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Voyage au Centre de la Terre by Jules Verne

J >> Jules Verne >> Voyage au Centre de la Terre

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Cependant une pluie diluvienne continuait a tomber, mais avec ce
redoublement qui annonce la fin des orages. Quelques rocs
superposes nous offrirent un abri contre les torrents du ciel,
Hans prepara des aliments auxquels je ne pus toucher, et chacun
de nous, epuise par les veilles de trois nuits, tomba dans un
douloureux sommeil.

Le lendemain le temps etait magnifique. Le ciel et la mer
s'etaient apaises d'un commun accord. Toute trace de tempete
avait disparu. Ce furent les paroles joyeuses du professeur qui
saluerent mon reveil.

<>

N'eut-on pas dit que nous etions dans la maison de Konig-strasse,
que je descendais tranquillement pour dejeuner et que mon mariage
avec la pauvre Grauben allait s'accomplir ce jour meme?

Helas! pour peu que la tempete eut jete le radeau dans l'est,
nous avions passe sous l'Allemagne, sous ma chere ville de
Hambourg, sous cette rue au demeurait tout ce que j'aimais au
monde. Alors quarante lieues m'en separaient a peine! Mais
quarante lieues verticales d'un mur de granit, et en realite,
plus de mille lieues a franchir!

Toutes ces douloureuses reflexions traverserent rapidement mon
esprit avant que je ne repondisse a la question de mon oncle.

<
--Tres bien, repondis-je; je suis encore brise, mais cela ne sera
rien.

--Absolument rien, un peu de fatigue, et voila tout.

--Mais vous me paraissez bien gai, ce matin, mon oncle.

--Enchante, mon garcon! enchante! Nous sommes arrives!

--Au terme de notre expedition?

--Non, mais au bout de cette mer qui n'en finissait pas. Nous
allons reprendre maintenant la voie de terre et nous enfoncer
veritablement dans les entrailles du globe.

--Mon oncle, permettez-moi une question.

--Je te la permets, Axel.

--Et le retour?

--Le retour! Ah! tu penses a revenir quand on n'est meme pas
arrive?

--Non, je veux seulement demander comment il s'effectuera.

--De la maniere la plus simple du monde. Une fois arrives au
centre du spheroide, ou nous trouverons une route nouvelle pour
remonter a sa surface, ou nous reviendrons tout bourgeoisement
par le chemin deja parcouru. J'aime a penser qu'il ne se fermera
pas derriere nous.

--Alors il faudra remettre le radeau en bon etat.

--Necessairement.

--Mais les provisions, en reste-t-il assez pour accomplir toutes
ces grandes choses?

--Oui, certes. Hans est un garcon habile, et je suis sur qu'il a
sauve la plus grande partie de la cargaison. Allons nous en
assurer, d'ailleurs.>>

Nous quittames cette grotte ouverte a toutes les brises. J'avais
un espoir qui etait en meme temps une crainte; il me semblait
impossible que le terrible abordage du radeau n'eut pas aneanti
tout ce qu'il portait. Je me trompais. A mon arrivee sur le
rivage, j'apercus Hans au milieu d'une foule d'objets ranges avec
ordre. Mon oncle lui serra la main avec un vif sentiment de
reconnaissance. Cet homme, d'un devouement surhumain dont on ne
trouverait peut-etre pas d'autre exemple, avait travaille pendant
que nous dormions et sauve les objets les plus precieux au peril
de sa vie.

Ce n'est pas que nous n'eussions fait des pertes assez sensibles,
nos armes, par exemple; mais enfin on pouvait s'en passer. La
provision de poudre etait demeuree intacte, apres avoir failli
sauter pendant la tempete.

<nous en serons quittes pour ne pas chasser.

--Bon; mais les instruments?

--Voici le manometre, le plus utile de tous, et pour lequel
j'aurais donne les autres! Avec lui, je puis calculer la
profondeur et savoir quand nous aurons atteint le centre. Sans
lui, nous risquerions d'aller au dela et de ressortir par les
antipodes!>>

Cette gaite etait feroce.

<
--La voici, sur ce rocher, en parfait etat, ainsi que le
chronometre et les thermometres. Ah! le chasseur est un homme
precieux!>>

Il fallait bien le reconnaitre, en fait d'instruments, rien ne
manquait.. Quant aux outils et aux engins, j'apercus, epars sur
le sable, echelles, cordes, pics, pioches, etc.

Cependant il y avait encore la question des vivres a elucider.

<
--Voyons les provisions,>> repondit mon oncle.

Les caisses qui les contenaient etaient alignees sur la greve
dans un parfait etat de conservation; la mer les avait respectees
pour la plupart, et somme toute, en biscuits, viande salee,
genievre et poissons secs, on pouvait compter encore sur quatre
mois de vivres.

<et de revenir, et avec ce qui restera je veux donner un grand
diner a tous mes collegues du Johannaeum!>>

J'aurais du etre fait, depuis longtemps, au temperament de mon
oncle, et pourtant cet homme-la m'etonnait toujours.

<avec la pluie que l'orage a versee dans tous ces bassins de
granit; par consequent, nous n'avons pas a craindre d'etre pris
par la soif. Quant au radeau, je vais recommander a Hans de le
reparer de son mieux, quoiqu'il ne doive plus nous servir,
j'imagine!

--Comment cela? m'ecriai-je.

--Une idee a moi, mon garcon! Je crois que nous ne sortirons pas
par ou nous sommes entres.>>

Je regardai le professeur avec une certaine defiance; je me
demandai s'il n'etait pas devenu fou. Et cependant <pas si bien dire.>>

<> reprit-il.

Je le suivis sur un cap eleve, apres qu'il eut donne ses
instructions au chasseur. La, de la viande seche, du biscuit et
du the composerent un repas excellent, et, je dois l'avouer, un
des meilleurs que j'eusse fait de ma vie. Le besoin, le grand
air, le calme apres les agitations, tout contribuait a me mettre
en appetit.

Pendant le dejeuner, je posai a mon oncle la question de savoir
ou nous etions en ce moment.

<
--A calculer exactement, oui, repondit-il; c'est meme impossible,
puisque, pendant ces trois jours de tempete, je n'ai pu tenir
note de la vitesse et de la direction du radeau; mais cependant
nous pouvons relever notre situation a l'estime.

--En effet, la derniere observation a ete faite a l'ilot du
geyser...

--A l'ilot Axel, mon garcon. Ne decline pas cet honneur d'avoir
baptise de ton nom la premiere ile decouverte au centre du massif
terrestre.

--Soit! A l'ilot Axel, nous avions franchi environ deux cent
soixante-dix lieues de mer et nous nous trouvions a plus de six
cents lieues de l'Islande.

--Bien! partons de ce point alors et comptons quatre jours
d'orage, pendant lesquels notre vitesse n'a pas du etre
inferieure a quatre-vingts lieues par vingt-quatre heures.

--Je le crois. Ce serait donc trois cents lieues a ajouter.

--Oui, et la mer Lidenbrock aurait a peu pres six cents lieues
d'un rivage a l'autre! Sais-tu bien, Axel, qu'elle peut lutter
de grandeur avec la Mediterranee?

--Oui, surtout si nous ne l'avons traversee que dans sa largeur!

--Ce qui est fort possible!

--Et, chose curieuse, ajoutai-je, si nos calculs sont exacts,
nous avons maintenant cette Mediterranee sur notre tete.

--Vraiment!

--Vraiment, car nous sommes a neuf cents lieues de Reykjawik!

--Voila un joli bout de chemin, mon garcon; mais, que nous soyons
plutot sous la Mediterranee que sous la Turquie ou sous
l'Atlantique, cela ne peut s'affirmer que si notre direction n'a
pas devie.

--Non, le vent paraissait constant; je pense donc que ce rivage
doit etre situe au sud-est de Port-Grauben.

--Bon, il est facile de s'en assurer en consultant la boussole.
Allons consulter la boussole!>>

Le professeur se dirigea vers le rocher sur lequel Hans avait
depose les instrumente. Il etait gai, allegre, il se frottait
les mains, il prenait des poses! Un vrai jeune homme! Je le
suivis, assez curieux de savoir si je ne me trompais pas dans mon
estime.

Arrive au rocher, mon oncle prit le compas, le posa
horizontalement et observa l'aiguilla, qui, apres avoir oscille,
s'arreta dans une position fixe sous l'influence magnetique.

Mon oncle regarda, puis il se frotta les yeux et regarda de
nouveau. Enfin il se retourna de mon cote, stupefait.

<> demandai-je.

Il me fit signe d'examiner l'instrument. Une exclamation de
surprise m'echappa. La fleur de l'aiguille marquait le nord la
ou nous supposions le midi! Elle se tournait vers la greve au
lieu de montrer la pleine mer!

Je remuai la boussole, je l'examinai; elle etait en parfait etat.
Quelque position que l'on fit prendre a l'aiguille; celle-ci
reprenait obstinement cette direction inattendue.

Ainsi donc, il ne fallait plus en douter, pendant la tempete une
saute de vent s'etait produite dont nous ne nous etions pas
apercus et avait ramene le radeau vers les rivages que mon oncle
croyait laisser derriere lui.



XXXVII


Il me serait impossible de peindre la succession des sentiments
qui agiterent le professeur Lidenbrock, la stupefaction,
l'incredulite et enfin la colere. Jamais je ne vis homme si
decontenance d'abord, si irrite ensuite. Les fatigues de la
traversee, les dangers courus, tout etait a recommencer! Nous
avions recule au lieu de marcher en avant!

Mais mon oncle reprit rapidement le dessus.

<elements conspirent contre moi! l'air, le feu et l'eau combinent
leurs efforts pour s'opposer a mon passage! Eh bien! l'on saura
ce que peut ma volonte. Je ne cederai pas, je ne reculerai pas
d'une ligne, et nous verrons qui l'emportera de l'homme ou de la
nature!>>

Debout sur le rocher, irrite, menacant, Otto Lidenbrock, pareil
au farouche Ajax, semblait defier les dieux. Mais je jugeai a
propos d'intervenir et de mettre un frein a cette fougue
insensee.

<toute ambition ici-bas; il ne faut pas lutter contre
l'impossible; nous sommes mal equipes pour un voyage sur mer;
cinq cents lieues ne se font pas sur un mauvais assemblage de
poutres avec une couverture pour voile, un baton en guise de mat,
et contre les vents dechaines. Nous ne pouvons gouverner, nous
sommes le jouet des tempetes, et c'est agir en fous que de tenter
une seconde fois cette impossible traversee!>>

De ces raisons toutes irrefutables je pus derouler la serie
pendant dix minutes sans etre interrompu, mais cela vint
uniquement de l'inattention du professeur, qui n'entendit pas un
mot de mon argumentation.

<
Telle fut sa reponse. J'eus beau faire, supplier, m'emporter: je
me heurtai a une volonte plus dure que le granit.

Hans achevait en ce moment de reparer le radeau. On eut dit que
cet etre bizarre devinait les projets de mon oncle. Avec
quelques morceaux de surtarbrandur il avait consolide
l'embarcation. Une voile s'y elevait deja et le vent jouait dans
ses plis flottants.

Le professeur dit quelques mots au guide, et aussitot celui-ci
d'embarquer les bagages et de tout disposer pour le depart.
L'atmosphere etait assez pure et le vent du nord-ouest tenait
bon.

Que pouvais-je faire? Resister seul contre deux? Impossible.
Si encore Hans se fut joint a moi. Mais non! Il semblait que
l'Islandais eut mis de cote toute volonte personnelle et fait
voeu d'abnegation. Je ne pouvais rien obtenir d'un serviteur
aussi infeode a son maitre. Il fallait marcher en avant.

J'allais donc prendre sur le radeau ma place accoutumee, quand
mon oncle m'arreta de la main.

<>

Je fis le geste d'un homme resigne a tout.

<pousse sur cette partie de la cote, je ne la quitterai pas sans
l'avoir reconnue.>>

Cette remarque sera comprise quand on saura que nous etions
revenus au rivage du nord, mais non pas a l'endroit meme de notre
premier depart. Port-Grauben devait etre situe plus a l'ouest.
Rien de plus raisonnable des lors que d'examiner avec soin les
environs de ce nouvel atterrissage.

<> dis-je.

Et, laissant Hans a ses occupations, nous voila partis. L'espace
compris entre les relais de la mer et le pied des contre-forts
etait fort large; on pouvait marcher une demi-heure avant
d'arriver a la paroi de rochers. Nos pieds ecrasaient
d'innombrables coquillages de toutes formes et de toutes
grandeurs, ou vecurent les animaux des premieres epoques.
J'apercevais aussi d'enormes carapaces; dont le diametre
depassait souvent quinze pieds. Elles avaient appartenu a ces
gigantesques glyptodons de la periode pliocene dont la tortue
moderne n'ont plus qu'une petite reduction. En outre le sol
etait seme d'une grande quantite de debris pierreux, sortes de
galets arrondis pur la lame et ranges en lignes successives. Je
fus donc conduit a faire cette remarque, que la mer devait
autrefois occuper cet espace. Sur les rocs epars et maintenant
hors de ses atteintes, les flots avaient laisse des traces
evidentes de leur passage.

Ceci pouvait expliquer jusqu'a un certain point l'existence de
cet ocean, a quarante lieues au-dessous de la surface du globe.
Mais, suivant moi, cette masse d'eau devait se perdre peu a peu
dans les entrailles de la terre, et elle provenait evidemment des
eaux de l'Ocean, qui se firent jour a travers quelque fissure.
Cependant il fallait admettre que cette fissure etait
actuellement bouchee, car toute cette caverne, ou mieux, cet
immense reservoir, se fut rempli dans un temps assez court.
Peut-etre meme cette eau, ayant eu a lutter contre des feux
souterrains, s'etait vaporisee en partie. De la l'explication
des nuages suspendus sur notre tete et le degagement de cette
electricite qui creait des tempetes a l'interieur du massif
terrestre.

Cette theorie des phenomenes dont nous avions ete temoins me
paraissait satisfaisante; car, pour grandes que soient les
merveilles de la nature, elles sont toujours explicables par des
raisons physiques.

Nous marchions donc sur une sorte de terrain sedimentaire forme
par les eaux, comme tous les terrains de cette periode, si
largement distribues a la surface du globe. Le professeur
examinait attentivement chaque interstice de roche. Qu'une
ouverture quelconque existat, et il devenait important pour lui
d'en faire sonder la profondeur.

Pendant un mille, nous avions cotoye les rivages de la mer
Lidenbrock, quand le sol changea subitement d'aspect. Il
paraissait bouleverse, convulsionne par un exhaussement violent
des couches inferieures. En maint endroit, des enfoncements ou
des soulevements attestaient une dislocation puissante du massif
terrestre.

Nous avancions difficilement sur ces cassures de granit,
melangees de silex, de quartz et de depots alluvionnaires,
lorsqu'un champ, plus qu'un champ, une plaine d'ossements apparut
a nos regards. On eut dit un cimetiere immense, ou les
generations de vingt siecles confondaient leur eternelle
poussiere. De hautes extumescences de debris s'etageaient au
loin. Elles ondulaient jusqu'aux limites de l'horizon et s'y
perdaient dans une brume fondante. La, sur trois milles carres.
peut-etre; s'accumulait toute la vie de l'histoire animale, a
peine ecrite dans les terrains trop recents du monde habite.

Cependant une impatiente curiosite nous entrainait. Nos pieds
ecrasaient avec un bruit sec les restes de ces animaux
antehistoriques, et ces fossiles dont les Museums des grandes
cites se disputent les rares et interessants debris. L'existence
de mille Cuvier n'aurait pas suffi a recomposer les squelettes
des etres organiques couches dans ce magnifique ossuaire.

J'etais stupefait. Mon oncle avait leve ses grands bras vers
l'epaisse voute qui nous servait de ciel. Sa bouche ouverte
demesurement, ses yeux fulgurants sous la lentille de ses
lunettes, sa tete remuant de haut en bas, de gauche a droite,
toute sa posture enfin denotait un etonnement sans borne. Il se
trouvait devant une inappreciable collection de Leptotherium, de
Mericotherium, de Mastodontes, de Protopitheques, de
Pterodactyles, de tous les monstres antediluviens entasses la
pour sa satisfaction personnelle. Qu'on se figure un bibliomane
passionne transporte tout a coup dans cette fameuse bibliotheque
d'Alexandrie brulee par Omar et qu'un miracle aurait fait
renaitre de ses cendres! Tel etait mon oncle le professeur
Lidenbrock.

Mais ce fut un bien autre emerveillement, quand, courant a
travers cette poussiere volcanique, il saisit un crane denude, et
s'ecria d'une voix fremissante:

<
--Une tete humaine! mon oncle, repondis-je, non moins stupefait.

--Oui, mon neveu! Ah! M. Milne-Edwards! Ah! M, de
Quatrefages! que n'etes-vous la ou je suis, moi, Otto
Lidenbrock!>>



XXXVIII


Pour comprendre cette evocation faite par mon oncle a ces
illustres savants francais, il faut savoir qu'un fait d'une haute
importance en paleontologie s'etait produit quelque temps avant
notre depart.

Le 28 mars 1863, des terrassiers fouillant sous la direction de
M. Boucher de Perthes les carrieres de Moulin-Quignon, pres
Abbeville, dans le departement de la Somme, en France, trouverent
une machoire humaine a quatorze pieds au-dessous de la superficie
du sol. C'etait le premier fossile de cette espece ramene a la
lumiere du grand jour. Pres de lui se rencontrerent des haches
de pierre et des silex tailles, colores et revetus par le temps
d'une patine uniforme.

Le bruit de cette decouverte fut grand, non seulement en France,
mais en Angleterre et en Allemagne. Plusieurs savants de
l'Institut francais, entre autres MM. Milne-Edwards et de
Quatrefages, prirent l'affaire a coeur, demontrerent
l'incontestable authenticite de l'ossement en question, et se
firent les plus ardents defenseurs de ce <>,
suivant l'expression anglaise.

Aux geologues du Royaume-Uni qui tinrent le fait pour certain,
MM. Falconer, Busk, Carpenter, etc., se joignirent des savants de
l'Allemagne, et parmi eux, au premier rang, le plus fougueux, le
plus enthousiaste, mon oncle Lidenbrock.

L'authenticite d'un fossile humain de l'epoque quaternaire
semblait donc incontestablement demontree et admise.

Ce systeme, il est vrai, avait eu un adversaire acharne dans
M. Elie de Beaumont. Ce savant de si haute autorite soutenait
que le terrain de Moulin-Quignon n'appartenait pas au <>,
mais a une couche moins ancienne, et, d'accord en cela avec
Cuvier, il n'admettait pas que l'espece humaine eut ete
contemporaine des animaux de l'epoque quaternaire. Mon oncle
Lidenbrock, de concert avec la grande majorite des geologues,
avait tenu bon, dispute, discute, et M. Elie de Beaumont etait
reste a peu pres seul de son parti.

Nous connaissions tous ces details de l'affaire, mais nous
ignorions que, depuis notre depart, la question avait fait des
progres nouveaux. D'autres machoires identiques, quoique
appartenant a des individus de types divers et de nations
differentes, furent trouvees dans les terres meubles et grises de
certaines grottes, en France, en Suisse, en Belgique, ainsi que
des armes, des ustensiles, des outils, des ossements d'enfants,
d'adolescents, d'hommes, de vieillards. L'existence de l'homme
quaternaire s'affirmait donc chaque jour davantage.

Et ce n'etait pas tout. Des debris nouveaux exhumes du terrain
tertiaire pliocene avaient permis a des savants plus audacieux
encore d'assigner une haute antiquite a la race humaine. Ces
debris, il est vrai, n'etaient point des ossements de l'homme,
mais seulement des objets de son industrie, des tibias, des
femurs d'animaux fossiles, stries regulierement, sculptes pour
ainsi dire, et qui portaient la marque d'un travail humain.

Ainsi, d'un bond, l'homme remontait l'echelle des temps d'un
grand nombre de siecles; il precedait le Mastodonde; il devenait
le contemporain de <>; il avait cent mille
ans d'existence, puisque c'est la date assignee par les geologues
les plus renommes a la formation du terrain pliocene!

Tel etait alors l'etat de la science paleontologique, et ce que
nous en connaissions suffisait a expliquer notre attitude devant
cet ossuaire de la mer Lidenbrock. On comprendra donc les
stupefactions et les joies de mon oncle, surtout quand, vingt pas
plus loin, il se trouva en presence, on peut dire face a face,
avec un des specimens de l'homme quaternaire.

C'etait un corps humain absolument reconnaissable. Un sol d'une
nature particuliere, comme celui du cimetiere Saint-Michel, a
Bordeaux, l'avait-il ainsi conserve pendant des siecles? je ne
saurais le dire. Mais ca cadavre, la peau tendue et parcheminee,
les membres encore moelleux,--a la vue du moins,--les dents
intactes, la chevelure abondante, les ongles des doigts et des
orteils d'une grandeur effrayante, se montrait a nos yeux tel
qu'il avait vecu.

J'etais muet devant cette apparition d'un autre age. Mon oncle,
si loquace, si impetueusement discoureur d'habitude, se taisait
aussi. Nous avions souleve ce corps. Nous l'avions redresse.
Il nous regardait avec ses orbites caves. Nous palpions son
torse sonore.

Apres quelques instants de silence, l'oncle fut vaincu par le
professeur. Otto Lidenbrock, emporte par son temperament, oublia
les circonstances de notre voyage, le milieu ou nous etions,
l'immense caverne qui nous contenait. Sans doute il se crut au
Johannaeum, professant devant ses eleves, car il prit un ton
doctoral, et s'adressant a un auditoire imaginaire:

<l'epoque quaternaire. De grands savants ont nie son existence,
d'autres non moins grands l'ont affirmee. Les saint Thomas de la
paleontologie, s'ils etaient la, le toucheraient du doigt, et
seraient bien forces de reconnaitre leur erreur. Je sais bien
que la science doit se mettre en garde contre les decouvertes de
ce genre! Je n'ignore pas quelle exploitation des hommes
fossiles ont faite les Barnum et autres charlatans de meme
farine. Je connais l'histoire de la rotule d'Ajax, du pretendu
corps d'Oreste retrouve par les Spartiates, et du corps
d'Asterius, long de dix coudees, dont parle Pausanias. J'ai lu
les rapports sur le squelette de Trapani decouvert au XIVe
siecle, et dans lequel on voulait reconnaitre Polypheme, et
l'histoire du geant deterre pendant le XVIe siecle aux environs
de Palerme. Vous n'ignorez pas plus que moi, Messieurs,
l'analyse faite aupres de Lucerne, en 1577, de ces grands
ossements que le celebre medecin Felix Plater declarait
appartenir a un geant de dix-neuf pieds! J'ai devore les traites
de Cassanion, et tous ces memoires, brochures, discours et
contre-discours publies a propos du squelette du roi des Cimbres,
Teutobochus, l'envahisseur de la Gaule, exhume d'une sablonniere
du Dauphine en 1613! Au XVIIIe siecle, j'aurais combattu avec
Pierre Campet l'existence des preadamites de Scheuchzer! J'ai eu
entre les mains l'ecrit nomme _Gigans_..>>

Ici reparut l'infirmite naturelle de mon oncle, qui en public ne
pouvait pas prononcer les mots difficiles.

<> reprit-il.

Il ne pouvait aller plus loin.

<<_Giganteo_...>>

Impossible! Le mot malencontreux ne voulait pas sortir! On
aurait bien ri au Johannaeum!

<<_Gigantosteologie_,>> acheva de dire le professeur Lidenbrock
entre deux jurons.

Puis, continuant de plus belle, et s'animant:

<Cuvier et Blumenbach ont reconnu dans ces ossements de simples os
de Mammouth et autres animaux de l'epoque quaternaire. Mais ici
le doute seul serait une injure a la science! Le cadavre est la!
Vous pouvez le voir, le toucher! Ce n'est pas un squelette,
c'est un corps intact, conserve dans un but uniquement
anthropologique!>>

Je voulus bien ne pas contredire cette assertion.

<encore mon oncle, j'en ferais disparaitre toutes les parties
terreuses et ces coquillages resplendissants qui sont incrustes
en lui. Mais le precieux dissolvant me manque. Cependant, tel
il est, tel ce corps nous racontera sa propre histoire.>>

Ici, le professeur prit le cadavre fossile et le manoeuvra avec
la dexterite d'un montreur de curiosites.

<sommes loin des pretendus geants. Quant a la race a laquelle il
appartient, elle est incontestablement caucasique. C'est la race
blanche, c'est la notre! Le crane de ce fossile est
regulierement ovoide, sans developpement des pommettes, sans
projection de la machoire. Il ne presente aucun caractere de ce
prognathisme qui modifie l'angle facial[1]. Mesurez cet angle,
il est presque de quatre-vingt-dix degres. Mais j'irai plus loin
encore dans le chemin des deductions. et j'oserai dire que cet
echantillon humain appartient a la famille japetique, repandue
depuis les Indes jusqu'aux limites de l'Europe occidentale. Ne
souriez pas, Messieurs!>>

1. L'angle facial est forme par deux plans, l'un plus ou moins
vertical qui est tangent au front et aux incisives, l'antre
horizontal, qui passe par l'ouverture des conduits auditifs et
l'epine nasale inferieure. On appelle prognathisme, en langue
anthropologique, cette projection de la machoire qui modifie
l'angle facial.

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For many years my local corner shop displayed a large sign in its window telling local residents to "use us or lose us!" It always looked a rather toothless threat to me. After all, if I didn't use them, what difference would it make to me if they weren't there? And surely a corner shop, one that had been there for years, would have enough customers to survive without recourse to such apocalyptic warning? But it didn't and was soon converted into flats.

This community shop was destroyed not so much by the pressures of the supermarkets or people's commuting patterns, but simply by customer apathy. It's something to think about as crime writers and readers across the world mourn the imminent passing of Maxim Jakubowski's celebrated Charing Cross Road bookshop in London, Murder One.

Apathy is a strange word to connect to a bookstore that thrives on passion. It's noticeable when you walk through the door, when you speak to the friendly, knowledgeable staff, when you look at the shelves and see the vast range of titles on offer. This isn't your regular kind of bookstore: the first time I visited spent a whole lunch break looking up and down, from floor to ceiling from table to table; it was an hour that changed my perception of both crime writing and of bookselling.

Murder One was – and for a few weeks will remain – a shop that took crime seriously. Not in the sense that it intellectualised it, or made unsubstantiated claims for its importance, but in the way that it treated crime writing with the respect it was due. With a genre that has so many off-shoots, branches and sub-genres, it took a shop of Murder One's calibre to show just how diverse, interesting and mentally stimulating crime could be – far more than the guilty pleasure I had, until then, considered it.

Thanks to judicious recommendations, enticing table displays and hours of foraging among the stacks, I discovered writers that I would never have picked up, let alone read. You could always get the latest blockbuster, but delve a little deeper and you'd find books that were not stocked anywhere else, novels that, like the perfect crime, were hidden from public view. The Martin Beck novels by Sjöwall & Wahlöö – probably my favourite sequence of novels in any genre – were introduced to me via Murder One, as were Kem Nunn, Sue Grafton, and Henning Mankell. It's also the staff of Murder One who piqued my interest in the inimitable Fred Vargas, and I can't thank them enough for the introduction.

Inclusive and without snobbery, Murder One amply demonstrated that the best bookshops are places not just of commerce, but of community; places that make feel you belong. It's the kind of store that bibliophiles dream about: well-stocked, well-staffed and shabby enough to lose days browsing within. It's just unfortunate that such shops don't have enough paying customers to keep them afloat, or that these customers visit all too infrequently – something of which I'm certainly guilty.

These kinds of shops are facing a long, bloody battle – and one which, without significant reinforcements, they are likely to lose. As we hear of the travesty of another brilliant independent going down, we'll mourn the loss, wring our hands and damn Amazon and the supermarkets and Waterstone's. Yet perhaps the most important detail we'll probably keep under wraps: the last time we actually spent any money there.

Murder One closing its doors for the final time is undoubtedly a .38 shell for independent bookshops, but whether it's body blow or a warning shot all depends upon us, the consumers. No one, no matter how iconic or established, can exist on fond memories alone: just ask Woolworths. Use these shops now, because it doesn't take a master sleuth to deduce what will happen if we don't.

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