Robur le Conquerant by Jules Verne
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Jules Verne >> Robur le Conquerant
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- On se noie, mais on ne s'e-cra-bou-ille pas! >> repondit Francois
Tapage, en scandant chaque syllabe de sa phrase:
Un instant apres, par un mouvement de reptation, Frycollin s'etait
glisse au fond de sa cabine.
Pendant cette journee du 16 juin, l'aeronef ne prit qu'une vitesse
moderee. Il semblait raser la surface de cette mer si calme, tout
impregnee de soleil, qu'il dominait seulement d'une centaine de pieds.
A leur tour, Uncle Prudent et son compagnon etaient restes dans leur
roufle, afin de ne point rencontrer Robur qui se promenait en fumant,
tantot seul, tantot avec le contremaitre Tom Turner. Il n'y avait
qu'un demi-jeu d'helices en fonction, et cela suffisait a maintenir
l'appareil dans les basses zones de l'atmosphere.
En ces conditions, les gens de l'_Albatros_ auraient pu se donner,
avec le plaisir de la peche, la satisfaction de varier leur
ordinaire, si ces eaux du Pacifique eussent ete poissonneuses. Mais,
a sa surface, apparaissaient seulement quelques baleines, de cette
espece a ventre jaune qui mesure jusqu'a vingt-cinq metres de
longueur. Ce sont les plus redoutables cetaces des mers boreales. Les
pecheurs de profession se gardent bien de les attaquer, tant leur
force est prodigieuse.
Cependant, en harponnant une de ces baleines, soit avec le harpon
ordinaire, soit avec la fusee Flechter ou la javeline-bombe. dont il
y avait un assortiment a bord, cette peche aurait pu se faire sans
danger.
Mais a quoi bon cet inutile massacre? Toutefois, et, sans doute, afin
de montrer aux deux membres du Weldon-Institute ce qu'il pouvait
obtenir de son aeronef, Robur voulut donner la chasse a l'un de ces
monstrueux cetaces.
Au cri de << baleine! baleine! >> Uncle Prudent et Phil Evans sortirent
de leur cabine. Peut-etre y avait-il quelque navire baleinier en
vue... Dans ce cas, pour echapper a leur prison volante, tous deux
eussent ete capables de se precipiter a la mer, en comptant sur la
chance d'etre recueillis par une embarcation.
Deja tout le personnel de l'_Albatros_ etait range sur la
plate-forme. Il attendait.
<< Ainsi, nous allons en tater, master Robur? demanda le contremaitre
Turner.
- Oui, Tom >>, repondit l'ingenieur.
Dans les roufles de la machinerie, le mecanicien et ses deux aides
etaient a leur poste, prets a executer les manœuvres qui
seraient commandees par gestes. L'_Albatros_ ne tarda pas a
s'abaisser vers la mer, et il s'arreta a une cinquantaine de pieds
au-dessus.
Il n'y avait aucun navire au large - ce que purent constater les deux
collegues - ni aucune terre en vue qu'ils auraient pu gagner a la
nage, en admettant que Robur n'eut rien fait pour les ressaisir.
Plusieurs jets de vapeur et d'eau, lances par leurs events,
annoncerent bientot la presence des baleines qui venaient respirer a
la surface de la mer.
Tom Turner, aide d'un de ses camarades, s'etait place a l'avant. A sa
portee etait une de ces javelines-bombes, de fabrication
californienne, qui se lancent avec une arquebuse. C'est une espece de
cylindre de metal que termine une bombe cylindrique, armee d'une tige
a pointe barbelee.
Du banc de quart de l'avant, sur lequel il venait de monter, Robur
indiquait, de la main droite aux mecaniciens, de la main gauche au
timonier, les manœuvres a faire. Il etait ainsi maitre de
l'aeronef dans toutes les directions, horizontale et verticale. On ne
saurait croire avec quelle rapidite, avec quelle precision,
l'appareil obeissait a tous ses commandements. On eut dit d'un etre
organise, dont l'ingenieur Robur etait l'ame.
<< Baleine!... Baleine! >> s'ecria de nouveau Tom Turner.
En effet, le dos d'un cetace emergeait a quatre encablures en avant
de l'_Albatros._
L'_Albatros_ courut dessus, et, quand il n'en fut plus qu'a une
soixantaine de pieds, il s'arreta.
Tom Turner avait epaule son arquebuse qui reposait sur une fourche
fichee dans la rambarde. Le coup partit, et le projectile, entrainant
une longue corde dont l'extremite se rattachait a la plate-forme,
alla frapper le corps de la baleine. La bombe, remplie d'une matiere
fulminante, fit alors explosion, et, en eclatant, lanca une sorte de
petit harpon a deux branches, qui s'incrusta dans les chairs de
l'animal.
<< Attention! >> cria Turner.
Uncle Prudent et Phil Evans, si mal disposes qu'ils fussent, se
sentaient interesses par ce spectacle.
La baleine, blessee grievement, avait frappe la mer d'un tel coup de
queue que l'eau rejaillit jusque sur l'avant de l'aeronef. Puis
l'animal plongea a une grande profondeur, pendant qu'on lui filait de
la corde prealablement lovee dans une baille pleine d'eau, afin
qu'elle ne prit pas feu au frottement. Lorsque la baleine revint a la
surface, elle se mit a fuir a toute vitesse dans la direction du nord.
Que l'on imagine avec quelle rapidite l'_Albatros_ fut remorque a sa
suite! D'ailleurs, les propulseurs avaient ete arretes. On laissait
faire l'animal, en se maintenant en ligue avec lui. Tom Turner etait
pret a couper la corde, pour le cas ou un nouveau plongeon aurait
rendu cette remorque trop dangereuse.
Pendant une demi-heure, et peut-etre sur une distance de six milles,
l'_Albatros_ fut ainsi entraine; mais on sentait que le cetace
commencait a faiblir.
Alors, sur un geste de Robur, les aides-mecaniciens firent machine en
arriere, et les propulseurs commencerent a opposer une certaine
resistance a la baleine, qui, peu a peu, se rapprocha du bord.
Bientot l'aeronef plana a vingt-cinq pieds au-dessus d'elle. Sa queue
battait encore les eaux avec une incroyable violence. En se
retournant du dos sur le ventre, elle produisait d'enormes remous.
Tout a coup, elle se redressa, pour ainsi dire, piqua une tete, et
plongea avec une telle rapidite, que Tom Turner eut a peine le temps
de lui filer de la corde.
D'un coup, l'aeronef fut entraine jusqu'a la surface des eaux. Un
tourbillon s'etait forme a la place ou avait disparu l'animal. Un
paquet de mer embarqua par-dessus la rambarde, comme il en tombe sur
les pavois d'un navire qui court contre le vent et la lame.
Heureusement, d'un coup de hache, Tom Turner trancha la corde, et
l'_Albatros,_ sa remorque detachee, remonta a deux cents metres sous
la puissance de ses helices ascensionnelles.
Quant a Robur, il avait manœuvre l'appareil sans que son
sang-froid l'eut abandonne un instant.
Quelques minutes apres, la baleine revenait a la surface - morte
cette fois. De toutes parts les oiseaux de mer accouraient pour se
jeter sur son cadavre, en poussant des cris a rendre sourd tout, un
Congres.
L'_Albatros,_ n'ayant que faire de cette depouille, reprit sa marche
vers l'ouest.
Le lendemain, 17 juin, a six heures du matin, une terre se profila a
l'horizon. C'etaient la presqu'ile d'Alaska et le long semis de
brisants des Aleoutiennes.
L'_Albatros_ sauta par-dessus cette barriere ou pullulent ces phoques
a fourrure, que chassent les Aleoutiens pour le compte de la
Compagnie Russo-Americaine. Excellente affaire, la capture de ces
amphibies longs de six a sept pieds, couleur de rouille, qui pesent
de trois cents a cinq cents livres! Il y en avait des files
interminables, rangees en front de bataille, et on eut pu les compter
par milliers.
S'ils ne broncherent pas au passage de l'_Albatros,_ il n'en fut pas
de meme des plongeons, lumnes et imbriens, dont les cris rauques
emplirent l'espace, et qui disparurent sous les eaux, comme s'ils
eussent ete menaces par quelque formidable bete de l'air.
Les deux mille kilometres de la mer de Behring, depuis les premieres
Aleoutiennes jusqu'a la pointe extreme du Kamtchatka, furent enleves
pendant les vingt-quatre heures de cette journee et de la nuit
suivante. Pour mettre a execution leur projet de fuite, Uncle Prudent
et Phil Evans ne se trouvaient plus dans des conditions favorables.
Ce n'etait ni sur ces rivages deserts de l'extreme Asie, ni dans les
parages de la mer d'Okhotsk qu'une evasion pouvait s'effectuer avec
quelque chance. Visiblement, l'_Albatros_ se dirigeait vers les
terres du Japon ou de la Chine. La, bien qu'il ne fut peut-etre pas
prudent de s'en remettre a la discretion des Chinois ou des Japonais,
les deux collegues etaient resolus a s'enfuir, si l'aeronef faisait
halte en un point quelconque de ces territoires.
Mais ferait-il halte? Il n'en etait pas de lui comme d'un oiseau qui
finit par se fatiguer d'un trop long vol, ou d'un ballon qui, faute
de gaz, est oblige de redescendre. Il avait des approvisionnements
pour bien des semaines encore, et ses organes, d'une solidite
merveilleuse, defiaient toute faiblesse comme toute lassitude.
Un bond par-dessus la presqu'ile du Kamtchatka, dont on apercut a
peine l'etablissement de Petropavlovsk et le volcan de Kloutschew
pendant la journee du 18 juin, puis un autre bond au-dessus de la mer
d'Okhotsk, a peu pres a la hauteur des iles Kouriles, qui lui font un
barrage rompu par des centaines de petits canaux. Le 19, au matin,
l'_Albatros_ atteignit le detroit de La Perouse, resserre entre la
pointe septentrionale du Japon et l'ile Saghalien, dans cette petite
Manche, ou se deverse ce grand fleuve siberien, l'Amour.
Alors se leva un brouillard tres dense, que l'aeronef dut laisser
au-dessous de lui. Ce n'est pas qu'il eut besoin de dominer ces
vapeurs pour se diriger. A l'altitude qu'il occupait, aucun obstacle
a craindre, ni monuments eleves qu'il eut pu heurter a son passage,
ni montagnes contre lesquelles il aurait couru le risque de se briser
dans son vol. Le pays n'etait que peu accidente. Mais ces vapeurs ne
laissaient pas d'etre fort desagreables, et tout eut ete mouille a
bord.
Il n'y avait donc qu'a s'elever au-dessus de cette couche de brumes
dont l'epaisseur mesurait trois a quatre cents metres. Aussi les
helices furent-elles plus rapidement actionnees, et au-dela du
brouillard, l'_Albatros_ retrouva les regions ensoleillees du ciel.
Dans ces conditions. Uncle Prudent et Phil Evans auraient eu quelque
peine a donner suite a leurs projets d'evasion, en admettant qu'ils
eussent pu quitter l'aeronef.
Ce jour-la, au moment ou Robur passait pres d'eux, il s'arreta un
instant, et, sans avoir l'air d'y attacher aucune importance.
<< Messieurs, dit-il, un navire a voile ou a vapeur, perdu dans des
brumes dont il ne peut sortir, est toujours fort gene. Il ne navigue
plus qu'au sifflet ou a la corne. Il lui faut ralentir sa marche, et,
malgre tant de precautions, a chaque instant une collision est a
craindre. L'_Albatros_ n'eprouve aucun de ces soucis. Que lui font
les brumes, puisqu'il peut s'en degager? L'espace est a lui, tout
l'espace! >>
Cela dit, Robur continua tranquillement sa promenade, sans attendre
une reponse qu'il ne demandait pas, et les bouffees de sa pipe se
perdirent dans l'azur.
<< Uncle Prudent, dit Phil Evans; il parait que cet etonnant
_Albatros_ n'a jamais rien a craindre!
- C'est ce que nous verrons! >> repondit le president du
Weldon-Institute.
Le brouillard dura trois jours, les 19, 20, 21 juin, avec une
persistance regrettable. Il avait fallu s'elever pour eviter les
montagnes japonaises de Fousi-Zama. Mais, ce rideau de brumes s'etant
dechire, on apercut une immense cite avec palais, villas, chalets,
jardins, parcs. Meme sans la voir, Robur l'eut reconnue rien qu'a
l'aboiement de ses myriades de chiens, aux cris de ses oiseaux de
proie, et surtout a l'odeur cadaverique que les corps de ses
supplicies jettent dans l'espace.
Les deux collegues etaient sur la plate-forme, au moment ou
l'ingenieur prenait ce repere, pour le cas ou il devrait continuer sa
route au milieu du brouillard.
<< Messieurs, dit-il, je n'ai aucune raison de vous cacher que cette
ville, c'est Yedo, la capitale du Japon. >>
Uncle Prudent ne repondit pas. En presence de l'ingenieur, il
suffoquait comme si l'air eut manque a ses poumons.
<< Cette vue de Yedo, reprit Robur, c'est vraiment tres curieux.
- Quelque curieux que ce soit..., repliqua Phil Evans.
- Cela ne vaut pas Pekin? riposta l'ingenieur. C'est bien mon avis,
et vous en pourrez juger avant peu. >>
Impossible d'etre plus aimable.
L'_Albatros,_ qui pointait vers le sud-est, changea alors sa
direction de quatre quarts, afin d'aller chercher dans l'est une
route nouvelle.
Pendant la nuit, le brouillard se dissipa. Il y avait des symptomes
d'un typhon peu eloigne, baisse rapide du barometre, disparition des
vapeurs, grands nuages de forme ellipsoidale, colles sur le fond
cuivre du ciel; a l'horizon oppose, de longs traits de carmin,
nettement traces sur une nappe d'ardoise, et un large secteur, tout
clair, dans le nord; puis, la mer unie et calme, mais dont les eaux,
au coucher du soleil, prirent une sombre couleur ecarlate.
Fort heureusement, ce typhon se dechaina plus au sud et n'eut
d'autres resultats que de dissiper les brumes amoncelees depuis pres
de trois jours.
En une heure, on avait franchi les deux cents kilometres du detroit
de Coree, puis, la pointe extreme de cette presqu'ile. Tandis que le
typhon allait battre les cotes sud-est de la Chine, l'_Albatros_ se
balancait sur la mer Jaune, et, pendant les journees du 22 et du 23,
au-dessus du golfe de Petcheli; le 24, il remontait la vallee du
Pei-Ho, et il planait enfin sur la capitale du Celeste Empire.
Penches en dehors de la plate-forme, les deux collegues, ainsi que
l'avait annonce l'ingenieur, purent voir tres distinctement cette
cite immense, le mur qui la separe en deux parties - ville mandchoue
et ville chinoise -, les douze faubourgs qui l'environnent, les
larges boulevards qui rayonnent vers le centre, les temples dont les
toits jaunes et verts se baignaient dans le soleil levant, les parcs
qui entourent les hotels des mandarins; puis, au milieu de la ville
mandchoue, les six cent soixante-huit hectares _[Pres de quatorze
fois la surface du Champ-de-Mars]_ de la ville Jaune, avec ses
pagodes, ses jardins imperiaux, ses lacs artificiels, sa montagne de
charbon qui domine toute la capitale; enfin, au centre de la ville
Jaune, comme un carre de casse-tete chinois encastre dans un autre,
la ville Rouge, c'est-a-dire le Palais Imperial avec toutes les
fantaisies de son invraisemblable architecture.
En ce moment, au-dessous de l'_Albatros,_ l'air etait empli d'une
harmonie singuliere. On eut dit d'un concert de harpes eoliennes.
Dans l'air planaient une centaine de cerfs-volants de differentes
formes en feuilles de palmier ou de pandanus, munis a leur partie
superieure d'une sorte d'arc en bois leger, sous-tendu d'une mince
lame de bambou. Sous l'haleine du vent, toutes ces lames, aux notes
variees comme celles d'un harmonica, exhalaient un murmure de l'effet
le plus melancolique. Il semblait que, dans ce milieu, on respirat de
l'oxygene musical.
Robur eut alors la fantaisie de se rapprocher de cet orchestre
aerien, et l'_Albatros_ vint lentement se baigner dans les ondes
sonores que les cerfs-volants emettaient a travers l'atmosphere.
Mais, aussitot, il se produisit un extraordinaire effet au milieu de
cette innombrable population. Coups de tam-tams et autres instruments
formidables des orchestres chinois, coups de fusils par milliers,
coups de mortiers par centaines, tout fut mis en œuvre pour
eloigner l'aeronef. Si les astronomes de la Chine reconnurent, ce
jour-la, que cette machine aerienne, c'etait le mobile dont
l'apparition avait souleve tant de disputes, les millions de
Celestes, depuis l'humble tankadere jusqu'aux mandarins les plus
boutonnes, le prirent pour un monstre apocalyptique qui venait
d'apparaitre sur le ciel de Bouddha.
On ne s'inquieta guere de ces demonstrations dans l'inabordable
_Albatros._ Mais les cordes, qui retenaient les cerfs-volants aux
pieux fiches dans les jardins imperiaux, furent ou coupees ou halees
vivement. De ces legers appareils, les uns revinrent rapidement a
terre en accentuant leurs accords, les autres tomberent comme des
oiseaux qu'un plomb a frappes aux ailes et dont le chant finit avec
le dernier souffle.
Une formidable fanfare, echappee de la trompette de Tom Turner, se
lanca alors sur la capitale et couvrit les dernieres notes du concert
aerien. Cela n'interrompit pas la fusillade terrestre. Toutefois, une
bombe, ayant eclate a quelques vingtaines de pieds de sa plate-forme,
l'_Albatros_ remonta dans les zones inaccessibles du ciel.
Que se passa-t-il pendant les quelques jours qui suivirent? Aucun
incident dont les prisonniers eussent pu profiter. Quelle direction
prit l'aeronef? Invariablement celle du sud-ouest - ce qui denotait
le projet de se rapprocher de l'Indoustan. Il etait visible,
d'ailleurs, que le sol, montant sans cesse, obligeait l'_Albatros_ a
se diriger selon son profil. Une dizaine d'heures apres avoir quitte
Pekin, Uncle Prudent et Phil Evans avaient pu entrevoir une partie de
la Grande Muraille sur la limite du Chen-Si. Puis, evitant les monts
Loungs, ils passerent au-dessus de la vallee de Wang-Ho et
franchirent la frontiere de l'Empire chinois sur la limite du Tibet.
Le Tibet, - hauts plateaux sans vegetation, de-ci, de-la pics
neigeux, ravins desseches, torrents alimentes par les glaciers,
bas-fonds avec d'eclatantes couches de sel, lacs encadres dans des
forets verdoyantes. Sur le tout, un vent souvent glacial.
Le barometre, tombe a 450 millimetres, indiquait alors une altitude
de plus de quatre mille metres au-dessus du niveau de la mer. A cette
hauteur, la temperature, bien que l'on fut dans les mois les plus
chauds de l'hemisphere boreal, ne depassait guere le zero.
Ce refroidissement, combine avec la vitesse de l'_Albatros,_ rendait
la situation peu supportable. Aussi, bien que les deux collegues
eussent a leur disposition de chaudes couvertures de voyage, ils
prefererent rentrer dans le roufle.
Il va sans dire qu'il _avait_ fallu donner aux helices suspensives
une extreme rapidite, afin de maintenir l'aeronef dans un air deja
rarefie. Mais elles fonctionnaient avec un ensemble parfait, et il
semblait que l'on fut berce par le fremissement de leurs ailes.
Ce jour-la, Garlok, ville du Tibet occidental, chef-lieu de la
province de Guari-Khorsoum, put voir passer l'_Albatros,_ gros comme
un pigeon voyageur.
Le 27 juin, Uncle Prudent et Phil Evans apercurent une enorme
barriere, dominee par quelques hauts pics, perdus dans les neiges, et
qui leur coupait l'horizon. Tous deux, arc-boutes alors contre le
roufle de l'avant pour resister a la vitesse du deplacement,
regardaient ses masses colossales. Elles semblaient courir au-devant
de l'aeronef.
<< L'Himalaya, sans doute, dit Phil Evans, et il est probable que ce
Robur va en contourner la base sans essayer de passer dans l'Inde.
- Tant pis! repondit Uncle Prudent. Sur cet immense territoire,
peut-etre aurions-nous pu...
- A moins qu'il ne tourne la chaine par le Birman a l'est, ou par le
Nepaul a l'ouest.
- En tout cas, je le mets au defi de la franchir!
- Vraiment! >> dit une voix.
Le lendemain, 28 juin, l'_Albatros_ se trouvait en face du
gigantesque massif, au-dessus de la province de Zzang. De l'autre
cote de l'Himalaya, c'etait la region du Nepaul.
En realite, trois chaines coupent successivement la route de l'Inde,
quand on vient du nord. Les deux septentrionales, entre lesquelles
s'etait glisse l'_Albatros,_ comme un navire entre d'enormes ecueils,
sont les premiers degres de cette barriere de l'Asie centrale. Ce
furent d'abord le Kouen-Loun, puis le Karakoroum, qui dessinent cette
vallee longitudinale et parallele a l'Himalaya, presque a la ligne de
faite ou se partagent les bassins de l'Indus, a l'ouest, et du
Brahmapoutre, a l'est.
Quel superbe systeme orographique! Plus de deux cents sommets deja
mesures, dont dix-sept depassent vingt-cinq mille pieds! Devant
l'_Albatros,_ a huit mille huit cent quarante metres, s'elevait le
mont Everest. Sur la droite, le Dwalaghiri, haut de huit mille deux
cents. Sur la gauche, le Kinchanjunga, haut de huit mille cinq cent
quatre-vingt-douze, relegue au deuxieme rang depuis les dernieres
mesures de l'Everest.
Evidemment, Robur n'avait pas la pretention d'effleurer la cime de
ces pics mais, sans doute, il connaissait les diverses passes de
l'Himalaya, entre autres, la passe d'Ibi-Gamin, que les freres
Schlagintweit, en 1856, ont franchie a une hauteur de six mille huit
cents metres, et il s'y lanca resolument.
Il y eut la quelques heures palpitantes, tres penibles meme.
Cependant, si la rarefaction de l'air ne devint pas telle qu'il
fallut recourir a des appareils speciaux pour renouveler l'oxygene
dans les cabines, le froid fut excessif.
Robur, poste a l'avant, sa male figure sous son capuchon, commandait
les manœuvres. Tom Turner avait en main la barre du gouvernail.
Le mecanicien surveillait attentivement ses piles dont les substances
acides n'avaient rien a craindre de la congelation - heureusement.
Les helices, lancees au maximum de courant, rendaient des sons de
plus en plus aigus, dont l'intensite fut extreme, malgre la moindre
densite de l'air. Le barometre tomba a 290 millimetres, ce qui
indiquait sept mille metres d'altitude.
Magnifique disposition de ce chaos de montagnes!
Partout des sommets blancs. Pas de lacs, mais des glaciers qui
descendent jusqu'a dix mille pieds de la base. Plus d'herbe, rien que
de rares phanerogames sur la limite de la vie vegetale. Plus de ces
admirables pins et cedres, qui se groupent en forets splendides aux
flancs inferieurs de la chaine. Plus de ces gigantesques fougeres ni
de ces interminables parasites, tendus d'un tronc a l'autre, comme
dans les sous-bois de la jungle. Aucun animal, ni chevaux sauvages,
ni yaks, ni bœufs tibetains. Parfois une gazelle egaree jusque
dans ces hauteurs. Pas d'oiseaux, si ce n'est quelques couples de ces
corneilles qui s'elevent jusqu'aux dernieres couches de l'air
respirable.
Cette passe enfin franchie, l'_Albatros_ commenca a redescendre. Au
sortir du col, hors de la region des forets, il n'y avait plus qu'une
campagne infinie qui s'etendait sur un immense secteur.
Alors Robur s'avanca vers ses hotes, et d'une voix aimable :
<< L'Inde, messieurs >>, dit-il.
X
Dans lequel on verra comment et pourquoi le valet Frycollin fut mis a
la remorque.
L'ingenieur n'avait point l'intention de promener son appareil
au-dessus de ces merveilleuses contrees de l'Indoustan. Franchir
l'Himalaya pour montrer de quel admirable engin de locomotion il
disposait, convaincre meme ceux qui ne voulaient pas etre convaincus,
il ne voulait sans doute pas autre chose. Est-ce donc a dire que
l'_Albatros_ fut parfait, quoique la perfection ne soit pas de ce
monde? On le verra bien.
En tout cas, si, dans leur for interieur, Uncle Prudent et son
collegue ne pouvaient qu'admirer la puissance d'un pareil engin de
locomotion aerienne, ils n'en laissaient rien paraitre. Ils ne
cherchaient que l'occasion de s'enfuir. Ils n'admirerent meme pas le
superbe spectacle offert a leur vue, pendant que l'_Albatros_ suivait
les pittoresques lisieres du Pendjab.
Il y a bien, a la base de l'Himalaya, une bande marecageuse de
terrains d'ou transpirent des vapeurs malsaines, ce Terai dans lequel
la fievre est a l'etat endemique. Mais ce n'etait pas pour gener
l'_Albatros_ ni compromettre la sante de son personnel. Il monta,
sans trop se presser, vers l'angle que l'Indoustan fait au point de
jonction du Turkestan et de la Chine. Le 29 juin, des les premieres
heures du matin, s'ouvrait devant lui l'incomparable vallee de
Cachemir.
Oui, incomparable, cette gorge que laissent entre eux le grand et le
petit Himalaya! Sillonnee des centaines de contreforts que l'enorme
chaine envoie mourir jusqu'au bassin de l'Hydaspe, elle est arrosee
par les capricieux meandres du fleuve, qui vit se heurter les armees
de Porus et d'Alexandre, c'est-a-dire l'Inde et la Grece aux prises
dans l'Asie centrale. Il est toujours la, cet Hydaspe, si les deux
villes, fondees par le Macedonien en souvenir de sa victoire, ont si
bien disparu qu'on ne peut meme plus en retrouver la place.
Pendant cette matinee, l'_Albatros_ plana au-dessus de Srinagar, plus
connue sous le nom de Cachemir. Uncle Prudent et son compagnon virent
une cite superbe, allongee sur les deux rives du fleuve, ses ponts de
bois tendus comme des fils, ses chalets agrementes de balcons en
decoupages, ses berges ombragees de hauts peupliers, ses toits
gazonnes qui prenaient l'aspect de grosses taupinieres, ses canaux
multiples, avec des barques comme des noix et des bateliers comme des
fourmis, ses palais, ses temples, ses kiosques, ses mosquees, ses
bungalows a l'entree des faubourgs, - tout cet ensemble double par la
reverberation des eaux; puis sa vieille citadelle de Hari-Parvata,
campee au front d'une colline, comme le plus important des forts de
Paris au front du mont Valerien.
<< Ce serait Venise, dit Phil Evans, si nous etions en Europe.
- Et si nous etions en Europe, repondit Uncle Prudent, nous saurions
bien retrouver le chemin de l'Amerique! >>
L'_Albatros_ ne s'attarda pas au-dessus du lac que le fleuve traverse
et reprit son vol a travers la vallee de l'Hydaspe.
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