A  /  B  /  C  /  D  /  E  /   F  /  G  /  H  /  I  /  J  /   K  /  L  /  M  /  N  /  O   P  /  R  /  S  /  T  /  U  /  V  /  W  /  X  /  Y  /  Z

Robur le Conquerant by Jules Verne

J >> Jules Verne >> Robur le Conquerant

Pages:
1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | 10 | 11 | 12 | 13 | 14 | 15



Mais, enfin, pouvait-elle se produire? Oui! Il n'etait pas impossible
que l'aeronef se mit a la cote comme un navire, si quelque montagne,
qu'il n'eut pu tourner ou depasser, eut barre sa route. C'etaient la
les ecueils de l'air, et il devait les eviter comme un batiment evite
des ecueils de la mer.

L'ingenieur, il est vrai, avait donne la direction ainsi que fait un
capitaine, en tenant compte de l'altitude necessaire pour dominer les
hauts sommets du territoire. Or, comme l'aeronef ne devait pas tarder
a planer sur un pays de montagnes, il n'etait que prudent de veiller,
pour le cas ou il aurait quelque peu devie de sa route.

En observant la contree placee au-dessous d'eux, Uncle Prudent et
Phil Evans apercurent un vaste lac dont l'_Albatros_ allait atteindre
la pointe inferieure vers le sud. Ils en conclurent que, pendant la
nuit, l'Erie avait ete depasse sur toute sa longueur. Donc, puisqu'il
marchait plus directement a l'ouest, l'aeronef devait alors remonter
l'extremite du lac Michigan.

<< Pas de doute possible! dit Phil Evans. Cet ensemble de toits a
l'horizon, c'est Chicago! >>

Il ne se trompait pas. C'etait bien la cite vers laquelle rayonnent
dix-sept railways, la reine de l'Ouest, le vaste reservoir dans
lequel affluent les produits de l'Indiana, de l'Ohio, du Wisconsin,
du Missouri, de toutes ces provinces qui forment la partie
occidentale de l'Union.

Uncle Prudent, arme d'une excellente lorgnette marine qu'il avait
trouvee dans son roufle, reconnut aisement les principaux edifices de
la ville. Son collegue put lui indiquer les eglises, les edifices
publics, les nombreux << elevators >> ou greniers mecaniques, l'immense
hotel Sherman, semblable a un gros de a jouer, dont les fenetres
figuraient des centaines de points sur chacune de ses faces.

Puisque c'est Chicago, dit Uncle Prudent, cela prouve que nous sommes
emportes un peu plus a l'ouest qu'il ne conviendrait pour revenir a
notre point de depart.

En effet, l'_Albatros_ s'eloignait en droite ligne de la capitale de
la Pennsylvanie.

Mais, si Uncle Prudent eut voulu mettre Robur en demeure de les
ramener vers l'est, il ne l'aurait pneu ce moment. Ce matin-la,
l'ingenieur ne semblait pas presse de quitter sa cabine, soit qu'il y
fut occupe de quelques travaux, soit qu'il y dormit encore. Les deux
collegues durent donc dejeuner sans l'avoir apercu.

La vitesse ne s'etait pas modifiee depuis la veille. Etant donne la
direction du vent qui soufflait de l'est, cette vitesse n'etait pas
genante, et, comme le thermometre ne baisse que d'un degre par cent
soixante-dix metres d'elevation, la temperature etait tres
supportable. Aussi, tout en reflechissant, en causant, en attendant
l'ingenieur, Uncle Prudent et Phil Evans se promenaient-ils sous ce
qu'on pourrait appeler la ramure des helices, entrainees alors dans
un mouvement giratoire tel que le rayonnement de leurs branches se
fondait en un disque semi-diaphane.

L'Etat d'Illinois fut ainsi franchi sur sa frontiere septentrionale
en moins de deux heures et demie. On passa au-dessus du Pere des
Eaux, le Mississippi, dont les steam-boats a deux etages ne
paraissaient pas plus grands que des canots. Puis, l'_Albatros_ se
lanca sur l'Iowa, apres avoir entrevu Iowa-City vers onze heures du
matin.

Quelques chaines de collines, des << bluffs >>, serpentaient a travers
ce territoire, en obliquant du sud au nord-ouest. Leur mediocre
altitude n'exigea aucun relevement de l'aeronef. D'ailleurs, ces
bluffs ne devaient pais tarder a s'abaisser pour faire place aux
larges plaines de l'Iowa, etendues sur toute sa partie occidentale et
sur le Nebraska, - prairies immenses qui se developpent jusqu'au pied
des montagnes Rocheuses. Ca et la, nombreux rios, affluents ou
sous-affluents du Missouri. Sur leurs rives, villes et villages,
d'autant plus rares que l'_Albatros_ s'avancait plus rapidement
au-dessus du Far-West.

Rien de particulier ne se produisit pendant cette journee. Uncle
Prudent et Phil Evans furent absolument livres a eux-memes. C'est a
peine s'ils apercurent Frycollin, etendu a l'avant, fermant les yeux
pour ne rien voir. Et cependant, il n'etait pas en proie au vertige,
comme on pourrait le penser. Faute de reperes, ce vertige n'aurait pu
se manifester ainsi qu'il arrive au sommet d'un edifice eleve.
L'abime n'attire pas quand on le domine de la nacelle d'un ballon ou
de la plate-forme d'un aeronef, ou, plutot, ce n'est pas un abime qui
se creuse au-dessous de l'aeronaute, c'est l'horizon qui monte et
l'entoure de toutes parts.

A deux heures, l'_Albatros_ passait au-dessus d'Omaha, sur la
frontiere du Nebraska, - Omaha-City, veritable tete de ligne de ce
chemin de fer du Pacifique, longue trainee de rails de quinze cents
lieues, tracee entre New York et San Francisco. Un moment, on put
voir les eaux jaunatres du Missouri, puis la ville, aux maisons de
bois et de briques, posee au centre de ce riche bassin, comme une
boucle a la ceinture de fer qui serre l'Amerique du Nord a sa taille.
Sans doute aussi, pendant que les passagers de l'aeronef observaient
tous ces details, les habitants d'Omaha devaient apercevoir l'etrange
appareil. Mais leur etonnement a le voir planer dans les airs ne
pouvait etre plus grand que celui du president et du secretaire du
Weldon-Institute de se trouver a son bord.

En tout cas, c'etait la un fait que les journaux de l'Union allaient
commenter. Ce serait l'explication de l'etonnant phenomene dont le
monde entier S'occupait et se preoccupait depuis quelque temps.

Une heure apres, l'_Albatros_ avait depasse Omaha. Il fut alors
constant qu'il se relevait vers l'est, en s'ecartant de la
Platte-River dont la vallee est suivie par le Pacifiquerailway a
travers la Prairie. Cela n'etait pas pour satisfaire Uncle Prudent et
Phil Evans.

<< C'est donc serieux, cet absurde projet de nous emmener aux
antipodes? dit l'un.

- Et malgre nous? repondit l'autre. Ah! que ce Robur y prenne garde!
Je ne suis pas homme a le laisser faire!...

- Ni moi! repliqua Phil Evans. Mais, croyez-moi, Uncle Prudent,
tachez de vous moderer...

- Me moderer!...

- Et gardez votre colere pour le moment ou il sera opportun qu'elle
eclate. >>

Vers cinq heures, apres avoir franchi les montagnes Noires, couvertes
de Sapins et de cedres, l'_Albatros_ volait au-dessus de ce
territoire qu'on a justement appele les Mauvaises-Terres du Nebraska,
- un chaos de collines laissees tomber sur le sol et qui se seraient
brisees dans leur chute. De loin, ces blocs prenaient les formes les
plus fantaisistes. Ca et la, au milieu de cet enorme jeu d'osselets,
on entrevoyait des ruines de cites du Moyen Age avec forts, donjons,
chateaux a machicoulis et a poivrieres. Mais, en realite, ces
Mauvaises-Terres ne sont qu'un ossuaire immense ou blanchissent, par
myriades, les debris de pachydermes, de cheloniens, et meme, dit-on,
d'hommes fossiles, entraines par quelque cataclysme inconnu des
premiers ages.

Lorsque le soir vint, tout ce bassin de la Platte-River etait
depasse. Maintenant la plaine se developpait jusqu'aux extremes
limites d'un horizon tres releve par l'altitude de l'_Albatros._

Pendant la nuit, ce ne furent plus des sifflets aigus de locomotives,
ni des sifflets graves de steam-boats qui troublerent le calme du
firmament etoile. De longs mugissements montaient parfois jusqu'a
l'aeronef, alors plus rapproche du sol. C'etaient des troupeaux de
bisons qui traversaient la prairie, en quete de ruisseaux et de
paturages. Et, quand ils se taisaient, le froissement des herbes,
sous leurs pieds, produisait un sourd bruissement, semblable au
roulement d'une inondation et tres different du fremissement continu
des helices.

Puis, de temps a autre, un hurlement de loup, de renard ou de chat
Sauvage, un hurlement de coyote, ce _canis latrans,_ dont le nom est
bien justifie par ses aboiements sonores.

Et, aussi, des odeurs penetrantes, la menthe, la sauge et l'absinthe,
melees aux senteurs puissantes des coniferes qui se propageaient a
travers l'air pur de la nuit.

Enfin, pour noter tous les bruits venus du sol, un sinistre aboiement
qui, cette fois, n'etait pas celui des coyotes; c'etait le cri du
Peau-Rouge qu'un pionnier n 'eut pu confondre avec le cri des fauves.

Phil Evans quitta sa cabine. Peut-etre, ce jour-la, se trouverait-il
en face de l'ingenieur Robur?

En tout cas, desireux de savoir pourquoi il n'avait pas paru la
veille, il s'adressa au contremaitre Tom Turner.

Tom Turner, d'origine anglaise, age de quarante-cinq ans environ,
large de buste, trapu de membres, charpente en fer, avait une de ces
tetes enormes et caracteristiques, a la Hogarth, telles que ce
peintre de toutes les laideurs saxonnes en a trace du bout de son
pinceau. Si l'on veut bien examiner la planche quatre du _Harlots
Progress,_ on y trouvera la tete de Tom Turner sur les epaules du
gardien de la prison, et on reconnaitra que sa physionomie n a rien
d'encourageant.

<< Aujourd'hui verrons-nous l'ingenieur Robur? dit Phil Evans.

- Je ne sais, repondit Tom Turner.

- Je ne vous demande pas s'il est sorti.

- Peut-etre.

- Ni quand il rentrera.

- Apparemment, quand il aura fini ses courses! >>

Et, la-dessus: Tom Turner rentra dans son roufle.

Il fallut se contenter de cette reponse, d'autant moins rassurante
que, verification faite de la boussole, il fut constant que
l'_Albatros_ continuait a remonter dans le nord-ouest.

Quel contraste, alors, entre cet aride territoire des
Mauvaises-Terres, abandonne avec la nuit, et le paysage qui se
deroulait actuellement a la surface du sol.

L'aeronef, apres avoir franchi mille kilometres depuis Omaha, se
trouvait au-dessus d'une contree que Phil Evans ne pouvait
reconnaitre par cette raison qu'il ne l'avait jamais visitee.
quelques forts, destines a contenir les Indiens, couronnaient les
bluffs de leurs lignes geometriques, plutot formees par des
palissades que par des murs. Peu de villages, peu d'habitants en ce
pays si different des territoires auriferes du Colorado, situes a
plusieurs degres au sud.

Au loin commencait a se profiler, tres confusement encore, une suite
de cretes que le soleil levant bordait d'un trait de feu.

C'etaient les montagnes Rocheuses.

Tout d'abord, ce matin-la, Uncle Prudent et Phil Evans furent saisis
par un froid vif. Cet abaissement de la temperature n'etait point du
a une modification du temps, et le soleil brillait d'un eclat superbe.

<< Cela doit tenir a l'elevation de l'_Albatros_ dans l'atmosphere >>,
dit Phil Evans.

En effet, le barometre, place exterieurement a la porte du roufle
central, etait tombe a cinq cent quarante millimetres - ce qui
indiquait une elevation de trois mille metres environ. L'aeronef se
tenait donc alors a une assez grande altitude, necessitee par les
accidents du sol.

D'ailleurs, une heure avant, il avait du depasser la hauteur de
quatre mille metres, car, derriere lui, se dressaient des montagnes
que couvrait une neige eternelle.

Dans leur memoire, rien ne pouvait rappeler a Uncle Prudent ni a son
compagnon quel etait ce pays. Pendant la nuit, l'_Albatros_ avait pu
faire des ecarts, nord et sud, avec une vitesse excessive, et cela
suffisait pour les derouter.

Toutefois, apres avoir discute diverses hypotheses plus ou moins
plausibles, ils s'arreterent a celle-ci : ce territoire, encadre dans
un cirque de montagnes, devait etre celui qu'un acte du Congres, en
mars 1872, avait declare Parc national des Etats-Unis.

C'etait en effet cette region si curieuse. Elle meritait bien le nom
de parc - un parc avec des montagnes pour collines, des lacs pour
etangs, des rivieres pour ruisseaux, des cirques pour labyrinthes,
et, pour jets d'eau, des geysers d'une merveilleuse puissance.

En quelques minutes, l'_Albatros_ se glissa au-dessus de la
Yellowstone-river, laissant le mont Stevenson sur la droite, et il
aborda le grand lac qui porte le nom de ce cours d'eau. quelle
variete dans le trace des rives de ce bassin, dont les plages, semees
d'obsidienne et de petits cristaux, reflechissent le soleil par leurs
milliers de facettes! quel caprice dans La disposition des iles qui
apparaissent a sa surface! quel reflet d'azur projete par ce
gigantesque miroir! Et autour de ce lac, l'un des plus eleves du
globe terrestre, quelles nuees de volatiles, pelicans, cygnes,
mouettes, oies, barnaches et plongeons! Certaines portions de rives,
tres escarpees, sont revetues d'une toison d'arbres verts, pins et
melezes, et, du pied de ces escarpements, jaillissent d'innombrables
fumerolles blanches. C'est la vapeur qui s'echappe de ce sol, comme
d'un enorme recipient, dans lequel l'eau est entretenue par les feux
interieurs a l'etat d'ebullition permanente.

Pour le maitre coq, c'eut ete ou jamais le cas de faire une ample
provision de truites, le seul poisson que les eaux du lac Yellowstone
nourrissent par myriades. Mais l'_Albatros_ se tint toujours a une
telle hauteur que l'occasion ne se presenta pas d'entreprendre une
peche, qui, tres certainement, aurait ete miraculeuse.

Au surplus, en trois quarts d'heure, le lac fut franchi, et, un peu
plus loin, la region de ces geysers qui rivalisent avec les plus
beaux de l'Islande. Penches au-dessus de la plate-forme, Uncle
Prudent et Phil Evans observaient les colonnes liquides qui
s'elancaient comme pour fournir a l'aeronef un element nouveau.
C'etaient << l'Eventail >> dont les jets se disposent en lamelles
rayonnantes, le << Chateau fort >>, qui semble se defendre a coups de
trombes, le << Vieux fidele >> avec sa projection couronnee
d'arcs-en-ciel, le << Geant >>, dont la poussee interne vomit un
torrent vertical d'une circonference de vingt pieds, a plus de deux
cents pieds d'altitude.

Ce spectacle incomparable, on peut dire unique au monde, Robur en
connaissait sans doute toutes les merveilles, car il ne parut pas sur
la plate-forme. Etait-ce donc pour le seul plaisir de ses hotes qu'il
avait lance l'aeronef au-dessus de ce domaine national? Quoi qu'il en
soit, il s'abstint de venir chercher leurs remerciements. Il ne se
derangea meme pas pendant l'audacieuse traversee des montagnes
Rocheuses, que l'_Albatros_ aborda vers sept heures du matin.

On sait que cette disposition orographique s'etend, comme une enorme
epine dorsale, depuis les reins jusqu'au cou de l'Amerique
septentrionale, en prolongeant les Andes mexicaines. C'est un
developpement de trois mille cinq cents kilometres que domine le pic
James, dont la cime atteint presque douze mille pieds.

Certainement, en multipliant ses coups d'ailes, comme un oiseau de
haut vol, l'_Albatros_ aurait pu franchir les cimes les plus elevees
de cette chaine pour aller retomber d'un bond dans l'Oregon ou dans
l'Utah. Mais la manœuvre ne fut pas meme necessaire. Des passes
existent qui permettent de traverser cette barriere sans en gravir la
crete. Il y a plusieurs de ces << canons >>, sortes de cols, plus ou
moins etroits, a travers lesquels on peut se glisser, - les uns tels
que la passe Bridger que prend le railway du Pacifique pour penetrer
sur le territoire des Mormons, les autres qui s'ouvrent plus au nord
ou plus au sud.

Ce fut a travers un de ces canons que l'_Albatros_ s'engagea, apres
avoir modere sa vitesse, afin de ne point se heurter contre les
parois du col. Le timonier, avec une surete de main que rendait plus
efficace encore l'extreme sensibilite du gouvernail, le
manœuvra comme il eut fait d'une embarcation de premier ordre
dans un match du Royal Thames Club. Ce fut vraiment extraordinaire.
Et, quelque depit qu'en ressentissent les deux ennemis du << Plus
lourd que l'air >>, ils ne purent qu'etre emerveilles de la perfection
d'un tel engin de locomotion aerienne.

En moins de deux heures et demie, la grande chaine fut traversee, et
l'_Albatros_ reprit sa premiere vitesse a raison de cent kilometres.
Il repiquait alors vers le sud-ouest, de maniere a couper obliquement
le territoire de l'Utah en se rapprochant du sol. Il etait meme
descendu a quelques centaines de metres, lorsque des coups de sifflet
attirerent l'attention d'Uncle Prudent et de Phil Evans.

C'etait un train du Pacific-Railway qui se dirigeait vers la ville du
Grand-Lac-Sale.

En ce moment, obeissant a un ordre secretement donne, l'_Albatros_
s'abaissa encore, de maniere a suivre le convoi lance a toute vapeur.
Il fut aussitot apercu. quelques tetes se montrerent aux portieres
des wagons. Puis, de nombreux voyageurs encombrerent ces passerelles
qui raccordent les << cars americains. quelques-uns meme n'hesiterent.
pas a grimper sur les imperiales, afin de mieux voir cette machine
volante. Rips et hurrahs coururent. a travers l'espace; mais ils
n'eurent pas pour resultat de faire apparaitre Robur.

L'_Albatros_ descendit encore, en moderant le jeu de ses helices
suspensives, et ralentit sa marche pour ne pas laisser en arriere le
convoi qu'il eut pu si facilement distancer. Il voletait au-dessus
comme un enorme scarabee, lui qui aurait pu etre un gigantesque
oiseau de proie. Il faisait des embardees a droite et a gauche, il
s'elancait en avant, il revenait sur lui-meme, et, fierement, il
avait arbore son pavillon noir a soleil d'or, auquel le chef du train
repondit en agitant l'etamine aux trente-sept etoiles de l'Union
americaine.

En vain les deux prisonniers voulurent-ils profiter de l'occasion qui
leur etait offerte de faire connaitre ce qu'ils etaient devenus. En
vain le president du Weldon-Institute cria-t-il d'une voix forte:

<< Je suis Uncle Prudent de Philadelphie! >>

Et le secretaire:

<< Je suis Phil Evans, son collegue! >>

Leurs cris se perdirent dans les milliers de hurrahs dont les
voyageurs saluaient leur passage.

Cependant, trois ou quatre des gens de l'aeronef avaient paru sur la
plate-forme. Puis l'un d'eux, comme font les marins qui depassent un
navire moins rapide que le leur, tendit au train un bout de corde -
facon ironique de lui offrir une remorque.

L'_Albatros_ reprit aussitot sa marche habituelle, et, en une
demi-heure, il eut laisse en arriere cet express, dont la derniere
vapeur ne tarda pas a disparaitre.

Vers une heure apres midi, apparut un vaste disque qui renvoyait les
rayons solaires, ainsi que l'eut fait un immense reflecteur.

Ce doit etre la capitale des Mormons, Salt-Lake-City! dit Uncle
Prudent.

C'etait, en effet, la cite du Grand-Lac-Sale, et, ce disque, c'etait
le toit rond du Tabernacle, ou dix mille saints peuvent tenir a
l'aise. Comme un miroir convexe, il dispersait les rayons du soleil
en toutes les directions.

La s'etendait la grande cite, au pied des monts Wasatsh revetus de
cedres et de Sapins jusqu'a mi-flanc, sur la rive de ce Jourdain qui
deverse les eaux de l'Utah dans le Great-Salt-Lake. Sous l'aeronef se
developpait le damier que figurent la plupart des villes americaines,
- damier dont on peut dire qu'il a << plus de dames que de cases >>,
puisque la polygamie est si en faveur chez les Mormons. Tout autour,
un pays bien amenage, bien cultive, riche en textiles, dans lequel
les troupeaux de moutons se comptent par milliers.

Mais cet ensemble s'evanouit comme une ombre, et l'_Albatros_ prit
vers le sud-ouest une vitesse plus acceleree qui ne laissa pas d'etre
tres sensible, puisqu'elle depassait celle du vent.

Bientot l'aeronef s'envola au-dessus des regions du Nevada et de son
territoire argentifere, que la Sierra seule separe des placers
auriferes de la Californie. << Decidement, dit Phil Evans, nous devons
nous attendre a voir San Francisco avant la nuit!

- Et apres?... >> repondit Uncle Prudent.

Il etait six heures du soir, lorsque la Sierra Nevada fut franchie
precisement par le col de Truckie qui sert de passe au railway. Il ne
restait plus que trois cents kilometres a parcourir pour atteindre,
sinon San Francisco, du moins Sacramento, la capitale de l'Etat
californien.

Telle fut alors la rapidite imprimee a l'_Albatros,_ que, avant huit
heures, le dome du Capitole pointait a l'horizon de l'ouest pour
disparaitre bientot a l'horizon oppose.

En cet instant, Robur se montra sur la plate-forme. Les deux
collegues allerent a lui.

<< Ingenieur Robur, dit Uncle Prudent, nous voila aux confins de
l'Amerique! Nous pensons que cette plaisanterie va cesser...

- Je ne plaisante jamais, >> repondit Robur.

Il fit un signe. L'_Albatros_ s'abaissa rapidement vers le sol; mais,
en meme temps, il prit une telle vitesse qu'il fallut se refugier
dans les roufles.

A peine la porte de leur cabine s'etait-elle refermee sur les deux
collegues :

<< Un peu plus, je l'etranglais! dit Uncle Prudent.

Il faudra tenter de fuir! repondit Phil Evans.

- Oui!... coute que coute! >>

Un long murmure arriva alors jusqu'a eux.

C'etait le grondement de la mer qui se brisait sur les roches du
littoral. C'etait l'ocean Pacifique.

IX

Dans lequel l'_Albatros_ franchit pres de dix mille kilometres, qui
se terminent par un bond prodigieux.

Uncle Prudent et Phil Evans etaient bien resolus a fuir. S'ils
n'avaient eu affaire aux huit hommes particulierement vigoureux qui
composaient le personnel de l'aeronef, peut-etre eussent-ils tente la
lutte. Un coup d'audace aurait pu les rendre maitres a bord et leur
permettre de redescendre sur quelque point des Etats-Unis. Mais a
deux - Frycollin ne devant etre considere que comme une quantite
negligeable -, il n'y fallait pas songer. Donc, puisque la force ne
pouvait etre employee, il conviendrait de recourir a la ruse, des que
l'_Albatros_ prendrait terre. C'est ce que Phil Evans essaya de faire
comprendre a son irascible collegue, dont il craignait toujours
quelque violence prematuree qui eut aggrave la situation.

En tout cas, ce n'etait pas le moment. L'aeronef filait a toute
vitesse au-dessus du Pacifique-Nord. Le lendemain matin, 16 juin, on
ne voyait plus rien de la cote. Or, comme le littoral s'arrondit
depuis l'ile de Vancouver jusqu'au groupe des Aleoutiennes, --
portion de l'Amerique russe cedee aux Etats-Unis en 1867, -- tres
vraisemblablement l'_Albatros_ le croiserait a son extreme courbure.
si sa direction ne se modifiait pas.

Combien les nuits paraissaient longues aux deux collegues! Aussi
avaient-ils toujours hate de quitter leur cabine. Ce matin-la,
lorsqu'ils vinrent sur le pont, depuis plusieurs heures deja l'aube
avait blanchi l'horizon de l'est. On approchait du solstice de juin,
le plus long jour de l'annee dans l'hemisphere boreal, et, sous le
soixantieme parallele, c'est a peine s'il faisait nuit.

Quant a l'ingenieur Robur, par habitude ou avec intention, il ne se
pressait pas de sortir de son roufle. Ce jour-la, lorsqu'il le
quitta, il se contenta de saluer ses deux hotes, au moment ou il se
croisait avec eux a l'arriere de l'aeronef.

Cependant, les. yeux rougis pas l'insomnie, le regard hebete, les
jambes flageolantes, Frycollin s'etait hasarde hors de sa cabine. Il
marchait comme un homme dont le pied sent que le terrain n'est pas
solide. Son premier regard fut pour l'appareil suspenseur qui
fonctionnait avec une regularite rassurante sans trop se hater.

Cela fait, le Negre, toujours titubant, se dirigea vers la rambarde
et la saisit a deux mains, afin de mieux assurer son equilibre.
Visiblement, il desirait prendre un apercu du pays que l'_Albatros_
dominait de deux cents metres au plus.

Frycollin avait du se monter beaucoup pour risquer une pareille
tentative. Il lui fallait de l'audace, a coup sur, puisqu'il
soumettait sa personne a une telle epreuve.

D'abord, Frycollin se tint le corps renverse en arriere devant la
rambarde; puis il la secoua pour en reconnaitre la solidite; puis il
se redressa; puis il se courba en avant; puis il porta la tete en
dehors. Inutile de dire que, pendant qu'il executait ces mouvements
divers, il avait les yeux fermes. Il les ouvrit enfin.

Quel cri! Et comme il se retira vite! Et de combien la tete lui
rentra dans les epaules!

Au fond de l'abime, il avait vu l'immense Ocean. Ses cheveux se
seraient dresses sur son front, s'ils n'eussent ete crepus.

<< La mer!... la mer!... >> s'ecria-t-il.

Et Frycollin fut tombe sur la plate-forme, si le maitre coq n'eut
ouvert les bras pour le recevoir.

Ce maitre coq etait un Francais, et peut-etre un Gascon, bien qu'il
se nommat Francois Tapage. S'il n'etait pas Gascon, il avait du humer
les brises de la Garonne pendant son enfance. Comment ce Francois
Tapage se trouvait-il au service de l'ingenieur? Par quelle suite de
hasards faisait-il partie du personnel de l'_Albatros?_ on ne sait
guere. En tout cas, ce narquois parlait l'anglais comme un Yankee.

<< Eh! droit donc, droit! s'ecria-t-il en redressant le Negre d'un
vigoureux coup dans les reins.

- Master Tapage!... repondit le pauvre diable, en jetant des regards
desesperes vers les helices.

- S'il te plait, Frycollin!

- Est-ce que ca casse quelquefois?

- Non! mais ca finira pas casser.

- Pourquoi?... pourquoi?...

- Parce que tout lasse, tout passe, tout casse, comme on dit dans mon
pays.

- Et la mer qui est dessous

- En cas de chute, mieux vaut la mer.

- Mais on se noie!...

Pages:
1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | 10 | 11 | 12 | 13 | 14 | 15

Theatre review: Three Women, Jermyn Street, London
Obituary: Prolific crime novelist, Oscar-nominated screenwriter and man of many pseudonyms

Climbing the walls

Barack Obama is teaming up with Spider-Man in a comic from Marvel, which will see the future president exchanging a fist-bump with the superhero. The story sees one of Spidey's oldest enemies, the Chameleon, trying to stop Obama being inaugurated. Spider-Man's alter ego, Peter Parker, is covering the event as a photographer, and saves the day.

"Ya hear that, Chameleon?" Spider-Man says as he thwacks the villain in the face. "The president-elect here just appointed me ... secretary of shuttin' you up."

He tells Obama: "This is your day, and I know it wouldn't look good to be seen palling around with me" - in a nod to Sarah Palin's comment that Obama had been "palling around with terrorists".

"When we heard that president-elect Obama is a collector of Spider-Man comics, we knew that these two historic figures had to meet in our comics' Marvel Universe," said the publisher's editor-in-chief, Joe Quesada.

guardian.co.uk © Guardian News & Media Limited 2009 | Use of this content is subject to our Terms & Conditions | More Feeds

Roy Greenslade: Michael Wolff on Rupert Murdoch - he loves gossip
Maggie O'Farrell hails the reissue of The Yellow Wallpaper, a tale of marriage and madness

Copyright (c) 2007. booksboost.com. All rights reserved.