Robur le Conquerant by Jules Verne
J >>
Jules Verne >> Robur le Conquerant
Pages:
1 |
2 |
3 |
4 |
5 |
6 |
7 | 8 |
9 |
10 |
11 |
12 |
13 |
14 |
15
Pendant une demi-heure seulement, descendu a dix metres du fleuve, il
resta stationnaire. Alors, au moyen d'un tuyau de caoutchouc envoye
en dehors, Tom Turner et ses gens s'occuperent de refaire leur
provision d'eau, qui fut aspiree par une pompe que les courants des
accumulateurs mirent en mouvement.
Durant cette operation, Uncle Prudent et Phil Evans s'etaient
regardes. Une meme pensee avait traverse leur cerveau. Ils n'etaient
qu'a quelques metres de la surface de l'Hydaspe, a portee des rives.
Tous deux etaient bons nageurs. Un plongeon pouvait leur rendre la
liberte, et, lorsqu'ils auraient disparu entre deux eaux, comment
Robur eut-il pu les reprendre? Afin de laisser a ses propulseurs la
possibilite d'agir, ne fallait-il pas que l'appareil se tint au moins
a deux metres au-dessus du lac?
En un instant, toutes les chances pour ou contre s'etaient presentees
a leur esprit. En un instant ils les avaient pesees. Enfin ils
allaient s'elancer par-dessus la plate-forme, lorsque plusieurs
paires de mains s'abattirent sur leurs epaules.
On les observait. Ils furent mis dans l'impossibilite de fuir.
Cette fois, ils ne se rendirent pas sans resistance. Ils voulurent
repousser ceux qui les tenaient. Mais c'etaient de solides gaillards,
ces gens de l'_Albatros!_
<< Messieurs, se contenta de dire l'ingenieur, quand on a le plaisir
de voyager en compagnie de Robur-le-Conquerant, comme vous l'avez si
bien nomme, et a bord de son admirable _Albatros,_ on ne le quitte
pas ainsi... a l'anglaise! J'ajouterai meme qu'on ne le quitte plus! >>
Phil Evans entraina son collegue qui allait se livrer a quelque acte
de violence. Tous deux rentrerent dans le roufle, decides a s'enfuir,
dut-il leur en couter la vie, et n importe ou.
L'_Albatros_ avait repris sa direction vers l'ouest. Pendant cette
journee, avec une vitesse moyenne, il franchit le territoire du
Caboulistan, dont on entrevit un instant la capitale, puis la
frontiere du royaume de l'Herat, a onze cents kilometres de Cachemir.
Dans ces contrees, toujours si disputees encore, sur cette route
ouverte aux Russes vers les possessions anglaises de l'Inde,
apparurent des rassemblements d'hommes, des colonnes, des convois, en
un mot tout ce qui constitue le personnel et le materiel d'une armee
en marche. On entendit aussi des coups de canon et le petillement de
la mousqueterie. Mais l'ingenieur ne se melait jamais des affaires
des autres, quand ce n'etait pas pour lui question d'honneur ou
d'humanite. Il passa outre. Si Herat, comme on le dit, est la clef de
l'Asie centrale, que cette clef allat dans une poche anglaise ou dans
une poche moscovite, peu lui importait. Les interets terrestres ne
regardaient plus l'audacieux qui avait fait de l'air son unique
domaine.
D'ailleurs, le pays ne tarda pas a disparaitre sous un veritable
ouragan de sable, comme il ne s'en produit que trop frequemment dans
ces regions. Ce vent, qui s'appelle << tebbad >>, transporte des
elements fievreux avec l'imponderable poussiere soulevee a son
passage. Et combien de caravanes perissent dans ces tourbillons!
Quant a l'_Albatros,_ afin d'echapper a cette poussiere qui aurait pu
alterer la finesse de ses engrenages, il alla chercher a deux mille
metres une zone plus saine.
Ainsi disparut la frontiere de la Perse et ses longues plaines qui
resterent invisibles. L'allure etait tres moderee, bien qu'aucun
ecueil ne fut a craindre. En effet, si la carte indique quelques
montagnes, elles ne sont cotees qu'a de moyennes altitudes. Mais, aux
approches de la capitale, il convenait d'eviter le Damavend, dont le
pic neigeux pointe a pres de six mille six cents metres, puis la
chaine d'Elbrouz, au pied de laquelle est bati Teheran.
Des les premieres lueurs du 2 juillet surgit ce Damavend, emergeant
du simoun de sables.
L'_Albatros_ se dirigea donc de maniere a passer au-dessus de la
ville, que le vent enveloppait d'un nuage de fine poussiere.
Cependant, vers les dix heures du matin, on put apercevoir les larges
fosses qui entourent l'enceinte, et, au milieu, le palais du Shah,
ses murailles revetues de plaques de faience, ses bassins qui
semblaient tailles dans d'enormes turquoises d'un bleu eclatant.
Ce ne fut qu'une rapide vision. A partir de ce point, l'_Albatros,_
modifiant sa route, porta presque directement vers le nord. Quelques
heures apres, il se trouvait au-dessus d'une petite ville, batie a un
angle septentrional de la frontiere persane, sur les bords d'une
vaste etendue d'eau, dont on ne pouvait apercevoir la fin ni au nord
ni a l'est.
Cette ville, c'etait le port d'Ashourada, la station russe la plus
avancee dans le sud. Cette etendue d'eau, c'etait une mer. C'etait la
Caspienne.
Plus de tourbillons de poussiere alors. Vue d'un ensemble de maisons
a l'europeenne, disposees le long d'un promontoire, avec un clocher
qui les domine.
L'_Albatros_ s'abaissa sur cette mer dont les eaux sont a trois cents
pieds au-dessous du niveau oceanien. Vers le soir, il longeait la
cote - turkestane autrefois, russe alors - qui monte vers le golfe de
Balkan, et le lendemain, 3 juillet, il planait a cent metres
au-dessus de la Caspienne.
Aucune terre en vue, ni du cote de l'Asie, ni du cote de l'Europe. A
la surface de la mer, quelques voiles blanches gonflees par la brise.
C'etaient des navires indigenes, reconnaissables a leurs formes, des
kesebeys a deux mats, des kayuks, anciens bateaux pirates a un mat,
des teimils, simples canots de service ou de peche. Ca et la,
s'elevaient jusqu'a l'_Albatros_ quelques queues de fumee, vomies par
la cheminee de ces steamers d'Ashourada que la Russie entretient pour
la police des eaux turkomanes.
Ce matin-la, le contremaitre Tom Turner causait avec le maitre coq,
Francois Tapage, et, a une demande de celui-ci, il avait fait cette
reponse
<< Oui, nous resterons quarante-huit heures environ au-dessus de la
mer Caspienne.
- Bien! repondit le maitre coq. Cela nous permettra sans doute de
pecher ?...
- Comme vous le dites! >>
Puisqu'on devait mettre quarante heures a faire les six cent
vingt-cinq milles que mesure cette mer sur deux cents de large, c'est
que la vitesse de l'_Albatros_ serait tres moderee, et meme nulle
pendant les operations de peche.
Or, cette reponse de Tom Turner fut entendue par Phil Evans qui se
trouvait alors a l'avant.
En ce moment, Frycollin s'obstinait a l'assommer de ses incessantes
recriminations, le priant d'intervenir pres de son maitre pour qu'il
le fit << deposer a terre >>.
Sans repondre a cette demande saugrenue, Phil Evans revint a
l'arriere retrouver Uncle Prudent. La, toutes precautions prises pour
ne point etre entendus, il rapporta les quelques phrases echangees
entre Tom Turner et le maitre coq.
<< Phil Evans, repondit Uncle Prudent, je pense que nous ne nous
faisons aucune illusion sur les intentions de ce miserable a notre
egard?
- Aucune, repondit Phil Evans. Il ne nous rendra la liberte que
lorsque cela lui conviendra, - s'il nous la rend jamais!
- Dans ce cas, nous devons tout tenter pour quitter l'_Albatros!_
- Un fameux appareil, il faut bien l'avouer!
- C'est possible! s'ecria Uncle Prudent, mais c'est l'appareil d'un
coquin qui nous retient au mepris de tout droit. Or, cet appareil
constitue pour nous et les notres un danger permanent. Si donc nous
ne parvenons pas a le detruire...
- Commencons par nous sauver!.., repondit Phil Evans. Nous verrons
apres!
- Soit! reprit Uncle Prudent, et profitons des occasions qui vont
s'offrir. Evidemment l'_Albatros_ va traverser la Caspienne, puis se
lancer sur l'Europe, soit dans le nord, au-dessus de la Russie, soit
dans l'ouest, au-dessus des contrees meridionales. Eh bien! en
quelque lieu que nous mettions le pied, notre salut sera assure
jusqu'a l'Atlantique. Il convient donc de se tenir prets a toute
heure.
- Mais, demanda Phil Evans, comment fuir?...
- Ecoutez-moi, repondit Uncle Prudent. Il arrive parfois, pendant la
nuit, que l'_Albatros_ plane a quelques centaines de pieds seulement
du sol. Or, il y a a bord plusieurs cables de cette longueur, et,
avec un peu d'audace, on pourrait peut-etre se laisser glisser...
- Oui, repondit Phil Evans, le cas echeant, je n'hesiterais pas...
Ni moi, dit Uncle Prudent. J'ajoute que, la nuit, excepte le timonier
poste a l'arriere, personne ne veille.
Precisement, un de ces cables est place a l'avant, et, sans etre vu,
sans etre entendu, il ne serait pas impossible de le derouler...
- Bien, dit Phil Evans. Je vois avec plaisir, Uncle Prudent, que vous
etes plus calme. Cela vaut mieux pour agir. Mais, en ce moment, nous
voici sur la Caspienne. De nombreux batiments sont en vue.
L'_Albatros_ va descendre et s'arreter pendant la peche... Est-ce que
nous ne pourrions pas profiter?...
- Eh! on nous surveille, meme quand nous ne croyons pas etre
surveilles, repondit Uncle Prudent. Vous l'avez bien vu, quand nous
avons tente de nous precipiter dans l'Hydaspe.
- Et qui dit que nous ne sommes pas surveilles aussi pendant la nuit?
repliqua Phil Evans.
- Il faut pourtant en finir! s'ecria Uncle Prudent, oui! en finir
avec cet _Albatros_ et son maitre! >>
On le voit, sous l'excitation de la colere, les deux collegues -
Uncle Prudent surtout - pouvaient etre conduits a commettre les actes
les plus temeraires et peut-etre les plus contraires a leur propre
surete.
Le sentiment de leur impuissance, le dedain ironique avec lequel les
traitait Robur, les reponses brutales qu'il leur faisait, tout
contribuait a tendre une situation dont l'aggravation etait chaque
jour plus manifeste.
Ce jour meme, une nouvelle scene faillit amener une altercation des
plus regrettables entre Robur et les deux collegues. Frycollin ne se
doutait guere qu'il allait en etre le provocateur.
En se voyant au-dessus de cette mer sans limites, le poltron fut
repris d'une belle epouvante. Comme un enfant, comme un Negre qu'il
etait, il se laissa aller a geindre, a protester, a crier, a se
demener en mille contorsions et grimaces.
<< Je veux m'en aller!... Je veux m'en aller! criait-il. Je ne suis
pas un oiseau !... Je ne suis pas fait pour voler!... Je veux qu'on
me remette a terre... tout de suite!... >>
Il va sans dire que Uncle Prudent ne cherchait aucunement a le
calmer, - au contraire. Aussi ces hurlements finirent-ils par
impatienter singulierement Robur.
Or, comme Tom Turner et ses compagnons allaient proceder aux
manœuvres de la peche, l'ingenieur, pour se debarrasser de
Frycollin, ordonna de l'enfermer dans son roufle. Mais le Negre
continua a se debattre, a frapper aux cloisons, a hurler de plus
belle.
Il etait midi. En ce moment, l'_Albatros_ se tenait a cinq ou six
metres seulement du niveau de la mer. Quelques embarcations,
epouvantees a sa vue, avaient pris la fuite. Cette portion de la
Caspienne ne devait pas tarder a etre deserte.
Comme on le pense bien, dans ces conditions ou ils n'auraient eu qu'a
piquer une tete pour fuir, les deux collegues devaient etre et
etaient l'objet d'une surveillance speciale. En admettant meme qu'ils
se fussent jetes par-dessus le bord, on aurait bien su les reprendre
avec le canot de caoutchouc de l'_Albatros._ Donc, rien a faire
pendant la peche, a laquelle Phil Evans crut devoir assister, tandis
que Uncle Prudent, en perpetuel etat de rage, se retirait dans sa
cabine.
On sait que la mer Caspienne est une depression volcanique du sol. En
ce bassin tombent les eaux de ces grands fleuves, le Volga, l'Oural,
le Kour, la Kouma, la Jemba et autres. Sans l'evaporation qui lui
enleve son trop-plein, ce trou, d'une superficie de dix-sept mille
lieues carrees, d'une profondeur moyenne comprise entre soixante et
quatre cents pieds, aurait inonde les cotes du nord et de l'est,
basses et marecageuses. Bien que cette cuvette ne soit en
communication ni avec la mer Noire, ni avec la mer d'Aral, dont les
niveaux sont tres superieurs au sien, elle n'en nourrit pas moins un
tres grand nombre de poissons - de ceux, bien entendu, auxquels ne
peuvent deplaire ses eaux d'une amertume prononcee, due au naphte
qu'y deversent les sources de son extremite meridionale.
Or, en songeant a la variete que la peche pouvait apporter a son
ordinaire, le personnel de l'_Albatros_ ne dissimulait pas le plaisir
qu'il allait y prendre.
<< Attention! >> cria Tom Turner, qui venait de harponner un poisson de
belle taille, presque semblable a un requin.
C'etait un magnifique esturgeon, long de sept pieds, de cette espece
Belonga des Russes, dont les œufs, melanges de sel, de vinaigre
et de vin blanc, forment le caviar. Peut-etre les esturgeons peches
dans les fleuves sont-ils meilleurs que les esturgeons de mer; mais
ceux-ci furent bien accueillis a bord de l'_Albatros._
Toutefois, ce qui rendit cette peche plus fructueuse encore, ce fut
la traine des chaluts qui ramasserent, pele-mele, carpes, bremes,
saumons, brochets d'eaux salees, et surtout quantite de ces sterlets
de moyenne taille que les riches gourmets font venir vivants
d'Astrakan a Moscou et a Petersbourg. Ceux-ci allaient immediatement
passer de leur element naturel dans les chaudieres de l'equipage,
sans frais de transport.
Les gens de Robur halaient joyeusement les filets, apres que
l'_Albatros_ les avait promenes pendant plusieurs milles. Le Gascon
Francois Tapage, hurlant de plaisir, justifiait bien son nom. Une
heure de peche suffit a remplir les viviers de l'aeronef, qui remonta
vers le nord.
Pendant cette halte, Frycollin n'avait cesse de crier, de frapper aux
parois de sa cabine, de faire en un mot un insupportable vacarme.
<< Ce maudit Negre ne se taira donc pas! dit Robur, veritablement a
bout de patience.
- Il me semble, monsieur, qu'il a bien le droit de se plaindre!
repondit Phil Evans.
- Oui, comme moi j'ai le droit d'epargner ce supplice a mes oreilles!
repliqua Robur.
- Ingenieur Robur!... dit Uncle Prudent, qui venait d'apparaitre sur
la plate-forme.
- President du Weldon-Institute ? >>
Tous deux s'etaient avances l'un vers l'autre. Ils se regardaient
dans le blanc des yeux.
Puis, Robur, haussant les epaules :
<< A bout de corde! >> dit-il.
Tom Turner avait compris. Frycollin fut tire de sa cabine.
Quels cris il poussa, lorsque le contremaitre et un de ses camarades
le saisirent et l'attacherent dans une sorte de baille, a laquelle
ils fixerent solidement l'extremite d'un cable!
C'etait precisement un de ces cables dont Uncle Prudent voulait faire
l'usage que l'on sait.
Le Negre avait cru d'abord qu'il allait etre pendu... Non! Il ne
devait etre que suspendu.
En effet, ce cable fut deroule au-dehors sur une longueur de cent
pieds, et Frycollin se trouva balance dans le vide.
Il pouvait crier a son aise maintenant. Mais, l'epouvante
l'etreignant au larynx, il resta muet.
Uncle Prudent et Phil Evans avaient voulu s'opposer a cette execution
ils furent repousses.
<< C'est une infamie!... C'est une lachete! s'ecria Uncle Prudent, qui
etait hors de lui.
- Vraiment! repondit Robur.
- C'est un abus de la force contre lequel je protesterai autrement
que par des paroles!
- Protestez!
- Je me vengerai, ingenieur Robur!
- Vengez-vous, president du Weldon-Institute!
- Et de vous et des votres! >>
Les gens de l'_Albatros_ s'etaient rapproches dans des dispositions
peu bienveillantes. Robur leur fit signe de s'eloigner.
<< Oui!... De vous et des votres!.., reprit Uncle Prudent, que son
collegue essayait en vain de calmer.
- Quand il vous plaira! repondit l'ingenieur.
- Et par tous les moyens possibles!
- Assez! dit alors Robur d'un ton menacant, assez! Il y a d'autres
cables a bord! Taisez-vous, ou, sinon, tout comme le valet, le
maitre! >>
Uncle Prudent se tut, non par crainte, mais parce qu'il fut pris
d'une telle suffocation que Phil Evans dut l'emmener dans sa cabine.
Cependant, depuis une heure, le temps s'etait singulierement modifie.
Il y avait des symptomes auxquels on ne pouvait se meprendre. Un
orage menacait. La saturation electrique de l'atmosphere etait portee
a un tel point que, vers deux heures et demie, Robur fut temoin d'un
phenomene qu'il n'avait jamais observe.
Dans le nord, d'ou venait l'orage, montaient des volutes de vapeurs
quasi lumineuses, - ce qui etait certainement du a la variation de la
charge electrique des diverses couches de nuages.
Le reflet de ces bandes faisait courir, a la surface de la mer, des
myriades de lueurs, dont l'intensite devenait d'autant plus vive que
le ciel commencait a s'assombrir.
L'_Albatros_ et le meteore ne devaient pas tarder a se rencontrer,
puisqu'ils allaient l'un au-devant de l'autre.
Et Frycollin? Eh bien, Frycollin etait toujours a la remorque, - et
remorque est le mot juste, car le cable faisait un angle assez ouvert
avec l'appareil lance a une vitesse de cent kilometres, ce qui
laissait la baille quelque peu en arriere.
Que l'on juge de son epouvante, lorsque les eclairs commencerent a
sillonner l'espace autour de lui, tandis que le tonnerre roulait ses
eclats dans les profondeurs du ciel.
Tout le personnel du bord s'occupait a manœuvrer en vue de
l'orage, soit pour s'elever plus haut que lui, soit pour le distancer
en se lancant a travers les couches inferieures.
L'_Albatros_ se trouvait alors a sa hauteur moyenne -mille metres
environ, - quand eclata un coup de foudre d'une violence extreme. La
rafale s'eleva soudain. En quelques secondes, les nuages en feu se
precipiterent sur l'aeronef.
Phil Evans vint alors interceder en faveur de Frycollin et demander
qu'on le ramenat a bord.
Mais Robur n'avait point attendu cette demarche. Ses ordres etaient
donnes. Deja on s'occupait de haler la corde sur la plate-forme,
quand, tout a coup, il se fit un ralentissement inexplicable dans la
rotation des helices suspensives.
Robur bondit vers le roufle central
<< Force ! ... Force ! ... cria-t-il au mecanicien. Il faut monter
rapidement et plus haut que l'orage!
- Impossible, maitre!
- Qu'y a-t-il?
- Les courants sont troubles!... Il se fait des intermittences!...>>
Et de fait, l'_Albatros_ s'abaissait sensiblement.
Ainsi qu'il arrive pour les courants des fils telegraphiques pendant
les orages, le fonctionnement electrique n'operait plus
qu'incompletement dans les accumulateurs de l'aeronef. Mais, ce qui
n'est qu'un inconvenient quand il s'agit de depeches, ici, c'etait un
effroyable danger, c'etait l'appareil precipite dans la mer, sans
qu'on put s'en rendre maitre.
<< Laisse descendre, cria Robur, et sortons de la zone electrique!
Allons, enfants, du sang-froid! >>
L'ingenieur etait monte sur son banc de quart. Les hommes, a leur
poste, se tenaient prets a executer les ordres du maitre.
L'_Albatros,_ bien qu'il se fut abaisse de quelques centaines de
pieds, etait encore plonge dans le nuage, au milieu des eclairs qui
se croisaient comme les pieces d'un feu d'artifice. C'etait a croire
qu'il allait etre foudroye. Les helices se ralentissaient encore, et
ce qui n'avait ete jusque-la qu'une descente un peu rapide menacait
de devenir une chute.
Enfin, en moins d'une minute, il etait manifeste qu'il serait arrive
au niveau de la mer. Une fois immerge, aucune puissance n'aurait pu
l'arracher de cet abime.
Soudain la nuee electrique apparut au-dessus de lui. L'_Albatros_
n'etait plus alors qu'a soixante pieds de la crete des lames. En deux
ou trois secondes, elles auraient noye la plate-forme.
Mais, Robur, saisissant l'instant propice, se precipita vers le
roufle central, il saisit les leviers de mise en train, il lanca le
courant des piles que ne neutralisait plus la tension electrique de
l'atmosphere ambiante... En un instant, il eut rendu a ses helices
leur vitesse normale, arrete la chute, maintenu l'_Albatros_ a petite
hauteur, pendant que ses propulseurs l'entrainaient loin de l'orage,
qu'il ne tarda pas a depasser.
Inutile de dire que Frycollin avait pris un bain force,
- pendant quelques secondes seulement. Lorsqu'il fut ramene a bord,
il etait mouille comme s'il eut plonge jusqu'au fond des mers. On le
croira sans peine, il ne criait plus.
Le lendemain, 4 juillet, l'_Albatros_ avait franchi la limite
septentrionale de la Caspienne.
XI
Dans lequel la colere de Uncle Prudent croit comme le carre de la
vitesse.
Si jamais Uncle Prudent et Phil Evans durent renoncer a tout espoir
de s'echapper, ce fut bien pendant les cinquante heures qui
suivirent. Robur redoutait-il que la garde de ses prisonniers fut
moins facile durant cette traversee de l'Europe? C'est possible. Il
savait, d'ailleurs, qu'ils etaient decides a tout pour s'enfuir.
Quoi qu'il en soit, toute tentative eut alors ete un suicide. Que
l'on saute d'un express, marchant avec une vitesse de cent kilometres
a l'heure, ce n'est peut-etre que risquer sa vie, mais, d'un rapide,
lance a raison de deux cents kilometres, ce serait vouloir la mort.
Or, c'est precisement cette vitesse - le maximum dont il put disposer
- qui fut imprimee a l'_Albatros._ Elle depassait le vol de
l'hirondelle, soit cent quatre-vingts kilometres a l'heure.
Depuis quelque temps, on a du le remarquer, les vents du nord-est
dominaient avec une persistance tres favorable a la direction de
l'_Albatros,_ puisqu'il marchait dans le meme sens, c'est-a-dire
d'une facon generale vers l'ouest. Mais, ces vents commencant a se
calmer, il devint bientot impossible de se tenir sur la plate-forme,
sans avoir la respiration coupee par la rapidite du deplacement. Les
deux collegues, a un certain moment, eussent meme ete jetes
par-dessus le bord, s'ils n'avaient ete accules contre leur roufle
par la pression de l'air.
Heureusement, a travers les hublots de sa cage, le timonier les
apercut, et une sonnerie electrique prevint les hommes, renfermes
dans le poste de l'avant.
Quatre d'entre eux se glisserent aussitot vers l'arriere, en rampant
sur la plate-forme.
Que ceux qui se sont trouves en mer sur un navire debout au vent,
pendant quelque tempete, rappellent leur souvenir, et ils
comprendront ce que devait etre la violence d'une pareille pression.
Seulement, ici, c'etait l'_Albatros_ qui la creait par son
incomparable vitesse.
En somme, il fallut ralentir la marche - ce qui permit a Uncle
Prudent et a Phil Evans de regagner leur cabine. A l'interieur de ses
roufles, ainsi que l'avait dit l'ingenieur, l'_Albatros_ emportait
avec lui une atmosphere parfaitement respirable.
Mais quelle solidite avait donc cet appareil, pour qu'il put resister
a un pareil deplacement! C'etait prodigieux. Quant aux propulseurs de
l'avant et de l'arriere, on ne les voyait meme plus tourner. C'etait
avec une infinie puissance de penetration qu'ils se vissaient dans la
couche d'air.
La derniere ville, observee du bord, avait ete Astrakan, situee
presque a l'extremite nord de la Caspienne.
L'Etoile du Desert - sans doute quelque poete russe l'a appelee ainsi
- est maintenant descendue de la premiere a la cinquieme ou sixieme
grandeur. Ce simple chef-lieu de gouvernement avait un instant montre
ses vieilles murailles couronnees de creneaux inutiles, ses antiques
tours au centre de la cite, ses mosquees contigues a des eglises de
style moderne, sa cathedrale dont les cinq domes, dores et semes
d'etoiles bleues, semblaient decoupes dans un morceau de firmament, -
le tout presque au niveau de cette embouchure du Volga qui mesure
deux kilometres.
Puis, a partir de ce point, le vol de l'_Albatros_ ne fut plus qu'une
sorte de chevauchee a travers les hauteurs du ciel, comme s'il eut
ete attele de ces fabuleux hippogriffes qui franchissent une lieue
d'un seul coup d'aile.
Il etait dix heures du matin, le 4 juillet, lorsque l'aeronef pointa
dans le nord-ouest en suivant a peu pres la vallee du Volga. Les
steppes du Don et de l'Oural filaient de chaque cote du fleuve. S'il
eut ete possible de plonger un regard sur ces vastes territoires, a
peine aurait-on eu le temps d'en compter les villes et villages.
Enfin, le soir venu, l'aeronef depassait Moscou, sans meme saluer le
drapeau du Kremlin. En dix heures, il avait enleve les deux mille
kilometres qui separent Astrakan de l'ancienne capitale de toutes les
Russies.
De Moscou a Petersbourg, la ligue du chemin de fer ne compte pas plus
de douze cents kilometres. C'etait donc l'affaire d'une demi-journee.
Aussi, l'_Albatros,_ exact comme un express, atteignit-il Petersbourg
et les bords de la Neva vers deux heures du matin. La clarte de la
nuit, sous cette haute latitude qu'abandonne si peu le soleil de
juin, permit d'embrasser un instant l'ensemble de cette vaste
capitale.
Puis, ce furent le golfe de Finlande, l'archipel d'Abo, la Baltique,
la Suede a la latitude de Stockholm, la Norvege a la latitude de
Christiania. Dix heures seulement pour ces deux mille kilometres! En
verite, on aurait pu le croire, aucune puissance humaine n'eut ete
capable desormais d'enrayer la vitesse de l'_Albatros,_ comme si la
resultante de sa force de projection et de l'attraction terrestre
l'eut maintenu dans une trajectoire immuable autour du globe.
Il s'arreta, cependant, et precisement au-dessus de la fameuse chute
de Rjukanfos, en Norvege. Le Gousta, dont la cime domine cette
admirable region du Telemark, fut comme une borne gigantesque qu'il
ne devait pas depasser dans l'ouest.
Pages:
1 |
2 |
3 |
4 |
5 |
6 |
7 | 8 |
9 |
10 |
11 |
12 |
13 |
14 |
15