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Voyage au Centre de la Terre by Jules Verne
J >> Jules Verne >> Voyage au Centre de la Terre Pages: 1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | 10 | 11 | 12 | 13 | 14 | 15 | 16 | 17
Je jette un coup d'oeil sur les armes, et je m'assure qu'elles
sont en bon etat. Mon oncle me voit faire et m'approuve du
geste.
Deja de larges agitations produites a la surface des flots
indiquent le trouble des couches reculees. Le danger est proche.
Il faut veiller.
_Mardi 18 aout._--Le soir arrive, ou plutot le moment ou le
sommeil alourdit nos paupieres, car la nuit manque a cet ocean,
et l'implacable lumiere fatigue obstinement nos yeux, comme si
nous naviguions sous le soleil des mers arctiques. Hans est a la
barre. Pendant son quart je m'endors.
Deux heures apres, une secousse epouvantable me reveille. Le
radeau a ete souleve hors des flots avec une indescriptible
puissance et rejete a vingt toises de la.
< >
Hans montre du doigt, a une distance de deux cents toises, une
masse noiratre qui s'eleve et s'abaisse tour a tour. Je regarde
et je m'ecrie:
<
--Oui, replique mon oncle, et voila maintenant un lezard de mer
d'une grosseur peu commune.
--Et plus loin un crocodile monstrueux! Voyez sa large machoire
et les rangees de dents dont elle est armee. Ah! il disparait!
--Une baleine! une baleine! s'ecrie alors le professeur.
J'apercois ses nageoires enormes! Vois l'air et l'eau qu'elle
chasse par ses events!>>
En effet, deux colonnes liquides s'elevent a une hauteur
considerable au-dessus de la mer. Nous restons surpris,
stupefaits, epouvantes, en presence de ce troupeau de monstres
marins. Ils ont des dimensions surnaturelles, et le moindre
d'entre eux briserait le radeau d'un coup de dent. Hans veut
mettre la barre au vent, afin de fuir ce voisinage dangereux;
mais il apercoit sur l'autre bord d'autres ennemis non moins
redoutables: une tortue large de quarante pieds, et un serpent
long de trente, qui darde sa tete enorme au-dessus des flots.
Impossible de fuir. Ces reptiles s'approchent; ils tournent
autour du radeau avec une rapidite que des convois lances a
grande vitesse ne sauraient egaler; ils tracent autour de lui des
cercles concentriques. J'ai pris ma carabine. Mais quel effet
peut produire une balle sur les ecailles dont le corps de ces
animaux est recouvert?
Nous sommes muets d'effroi. Les voici qui s'approchent! D'un
cote le crocodile, de l'autre le serpent. Le reste du troupeau
marin a disparu. Je vais faire feu. Hans m'arrete d'un signe.
Les deux monstres passent a cinquante toises du radeau, se
precipitent l'un sur l'autre, et leur fureur les empeche de nous
apercevoir.
Le combat s'engage a cent toises du radeau. Nous voyons
distinctement les deux monstres aux prises.
Mais il me semble que maintenant les autres animaux viennent
prendre part a la lutte, le marsouin, la baleine, le lezard, la
tortue; a chaque instant je les entrevois. Je les montre a
l'Islandais. Celui-ci remue la tete negativement.
<>, fait-il.
--Quoi! deux! il pretend que deux animaux seulement...
--Il a raison, s'ecrie mon oncle, dont la lunette n'a pas quitte
les yeux.
--Par exemple!
--Oui! le premier de ces monstres a le museau d'un marsouin, la
tete d'un lezard, les dents d'un crocodile, et voila ce qui nous
a trompes. C'est le plus redoutable des reptiles antediluviens,
l'Ichthyosaurus!
--Et l'autre?
--L'autre, c'est un serpent cache dans la carapace d'une tortue,
le terrible ennemi du premier, le Plesiosaurus!>>
Hans a dit vrai. Deux monstres seulement troublent ainsi la
surface de la mer, et j'ai devant les yeux deux reptiles des
oceans primitifs. J'apercois l'oeil sanglant de l'Ichthyosaurus,
gros comme la tete d'un homme. La nature l'a doue d'un appareil
d'optique d'une extreme puissance et capable de resister a la
pression des couches d'eau dans les profondeurs qu'il habite. On
l'a justement nomme la baleine des Sauriens, car il en a la
rapidite et la taille. Celui-ci ne mesure pas moins de cent
pieds, et je peux juger de sa grandeur quand il dresse au-dessus
des flots les nageoires verticales de sa queue. Sa machoire est
enorme, et d'apres les naturalistes, elle ne compte pas moins de
cent quatre-vingt-deux dents.
Le Plesiosaurus, serpent a tronc cylindrique, a queue courte, a
les pattes disposees en forme de rame. Son corps est entierement
revetu d'une carapace, et son cou, flexible comme celui du cygne,
se dresse a trente pieds au-dessus des flots.
Ces animaux s'attaquent avec une indescriptible furie. Ils
soulevent des montagnes liquides qui s'etendent jusqu'au radeau.
Vingt fois nous sommes sur le point de chavirer. Des sifflements
d'une prodigieuse intensite se font entendre. Les deux betes
sont enlacees. Je ne puis les distinguer l'une de l'autre! Il
faut tout craindre de la rage du vainqueur.
Une heure, deux heures se passent. La lutte continue avec le
meme acharnement. Les combattants se rapprochent du radeau et
s'en eloignent tour a tour. Nous restons immobiles, prets a
faire feu.
Soudain l'Ichthyosaurus et le Plesiosaurus disparaissent en
creusant un veritable maelstrom. Le combat va-t-il se terminer
dans les profondeurs de la mer?
Mais tout a coup une tete enorme s'elance au dehors, la tete du
Plesiosaurus. Le monstre est blesse a mort. Je n'apercois plus
son immense carapace. Seulement, son long cou se dresse, s'abat,
se releve, se recourbe, cingle les flots comme un fouet
gigantesque et se tord comme un ver coupe. L'eau rejaillit a une
distance considerable. Elle nous aveugle. Mais bientot l'agonie
du reptile touche a sa fin, ses mouvements diminuent, ses
contorsions s'apaisent, et ce long troncon de serpent s'etend
comme une masse inerte sur les flots calmes.
Quant a l'Ichthyosaurus, a-t-il donc regagne sa caverne
sous-marine, ou va-t-il reparaitre a la surface de la mer?
XXXIV
_Mercredi 19 aout._--Heureusement le vent, qui souffle avec
force, nous a permis de fuir rapidement le theatre du combat.
Hans est toujours au gouvernail. Mon oncle, tire de ses
absorbantes idees par les incidents de ce combat, retombe dans
son impatiente contemplation de la mer.
Le voyage reprend sa monotone uniformite, que je ne tiens pas a
rompre au prix des dangers d'hier.
_Jeudi 20 aout._--Brise N.-N.-E. assez inegale. Temperature
chaude. Nous marchons avec une vitesse de trois lieues et demie
a l'heure.
Vers midi un bruit tres eloigne se fait entendre.
Je consigne ici le fait sans pouvoir en donner l'explication.
C'est un mugissement continu.
<ilot sur lequel la mer se brise.>>
Hans se hisse au sommet du mat, mais ne signale aucun ecueil.
L'ocean est uni jusqu'a sa ligne d'horizon.
Trois heures se passent. Les mugissements semblent provenir
d'une chute d'eau eloignee.
Je le fais remarquer a mon oncle, qui secoue la tete. J'ai
pourtant la conviction que je ne me trompe pas. Courons-nous
donc a quelque cataracte qui nous precipitera dans l'abime? Que
cette maniere de descendre plaise au professeur, parce qu'elle se
rapproche de la verticale, c'est possible, mais a moi...
En tout cas, il doit y avoir a quelques lieues au vent un
phenomene bruyant, car maintenant les mugissements se font
entendre avec une grande violence. Viennent-ils du ciel ou de
l'ocean?
Je porte mes regards vers les vapeurs suspendues dans
l'atmosphere, et je cherche a sonder leur profondeur. Le ciel
est tranquille; les nuages, emportes au plus haut de la voute,
semblent immobiles et se perdent dans l'intense irradiation de la
lumiere. Il faut donc chercher ailleurs la cause de ce
phenomene.
J'interroge alors l'horizon pur et degage de toute brume. Son
aspect n'a pas change. Mais si ce bruit vient d'une chute, d'une
cataracte; si tout cet ocean se precipite dans un bassin
inferieur, si ces mugissements sont produits par une masse d'eau
qui tombe, le courant doit s'activer, et sa vitesse croissante
peut me donner la mesure du peril dont nous sommes menaces. Je
consulte le courant. Il est nul. Une bouteille vide que je
jette a la mer reste sous le vent.
Vers quatre heures, Hans se leve, se cramponne au mat et monte a
son extremite. De la son regard parcourt l'arc de cercle que
l'ocean decrit devant le radeau et s'arrete a un point. Sa
figure n'exprime aucune surprise, mais son poil est devenu fixe.
<
--Je le crois.>>
Hans redescend, puis il etend son bras vers le sud en disant:
<>
--La-bas?>> repond mon oncle.
Et saisissant sa lunette, il regarde attentivement pendant une
minute, qui me parait un siecle.
<
--Que voyez-vous?
--Une gerbe immense qui s'eleve au-dessus des flots.
--Encore quelque animal marin?
--Alors mettons le cap plus a l'ouest, car nous savons a quoi
nous en tenir sur le danger de rencontrer ces monstres
antediluviens!
--Laissons aller,>> repond mon oncle.
Je me retourne vers Hans. Hans maintient sa barre avec une
inflexible rigueur.
Cependant, si de la distance qui nous separe de cet animal, et
qu'il faut estimer a douze lieues au moins, on peut apercevoir la
colonne d'eau chassee par ses events, il doit etre d'une taille
surnaturelle. Fuir serait se conformer aux lois de la plus
vulgaire prudence. Mais nous ne sommes pas venus ici pour etre
prudents.
On va donc en avant. Plus nous approchons, plus la gerbe
grandit. Quel monstre peut s'emplir d'une pareille quantite
d'eau et l'expulser ainsi sans interruption?
A huit heures du soir nous ne sommes pas a deux lieues de lui.
Son corps noiratre, enorme, monstrueux, s'etend dans la mer comme
un ilot. Est-ce illusion? est-ce effroi? Sa longueur me parait
depasser mille toises! Quel est donc ce cetace que n'ont prevu
ni les Cuvier ni les Blumembach? Il est immobile et comme
endormi; la mer semble ne pouvoir le soulever, et ce sont les
vagues qui ondulent sur ses flancs. La colonne d'eau, projetee a
une hauteur de cinq cents pieds retombe avec un bruit
assourdissant. Nous courons en insenses vers cette masse
puissante que cent baleines ne nourriraient pas pour un jour.
La terreur me prend. Je ne veux pas aller plus loin! Je
couperai, s'il le faut, la drisse de la voile! Je me revolte
contre le professeur, qui ne me repond pas.
Tout a coup Hans se leve, et montrant du doigt le point menacant:
<> dit-il.
--Une ile! s'ecrie mon oncle.
--Une ile! dis-je a mon tour en haussant les epaules.
--Evidemment, repond le professeur en poussant un vaste eclat de
rire.
--Mais cette colonne d'eau!
--Geyser[1] fait Hans.
[1] Source jaillissante tres celebre situee au pied de l'Hecla.
--Eh! sans doute, geyser, riposte mon oncle, un geyser pareil a
ceux de l'Islande!>>
Je ne veux pas, d'abord, m'etre trompe si grossierement. Avoir
pris un ilot pour un monstre marin! Mais l'evidence se fait, et
il faut enfin convenir de mon erreur. Il n'y a la qu'un
phenomene naturel.
A mesure que nous approchons, les dimensions de la gerbe liquide
deviennent grandioses. L'ilot represente a s'y meprendre un
cetace immense dont la tete domine les flots a une hauteur de dix
toises. Le geyser, mot que les Islandais prononcent <> et
qui signifie <>, s'eleve majestueusement a son extremite.
De sourdes detonations eclatent par instants, et l'enorme jet,
pris de coleres plus violentes, secoue son panache de vapeurs en
bondissant jusqu'a la premiere couche de nuages. Il est seul.
Ni fumerolles, ni sources chaudes ne l'entourent, et toute la
puissance volcanique se resume en lui. Les rayons de la lumiere
electrique viennent se meler a cette gerbe eblouissante, dont
chaque goutte se nuance de toutes les couleurs du prisme.
<> dit le professeur.
Mais il faut, eviter avec soin cette trombe d'eau, qui coulerait
le radeau en un instant. Hans, manoeuvrant adroitement, nous
amene a l'extremite de l'ilot.
Je saute sur le roc; mon oncle me suit lestement, tandis que le
chasseur demeure a son poste, comme un homme au-dessus de ces
etonnements.
Nous marchons sur un granit mele de tuf siliceux; le sol
frissonne sous nos pieds comme les flancs d'une chaudiere ou se
tord de la vapeur surchauffee; il est brulant. Nous arrivons en
vue d'un petit bassin central d'ou s'eleve le geyser. Je plonge
dans l'eau qui coule en bouillonnant un thermometre a
deversement, et il marque une chaleur de cent soixante-trois
degres.
Ainsi donc cette eau sort d'un foyer ardent. Cela contredit
singulierement les theories du professeur Lidenbrock. Je ne puis
m'empecher d'en faire la remarque.
<doctrine?
--Rien,>> dis-je d'un ton sec, en voyant que je me heurte a un
entetement absolu.
Neanmoins, je suis force d'avouer que nous sommes singulierement
favorises jusqu'ici, et que, pour une raison qui m'echappe, ce
voyage s'accomplit dans des conditions particulieres de
temperature; mais il me parait evident, certain, que nous
arriverons un jour ou l'autre a ces regions ou la chaleur
centrale atteint les plus hautes limites et depasse toutes les
graduations des thermometres.
Nous verrons bien. C'est le mot du professeur, qui, apres avoir
baptise cet ilot volcanique du nom de son neveu, donne le signal
de rembarquement.
Je reste pendant quelques minutes encore a contempler le geyser.
Je remarque que son jet est irregulier dans ses acces, qu'il
diminue parfois d'intensite, puis reprend avec une nouvelle
vigueur, ce que j'attribue aux variations de pression des vapeurs
accumulees dans son reservoir.
Enfin nous partons en contournant les roches tres accores du sud.
Hans a profite de cette halte pour remettre le radeau en etat.
Mais avant de deborder je fais quelques observations pour
calculer la distance parcourue, et je les note sur mon journal.
Nous avons franchi deux cent soixante-dix lieues de mer depuis
Port-Grauben, et nous sommes a six cent vingt lieues de
l'Islande, sous l'Angleterre.
XXXV
_Vendredi 21 aout._--Le lendemain le magnifique geyser a
disparu. Le vent a fraichi, et nous a rapidement eloignes de
l'ilot Axel. Les mugissements se sont eteints peu a peu.
Le temps, s'il est permis de s'exprimer ainsi, va changer avant
peu. L'atmosphere se charge de vapeurs, qui emportent avec elles
l'electricite formee par l'evaporation des eaux salines, les
nuages s'abaissent sensiblement et prennent une teinte
uniformement olivatre; les rayons electriques peuvent a peine
percer cet opaque rideau baisse sur le theatre ou va se jouer le
drame des tempetes.
Je me sens particulierement impressionne, comme l'est sur terre
toute creature a l'approche d'un cataclysme. Les <>
entasses dans le sud presentent un aspect sinistre; ils ont cette
apparence <> que j'ai souvent remarquee au debut des
orages. L'air est lourd, la mer est calme.
[1] Nuages de formes arrondies.
Au loin les nuages ressemblent a de grosses balles de coton
amoncelees dans un pittoresque desordre; peu a peu ils se
gonflent et perdent en nombre ce qu'ils gagnent en grandeur; leur
pesanteur est telle qu'ils ne peuvent se detacher de l'horizon;
mais, au souffle des courants eleves, ils se fondent peu a peu,
s'assombrissent et presentent bientot une couche unique d'un
aspect redoutable; parfois une pelote de vapeurs, encore
eclairee, rebondit sur ce tapis grisatre et va se perdre bientot
dans la masse opaque.
Evidemment l'atmosphere est saturee de fluide, j'en suis tout
impregne, mes cheveux se dressent sur ma tete comme aux abords
d'une machine electrique. Il me semble que, si mes compagnons me
touchaient en ce moment, ils recevraient une commotion violente.
A dix heures du matin, les symptomes de l'orage sont plus
decisifs; on dirait que le vent mollit pour mieux reprendre
haleine; la nue ressemble a une outre immense dans laquelle
s'accumulent les ouragans.
Je ne veux pas croire aux menaces du ciel, et cependant je ne
puis m'empecher de dire:
<>
Le professeur ne repond pas. Il est d'une humeur massacrante, a
voir l'ocean se prolonger indefiniment devant ses yeux. Il
hausse les epaules a mes paroles.
<l'horizon, ces nuages s'abaissent sur la mer comme pour
l'ecraser!>>
Silence general. Le vent se tait. La nature a l'air d'une morte
et ne respire plus. Sur le mat, ou je vois deja poindre un leger
feu Saint-Elme, la voile detendue tombe en plis lourds. Le
radeau est immobile au milieu d'une mer epaisse et sans
ondulations. Mais, si nous ne marchons plus, a quoi bon
conserver cette toile, qui peut nous mettre en perdition au
premier choc de la tempete?
<
--Non, par le diable! s'ecrie mon oncle, cent fois non! Que le
vent nous saisisse! que l'orage nous emporte! mais que
j'apercoive enfin les rochers rivage, quand notre radeau devrait
s'y briser en mille pieces!>>
Ces paroles ne sont pas achevees que l'horizon du sud change
subitement d'aspect; les vapeurs accumulees se resolvent en eau,
et l'air, violemment appele pour combler les vides produits par
la condensation, se fait ouragan. Il vient des extremites les
plus reculees de la caverne. L'obscurite redouble. C'est a
peine si je puis prendre quelques notes incompletes.
Le radeau se souleve, il bondit. Mon oncle est jete de son haut.
Je me traine jusqu'a lui. Il s'est fortement cramponne a un bout
de cable et parait considerer avec plaisir ce spectacle des
elements dechaines.
Hans ne bouge pas. Ses longs cheveux, repousses par l'ouragan et
ramenes sur sa face immobile, lui donnent une etrange
physionomie, car chacune de leurs extremites est herissee de
petites aigrettes lumineuses. Son masque effrayant est celui
d'un homme antediluvien, contemporain des Ichthyosaures et des
Megatherium.
Cependant le mat resiste. La voile se tend comme une bulle prete
a crever. Le radeau file avec un emportement que je ne puis
estimer, mais moins vite encore que ces gouttes d'eau deplacees
sous lui, dont la rapidite fait des lignes droites et nettes.
<
--Non! repond mon oncle.
--Nej,>> fait Hans en remuant doucement la tete.
Cependant la pluie forme une cataracte mugissante devant cet
horizon vers lequel nous courons en insenses. Mais avant qu'elle
n'arrive jusqu'a nous le voile de nuage se dechire, la mer entre
en ebullition et l'electricite, produite par une vaste action
chimique qui s'opere dans les couches superieures, est mise en
jeu. Aux eclats du tonnerre se melent les jets etincelants de la
foudre; des eclairs sans nombre s'entre-croisent au milieu des
detonations; la masse des vapeurs devient incandescente; les
grelons qui frappent le metal de nos outils ou de nos armes se
font lumineux; les vagues soulevees semblent etre autant de
mamelons ignivomes sous lesquels couve un feu interieur, et dont
chaque crete est empanachee d'une flamme.
Mes yeux sont eblouis par l'intensite de la lumiere, mes oreilles
brisees par le fracas de la foudre; il faut me retenir au mat,
qui plie comme un roseau sous la violence de l'ouragan..........
................................................................
..............................
[Ici mes notes de voyage devinrent tres incompletes. Je n'ai
plus retrouve que quelques observations fugitives et prises
machinalement pour ainsi dire. Mais, dans leur brievete, dans
leur obscurite meme, elles sont empreintes de l'emotion qui me
dominait, et mieux que ma memoire elles me donnent le sentiment
de notre situation.]
..............................................................
................................
_Dimanche 23 aout._--Ou sommes-nous? Emportes avec une
incomparable rapidite.
La nuit a ete epouvantable. L'orage ne se calme pas. Nous
vivons dans un milieu de bruit, une detonation incessante. Nos
oreilles saignent. On ne peut echanger une parole.
Les eclairs ne discontinuent pas. Je vois des zigzags
retrogrades qui, apres un jet rapide, reviennent de bas ou haut
et vont frapper la voute de granit. Si elle allait s'ecrouler!
D'autres eclairs se bifurquent ou prennent la forme de globes de
feu qui eclatent comme des bombes. Le bruit general ne parait
pas s'en accroitre; il a depasse la limite d'intensite que peut
percevoir l'oreille humaine, et, quand toutes les poudrieres du
monde viendraient a sauter ensemble, nous ne saurions en entendre
davantage.
Il y a emission continue de lumiere a la surface des nuages; la
matiere electrique se degage incessamment de leurs molecules;
evidemment les principes gazeux de l'air sont alteres; des
colonnes d'eau innombrables s'elancent dans l'atmosphere et
retombent en ecumant.
Ou allons-nous?... Mon oncle est couche tout de son long a
l'extremite du radeau.
La chaleur redouble. Je regarde le thermometre; il indique...
[Le chiffre est efface.]
_Lundi 24 aout._--Cela ne finira pas! Pourquoi l'etat de cette
atmosphere si dense, une fois modifie, ne serait-il pas
definitif?
Nous sommes brises de fatigue, Hans comme a l'ordinaire. Le
radeau court invariablement vers le sud-est. Nous avons fait
plus de deux cents lieues depuis l'ilot Axel.
A midi la violence de l'ouragan redouble; il faut lier solidement
tout les objets composant la cargaison. Chacun de nous s'attache
egalement. Les flots passent par-dessus notre tete.
Impossible de s'adresser une seule parole depuis trois jours.
Nous ouvrons la bouche, nous remuons nos levres; il ne se produit
aucun son appreciable. Meme en se parlant a l'oreille on ne peut
s'entendre.
Mon oncle s'est approche de moi. Il a articule quelques paroles.
Je crois qu'il m'a dit: <> Je n'en suis pas
certain.
Je prends le parti de lui ecrire ces mots: <>
Il me fait signe qu'il y consent.
Sa tete n'a pas eu le temps de se relever de bas en haut qu'un
disque de feu apparait au bord du radeau. Le mat et la voile
sont partis tout d'un bloc, et je les ai vus s'enlever a une
prodigieuse hauteur, semblables au Pterodactyle, cet oiseau
fantastique des premiers siecles.
Nous sommes glaces d'effroi; la boule mi-partie blanche,
mi-partie azuree, de la grosseur d'une bombe de dix pouces, se
promene lentement, en tournant avec une surprenante vitesse sous
la laniere de l'ouragan. Elle vient ici, la, monte sur un des
batis du radeau, saute sur le sac aux provisions, redescend
legerement, bondit, effleure la caisse a poudre. Horreur! Nous
allons sauter! Non! Le disque eblouissant s'ecarte; il
s'approche de Hans, qui le regarde fixement; de mon oncle, qui se
precipite a genoux pour l'eviter; de moi, pale et frissonnant
sous l'eclat de la lumiere et de la chaleur; il pirouette pres de
mon pied, que j'essaye de retirer. Je ne puis y parvenir.
Une odeur de gaz nitreux remplit l'atmosphere; elle penetre le
gosier, les poumons. On etouffe.
Pourquoi ne puis-je retirer mon pied? Il est donc rive au
radeau? Ah! la chute de ce globe electrique a aimante tout le
fer du bord; les instruments, les outils, les armes s'agitent en
se heurtant avec un cliquetis aigu; les clous de ma chaussure
adherent violemment a une plaque de fer incrustee dans le bois.
Je ne puis retirer mon pied!
Enfin, par un violent, effort, je l'arrache au moment ou la boule
allait le saisir dans son mouvement giratoire et m'entrainer
moi-meme, si...
Ah! quelle lumiere intense! le globe eclate! nous sommes
couverts par des jets de flammes!
Puis tout s'eteint. J'ai eu le temps de voir mon oncle etendu
sur le radeau; Hans toujours a sa barre et <> sous
l'influence de l'electricite qui le penetre!
Ou allons-nous? ou allons-nous?
.......................................................
_Mardi 25 aout._--Je sors d'un evanouissement prolonge; l'orage
continue; les eclairs se dechainent comme une couvee de serpents
lachee dans l'atmosphere.
Sommes-nous toujours sur la mer? Oui, et emportes avec une
vitesse incalculable. Nous avons passe sous l'Angleterre, sous
la Manche, sous la France, sous l'Europe entiere, peut-etre!
.......................................................
Un bruit nouveau se fait entendre! Evidemment, la mer qui se
brise sur des rochers!... Mais alors...
.......................................................
.......................................................
XXXVI
Ici se termine ce que j'ai appele <> si
heureusement sauve du naufrage. Je reprends mon recit comme
devant.
Ce qui se passa au choc du radeau contre les ecueils de la cote,
je ne saurais le dire. Je me sentis precipite dans les flots, et
si j'echappai a la mort, si mon corps ne fut pas dechire sur les
rocs aigus, c'est que le bras vigoureux de Hans me retira de
l'abime.
Le courageux Islandais me transporta hors de la portee des
vagues, sur un sable brulant ou je me trouvai cote a cote avec
mon oncle.
Puis il revint vers ces rochers auxquels se heurtaient les lames
furieuses, afin de sauver quelques epaves du naufrage. Je ne
pouvais parler; j'etais brise d'emotions et de fatigues; il me
fallut une grande heure pour me remettre.
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President Obama teams up with one of Marvel's greatest heroes, reports Alison Flood
Here's Michael Wolff, still doing the rounds promoting his Rupert Murdoch biography, The man who owns the news. This interview with Jon Stewart is fun. It starts off with Wolff saying: "You wanna start a rumour, tell Rupert. He's the biggest gossip I've ever met." And there's an amusing pay-off too. (Via Comedy Central/The E&P Pub) guardian.co.uk © Guardian News & Media Limited 2009 | Use of this content is subject to our Terms & Conditions | More Feeds

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For many years my local corner shop displayed a large sign in its window telling local residents to "use us or lose us!" It always looked a rather toothless threat to me. After all, if I didn't use them, what difference would it make to me if they weren't there? And surely a corner shop, one that had been there for years, would have enough customers to survive without recourse to such apocalyptic warning? But it didn't and was soon converted into flats. This community shop was destroyed not so much by the pressures of the supermarkets or people's commuting patterns, but simply by customer apathy. It's something to think about as crime writers and readers across the world mourn the imminent passing of Maxim Jakubowski's celebrated Charing Cross Road bookshop in London, Murder One. Apathy is a strange word to connect to a bookstore that thrives on passion. It's noticeable when you walk through the door, when you speak to the friendly, knowledgeable staff, when you look at the shelves and see the vast range of titles on offer. This isn't your regular kind of bookstore: the first time I visited spent a whole lunch break looking up and down, from floor to ceiling from table to table; it was an hour that changed my perception of both crime writing and of bookselling. Murder One was – and for a few weeks will remain – a shop that took crime seriously. Not in the sense that it intellectualised it, or made unsubstantiated claims for its importance, but in the way that it treated crime writing with the respect it was due. With a genre that has so many off-shoots, branches and sub-genres, it took a shop of Murder One's calibre to show just how diverse, interesting and mentally stimulating crime could be – far more than the guilty pleasure I had, until then, considered it. Thanks to judicious recommendations, enticing table displays and hours of foraging among the stacks, I discovered writers that I would never have picked up, let alone read. You could always get the latest blockbuster, but delve a little deeper and you'd find books that were not stocked anywhere else, novels that, like the perfect crime, were hidden from public view. The Martin Beck novels by Sjöwall & Wahlöö – probably my favourite sequence of novels in any genre – were introduced to me via Murder One, as were Kem Nunn, Sue Grafton, and Henning Mankell. It's also the staff of Murder One who piqued my interest in the inimitable Fred Vargas, and I can't thank them enough for the introduction. Inclusive and without snobbery, Murder One amply demonstrated that the best bookshops are places not just of commerce, but of community; places that make feel you belong. It's the kind of store that bibliophiles dream about: well-stocked, well-staffed and shabby enough to lose days browsing within. It's just unfortunate that such shops don't have enough paying customers to keep them afloat, or that these customers visit all too infrequently – something of which I'm certainly guilty. These kinds of shops are facing a long, bloody battle – and one which, without significant reinforcements, they are likely to lose. As we hear of the travesty of another brilliant independent going down, we'll mourn the loss, wring our hands and damn Amazon and the supermarkets and Waterstone's. Yet perhaps the most important detail we'll probably keep under wraps: the last time we actually spent any money there. Murder One closing its doors for the final time is undoubtedly a .38 shell for independent bookshops, but whether it's body blow or a warning shot all depends upon us, the consumers. No one, no matter how iconic or established, can exist on fond memories alone: just ask Woolworths. Use these shops now, because it doesn't take a master sleuth to deduce what will happen if we don't. guardian.co.uk © Guardian News & Media Limited 2009 | Use of this content is subject to our Terms & Conditions | More Feeds

In focus: Liz Jobey looks at the work of photographic printer Richard Benson
From winged wonders to creepy crawlies, Mark Doty is impressed by the creatures that emerged from his workshop on encountering animals

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