Robur le Conquerant by Jules Verne
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Jules Verne >> Robur le Conquerant
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En somme, cet appareil tient a la fois des systemes qui ont ete
preconises par MM. Cossus, de la Landelle et de Ponton d'Amecourt,
systemes perfectionnes par l'ingenieur Robur. Mais c'est surtout dans
le choix et l'application de la force motrice qu'il a le droit d'etre
considere comme inventeur.
Machinerie. - Ce n'est ni a la vapeur d'eau ou autres liquides, ni a
l'air comprime ou autres gaz elastiques, ni aux melanges explosifs
susceptibles de produire une action mecanique, que Robur a demande la
puissance necessaire a soutenir et a mouvoir son appareil. C'est a
l'electricite, a cet agent qui sera, un jour, l'ame du monde
industriel. D'ailleurs, nulle machine electromotrice pour le
produire. Rien que des piles et des accumulateurs. Seulement, quels
sont les elements qui entrent dans la composition de ces piles, quels
acides les mettent en activite? c'est le secret de Robur. De meme
pour les accumulateurs. De quelle nature sont leurs lames positives
et negatives? on ne sait. L'ingenieur s'etait bien garde - et pour
cause - de prendre un brevet d'invention. En somme, resultat non
contestable : des piles d'un rendement extraordinaire, des acides
d'une resistance presque absolue a l'evaporation ou a la congelation,
des accumulateurs qui laissent tres loin les Faure-Sellon-Volckmar,
enfin des courants dont les amperes se chiffrent en nombres inconnus
jusqu'alors. De la, une puissance en chevaux electriques pour ainsi
dire infinie, actionnant les helices qui communiquent a l'appareil
une force de suspension et de propulsion superieure a tous ses
besoins, en n'importe quelle circonstance.
Mais, il faut le repeter, cela appartient en propre a l'ingenieur
Robur. La-dessus il a garde un secret absolu. Si le president et le
secretaire du Weldon-Institute ne parviennent pas a le decouvrir,
tres probablement ce secret sera perdu pour l'humanite.
Il va sans dire que cet appareil possede une stabilite suffisante par
suite de la position du centre de gravite. Nul danger qu'il prenne
des angles inquietants avec l'horizontale, nul renversement a
craindre.
Reste a savoir quelle matiere l'ingenieur Robur avait employee pour
la construction de son aeronef, - nom qui peut tres exactement
s'appliquer a l'Albatros. Qu'etait cette matiere si dure que le
bowie-knife de Phil Evans n'avait pu l'entamer et dont Uncle Prudent
n'avait pu s'expliquer la nature? Tout bonnement du papier.
Depuis bien des annees, deja, cette fabrication avait pris un
developpement considerable. Du papier sans colle, dont les feuilles
sont impregnees de dextrine et d'amidon, puis serrees a la presse
hydraulique, forme une matiere dure comme l'acier. On en fait des
poulies, des rails, des roues de wagon, plus solides que les roues de
metal et en meme temps plus legeres. Or, c'etait cette solidite,
cette legerete, que Robur avait voulu utiliser pour la construction
de sa locomotive aerienne. Tout, coque, bati, roufles, cabines, etait
en papier de paille, devenu metal sous la pression, et meme, ce qui
n'etait point a dedaigner pour un appareil courant a de grandes
hauteurs, - incombustible. quant aux divers organes des engins de
suspension et de propulsion, axes ou palettes des helices, la fibre
gelatinee en avait fourni la substance resistante et flexible a la
fois. Cette matiere, pouvant s'approprier a toutes formes, insoluble
dans la plupart des gaz et des liquides, acides ou essences, - sans
parler de ses proprietes isolantes, - avait ete d'un emploi tres
precieux dans la machinerie electrique de l'Albatros.
L'ingenieur Robur, son contremaitre Tom Turner, un mecanicien et ses
deux aides, deux timoniers et un maitre coq - en tout huit hommes -
tel etait le personnel de l'aeronef qui suffisait amplement aux
manœuvres exigees par la locomotion aerienne. Des armes de
chasse et de guerre, des engins de peche, des fanaux electriques, des
instruments d'observation, boussoles et sextants pour relever la
route, thermometre pour l'etude de la temperature, divers barometres,
les uns pour evaluer la cote des hauteurs atteintes, les autres pour
indiquer les variations de la pression atmospherique, un storm-glass
pour la prevision des tempetes, une petite bibliotheque, une petite
imprimerie portative, une piece d'artillerie montee sur pivot au
centre de la plate-forme, se chargeant par la culasse et lancant un
projectile de six centimetres, un approvisionnement de poudre,
balles, cartouches de dynamite, une cuisine chauffee par les courants
des accumulateurs, un stock de conserves, viandes et legumes, rangees
dans une cambuse ad hoc avec quelques futs de brandy, de whisky et de
gin, enfin de quoi aller bien des mois sans etre oblige d'atterrir, -
tels etaient le materiel et les provisions de l'aeronef, sans compter
la fameuse trompette.
En outre, il y avait a bord une legere embarcation en caoutchouc,
insubmersible, qui pouvait porter huit hommes a la surface d'un
fleuve, d'un lac ou d'une mer calme.
Mais Robur avait-il au moins installe des parachutes en cas
d'accident? Non Il ne croyait pas aux accidents de ce genre. Les axes
des helices etaient independants. L'arret des uns n'enrayait pas la
marche des autres. Le fonctionnement de la moitie du jeu suffisait a
maintenir l'Albatros dans son element naturel.
<< Et, avec lui, ainsi que Robur-le-Conquerant eut bientot l'occasion
de le dire a ses nouveaux hotes -hotes malgre eux - avec lui, je suis
maitre de cette septieme partie du monde, plus grande que
l'Australie, l'Oceanie, l'Asie, l'Amerique et l'Europe, cette Icarie
aerienne que des milliers d'Icariens peupleront un jour! >>
VII
Dans lequel Uncle Prudent et Phil Evans refusent encore de se laisser
convaincre.
Le president du Weldon-Institute etait stupefait, son compagnon
abasourdi. Mais ni l'un ni l'autre ne voulurent rien laisser paraitre
de cet ahurissement si naturel.
Le valet Frycollin, lui, ne dissimulait pas son epouvante a se sentir
emporte dans l'espace a bord d'une pareille machine, et il ne
cherchait point a s'en cacher.
Pendant ce temps, les helices suspensives tournaient rapidement
au-dessus de leurs tetes. Si considerable que fut alors cette vitesse
de rotation, elle eut pu etre triplee pour le cas ou l'Albatros
aurait voulu atteindre de plus hautes zones.
Quant aux deux propulseurs, lances a une allure assez moderee, ils
n'imprimaient a l'appareil qu'un deplacement de vingt kilometres a
l'heure.
En se penchant en dehors de la plate-forme, les passagers de
l'Albatros purent apercevoir un long et sinueux ruban liquide qui
serpentait, comme un simple ruisseau, a travers un pays accidente, au
milieu de l'etincellement de quelques lagons obliquement frappes des
rayons du soleil. Ce ruisseau, c'etait un fleuve, et l'un des plus
importants de ce territoire. Sur la rive gauche se dessinait une
chaine montagneuse dont la prolongation allait a perte de vue.
<< Et nous direz-vous ou nous sommes? demanda Uncle Prudent d'une voix
que la colere faisait trembler.
- Je n'ai point a vous l'apprendre, repondit Robur.
- Et nous direz-vous ou nous allons? ajouta Phil Evans.
- A travers l'espace.
- Et cela va durer?...
- Le temps qu'il faudra.
- S'agit-il donc de faire le tour du monde? demanda ironiquement Phil
Evans.
- Plus que cela, repondit Robur.
- Et si ce voyage ne nous convient pas?... repliqua Uncle Prudent.
Il faudra qu'il vous convienne!
Voila un avant-gout de la nature des relations qui aillaient
s'etablir entre le maitre de l'Albatros et ses hotes, pour ne pas
dire ses prisonniers. Mais, manifestement, il voulut tout d'abord
leur donner le - temps de se remettre, d'admirer le merveilleux
appareil qui les emportait dans les airs, et, sans doute, d'en
complimenter l'inventeur. Aussi affecta-t-il de se promener d'un bout
a l'autre de la plate-forme. Libre a eux d'examiner le dispositif des
machines et l'amenagement de l'aeronef, ou d'accorder toute attention
au paysage dont le relief se deployait au-dessous d'eux.
<< Uncle Prudent, dit alors Phil Evans, si je ne me trompe, nous
devons planer sur la partie centrale du territoire canadien. Ce
fleuve qui coule dans le nord-ouest, c'est le Saint-Laurent. Cette
ville que nous laissons en arriere, c'est Quebec. >>
C'etait, en effet, la vieille cite de Champlain, dont les toits de
fer-blanc eclataient au soleil comme des reflecteurs. L'Albatros
s'etait donc eleve jusqu'au quarante-sixieme degre de latitude nord -
ce qui expliquait l'avance prematuree du jour et la prolongation
anormale de l'aube.
Oui, reprit Phil Evans, voila bien la ville en amphitheatre., la
colline qui porte sa citadelle, ce Gibraltar de l'Amerique du Nord!
Voici les cathedrales an glaise et francaise! Voici la douane avec
son dome surmonte du pavillon britannique!
Phil Evans n'avait pas acheve que deja la capitale du Canada
commencait a se reduire dans le lointain. L'aeronef entrait dans une
zone de petits nuages, qui deroberent peu a peu la vue du sol.
Robur, voyant alors que le president et le secretaire du
Weldon-Institute reportaient leur attention sur l'amenagement
exterieur de l'_Albatros_ s'approcha et dit:
<< Eh bien, messieurs, croyez-vous a la possibilite de la locomotion
aerienne au moyen des appareils plus lourds que l'air? >>
Il eut ete difficile de ne pas se rendre a l'evidence. Cependant
Uncle Prudent et Phil Evans ne repondirent pas.
<< Vous vous taisez? reprit l'ingenieur. Sans doute, c'est la faim qui
vous empeche de parler!... Mais, si je me suis charge de vous
transporter dans l'air, croyez que je ne vous nourrirai pas de ce
fluide peu nutritif. Votre premier dejeuner vous attend. >>
Comme Uncle Prudent et Phil Evans sentaient la faim les aiguillonner
vivement, ce n'etait pas le cas de faire des ceremonies. Un repas
n'engage a rien, et lorsque Robur les aurait remis a terre, ils
comptaient bien reprendre vis-a-vis de lui leur entiere liberte
d'action.
Tous deux furent alors conduits vers le roufle de l'arriere, dans un
petit << dining-room >>. La se trouvait une table proprement servie, a
laquelle ils devaient manger a part pendant le voyage. Pour plats,
differentes conserves, et, entre autres, une sorte de pain, compose
en parties egales de farine et de viande reduite en poudre, relevee
d'un peu de lard, lequel, bouilli dans l'eau, donne un potage
excellent; puis, des tranches de jambon frit, et du the pour boisson.
De son cote, Frycollin n'avait pas ete oublie. A l'avant, il avait
trouve une forte soupe de ce pain. En verite, il fallait qu'il eut
belle faim pour manger, car ses machoires tremblaient de peur et
auraient pu lui refuser tout service.
<< Si ca cassait! Si ca cassait! >> repetait le malheureux Negre.
De la, des transes continuelles. qu'on y songe! Une chute de quinze
cents metres qui l'aurait reduit a l'etat de patee!
Une heure apres, Uncle Prudent et Phil Evans reparurent sur la
plate-forme. Robur n'y etait plus. A l'arriere, l'homme de barre,
dans sa cage vitree, l'œil fixe sur la boussole, suivait
imperturbablement, sans une hesitation, la route donnee par
l'ingenieur.
Quant au reste du personnel, le dejeuner le retenait probablement
dans son poste. Seul, un aide-mecanicien, prepose a la surveillance
des machines, se promenait d'un roufle a l'autre.
Cependant, si la vitesse de l'appareil etait grande, les deux
collegues n'en pouvaient juger qu'imparfaitement, bien que
l'_Albatros_ fut alors sorti de la zone des nuages et que le sol se
montrat a quinze cents metres au-dessous.
C'est a n'y pas croire! dit Phil Evans.
- N'y croyons pas! >> repondit Uncle Prudent.
Ils allerent alors se placer a l'avant et porterent leurs regards
vers l'horizon de l'ouest.
Ah! une autre ville! dit Phil Evans.
- Pouvez-vous la reconnaitre?
- Oui! Il me semble bien que c'est Montreal.
- Montreal ?... Mais nous n'avons quitte Quebec que depuis deux
heures tout au plus!
- Cela prouve que cette machine se deplace avec une rapidite d'au
moins vingt-cinq lieues a l'heure.
En effet, c'etait la vitesse de l'aeronef, et, si les passagers ne se
sentaient pas incommodes, c'est qu'ils marchaient alors dans le sens
du vent. Par un temps calme, cette vitesse les eut considerablement
genes, puisque c'est a peu pres celle d'un express. Par vent
contraire, il aurait ete impossible de la supporter.
Phil Evans ne se trompait pas. Au-dessous de l'_Albatros_
apparaissait Montreal, tres reconnaissable au Victoria-Bridge, pont
tubulaire jete sur le Saint-Laurent comme le viaduc du railway sur la
lagune de Venise. Puis, on distinguait ses larges rues, ses immenses
magasins, les palais de ses banques, sa cathedrale, basilique
recemment construite sur le modele de Saint-Pierre de Rome, enfin le
Mont-Royal, qui domine l'ensemble de la ville et dont on a fait un
parc magnifique.
Il etait heureux que Phil Evans eut deja visite les principales
villes du Canada. Il put ainsi en reconnaitre quelques-unes sans
questionner Robur. Apres Montreal, vers une heure et demie du soir,
ils passerent sur Ottawa dont les chutes, vues de haut, ressemblaient
a une vaste chaudiere en ebullition qui debordait en bouillonnements
de l'effet le plus grandiose.
<< Voila le palais du Parlement >>, dit Phil Evans.
Et il montrait une sorte de joujou de Nuremberg, plante sur une
colline. Ce joujou, avec son architecture polychrome, ressemblait au
Parliament-House de Londres, comme la cathedrale de Montreal
ressemblait a Saint-Pierre de Rome. Mais peu importait, il n'etait
pas contestable que ce fut Ottawa.
Bientot cette cite ne tarda pas a se rapetisser a l'horizon et ne
forma plus qu'une tache lumineuse sur le sol.
Il etait deux heures a peu pres, lorsque Robur reparut. Son
contremaitre, Tom Turner, l'accompagnait. Il ne lui dit que trois
mots. Celui-ci les transmit aux deux aides, postes dans les ronfles
de l'avant et de l'arriere. Sur un signe, le timonier modifia la
direction de l'_Albatros,_ de maniere a porter de deux degres au
sud-ouest. En meme temps, Uncle Prudent et Phil Evans purent
constater qu'une vitesse plus grande venait d'etre imprimee aux
propulseurs de l'aeronef.
En realite, cette vitesse aurait pu etre doublee encore et depasser
tout ce qu'on a obtenu jusqu'ici des plus rapides engins de
locomotion terrestre.
Qu'on en juge! Les torpilleurs peuvent faire vingt-deux nœuds
ou quarante kilometres a l'heure; les trains sur les railways anglais
et francais, cent; les bateaux a patins sur les rivieres glacees des
Etats-Unis, cent quinze; une machine, construite dans les ateliers de
Patterson, a roue d'engrenage, en a fait cent trente sur la ligne du
lac Erie, et une autre locomotive, entre Trenton et Jersey, cent
trente-sept.
Or, l'_Albatros,_ avec le maximum de puissance de ses propulseurs,
pouvait se lancer a raison de deux cents kilometres a l'heure, soit
pres de cinquante metres par seconde.
Eh bien, cette vitesse est celle de l'ouragan qui deracine les
arbres, celle d'un certain coup de vent qui, pendant l'orage du 21
septembre 1881, a Cahors, se deplaca a raison de cent
quatre-vingt-quatorze kilometres. C'est la vitesse moyenne du pigeon
voyageur, laquelle n'est depassee que par le vol de l'hirondelle
ordinaire (67 metres a la seconde), et par celui du martinet (89
metres).
En un mot, ainsi que l'avait dit Robur, l'_Albatros,_ en developpant
toute la force de ses helices, eut pu faire le tour du monde en deux
cents heures, c'est-a-dire en moins de huit jours!
Que le globe possedat a cette epoque quatre cent cinquante mille
kilometres de voies ferrees - soit onze fois le tour de la terre a
l'Equateur - peu lui importait, a cette machine volante. N'avait-elle
pas pour point d'appui tout l'air de l'espace?
Est-il besoin de l'ajouter, maintenant? Ce phenomene dont
l'apparition avait tant intrigue le public des deux mondes, c'etait
l'aeronef de l'ingenieur. Cette trompette qui jetait ses eclatantes
fanfares au milieu des airs, c'etait celle du contremaitre Tom
Turner. Ce pavillon, plante sur les principaux monuments de l'Europe,
de l'Asie et de l'Amerique, c'etait le pavillon de
Robur-le-Conquerant et de son _Albatros_
Et si, jusqu'alors, l'ingenieur avait pris quelques precautions pour
qu'on ne le reconnut pas, si, de preference, il voyageait la nuit en
s'eclairant parfois de ses fanaux electriques, si, pendant le jour,
il disparaissait au-dessus de la couche des nuages, il semblait
maintenant ne plus vouloir cacher le secret de sa conquete. Et, s'il
etait venu a Philadelphie, s'il s'etait presente dans la salle des
seances du Weldon-Institute, n'etait-ce pas pour faire part de sa
prodigieuse decouverte, pour convaincre _ipso facto_ les plus
incredules?
On sait comment il avait ete recu, et l'on verra quelles represailles
il pretendait exercer sur le president et le secretaire dudit club.
Cependant Robur s'etait approche des deux collegues. Ceux-ci
affectaient absolument de ne marquer aucune surprise de ce qu'ils
voyaient, de ce qu'ils experimentaient malgre eux. Evidemment, sous
le crane de ces deux tetes anglo-saxonnes s'incrustait un entetement
qui serait dur a deraciner.
De son cote, Robur ne voulut pas meme avoir l'air de s'en apercevoir,
et, comme s'il eut continue une conversation, qui pourtant etait
interrompue depuis plus de deux heures :
<< Messieurs, dit-il, vous vous demandez, sans doute, si cet appareil,
merveilleusement approprie pour la locomotion aerienne, est
susceptible de recevoir une plus grande vitesse? Il ne serait pas
digne de conquerir l'espace s'il etait incapable de le devorer. J'ai
voulu que l'air fut pour moi un point d'appui solide, et il l'est.
J'ai compris que, pour lutter contre le vent, il n'y avait tout
simplement qu'a etre plus fort que lui, et je suis plus fort. Nul
besoin de voiles pour m'entrainer, ni de rames ni de roues pour me
pousser, ni de rails pour me faire un chemin plus rapide. De l'air,
et c'est tout. De l'air qui m'entoure ainsi que l'eau entoure le
bateau sous-marin, et dans lequel mes propulseurs se vissent comme
les helices d'un steamer. Voila comment j'ai resolu le probleme de
l'aviation. Voila ce que ne fera jamais le ballon ni tout autre
appareil plus leger que l'air.
Mutisme absolu des deux collegues - ce qui ne deconcerta pas un
instant l'ingenieur. Il se contenta de sourire a demi et reprit sous
forme interrogative
Peut-etre vous demandez-vous encore si, a ce pouvoir qu'il a de se
deplacer horizontalement, l'_Albatros_ joint une egale puissance de
deplacement vertical, en un mot, si, meme quand il s'agit de visiter
les hautes zones de l'atmosphere, il peut lutter avec un aerostat? eh
bien, je ne vous engage pas a faire entrer le _Go a head_ en lutte
avec lui.
Les deux collegues avaient tout bonnement hausse les epaules. C'est
la, peut-etre, qu'ils attendaient l'ingenieur.
Robur fit un signe. Les helices propulsives s'arreterent aussitot.
Puis, apres avoir couru sur son erre pendant un mille encore,
l'_Albatros_ demeura immobile.
Sur un second geste de Robur, les helices suspensives se murent alors
avec une rapidite telle qu'on aurait pu la comparer a celle des
sirenes dans les experiences d'acoustique. Leur frrr monta de pres
d'une octave dans l'echelle des sons, en diminuant d'intensite
toutefois acause de la rarefaction de l'air, et l'appareil s'enleva
verticalement comme une alouette qui jette son cri aigu a travers
l'espace.
Mon maitre? Mon maitre!... repetait Frycollin. Pourvu que ca ne casse
pas!
Un sourire de dedain fut toute la reponse de Robur. En quelques
minutes, l'_Albatros_ eut atteint deux mille - sept cents metres, ce
qui etendait le rayon de vue a soixante-dix milles, - puis quatre
mille metres, ce qu'indiqua le barometre en tombant a 480
millimetres. Alors, experience faite, l'_Albatros_ redescendit La
diminution de la pression des hautes couches amene de l'oxygene dans
l'air et, par suite, dans le sang. C'est la cause des graves
accidents qui sont arrives a certains aeronautes. Robur jugeait
inutile de s'y exposer.
L'_Albatros_ revint donc a la hauteur qu'il semblait tenir de
preference, et ses propulseurs, remis en marche, l'entrainerent avec
une rapidite plus grande vers le sud-ouest
<< Maintenant, messieurs, si c'est cela que vous vous demandiez, dit
l'ingenieur, vous pourrez vous repondre.
Puis, se penchant au-dessus de la rambarde, il resta absorbe dans sa
contemplation.
Lorsqu'il releva la tete, le president et le secretaire du
Weldon-Institute etaient devant lui.
Ingenieur Robur, dit Uncle Prudent, qui essayait en vain de se
maitriser, nous ne nous sommes rien demande de ce que vous paraissez
croire. Mais nous vous ferons une question a laquelle nous comptons
que vous voudrez bien repondre.
- Parlez.
- De quel droit nous avez-vous attaques a Philadelphie, dans le parc
de Fairmont? De quel droit nous avez-vous enfermes dans cette
cellule? De quel droit nous emportez-vous, contre notre gre, a bord
de cette machine volante?
- Et de quel droit, messieurs les ballonistes, repartit Robur, de
quel droit m'avez-vous insulte, hue, menace, dans votre club, au
point que je m'etonne d'en etre sorti vivant?
- Interroger n'est pas repondre, reprit Phil Evans, et je vous repete
: de quel droit?..
- Vous voulez le savoir?.
- S'il vous plait.
- Eh bien, du droit du plus fort!
- C'est cynique!
- Mais cela est!
- Et pendant combien de temps, citoyen ingenieur, demanda Uncle
Prudent, qui eclata a la fin, pendant combien de temps avez-vous la
pretention d'exercer ce droit?
- Comment, messieurs, repondit ironiquement Robur, comment
pouvez-vous me faire une question pareille, quand vous n'avez qu'a
baisser vos regards pour jouir d'un spectacle sans pareil au monde!
L'_Albatros_ se mirait alors dans l'immense glace du lac Ontario. Il
venait de traverser le pays si poetiquement chante par Cooper. Puis,
il suivit la cote meridionale de ce vaste bassin et se dirigea vers
la celebre riviere qui lui verse les eaux du lac Erie, en les brisant
sur ses cataractes.
Pendant un instant, un bruit majestueux, un grondement de tempete
monta jusqu'a lui. Et, comme si quelque brume humide eut ete projetee
dans les airs, l'atmosphere se rafraichit tres sensiblement.
Au-dessous, en fer a cheval, se precipitaient des masses liquides. On
eut dit une enorme coulee de cristal, au milieu des mille
arcs-en-ciel que produisait la refraction, en decomposant les rayons
solaires. C'etait d'un aspect sublime.
Devant ces chutes, une passerelle, tendue comme un fil, reliait une
rive a l'autre. Un peu au-dessous, a trois milles, etait jete un pont
suspendu, sur lequel rampait alors un train qui allait de la rive
canadienne a la rive americaine.
<< Les cataractes du Niagara! >> s'ecria Phil Evans.
Et ce cri lui echappa, tandis que Uncle Prudent faisait tous ses
efforts pour ne rien admirer de ces merveilles.
Une minute apres, l'_Albatros_ avait franchi la riviere qui separe
les Etats-Unis de la colonie canadienne, et il se lancait au-dessus
des vastes territoires du Nord-Amerique.
VIII
Ou l'on verra que Robur se decide a repondre a l'importante question
qui lui est posee.
C'etait dans une des cabines du roufle de l'arriere que Uncle Prudent
et Phil Evans avaient trouve deux excellentes couchettes, du linge et
des habits de rechange en suffisante quantite, des manteaux et des
couvertures de voyage. Un transatlantique ne leur eut point offert
plus de confort. S'ils ne dormirent pas tout d'un somme, c'est qu'ils
le voulurent bien, ou du moins que de tres reelles inquietudes les en
empecherent. En quelle aventure etaient-ils embarques? A quelle serie
d'experiences avaient-ils ete invites _inviti,_ si l'on permet ce
rapprochement de mots francais et latin? Comment l'affaire se
terminerait-elle, et, au fond, que voulait l'ingenieur Robur? Il y
avait la de quoi donner a reflechir.
Quant au valet Frycollin, il etait loge, a l'avant, dans une cabine
contigue a celle du maitre coq de l'_Albatros._ Ce voisinage ne
pouvait lui deplaire. Il aimait a frayer avec les grands de ce
inonde. Mais, s'il finit par s'endormir, ce fut pour rever de chutes
successives, de projections a travers le vide, qui firent de son
sommeil un abominable cauchemar.
Et, cependant, rien ne fut plus calme que cette peregrination au
milieu d'une atmosphere dont les courants s'etaient apaises avec le
soir. En dehors du bruissement des ailes d'helices, pas un bruit dans
cette zone. Parfois, un coup de sifflet que lancait quelque
locomotive terrestre en courant les rails-roads, ou des hurlements
d'animaux domestiques. Singulier instinct! ces etres terrestres
sentaient la machine volante passer au-dessus d'eux et jetaient des
cris d'epouvante a son passage.
Le lendemain, 14 juin, a cinq heures, Uncle Prudent et Phil Evans se
promenaient sur la plate-forme, on pourrait dire sur le pont de
l'aeronef. Rien de change depuis la veille l'homme de garde a
l'avant, le timonier a l'arriere.
Pourquoi un homme de garde? Y avait-il donc quelque choc a redouter
avec un appareil de meme sorte? Non, evidemment. Robur n'avait pas
encore trouve d'imitateurs quant a rencontrer quelque aerostat
planant dans les airs, cette chance etait tellement minime qu'il
etait permis de n'en point tenir compte. En tout cas, c'eut ete tant
pis pour l'aerostat - le pot de fer et le pot de terre. L'_Albatros_
n'aurait rien eu a craindre d'une semblable collision.
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