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Voyage au Centre de la Terre by Jules Verne

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<> fit-il.

Avais-je bien entendu? Mon oncle etait-il fou? Je le regardais
d'un air hebete. Je ne voulais pas le comprendre. .

<> reprit-il.

Et relevant sa gourde, il la vida tout entiere entre mos levres.

Oh! jouissance infinie! une gorgee d'eau vint humecter ma
bouche en feu, une seule, mais elle suffit a rappeler en moi la
vie qui s'echappait.

Je remerciai mon oncle en joignant les mains.

<la derniere! Je l'avais precieusement gardee au fond de ma
gourde. Vingt fois, cent fois, j'ai du resister a mon effrayant
desir de la boire! Mais non, Axel, je la reservais pour toi.

--Mon oncle! murmurai-je pendant que de grosses larmes
mouillaient mes yeux.

--Oui, pauvre enfant, je savais qu'a ton arrivee a ce carrefour,
tu tomberais a demi mort, et j'ai conserve mes dernieres gouttes
d'eau pour te ranimer.

--Merci! merci!>> m'ecriai-je.

Si peu que ma soif fut apaisee, j'avais cependant retrouve
quelque force. Les muscles de mon gosier, contractes
jusqu'alors, se detendaient; l'inflammation de mes levres s'etait
adoucie. Je pouvais parler.

<l'eau nous manque; il faut revenir sur nos pas.>>

Pendant que je parlais ainsi, mon oncle evitait de me regarder;
il baissait la tete; ses yeux fuyaient les miens.

<Sneffels. Que Dieu nous donne la force de remonter jusqu'au
sommet du cratere!

Revenir! fit mon oncle, comme s'il repondait plutot a lui qu'a
moi-meme.

--Oui, revenir, et sans perdre un instant.>>

Il y eut un moment de silence assez long.

<quelques gouttes d'eau ne t'ont pas rendu le courage et
l'energie?

--Le courage!

--Je te vois abattu comme avant, et faisant encore entendre des
paroles de desespoir!>>

A quel homme avais-je affaire et quels projets son esprit
audacieux formait-il encore?

<
--Renoncer a cette expedition, au moment oit tout annonce qu'elle
peut reussir! Jamais!

--Alors il faut se resigner a perir?

--Non, Axel, non! pars. Je ne veux pas ta mort! Que Hans
t'accompagne. Laisse-moi seul!

--Vous abandonner!

--Laisse-moi, te dis-je! J'ai commence ce voyage; je
l'accomplirai jusqu'au bout, ou je n'en reviendrai pas. Va-t'en,
Axel, va-t'en!>>

Mon oncle parlait avec une extreme surexcitation. Sa voix, un
instant attendrie, redevenait dure et menacante. Il luttait avec
une sombre energie contre l'impossible! Je ne voulais pas
l'abandonner au fond de cet abime, et, d'un autre cote,
l'instinct de la conservation me poussait a le fuir.

Le guide suivait cette scene avec son indifference accoutumee.
Il comprenait cependant ce qui se passait entre ses deux
compagnons; nos gestes indiquaient assez la voie differente ou
chacun de nous essayait d'entrainer l'autre; mais Hans semblait
s'interesser peu a la question dans laquelle son existence se
trouvait en jeu, pret a partir si l'on donnait le signal du
depart, pret a rester a la moindre volonte de son maitre.

Que ne pouvais-je en cet instant me faire entendre de lui! Mes
paroles, mes gemissements, mon accent, auraient eu raison de
cette froide nature. Ces dangers que le guide ne paraissait pas
soupconner, je les lui eusse fait comprendre et toucher du doigt.
A nous deux nous aurions peut-etre convaincu l'entete professeur.
Au besoin, nous l'aurions contraint a regagner les hauteurs du
Sneffels!

Je m'approchai de Hans. Je mis ma main sur la sienne, il ne
bougea pas. Je lui montrai la route du cratere. Il demeura
immobile. Ma figure haletante disait toutes mes souffrances.
L'Islandais remua doucement la tete, et designant tranquillement
mon oncle:

<>, fit-il.

--Le maitre, m'ecriai-je! insense! non, il n'est pas le maitre
de ta vie! il faut fuir! il faut l'entrainer! m'entends-tu!
me comprends-tu?>>

J'avais saisi Hans par le bras. Je voulais l'obliger a se lever.
Je luttais avec lui. Mon oncle intervint.

<serviteur. Ainsi, ecoute ce que j'ai a te proposer.>>

Je me croisai les bras, en regardant mon onele bien en face.

<de mes projets. Dans cette galerie de l'est, faite de laves, de
schistes, de houilles, nous n'avons pas rencontre une seule
molecule liquide. Il est possible que nous soyons plus heureux
en suivant le tunnel de l'ouest.>>

Je secouai la tete avec un air de profonde incredulite.

<voix. Pendant-que tu gisais, la sans mouvement, j'ai ete
reconnaitre la conformation de cette galerie. Elle s'enfonce
directement dans les entrailles du globe, et, en peu d'heures,
elle nous conduira au massif granitique. La nous devons
rencontrer des sources abondantes. La nature de la roche le veut
ainsi, et l'instinct est d'accord avec la logique pour appuyer ma
conviction. Or, voici ce que j'ai a te proposer. Quand Colomb a
demande trois jours a ses equipages pour trouver les terres
nouvelles, ses equipages, malades, epouvantes, ont cependant fait
droit a sa demande, et il a decouvert le nouveau monde. Moi, le
Colomb de ces regions souterraines, je ne te demande qu'un jour
encore. Si, ce temps ecoule, je n'ai pas rencontre l'eau qui
nous manque, je te le jure, nous reviendrons a la surface de la
terre.>>

En depit de mon irritation, je fus emu de ces paroles et de la
violence que se faisait mon oncle pour tenir un pareil langage.

<que Dieu recompense votre energie surhumaine. Vous n'avez plus
que quelques heures a tenter le sort! En route!>>



XXII


La descente recommenca cette fois par la nouvelle galerie. Hans
marchait en avant, selon son habitude. Nous n'avions pas fait
cent pas, que le professeur, promenait sa lampe le long des
murailles, s'ecriait:

<marchons! marchons!

Lorsque la terre se refroidit peu a peu aux premiers jours du
monde, la diminution de son volume produisit dans l'ecorce des
dislocations, des ruptures, des retraits, des fendilles. Le
couloir actuel etait une fissure de ce genre, par laquelle
s'epanchait autrefois le granit eruptif; ses mille detours
formaient un inextricable labyrinthe a travers le sol primordial.

A mesure que nous descendions, la succession des couches
composant le terrain primitif apparaissait avec plus de nettete.
La science geologique considere ce terrain primitif comme la base
de l'ecorce minerale, et elle a reconnu qu'il se compose de trois
couches differentes, les schistes, les gneiss, les micaschistes,
reposant sur cette roche inebranlable qu'on appelle le granit.

Or, jamais mineralogistes ne s'etaient rencontres dans des
circonstances aussi merveilleuses pour etudier la nature sur
place. Ce que la sonde, machine inintelligente et brutale, ne
pouvait rapporter a la surface du globe de sa texture interne,
nous allions l'etudier de nos yeux, le toucher de nos mains.

A travers l'etage des schistes colores de belles nuances vertes
serpentaient des filons metalliques de cuivre, de manganese avec
quelques traces de platine et d'or. Je songeais a ces richesses
enfouies dans les entrailles du globe et dont l'avidite humaine
n'aura jamais la jouissance! Ces tresors, les bouleversements
des premiers jours les ont enterres a de telles profondeurs, que
ni la pioche, ni le pic ne sauront les arracher a leur tombeau.

Aux schistes succederent les gneiss, d'une structure stratiforme,
remarquables par la regularite et le parallelisme de leurs
feuillets, puis, les micaschistes disposes en grandes lamelles
rehaussees a l'oeil par les scintillations du mica blanc.

La lumiere des appareils, repercutee par les petites facettes de
la masse rocheuse, croisait ses jets de feu sous tous les angles,
et je m'imaginais voyager a travers un diamant creux, dans lequel
les rayons se brisaient en mille eblouissements.

Vers six heures du soir, cette fete de la lumiere vint a diminuer
sensiblement, presque a cesser; les parois prirent une teinte
cristallisee, mais sombre; le mica se melangea plus intimement au
feldspath et au quartz, pour former la roche par excellence, la
pierre dure entre toutes, celle qui supporte, sans en etre
ecrasee, les quatre etages de terrain du globe. Nous etions
mures dans l'immense prison de granit.

II etait huit heures du soir. L'eau manquait toujours. Je
souffrais horriblement. Mon oncle marchait en avant. Il ne
voulait pas s'arreter. Il tendait l'oreille pour surprendre les
murmures de quelque source. Mais rien.

Cependant mes jambes refusaient de me porter. Je resistais a mes
tortures pour ne pas obliger mon oncle a faire halte. C'eut ete
pour lui le coup du desespoir, car la journee finissait, la
derniere qui lui appartint.

Enfin mes forces m'abandonnerent; je poussai un cri et je tombai.

<>

Mon oncle revint sur ses pas. Il me considera en croisant ses
bras; puis ces paroles sourdes sortirent de ses levres:

<>

Un effrayant geste de colere frappa une derniere fois mes
regards, et je fermai les yeux.

--Lorsque je les rouvris, j'apercus mes deux compagnons immobiles
et roules dans leur couverture. Dormaient-ils? Pour mon compte,
je ne pouvais trouver un instant de sommeil. Je souffrais trop,
et surtout de la pensee que mon mal devait etre sans remede. Les
dernieres paroles de mon oncle retentissaient dans mon oreille.

<> car dans un pareil etat de faiblesse il ne
fallait meme pas songer a regagner la surface du globe.

Il y avait une lieue et demie d'ecorce terrestre! Il me semblait
que cette masse pesait de tout son poids sur mes epaules. Je me
sentais ecrase et je m'epuisais en efforts violents pour me
retourner sur ma couche de granit.

Quelques heures se passerent. Un silence profond regnait autour
de nous, un silence de tombeau. Rien n'arrivait a travers ces
murailles dont la plus mince mesurait cinq milles d'epaisseur.

Cependant, au milieu de mon assoupissement, je crus entendre un
bruit; l'obscurite se faisait dans le tunnel. Je regardai plus
attentivement, et il me sembla voir l'Islandais qui
disparaissait, la lampe a la main.

Pourquoi ce depart? Hans nous abandonnait-il? Mon oncle
dormait. Je voulus crier. Ma voix ne put trouver passage entre
mes levres dessechees. L'obscurite etait devenue profonde, et
les derniers bruits venaient de s'eteindre.

<>

Ces mots, je les criais en moi-meme. Ils n'allaient pas plus
loin. Cependant, apres le premier instant de terreur, j'eus
honte de mes soupcons contre un homme dont la conduite n'avait
rien eu jusque-la de suspect. Son depart ne pouvait etre une
fuite. Au lieu de remonter la galerie, il la descendait. De
mauvais desseins l'eussent entraine en haut, non en bas. Ce
raisonnement me calma un peu, et je revins a un autre d'ordre
d'idees. Hans, cet homme paisible, un motif grave avait pu seul
l'arracher a son repos. Allait-il donc a la decouverte?
Avait-il entendu pendant la nuit silencieuse quelque murmure dont
la perception n'etait pas arrivee jusqu'a moi?



XXIII


Pendant une heure j'imaginai dans mon cerveau en delire toutes
les raisons qui avaient pu faire agir le tranquille chasseur.
Les idees les plus absurdes s'enchevetrerent dans ma tete. Je
crus que j'allais devenir fou!

Mais enfin un bruit de pas se produisit dans les profondeurs du
gouffre. Hans remontait. La lumiere incertaine commencait a
glisser sur les parois, puis elle deboucha par l'orifice du
couloir. Hans parut.

Il s'approcha de mon oncle, lui mit la main sur l'epaule et
l'eveilla doucement. Mon oncle se leva.

<
--<> repondit le chasseur.

Il faut croire que sous l'inspiration des violentes douleurs,
chacun devient polyglotte. Je ne savais pas un seul mot de
danois, et cependant je compris d'instinct le mot de notre guide.

<gesticulant comme un insense.

--De l'eau! repetait mon oncle. <> demanda-t-il a
l'Islandais.

--<> repondit Hans.

Ou? En bas! Je comprenais tout. J'avais saisi les mains du
chasseur, et je les pressais, tandis qu'il me regardait avec
calme.

Les preparatifs du depart ne furent pas longs, et bientot nous
descendions un couloir dont la pente atteignait deux pieds par
toise.

Une heure plus tard, nous avions fait mille toises environ et
descendu deux mille pieds.

En ce moment, nous entendions distinctement un son inaccoutume
courir dans les flancs de la muraille granitique, une sorte de
mugissement sourd, comme un tonnerre eloigne. Pendant cette
premiere demi-heure de marche, ne rencontrant point la source
annoncee, je sentais les angoisses me reprendre; mais alors mon
oncle m'apprit l'origine des bruits qui se produisaient.

<> dit-il, ce que tu entends la, c'est
le mugissement d'un torrent.

--Un torrent? m'ecriai-je.

--Il n'y a pas a en douter. Un fleuve souterrain circule autour
de nous!>>

Nous hatames le pas, surexcites par l'esperance. Je ne sentais
plus ma fatigue. Ce bruit d'une eau murmurante me rafraichissait
deja; le torrent, apres s'etre longtemps soutenu au-dessus de
notre tete, courait maintenant dans la paroi de gauche, mugissant
et bondissant. Je passais frequemment ma main sur le roc,
esperant y trouver des traces de suintement ou d'humidite, Mais
en vain.

Une demi-heure s'ecoula encore. Une demi-lieue fut encore
franchie.

Il devint alors evident que le chasseur, pendant son absence,
n'avait pu prolonger ses recherches au-dela. Guide par un
instinct particulier aux montagnards, aux hydroscopes, il
<> ce torrent a travers le roc, mais certainement il
n'avait point vu le precieux liquide: il ne s'y etait pas
desaltere.

Bientot meme il fut constant que, si notre marche continuait,
nous nous eloignerions du torrent dont le murmure tendait a
diminuer.

On rebroussa chemin. Hans s'arreta a l'endroit precis ou le
torrent semblait etre le plus rapproche.

Je m'assis pres de la muraille, tandis que les eaux couraient a
deux pieds de moi avec une violence extreme. Mais un mur de
granit nous en separait encore.

Sans reflechir, sans me demander si quelque moyen n'existait pas
de se procurer cette eau, je me laissai aller a un premier moment
de desespoir.

Hans me regarda et je crus voir un sourire apparaitre sur ses
levres.

Il se leva et prit la lampe. Je le suivis. Il se dirigea vers
la muraille. Je le regardai faire. Il colla son oreille sur la
pierre seche, et la promena lentement en ecoutant avec le plus
grand soin. Je compris qu'il cherchait le point precis ou le
torrent se faisait entendre plus bruyamment. Ce point, il le
rencontra dans la paroi laterale de gauche, a trois pieds
au-dessus du sol.

Combien j'etais emu! Je n'osais deviner ce que voulait faire le
chasseur! Mais il fallut bien le comprendre et l'applaudir, et
le presser de mes caresses, quand je le vis saisir son pic pour
attaquer la roche elle-meme.

<
--Oui, repetait mon oncle avec frenesie, Hans a raison! Ah! le
brave chasseur! Nous n'aurions pas trouve cela!>>

Je le crois bien! Un pareil moyen, quelque simple qu'il fut, ne
nous serait pas venu a l'esprit. Rien de plus dangereux que de
donner un coup de pioche dans cette charpente du globe. Et si
quelque eboulement allait se produire qui nous ecraserait! Et si
le torrent, se faisant jour a travers le roc, allait nous
envahir! Ces dangers n'avaient rien de chimerique; mais alors
les craintes d'eboulement ou d'inondation ne pouvaient nous
arreter, et notre soif etait si intense que, pour l'apaiser, nous
eussions creuse au lit meme de l'Ocean.

Hans se mit a ce travail, que ni mon oncle ni moi nous n'eussions
accompli. L'impatience emportant notre main, la roche eut vole
en eclats sous ses coups precipites. Le guide, au contraire,
calme et modere, usa peu a peu le rocher par une serie de petits
coups repetes, creusant une ouverture large d'un demi-pied.
J'entendais le bruit du torrent s'accroitre, et je croyais deja
sentir l'eau bienfaisante rejaillir sur mes levres.

Bientot le pic s'enfonca de deux pieds dans la muraille de
granit; le travail durait depuis plus d'une heure; je me tordais
d'impatience! Mon oncle voulait employer les grands moyens.
J'eus de la peine a l'arreter, et deja il saisissait son pic,
quand soudain un sifflement se fit entendre. Un jet d'eau
s'elanca de la muraille et vint se briser sur la paroi opposee.

Hans, a demi renverse par le choc, ne put retenir un cri de
douleur. Je compris pourquoi lorsque, plongeant mes mains dans
le jet liquide, je poussai a mon tour une violente exclamation:
la source etait bouillante.

<
--Eh bien, elle refroidira,>> repondit mon oncle.

Le couloir s'emplissait de vapeurs, tandis qu'un ruisseau se
formait et allait se perdre dans les sinuosites souterraines;
bientot apres, nous y puisions notre premiere gorgee.

Ah! quelle jouissance! quelle incomparable volupte! Qu'etait
cette eau? D'ou venait-elle? Peu importait. C'etait de l'eau,
et, quoique chaude encore, elle ramenait au coeur la vie prete a
s'echapper. Je buvais sans m'arreter, sans gouter meme.

Ce ne fut qu'apres une minute de delectation que je m'ecriai:

<
--Excellente pour l'estomac, repliqua mon oncle, et d'une haute
mineralisation! Voila un voyage qui vaudra celui de Spa ou de
Toeplitz!

--Ah! que c'est bon!

--Je le crois bien, une eau puisee a deux lieues sous terre; elle
a un gout d'encre qui n'a rien de desagreable. Une fameuse
ressource que Hans nous a procuree la! Aussi je propose de
donner son nom a ce ruisseau salutaire.

--Bien!>> m'ecriai-je.

Et le nom de <> fut aussitot adopte. Hans n'en fut pas
plus fier. Apres s'etre moderement rafraichi, il s'accota dans
un coin avec son calme accoutume.

<
--A quoi bon? repondit mon oncle, je soupconne la source d'etre
intarissable.

--Qu'importe! remplissons l'outre et les gourdes, puis nous
essayerons de boucher l'ouverture.>>

Mon conseil fut suivi. Hans, au moyen d'eclats de granit et
d'etoupe, essaya d'obstruer l'entaille faite a la paroi. Ce ne
fut pas chose facile. On se brulait les mains sans y parvenir;
la pression etait trop considerable, et nos efforts demeurerent
infructueux.

<d'eau sont situees a une grande hauteur, a en juger par la force
du jet.

--Cela n'est pas douteux, repliqua mon oncle, il y a la mille
atmospheres de pression, si cette colonne d'eau a trente-deux
mille pieds de hauteur. Mais il me vient une idee.

--Laquelle?

--Pourquoi nous enteter a boucher cette ouverture?

-Mais, parce que...>>

J'aurais ete embarrasse de trouver une bonne raison.

<a les remplir?

--Non, evidemment.

--Eh bien, laissons couler cette eau: elle descendra
naturellement et guidera ceux qu'elle rafraichira en route!

--Voila qui est bien imagine! m'ecriai-je, et avec ce ruisseau
pour compagnon, il n'y a plus aucune raison pour ne pas reussir,
dans nos projets.

--Ah! tu y viens, mon garcon, dit le professeur en riant.

--Je fais mieux que d'y venir, j'y suis.

--Un instant! Commencons par prendre quelques heures de repos.>>

J'oubliais vraiment qu'il fit nuit. Le chronometre se chargea de
me l'apprendre. Bientot chacun de nous, suffisamment restaure et
rafraichi, s'endormit d'un profond sommeil.



XXIV


Le lendemain nous avions deja oublie nos douleurs passees. Je
m'etonnai tout d'abord de n'avoir plus soif, et j'en demandai la
raison. Le ruisseau qui coulait a mes pieds en murmurant se
chargea de me repondre.

On dejeuna et l'on but de cette excellente eau ferrugineuse. Je
me sentais tout ragaillardi et decide a aller loin. Pourquoi un
homme convaincu comme mon oncle ne reussirait-il pas, avec un
guide industrieux comme Hans, et un neveu <> comme moi?
Voila les belles idees qui se glissaient dans mon cerveau! On
m'eut propose de remonter a la cime du Sneffels que j'aurais
refuse avec indignation.

Mais il n'etait heureusement question que de descendre.

<> m'ecriai-je en eveillant par mes accents enthousiastes
les vieux echos du globe.

La marche fut reprise le jeudi a huit heures du matin. Le
couloir de granit, se contournant en sinueux detours, presentait
des coudes inattendus, et affectait l'imbroglio d'un labyrinthe;
mais, en somme, sa direction principale etait toujours le
sud-est. Mon oncle ne cessait de consulter avec le plus grand
soin sa boussole, pour se rendre compte du chemin parcouru.

La galerie s'enfoncait presque horizontalement, avec deux pouces
de pente par toise, tout au plus. Le ruisseau courait sans
precipitation en murmurant sous nos pieds. Je le comparais a
quelque genie familier qui nous guidait a travers la terre, et de
la main je caressais la tiede naiade dont les chants
accompagnaient nos pas. Ma bonne humeur prenait volontiers une
tournure mythologique.

Quant a mon oncle, il pestait contre l'horizontalite de la route,
lui, <>. Son chemin s'allongeait
indefiniment, et au lieu de glisser le long du rayon terrestre,
suivant son expression, il s'en allait par l'hypothenuse. Mais
nous n'avions pas le choix, et tant que l'on gagnait vers le
centre, si peu que ce fut, il ne fallait pas se plaindre.

D'ailleurs, de temps a autre, les pentes s'abaissaient; la naiade
se mettait a degringoler en mugissant, et nous descendions plus
profondement avec elle.

En somme, ce jour-la et le lendemain, on fit beaucoup de chemin
horizontal, et relativement peu de chemin vertical.

Le vendredi soir, 10 juillet, d'apres l'estime, nous devions etre
a trente lieues au sud-est de Reykjawik et a une profondeur de
deux lieues et demie.

Sous nos pieds s'ouvrit alors un puits assez effrayant. Mon
oncle ne put s'empecher de battre des mains en calculant la
roideur de ses pentes.

<saillies du roc font un veritable escalier!>>

Les cordes furent disposees par Hans de maniere a prevenir tout
accident. La descente commenca. Je n'ose l'appeler perilleuse,
car j'etais deja familiarise avec ce genre d'exercice.

Ce puits etait une fente etroite pratiquee dans le massif, du
genre de celles qu'on appelle <>; la contraction de la
charpente terrestre, a l'epoque de son refroidissement, l'avait
evidemment produite. Si elle servit autrefois de passage aux
matieres eruptives vomies par le Sneffels, je ne m'expliquais pas
comment celles-ci n'y laisserent aucune trace. Nous descendions
une sorte de vis tournante qu'on eut cru faite de la main des
hommes.

De quart d'heure en quart d'heure, il fallait s'arreter pour
prendre un repos necessaire et rendre a nos jarrets leur
elasticite. On s'asseyait alors sur quelque saillie, les jambes
pendantes, on causait en mangeant, et l'on se desalterait au
ruisseau.

Il va sans dire que, dans cette faille, le Hans-bach s'etait fait
cascade au detriment de son volume; mais il suffisait et au dela
a etancher notre soif; d'ailleurs, avec les declivites moins
accusees, il ne pouvait manquer de reprendre son cours paisible.
En ce moment il me rappelait mon digne oncle, ses impatiences et
ses coleres, tandis que, par les pentes adoucies, c'etait le
calme du chasseur islandais.

Le 6 et le 7 juillet, nous suivimes les spirales de cette faille,
penetrant encore de deux lieues dans l'ecorce terrestre, ce qui
faisait pres de cinq lieues au-dessous du niveau de la mer.
Mais, le 8, vers midi, la faille prit, dans la direction du
sud-est, une inclinaison beaucoup plus douce, environ
quarante-cinq degres.

Le chemin devint alors aise et d'une parfaite monotonie. Il
etait difficile qu'il en fut autrement. Le voyage ne pouvait
etre varie par les incidents du paysage.

Enfin, le mercredi 15, nous etions a sept lieues sous terre et a
cinquante lieues environ du Sneffels. Bien que nous fussions un
peu fatigues, nos santes se maintenaient dans un etat rassurant,
et la pharmacie de voyage etait encore intacte.

Mon oncle tenait heure par heure les indications de la boussole,
du chronometre, du manometre et du thermometre, celles-la meme
qu'il a publiees dans le recit scientifique de son voyage. Il
pouvait donc se rendre facilement compte de sa situation.
Lorsqu'il m'apprit que nous etions a une distance horizontale de
cinquante lieues, je ne pus retenir une exclamation.

<
--Rien, seulement je fais une reflexion.

--Laquelle, mon garcon?

--C'est que, si vos calculs sont exacts, nous ne sommes plus sous
l'Islande,

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