniau, de Nantes, ou les principes du << Plus lourd que l'air >> sont
poses. Puis, de 1811 a 1840, etudes et inventions de Berblinger, de
Vignal, de Sarti, de Dubochet, de Cagniard de Latour. En 1842, on
trouve l'Anglais Henson avec son systeme de plans inclines et
d'helices actionnees par la vapeur; en 1845, Cossus et son appareil a
helices ascensionnelles; en 1847, Camille Vert et son helicoptere a
ailes de plumes; en 1852, Letur avec son systeme de parachute
dirigeable, dont l'experience lui couta la vie; en la meme annee,
Michel Loup avec son plan de glissement muni de quatre ailes
tournantes; en 1853, Beleguic et son aeroplane mu par des helices de
traction, Vaussin-Chardannes avec son cerf-volant libre dirigeable,
Georges Cauley avec ses plans de machines volantes, pourvues d'un
moteur a gaz. De 1854 a 1863, apparaissent Joseph Pline, brevete pour
plusieurs systemes aeriens, Breant, Carlingford, Le Bris, Du Temple,
Bright, dont les helices ascensionnelles tournent en sens inverse,
Smythies, Panafieu, Crosnier, etc. Enfin, en 1863, grace aux efforts
de Nadar, une Societe du Plus lourd que l'air est fondee a Paris. La
les inventeurs font experimenter des machines dont quelques-unes sont
deja brevetees : de Ponton d'Amecourt et son helicoptere a vapeur, de
la Landelle et son systeme a combinaisons d'helices avec plans
inclines et parachutes, de Louvrie et son aeroscaphe, d'Esterno et
son oiseau mecanique, de Groof et son appareil a ailes mues par des
leviers. L'elan etait donne, les inventeurs inventent, les
calculateurs calculent tout ce qui doit rendre pratique la locomotion
aerienne. Bourcart, Le Bris, Kaufmann, Smyth, Stringfellow, Prigent,
Danjard, Pomes et de la Pauze, Moy, Penaud, Jobert, Hureau de
Villeneuve, Achenbach, Garapon, Duchesne, Danduran, Parisel,
Dieuaide, Melkisff, Forlanini, Brearey, Tatin, Dandrieux, Edison, les
uns avec des ailes ou des helices, les autres avec des plans
inclines, imaginent, creent, fabriquent, perfectionnent leurs
machines volantes qui seront pretes a fonctionner le jour ou un
moteur d'une puissance considerable et d'une legerete excessive leur
sera applique par quelque inventeur.
Que l'on pardonne cette nomenclature un peu longue. Ne fallait-il pas
montrer tous ces degres de l'echelle de la locomotion aerienne au
sommet de laquelle apparait Robur-le-Conquerant? Sans les
tatonnements, les experiences de ses devanciers, l'ingenieur eut-il
pu concevoir un appareil si parfait? Non, certes! Et, s'il n'avait
que dedains pour ceux qui s'obstinent encore a chercher la direction
des ballons, il tenait en haute estime tous les partisans du << Plus
lourd que l'air >>, Anglais, Americains, Italiens, Autrichiens,
Francais, - Francais surtout, dont les travaux, perfectionnes par
lui, l'avaient amene a creer, puis a construire cet engin volateur,
l'Albatros, lance a travers les courants de l'atmosphere.
<< Pigeon vole! s'etait ecrie l'un des plus persistants adeptes de
l'aviation.
<< On foulera l'air comme on foule la terre! avait repondu un de ses
plus acharnes partisans.
- A locomotive, aeromotive! >> avait jete le plus bruyant de tous, qui
embouchait les trompettes de la publicite pour reveiller l'Ancien et
le Nouveau Monde.
Rien de mieux etabli, en effet, par experience et par calcul, que
l'air est un point d'appui tres resistant. Une circonference d'un
metre de diametre, formant parachute, peut non seulement moderer une
descente dans l'air, mais aussi la rendre isochrone. Voila ce qu'on
savait.
On savait egalement que, quand la vitesse de translation est grande,
le travail de pesanteur varie a peu pres en raison inverse du carre
de cette vitesse et devient presque insignifiant.
On savait encore que plus le poids d'un animal volant augmente, moins
augmente proportionnellement la surface ailee necessaire pour le
soutenir, bien que les mouvements qu'il doit faire soient plus lents.
Un appareil d'aviation doit donc etre construit de maniere a utiliser
ces lois naturelles, a imiter l'oiseau, ce type admirable de la
locomotion aerienne >>, a dit le docteur Marey, de l'Institut de
France.
En somme, les appareils qui peuvent resoudre ce probleme se resument
en trois sortes :
10 Les helicopteres ou spiraliferes, qui ne sont que des helices a
axes verticaux;
20 Les orthopteres, engins qui tendent a reproduire le vol naturel
des oiseaux;
30 Les aeroplanes, qui ne sont, a vrai dire, que des plans inclines,
comme le cerf-volant, mais remorques ou pousses par des helices
horizontales.
Chacun de ces systemes avait eu et a meme encore des partisans
decides a ne rien ceder sur ce point.
Cependant, Robur, par bien des considerations, avait rejete les deux
premiers.
Que l'orthoptere, l'oiseau mecanique, presente certains avantages,
nul doute. Les travaux, les experiences de M. Renaud, en 1884, l'ont
prouve. Mais, ainsi qu'on le lui avait dit, il ne faut pas
servilement imiter la nature. Les locomotives n'ont pas ete copiees
sur les lievres, ni les navires a vapeur sur les poissons. Aux
premieres on a mis des roues qui ne sont pas des jambes, aux seconds
des helices qui ne sont point des nageoires. Et ils n'en marchent pas
plus mal. Au contraire. D'ailleurs, sait-on ce qui se fait
mecaniquement dans le vol des oiseaux dont les mouvements sont tres
complexes? Le docteur Marey n'a-t-il pas soupconne que les pennes
s'entrouvrent pendant le relevement de l'aile pour laisser passer
l'air, mouvement au moins bien difficile a produire avec une machine
artificielle?
D'autre part, que les aeroplanes eussent donne quelques bons
resultats, ce n'etait pas douteux. Les helices opposant un plan
oblique a la couche d air, c'etait le moyen de produire un travail
d'ascension, et les petits appareils experimentes prouvaient que le
poids disponible, c'est-a-dire, celui dont on peut disposer en dehors
de celui de l'appareil, augmente avec le carre de la vitesse. Il y
avait la de grands avantages - superieurs meme a ceux des aerostats
soumis a un mouvement de translation.
Neanmoins, Robur avait pense que ce qu'il y avait de meilleur,
c'etait encore ce qu'il y aurait de plus simple. Aussi, les helices -
ces << saintes helices >> - qu'on lui avait jetees a la tete au
Weldon-lnstitute - avaient-elles suffi a tous les besoins de sa
machine volante. Les unes tenaient l'appareil suspendu dans l'air,
les autres le remorquaient dans des conditions merveilleuses de
vitesse et de securite.
En effet, theoriquement, au moyen d'une helice d'un pas suffisamment
court mais d'une surface considerable, ainsi que l'avait dit M.
Victor Tatin, on pourrait, << en poussant les choses a l'extreme,
soulever un poids indefini avec la force la plus minime >>.
Si l'orthoptere - battement d'ailes des oiseaux - s'eleve en
s'appuyant normalement sur l'air, l'helicoptere s'eleve en le
frappant obliquement avec les branches de son helice, comme s'il
montait sur un plan incline. En realite, ce sont des ailes en helice
au lieu d'etre des ailes en aube. L'helice marche necessairement dans
la direction de son axe. Cet axe est-il vertical? elle se deplace
verticalement. Est-il horizontal? elle se deplace horizontalement.
Tout l'appareil volant de l'ingenieur Robur etait dans ces deux
fonctionnements.
En voici la description exacte, qui peut se scinder en trois parties
essentielles : la plate-forme, les engins de suspension et de
propulsion, la machinerie.
Plate-forme. - C'est un bati, long de trente metres, large de quatre,
veritable pont de navire avec proue en forme d'eperon. Au-dessous,
s'arrondit une coque, solidement membree, qui renferme les appareils
destines a produire la puissance mecanique, la soute aux munitions,
les apparaux, les outils, le magasin general pour approvisionnements
de toutes sortes, y compris les caisses a eau du bord. Autour du
bati, quelques legers montants, relies par un treillis de fil de fer,
supportent une rambarde qui sert de main-courante. A sa surface
s'elevent trois roufles, dont les compartiments sont affectes, les
uns au logement du personnel, les autres a la machinerie. Dans le
roufle central fonctionne la machine qui actionne tous les engins de
suspension; dans celui de l'avant la machine du propulseur de
l'avant; dans celui de l'arriere, la machine du propulseur de
l'arriere, - ces trois machines ayant chacune leur mise en train
speciale. Du cote de la proue, dans le premier roufle, se trouvent
l'office, la cuisine et le poste de l'equipage. Du cote de la poupe,
dans le dernier roufle, sont disposees plusieurs cabines, entre
autres, celle de l'ingenieur, une salle a manger, puis, au-dessus,
une cage vitree dans laquelle se tient le timonier qui dirige
l'appareil au moyen d'un puissant gouvernail. Tous ces roufles sont
eclaires par des hublots, fermes de verres trempes qui ont dix fois
la resistance du verre ordinaire. Au-dessous de la coque est etabli
un systeme de ressorts flexibles, destines a adoucir les heurts, bien
que l'atterrissage puisse se faire avec une douceur extreme, tant
l'ingenieur est maitre des mouvements de l'appareil.
Engins de suspension et de propulsion. - Au-dessus de la plate-forme,
trente-sept axes se dressent verticalement, dont quinze en abord, de
chaque cote, et sept plus eleves au milieu. On dirait un navire a
trente-sept mats. Seulement ces mats, au lieu de voiles, portent
chacun deux helices horizontales, d'un pas et d'un diametre assez
courts, mais auxquelles on peut imprimer une rotation prodigieuse.
Chacun de ces axes a son mouvement independant du mouvement des
autres, et, en outre, de deux en deux, chaque axe tourne en sens
inverse - disposition necessaire pour que l'appareil ne soit pas pris
d'un mouvement de giration. De la sorte, les helices, tout en
continuant a s'elever sur la colonne d'air verticale, se font
equilibre contre la resistance horizontale. Consequemment, l'appareil
est muni de soixante-quatorze helices suspensives, dont les trois
branches sont maintenues exterieurement par un cercle metallique,
qui, faisant fonction de volant, economise la force motrice. A
l'avant et a l'arriere, montees sur axes horizontaux, deux helices
propulsives, a quatre branches, d'un pas inverse tres allonge
tournent en sens different et communiquent le mouvement de
propulsion. Ces helices, d'un diametre plus grand que celui des
helices de suspension, peuvent egalement tourner avec une excessive
vitesse.
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