Robur le Conquerant by Jules Verne
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Jules Verne >> Robur le Conquerant
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Aussi, a partir de ce point, l'_Albatros_ revint-il franchement vers
le sud, sans moderer sa vitesse.
Et, pendant ce vol invraisemblable, que faisait Frycollin? Frycollin
demeurait muet au fond de sa cabine, dormant du mieux qu'il pouvait,
sauf aux heures des repas.
Francois Tapage lui tenait alors compagnie et se jouait volontiers de
ses terreurs.
<< Eh! eh! mon garcon, disait-il, tu ne cries donc plus!... Faut pas
te gener pourtant!... Tu en serais quitte pour deux heures de
suspension!... Hein !... avec la vitesse que nous avons maintenant,
quel excellent bain d'air pour les rhumatismes!
- Il me semble que tout se disloque! repetait Frycollin.
- Peut-etre bien, mon brave Fry! Mais nous allons si rapidement que
nous ne pourrions meme plus tomber!... Voila qui est rassurant!
- Vous croyez?
- Foi de Gascon! >>
Pour dire le vrai, et sans rien exagerer comme Francois Tapage, il
etait certain que, grace a cette rapidite, le travail des helices
suspensives etait quelque peu amoindri. L'_Albatros_ glissait sur la
couche d'air a la maniere d'une fusee a la Congreve.
<< Et ca durera longtemps comme cela? demandait Frycollin.
- Longtemps ?... Oh non! repondait le maitre coq. Simplement toute la
vie!
- Ah! faisait le Negre en recommencant ses lamentations.
- Prends garde, Fry, prends garde! s'ecriait alors Francois Tapage,
car, comme on dit dans mon pays, le maitre pourrait bien t'envoyer a
la balancoire! >>
Et Frycollin, en meme temps que les morceaux qu'il mettait en double
dans sa bouche, ravalait ses soupirs.
Pendant ce temps, Uncle Prudent et Phil Evans, qui n'etaient point
gens a recriminer inutilement, venaient de prendre un parti. Il etait
evident que la fuite ne pouvait plus s'effectuer. Toutefois, s'il
n'etait pas possible de remettre le pied sur le globe terrestre, ne
pouvait-on faire savoir a ses habitants ce qu'etaient devenus, depuis
leur disparition, le president et le secretaire du Weldon-Institute,
par qui ils avaient ete enleves, a bord de quelle machine volante ils
etaient detenus, et provoquer peut-etre - de quelle facon, grand
Dieu! - une audacieuse tentative de leurs amis pour les arracher aux
mains de ce Robur?
Correspondre ?... Et comment? Suffirait-il donc d'imiter les marins
en detresse qui enferment dans une bouteille un document indiquant le
lieu du naufrage et le jettent a la mer?
Mais ici, la mer, c'etait l'atmosphere. La bouteille n'y surnagerait
pas. A moins de tomber juste sur un passant, dont elle pourrait bien
fracasser le crane, elle risquerait de n'etre jamais retrouvee.
En somme, les deux collegues n'avaient que ce moyen a leur
disposition, et ils allaient sacrifier une des bouteilles du bord,
quand Uncle Prudent eut une autre idee. Il prisait, on le sait, et on
peut pardonner ce leger defaut a un Americain, qui pourrait faire
pis. Or, en sa qualite de priseur, il possedait une tabatiere, - vide
maintenant. Cette tabatiere etait en aluminium. Une fois lancee
au-dehors, si quelque honnete citoyen la trouvait, il la ramasserait;
s'il la ramassait, il la porterait a un bureau de police, et, la, on
prendrait connaissance du document destine a faire connaitre la
situation des deux victimes de Robur-le-Conquerant.
C'est ce qui fut fait. La note etait courte, mais elle disait tout et
donnait l'adresse du Weldon-Institute, avec priere de faire parvenir.
Puis, Uncle Prudent, apres y avoir glisse la note, entoura la
tabatiere d'une epaisse bande de laine solidement ficelee, autant
pour l'empecher de s'ouvrir pendant la chute que de se briser sur le
sol. Il n'y avait plus qu'a attendre une occasion favorable.
En realite, la manœuvre la plus difficile, pendant cette
prodigieuse traversee de l'Europe, c'etait de sortir du roufle, de
ramper sur la plate-forme, au risque d'etre emporte, et cela
secretement. D'autre part, il ne fallait pas que la tabatiere tombat
en quelque mer, golfe, lac ou tout autre cours d'eau. Elle eut ete
perdue.
Toutefois, il n'etait pas impossible que les deux collegues
reussissent par ce moyen a rentrer en communication avec le monde
habite.
Mais il faisait jour en ce moment. Or, mieux valait attendre la nuit
et profiter, soit d'une diminution de la vitesse, soit d'une halte,
pour sortir du roufle. Peut-etre pourrait-on alors gagner le bord de
la plate-forme et ne laisser tomber la precieuse tabatiere que sur
une ville.
D'ailleurs, quand bien meme toutes ces conditions se fussent alors
rencontrees, le projet n'aurait pas pu etre mis a execution, - ce
jour la du moins.
L'_Albatros,_ en effet, apres avoir quitte la terre norvegienne a la
hauteur du Gousta, avait appuye vers le sud. Il suivait precisement
le zero de longitude qui n'est autre, en Europe, que le meridien de
Paris. Il passa donc au-dessus de la mer du Nord, non sans provoquer
une stupefaction bien naturelle a bord de ces milliers de batiments
qui font le cabotage entre l'Angleterre, la Hollande, la France et la
Belgique. Si la tabatiere ne tombait pas sur le pont meme de l'un de
ces navires, il y avait bien des chances pour qu'elle s'en allat par
le fond.
Uncle Prudent et Phil Evans furent donc obliges d'attendre un moment
plus favorable. Du reste, ainsi qu'on va le voir, une excellente
occasion devait bientot s'offrir a eux.
A dix heures du soir, l'_Albatros_ venait d'atteindre les cotes de
France, a peu pres a la hauteur de Dunkerque. La nuit etait assez
sombre. Un instant, on put voir le phare de Gris-Nez croiser ses feux
electriques avec ceux de Douvres, d'une rive a l'autre du detroit du
Pas-de-Calais. Puis l'_Albatros_ s'avanca au-dessus du territoire
francais, en se maintenant a une moyenne altitude de mille metres.
Sa vitesse n'avait point ete moderee. Il passait comme une bombe
au-dessus des villes, des bourgs, des villages, si nombreux en ces
riches provinces de la France septentrionale. C'etaient, sur ce
meridien de Paris, apres Dunkerque, Doullens, Amiens, Creil,
Saint-Denis. Rien ne le fit devier de la ligne droite. C'est ainsi
que, vers minuit, il arriva au-dessus de la << Ville Lumiere >>, qui
merite ce nom meme quand ses habitants sont couches - ou devraient
l'etre.
Par quelle etrange fantaisie l'ingenieur fut-il porte a faire halte
au-dessus de la cite parisienne? on ne sait. Ce qui est certain,
c'est que l'_Albatros_ s'abaissa de maniere a ne la dominer que de
quelques centaines de pieds seulement. Robur sortit alors de sa
cabine, et tout son personnel vint respirer un peu de l'air ambiant
sur la plate-forme.
Uncle Prudent et Phil Evans n'eurent garde de manquer l'excellente
occasion qui leur etait offerte. Tous deux, apres avoir quitte leur
roufle, chercherent a s'isoler, afin de pouvoir choisir l'instant le
plus propice. Il fallait surtout eviter d'etre vu.
L'_Albatros,_ semblable a un gigantesque scarabee, allait doucement
au-dessus de la grande ville. Il parcourut la ligne des boulevards,
si brillamment eclaires alors par les appareils Edison. Jusqu'a lui
montait le bruit des voitures circulant encore dans les rues, et le
roulement des trains sur les railways multiples qui rayonnent vers
Paris. Puis, il vint planer a la hauteur des plus hauts monuments,
comme s'il eut voulu heurter la boule du Pantheon ou la croix des
Invalides. Il voleta depuis les deux minarets du Trocadero jusqu'a la
tour metallique du Champ-de-Mars, dont l'enorme reflecteur inondait
toute la capitale de lueurs electriques.
Cette promenade aerienne, cette flanerie de noctambule, dura une
heure environ. C'etait comme une halte dans les airs, avant la
reprise de l'interminable voyage.
Et meme l'ingenieur Robur voulut, sans doute, donner aux Parisiens le
spectacle d'un meteore que n'avaient point prevu ses astronomes. Les
fanaux de l'_Albatros_ furent mis en activite. Deux gerbes brillantes
se promenerent sur les places, les squares, les jardins, les palais,
sur les soixante mille maisons de la ville, en jetant d'immenses
houppes de lumiere d'un horizon a l'autre.
Certes, l'_Albatros_ avait ete vu, cette fois, - non seulement bien
vu, mais entendu aussi, car Tom Turner, embouchant sa trompette,
envoya sur la cite une eclatante fanfare. A ce moment, Uncle Prudent,
se penchant au-dessus de la rambarde, ouvrit la main et laissa tomber
la tabatiere...
Presque aussitot l'_Albatros_ s'eleva rapidement.
Alors, a travers les hauteurs du ciel parisien, monta un immense
hurrah de la foule, grande encore sur les boulevards, - hurrah de
stupefaction qui s'adressait au fantaisiste meteore.
Soudain, les fanaux de l'aeronef s'eteignirent, l'ombre se refit
autour de lui en meme temps que le silence, et la route fut reprise
avec une vitesse de deux cents kilometres a l'heure.
C'etait tout ce qu'on devait voir de la capitale de la France.
A quatre heures du matin, l'_Albatros_ avait traverse obliquement
tout le territoire. Puis, afin de ne pas perdre de temps a franchir
les Pyrenees ou les Alpes, il se glissa a la surface de la Provence
jusqu'a la pointe du cap d'Antibes. A neuf heures, les San-Pietrini,
assembles sur la terrasse de Saint-Pierre de Rome, restaient ebahis
en le voyant passer au-dessus de la Ville eternelle. Deux heures
apres, dominant la baie de Naples, il se balancait un instant au
milieu des volutes fuligineuses du Vesuve. Enfin, apres avoir coupe
la Mediterranee d'un vol oblique, des la premiere heure de
l'apres-midi, il etait signale par les vigies de la Goulette, sur la
cote tunisienne.
Apres l'Amerique, l'Asie! Apres l'Asie, l'Europe! C'etaient plus de
trente mille kilometres que le prodigieux appareil venait de faire en
moins de vingt-trois jours!
Et maintenant, le voila qui s'engage au-dessus des regions connues ou
inconnues de la terre d'Afrique!
Peut-etre veut-on savoir ce qu'etait devenue la fameuse tabatiere,
apres sa chute?
La tabatiere etait tombee rue de Rivoli, en face du numero 210, au
moment ou cette rue se trouvait deserte. Le lendemain, elle fut
ramassee par une honnete balayeuse qui s'empressa de la porter a la
Prefecture de Police.
La, prise tout d'abord pour un engin explosif, elle fut deficelee,
developpee, ouverte avec une extreme prudence.
Soudain une sorte d'explosion se fit... Un eternuement formidable que
n'avait pu retenir le chef de la Surete.
Le document fut alors tire de la tabatiere, et, a la surprise
generale, on y lut ce qui suit
<< Uncle Prudent et Phil Evans, president et secretaire du
Weldon-Institute de Philadelphie, enleves dans l'aeronef _Albatros_
de l'ingenieur Robur.
<< Faire part aux amis et connaissances.
<< U. P. et P. E. >>
C'etait l'inexplicable phenomene enfin explique aux habitants des
Deux Mondes. C'etait le calme rendu aux savants des nombreux
observatoires qui fonctionnent a la surface du globe terrestre.
XII
Dans lequel l'ingenieur Robur agit comme s'il voulait concourir pour
un des prix monthyon
A cette etape du voyage de circumnavigation de l'_Albatros,_ il est
certainement permis de se poser les questions suivantes :
Qu'est-ce donc, ce Robur, dont on ne connait que le nom jusqu'ici?
Passe-t-il sa vie dans les airs? Son aeronef ne se repose-t-il
jamais? N'a-t-il pas une retraite en quelque endroit inaccessible,
dans laquelle, s'il n'a pas besoin de se reposer, il va du moins se
ravitailler? Il serait etonnant qu'il n'en fut pas ainsi. Les plus
puissants volateurs ont toujours une aire ou un nid quelque part.
Accessoirement, qu'est-ce que l'ingenieur compte faire de ses deux
embarrassants prisonniers? Pretend-il les garder en son pouvoir, les
condamner a l'aviation a perpetuite? Ou bien, apres les avoir encore
promenes au-dessus de l'Afrique, de l'Amerique du Sud, de
l'Australasie, de l'ocean Indien, de l'Atlantique, du Pacifique, pour
les convaincre malgre eux, a-t-il l'intention de leur rendre la
liberte en disant:
<
incredules a l'endroit du <>
A ces questions, il est encore impossible de repondre. C'est le
secret de l'avenir. Peut-etre sera-t-il devoile un jour!
En tout cas, ce nid, l'oiseau Robur ne se mit pas en quete de le
chercher sur la frontiere septentrionale de l'Afrique. Il se plut a
passer la fin de cette journee au-dessus de la regence de Tunis,
depuis le cap Bon jusqu'au cap Carthage, tantot voletant, tantot
planant au gre de ses caprices. Un peu apres, il gagna vers
l'interieur et enfila l'admirable vallee de la Medjerda, en suivant
son cours jaunatre, perdu entre les buissons de cactus et de
lauriers-roses. Combien, alors, il fit envoler de ces centaines de
perruches qui, perchees sur les fils telegraphiques, semblent
attendre les depeches au passage pour les emporter sous leurs ailes!
Puis, la nuit venue, l'_Albatros_ se balanca au-dessus des frontieres
de la Kroumirie, et, s'il restait encore un Kroumir, celui-la ne
manqua pas de tomber la face contre terre et d'invoquer Allah a
l'apparition de cet aigle gigantesque.
Le lendemain matin, ce fut Bone et les gracieuses collines de ses
environs; ce fut Philippeville, maintenant un petit Alger, avec ses
nouveaux quais en arcades, ses admirables vignobles, dont les ceps
verdoyants herissent toute cette campagne, qui semble avoir ete
decoupee dans le Bordelais ou les terroirs de la Bourgogne.
Cette promenade de cinq cents kilometres, au-dessus de la grande et
de la petite Kabylie, se termina vers midi a la hauteur de la Kasbah
d'Alger. Quel spectacle pour les passagers de l'aeronef! la rade
ouverte entre le cap Matifou et la pointe Pescade, ce littoral meuble
de palais, de marabouts, de villas, ces vallees capricieuses,
revetues de leurs manteaux de vignobles, cette Mediterranee, si
bleue, sillonnee de transatlantiques qui ressemblaient a des canots a
vapeur! Et ce fut ainsi jusqu'a Oran la pittoresque, dont les
habitants, attardes au milieu des jardins de la citadelle, purent
voir l'_Albatros_ se confondre avec les premieres etoiles du soir.
Si Uncle Prudent et Phil Evans se demanderent a quelle fantaisie
obeissait l'ingenieur Robur en promenant leur prison volante
au-dessus de la terre algerienne - cette continuation de la France de
l'autre cote d'une mer qui a merite le nom de lac francais -, ils
durent penser que sa fantaisie etait satisfaite, deux heures apres le
coucher du soleil. Un coup de barre du timonier venait d'envoyer
l'_Albatros_ vers le sud-est, et, le lendemain, apres s'etre degage
de la partie montagneuse du Tell, il vit l'astre du jour se lever sur
les sables du Sahara.
Voici quel fut l'itineraire de la journee du 8 juillet. Vue de la
petite bourgade de Geryville, creee comme Laghouat, sur la limite du
desert, pour faciliter la conquete ulterieure du Sahara. - Passage du
col de Stillen, non sans quelque difficulte, contre une brise assez
violente. Traversee du desert, tantot avec lenteur, au-dessus des
verdoyantes oasis ou des ksours, tantot avec une rapidite fougueuse
qui distancait le vol des gypaetes. Plusieurs fois meme, il fallut
faire feu contre ces redoutables oiseaux, qui, par bandes de douze ou
quinze, ne craignaient pas de se precipiter sur l'aeronef, a
l'extreme epouvante de Frycollin.
Mais, si les gypaetes ne pouvaient repondre que par des cris
effroyables, par des coups de bec et de patte, les indigenes, non
moins sauvages, ne lui epargnerent pas les coups de fusil, surtout
quand il eut depasse la montagne de Sel, dont la charpente, verte et
violette, percait sous son manteau blanc. On dominait alors le grand
Sahara. La gisaient encore les restes des bivacs d'Abd el-Kader. La,
le pays est toujours dangereux au voyageur europeen, principalement
dans la confederation du Beni-Mzal.
L'_Albatros_ dut alors regagner de plus hautes zones, afin d'echapper
a une saute de simoun qui promenait une lame de sable rougeatre a la
surface du sol, comme eut fait un raz de maree a la surface de
l'Ocean. Ensuite les plateaux desoles de la Chebka etalerent leur
ballast de laves noiratres jusqu'a la fraiche et verte vallee
d'Ain-Massin. On se figurerait difficilement la variete de ces
territoires que le regard pouvait embrasser dans leur ensemble. Aux
collines couvertes d'arbres et d'arbustes succedaient de longues
ondulations grisatres, drapees comme les plis d'un burnous arabe dont
les cassures superbes accidentaient le sol. Au loin apparaissaient
des << oueds >> aux eaux torrentueuses, des forets de palmiers, des
pates de petites huttes groupees sur un mamelon, autour d'une
mosquee, entre autres Metliti, ou vegete un chef religieux, le grand
Marabout Sidi Chick.
Avant la nuit, quelques centaines de kilometres furent enlevees
au-dessus d'un territoire assez plat, sillonne de grandes dunes. Si
l'_Albatros_ eut voulu faire halte, il aurait alors atterri dans les
bas-fonds de l'oasis de Ouargla, blottie sous une immense foret de
palmiers. La ville se montra tres visiblement avec ses trois
quartiers distincts, l'ancien palais du sultan, sorte de Kasbah
fortifiee, ses maisons construites en briques que le soleil s'est
charge de cuire, et ses puits artesiens, fores dans la vallee, ou
l'aeronef eut pu refaire sa provision liquide. Mais, grace a son
extraordinaire vitesse, les eaux de l'Hydaspe, puisees dans la vallee
de Cachemir, remplissaient encore ses charniers au milieu des deserts
de l'Afrique.
L'_Albatros_ fut-il vu des Arabes, des Mozabites et des Negres qui se
partagent l'oasis de Ouargla? A coup sur, puisqu'il fut salue de
quelques centaines de coups de fusil, dont les balles retomberent
sans avoir pu l'atteindre.
Puis la nuit vint, cette nuit silencieuse du desert, dont Felicien
David a si poetiquement note tous les secrets.
Pendant les heures suivantes, on redescendit dans le sud-ouest, en
coupant les routes d'El Golea, dont l'une a ete reconnue, en 1859,
par l'intrepide Francais Duveyrier.
L'obscurite etait profonde. On ne put rien voir du railway
transsaharien en construction d'apres le projet Duponchel, - long
ruban de fer qui doit relier Alger a Tombouctou par Laghouat,
Gardaia, et atteindre plus tard le golfe de Guinee.
L'_Albatros_ entra alors dans la region equatoriale, au-dela du
tropique du Cancer. A mille kilometres de la frontiere septentrionale
du Sahara, il franchissait la route ou le major Laing trouva la mort
en 1846; il coupait le chemin des caravanes du Maroc au Soudan, et,
sur cette portion du desert qu'ecument les Touaregs, il entendait ce
qu'on appelle le << chant des sables >>, murmure doux et plaintif qui
semble s'echapper du sol.
Un seul incident : une nuee de sauterelles s'eleva dans l'espace, et
il en tomba une telle cargaison a bord que le navire aerien menaca de
<< sombrer >>. Mais on se hata de rejeter cette surcharge, sauf
quelques centaines dont Francois Tapage fit provision. Et il les
accommoda d'une facon si succulente, que Frycollin en oublia un
instant ses transes perpetuelles.
<< Ca vaut les crevettes! >> disait-il.
On etait alors a dix-huit cents kilometres de l'oasis d'Ouargla,
presque sur la limite nord de cet immense royaume du Soudan.
Aussi, vers deux heures apres midi, une cite apparut dans le coude
d'un grand fleuve: Le fleuve, c'etait le Niger. La cite, c'etait
Tombouctou.
Si, jusqu'alors, il n'y avait eu a visiter cette Meckke africaine que
des voyageurs de l'Ancien Monde, les Batouta, les Khazan, les Imbert,
les Mungo-Park, les Adams, les Laing, les Caille, les Barth, les
Lenz, ce jour-la, par les hasards de la plus singuliere aventure,
deux Americains allaient pouvoir en parler _de visu, de auditu_ et
meme _de olfactu,_ a leur retour en Amerique, - s'ils devaient jamais
y revenir.
_De visu,_ parce que leur regard put se porter sur tous les points de
ce triangle de cinq a six kilometres, que forme la ville; - _de
auditu,_ parce que ce jour etait un jour de grand marche et qu'il s'y
faisait un bruit effroyable; - _de olfactu,_ parce que le nerf
olfactif ne pouvait etre que tres desagreablement affecte par les
odeurs de la place de Youbou-Kamo, ou s'eleve la halle aux viandes,
pres du palais des anciens rois So-mais.
En tout cas, l'ingenieur ne crut pas devoir laisser ignorer au
president et au secretaire du Weldon-Institute qu'ils avaient l'heur
extreme de contempler la Reine du Soudan, maintenant au pouvoir des
Touaregs de Taganet.
<< Messieurs, Tombouctou! >> leur dit-il du meme ton qu'il leur avait
deja dit, douze jours avant : << L'Inde, messieurs! >>
Puis, il continua :
<< Tombouctou, par 18deg. de latitude nord et 5deg.56' de longitude a
l'ouest du meridien de Paris, avec une cote de deux cent
quarante-cinq metres au-dessus du niveau moyen de la mer. Importante
cite de douze a treize mille habitants, jadis illustree par l'art et
la science! - Peut-etre auriez-vous le desir d'y faire halte pendant
quelques jours? >>
Une pareille proposition ne pouvait etre qu'ironiquement faite par
l'ingenieur.
<< Mais, reprit-il, ce serait dangereux pour des etrangers, au milieu
des Negres, des Berberes, des Foullanes et des Arabes qui l'occupent
- surtout si j'ajoute que notre arrivee en aeronef pourrait bien leur
deplaire.
- Monsieur, repondit Phil Evans sur le meme ton, pour avoir le
plaisir de vous quitter, nous risquerions volontiers d'etre mal recus
de ces indigenes. Prison pour prison, mieux vaut Tombouctou que
l'_Albatros!_
- Cela depend des gouts, repliqua l'ingenieur. En tout cas, je ne
tenterai pas l'aventure, car je reponds de la securite des hotes qui
me font l'honneur de voyager avec moi...
- Ainsi donc, ingenieur Robur, dit Uncle Prudent, dont l'indignation
eclatait, vous ne vous contentez pas d'etre notre geolier? A
l'attentat vous joignez l'insulte?
- Oh! l'ironie tout au plus!
- N'y a-t-il donc pas d'armes a bord?
- Si, tout un arsenal!
- Deux revolvers suffiraient si j'en tenais un, monsieur, et si vous
teniez l'autre!
- Un duel! s'ecria Robur, un duel, qui pourrait amener la mort de
l'un de nous!
- Qui l'amenerait certainement!
- Eh bien, non, president du Weldon-Institute! Je prefere de beaucoup
vous garder vivant!
- Pour etre plus sur de vivre vous-meme! Cela est sage!
- Sage ou non, c'est ce qui me convient. Libre a vous de penser
autrement et de vous plaindre a qui de droit, si vous le pouvez.
- C'est fait, ingenieur Robur!
- Vraiment?
- Etait-il donc si difficile, lorsque nous traversions les parties
habitees de l'Europe, de laisser tomber un document...
- Vous auriez fait cela? dit Robur, emporte par un irresistible
mouvement de colere.
- Et si nous l'avions fait?
- Si vous l'aviez fait... vous meriteriez...
- Quoi donc, monsieur l'ingenieur?
- D'aller rejoindre votre document par-dessus le bord!
- Jetez-nous donc! s'ecria Uncle Prudent. Nous l'avons fait! >>
Robur s'avanca sur les deux collegues. A un geste de lui, Tom Turner
et quelques-uns de ses camarades etaient accourus. Oui! l'ingenieur
eut une furieuse envie de mettre sa menace a execution, et, sans
doute, de peur d'y succomber, il rentra precipitamment dans sa cabine.
<< Bien! dit Phil Evans.
- Et ce qu'il n'a pas ose faire, repondit Uncle Prudent, je l'oserai,
moi! Oui! je le ferai! >>
En ce moment, la population de Tombouctou s'amassait au milieu des
places, a travers les rues, sur les terrasses des maisons baties en
amphitheatre. Dans les riches quartiers de Sankore et de Sarahama,
comme dans les miserables huttes coniques du Raguidi, les pretres
lancaient du haut des minarets leurs plus violentes maledictions
contre le monstre aerien. C'etait plus inoffensif que des balles de
fusils.
Il n'etait pas jusqu'au port de Kabara, situe dans le coude du Niger,
ou le personnel des flottilles ne fut en mouvement. Certes, si
l'_Albatros_ eut pris terre, il aurait ete mis en pieces.
Pendant quelques kilometres, des bandes criardes de cigognes, de
francolins et d'ibis l'escorterent en luttant de vitesse avec lui;
mais son vol rapide les eut bientot distances.
Le soir venu, l'air fut trouble par le mugissement de nombreux
troupeaux d'elephants et de buffles, qui parcouraient ce territoire,
dont la fecondite est vraiment merveilleuse.
Durant vingt-quatre heures, toute la region, renfermee entre le
meridien zero et le deuxieme degre dans le crochet du Niger, se
deroula sous l'_Albatros._
En verite, si quelque geographe avait eu a sa disposition un
semblable appareil, avec quelle facilite il aurait pu faire le leve
topographique de ce pays, obtenir des cotes d'altitude, fixer le
cours des fleuves et de leurs affluents, determiner la position des
villes et des villages! Alors, plus de ces grands vides sur les
cartes de l'Afrique centrale, plus de blancs a teintes pales, a
lignes de pointille, plus de ces designations vagues, qui font le
desespoir des cartographes!
Le ii, dans la matinee, l'_Albatros_ depassa les montagnes de la
Guinee septentrionale, resserree entre le Soudan et le golfe qui
porte son nom. A l'horizon se profilaient confusement les monts Kong
du royaume de Dahomey.
Depuis le depart de Tombouctou, Uncle Prudent et Phil Evans avaient
pu constater que la direction avait toujours ete du nord au sud. De
la, cette conclusion que, si elle ne se modifiait pas, ils
rencontreraient, six degres au-dela, la ligne equinoxiale.
L'_Albatros_ allait-il donc encore abandonner les continents et se
lancer, non plus sur une mer de Behring, une mer Caspienne, une mer
du Nord ou une Mediterranee, mais au-dessus de l'ocean Atlantique?
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