Ma Cousine Pot Au Feu by Leon de Tinseau
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--Je pense que ce pauvre Jean va revenir tout de suite.
Le soir, à la prière, mon grand-père dit, pour toute oraison funèbre:
--Nous allons réciter un _De profundis_ à l'intention de ma nièce
qui sera enterrée demain en Angleterre.
A ce seul mot de _De profundis_, quelques sanglots éclatèrent
discrètement, mais non pas chez « les maîtres ». Selon toute apparence,
ma grand'mère et mes tantes avaient pleuré toutes leurs larmes en leur
particulier, car leurs yeux étaient fort rouges. D'ailleurs,
s'abandonner à l'émotion devant les domestiques, c'était une petitesse
dont l'idée ne leur serait pas venue.
Quant à moi, je savais à cette heure qu'une mienne parente venait de
mourir en Angleterre; mais c'était tout. Le degré de la parenté, le nom,
l'âge, l'état civil de la défunte, autant de mystères pour moi. Au fond
du coeur, j'étais révolté de cette ignorance où l'on me laissait. Le
soir, en me déshabillant, ma mère me fit essayer un costume de deuil. A
ce coup, je ne pus y tenir plus longtemps.
--Ce sera sans doute la première fois, dis-je d'un air sombre, que l'on
verra quelqu'un prendre le deuil sans savoir le nom de la personne qui
vient de mourir.
--Comment! s'écria ma mère. Personne ne t'a rien dit?
--Non, répondis-je; mais je ne demande rien. Que les autres gardent
leurs secrets; moi je garderai les miens, quand j'en aurai.
Dieu sait que la menace, de longtemps, n'était pas dangereuse. Néanmoins
ma mère, prise d'émotion, de remords peut-être, m'attira sur ses genoux
et m'embrassa.
--Mon cher enfant! s'écria-t-elle, on ne t'a rien dit! C'est que,
vois-tu, nous avons tous été si...si troublés...à cause du pauvre oncle
Jean.
--Mais enfin, qui est mort? demandai-je, renonçant pour cette fois à mon
expectative hautaine.
--C'est sa fille qui est morte.
--L'oncle Jean était marié?
Ma pauvre mère leva les yeux vers le ciel avec l'angoisse d'un pilote
égaré parmi les écueils, cherchant sur la côte la lueur salutaire du
phare.
--Il a été marié longtemps, répondit-elle. Ta tante est morte, ne
laissant qu'une fille, celle qui vient de mourir à son tour.
--Comment donc, demandai-je, résolu à tout savoir pendant que j'y étais,
comment donc se fait-il qu'on ne m'ait jamais parlé de la vie ni de la
mort de ma tante? Comment s'appelait-elle? Ne demeurait-elle pas à
Vaudelnay?
L'idée d'un membre quelconque de la famille habitant ailleurs qu'au
château, mais, par-dessus tout, l'idée de l'oncle Jean marié, père, me
plongeaient dans une surprise qui restera l'une des plus considérables
de ma vie. Ma mère me répondit:
--Ton oncle avait épousé une jeune fille italienne dans un de ses
voyages. Ta tante n'est jamais venue ici. Personne de la famille ne l'a
jamais vue.
--Mais sa fille, celle qui vient de mourir? demandai-je.
--Celle-là non plus. Il ne faut pas en parler, surtout à ton oncle,
quand il sera de retour.
J'ouvrais déjà la bouche pour un _pourquoi_ passablement justifié,
il faut en convenir, mais je devinai sur le visage de ma mère un tel
sentiment de contrariété à la seule idée de cette question prévue, que
je renonçai à en savoir davantage pour le moment. D'ailleurs, ce qui se
passait depuis quatre jours, ce que j'avais appris ce soir-là était déjà
pour mon esprit une pâture suffisante. Enfin j'avais pour ma mère une
véritable adoration, et la crainte de lui déplaire, à défaut de la
discipline sévère où j'étais élevé, m'aurait fermé la bouche. Feignant
un calme que je n'avais guère, je répondis:
--C'est bien, maman, je ne dirai rien. Soyez tranquille!
Un de ces bons baisers, tant regrettés à l'heure où ils manquent, me
récompensa de ma soumission, et je fis semblant de m'endormir. Mais, de
toute la nuit, je ne pus fermer l'oeil, et, dans l'obscurité de ma
chambre d'enfant, je voyais toujours « la femme de l'oncle Jean »,
l'Italienne qu'aucun membre de la famille n'avait jamais connue. Je me
la figurais, d'après une gravure d'un de mes livres, très brune, avec de
grands yeux noirs et de lourdes nattes retenues par les boules d'or de
deux épingles. Je l'apercevais distinctement, avec sa serviette pliée en
carré sur sa tête, son collier de corail au cou, son corsage blanc aux
manches bouffantes, et le panier rempli de fleurs qu'elle portait, sans
doute pour son agrément, car il m'était impossible d'admettre que la
baronne de Vaudelnay vendît des roses comme la première Transtévérine
venue.
Au jour naissant, le sommeil s'empara de moi pour une heure, et
lorsqu'on vint me réveiller pour la messe, qui réunissait chaque matin
la plupart des habitants du château, il me sembla que je sortais d'un
rêve compliqué et fatigant. Mais en voyant, un quart d'heure plus tard,
des flots d'étoffe noire s'engouffrer dans le banc de famille, en
apercevant les ornements funèbres sur les épaules du curé, dont j'étais
régulièrement l'acolyte, il me fallut bien me rendre à l'évidence.
D'ailleurs, sauf l'absence de l'oncle Jean, la couleur de nos costumes
et une recrudescence effroyable dans la sévérité de la discipline, rien
n'indiquait que les Vaudelnay venaient de perdre un des leurs, et ma
pauvre cousine,--j'aurais eu bien de la peine à la désigner par son
prénom,--ne faisait guère plus de bruit après sa mort qu'elle n'en avait
fait pendant sa vie.
Mais cette tranquillité trompeuse ne devait pas durer longtemps.
IV
Deux jours après, une heure avant le dîner, la nuit déjà tombée, j'étais
dans le vestibule, occupé à la manoeuvre de mes soldats de plomb,
lorsqu'une voiture s'arrêta devant la porte. Au bruit des grelots fêlés,
j'avais reconnu un carabas de louage de la ville; je sortis
précipitamment, laissant mes troupes se tirer d'affaire toutes seules,
pour savoir qui venait chez nous si tard sans être attendu. J'avais
oublié tout à fait l'oncle Jean, disparu déjà depuis plus d'une semaine.
C'était lui, mais j'eus peine à le reconnaître sous les manteaux et les
cache-nez qui le couvraient. Aussi bien, depuis que je savais son
histoire, un peu superficiellement, il faut l'avouer, il me semblait que
ce n'était plus le même homme. Ce fut donc avec une sorte de timidité
que je m'avançai vers lui pour lui souhaiter la bienvenue; mais il parut
à peine faire attention à moi.
--Bonsoir, bonsoir! me répondit-il en me tournant le dos, pour prendre
dans les profondeurs ténébreuses de la voiture un paquet lourd et
volumineux que lui tendit une ombre à peine visible.
Il monta, non sans un peu d'effort, les marches du perron, tandis que
l'ombre, une ombre féminine autant qu'on pouvait en juger, mettait pied
à terre à son tour.
--Ouvre-moi la porte du salon, commanda-t-il d'une voix brève.
J'obéis; nous entrâmes dans la vaste pièce à peine éclairée par une
lampe brûlant sous son abat-jour au milieu de l'immense table. Mon oncle
se dirigea vers un canapé, y déposa son fardeau, écarta quelques plis
d'étoffe et j'aperçus, on devine avec quelle surprise, une petite fille
endormie.
J'eus peine à retenir un cri d'effroi, d'abord parce que l'enfant, dans
une immobilité rigide, avait l'air d'une morte, et ensuite parce que mon
pauvre oncle, cité dans toute la province, huit jours plus tôt, pour sa
verdeur étonnante, semblait avoir tout à coup vieilli de vingt ans. Il
était brisé, courbé, déformé, pour ainsi dire, comme il arrivait à mes
soldats de plomb lorsque, d'aventure, mon pied se posait sur eux. Son
beau visage, naguère si plein d'une énergie que certains jugeaient trop
hautaine, s'était détendu comme un masque mouillé. On n'y lisait plus
qu'une sorte d'humilité douloureuse, un doute de soi-même et de toutes
choses, navrants même pour un observateur aussi peu profond que je
l'étais alors. Je restais là, les yeux et la bouche ouverts, ne sachant
que dire et que faire, plus attristé que curieux, sentant que j'allais
fondre en larmes si la situation se prolongeait encore une minute. Fort
heureusement mon oncle y mit fin en me disant d'une voix qui me parut
très dure:
--Monte chez ta grand'mère et prie-la de venir ici toute seule; toute
seule, tu entends? Vas vite, ne dis rien de plus.
J'escaladai l'immense escalier en quelques bonds. Je me sentais devenir
à la fois très grand, à cause du rôle que le hasard me donnait dans ce
qui me paraissait un drame à peine vraisemblable, et très petit par le
sentiment que j'avais de mon inexpérience et de ma faiblesse en face de
ces événements inouïs.
--Grand'mère, m'écriai-je tout essoufflé, oubliant un peu l'étiquette
respectueuse qui était de règle à Vaudelnay, il faut descendre au salon,
tout de suite, tout de suite! Et surtout n'amenez personne. Ah! mon
Dieu! si vous saviez!....
Une jeune femme, à ce message délivré si prudemment, serait tombée dans
une crise de nerfs. Mais ma vaillante aïeule en avait vu bien d'autres,
comme beaucoup de ses contemporaines. Elle se leva de son fauteuil,
remit dans sa poche quelque chose qui, sans doute, était son chapelet,
et m'examinant de la tête aux pieds, me demanda:
--Qu'y a-t-il donc? Une visite?
--L'oncle Jean! répondis-je en mettant un doigt sur mes lèvres, et en
parlant presque à voix basse.
Là-dessus je m'éloignai, ou pour mieux dire je m'enfuis, trouvant que
c'était encore le meilleur moyen de n'être pas obligé de « dire autre
chose ». Dans le fond de moi-même, j'étais assez flatté de renverser les
rôles. A cette heure, c'était moi qui laissais les autres se creuser la
tête et qui refusais de répondre à leurs questions.
Pour être franc, j'avais peu de mérite à ne pas y répondre. D'où tombait
cette petite fille endormie? Au retour de chacun de ses voyages, l'oncle
Jean,--c'était une habitude chez lui,--rapportait à Vaudelnay quelque
animal exotique, généralement assez mal reçu. Serins de Hollande,
marmottes des Alpes, chiens des Pyrénées, tortues d'Egypte, singes
d'Algérie, j'avais vu successivement tous ces échantillons du règne
animal sortir de ses bagages. Mais une petite fille! c'était du nouveau,
et tout en redescendant l'escalier sans fermer les portes derrière
moi,--décidément nous étions en pleine anarchie,--je me demandais:
--Va-t-on lui faire, à elle aussi, une cage où j'irai lui porter du lait
et des coeurs de laitue, à l'heure de mes récréations?
Quand je rentrai dans la pièce, la nouvelle acquisition de l'oncle Jean
dormait toujours, et son propriétaire, agenouillé devant le canapé, la
dévorait des yeux. De temps en temps il échangeait des sons
inintelligibles avec une femme d'aspect modeste, encore jeune, coiffée
d'un objet bizarre en paille noire, qui se tenait debout, le regard fixé
sur l'enfant, sans faire plus d'attention à ce qui l'entourait, voire
même à mon humble personne, que si elle eût été là depuis dix ans.
L'oncle Jean, à la fois radieux et absorbé, semblait ravi dans l'extase
de la prière, et je ne pus m'empêcher de me dire que je ne l'avais
jamais vu si dévot, même le dimanche, au moment de l'élévation de la
messe.
Nous étions là, rangés comme les animaux de la Crèche autour de l'enfant
Jésus, quand ma grand'mère fit sont entrée. Mon oncle resta comme il
était, mais il fit un quart de conversion sur ses genoux, si bien que ce
fut à la châtelaine de Vaudelnay qu'il semblait, à cette heure, adresser
sa prière.
--Ma soeur, dit-il, d'une voix très douce, presque craintive (et
cependant je voyais le sillon tracé par la balle dans le crâne de ce
pusillanime), ma soeur, _elle_ avait une petite fille. Voulez-vous,
pour la grâce du bon Dieu que vous aimez tant, recevoir chez vous la
pauvre orpheline sans abri?
J'ai vu depuis, dans plus d'un oeil féminin, les éclairs des passions,
des tendresses, des enthousiasmes qui peuvent y luire, effrayantes ou
sublimes. Jamais je n'ai vu la bonté, la compassion, la charité avec sa
douce flamme, embellir à ce point un visage resté plein de grâce sous
ses cheveux blancs. O grand'mère, comme je vous remercie d'avoir fait
comprendre à ma jeune tête blonde ce que ma vieille tête grise croit
encore aujourd'hui, elle qui a désappris tant d'autres articles de foi
du symbole humain!
Oui, toutes les raisons qui peuvent nous faire tomber à genoux devant
les femmes, la meilleure de toutes est leur bonté--quand elles sont
bonnes.
On n'arrive pas à onze ans, même dans un château du Poitou sous la
deuxième république, sans avoir lu beaucoup d'histoires d'enfants
recueillis par des âmes charitables, et Dieu sait qu'il n'existait pas,
de Tours à Angoulême, une chrétienne plus charitable que la marquise de
Vaudelnay. Je m'attendais donc, surtout après le regard que je viens de
décrire, à voir ma grand'mère étreindre sa petite nièce dans ses bras,
car je comprenais bien que c'était la petite-fille de mon oncle, ma
cousine issue de germains, qui dormait là d'un sommeil déjà résigné,
comme un agneau séparé le matin de sa mère. J'avais envie de crier à mon
oncle:
--Mais relevez-vous donc! On dirait que vous demandez quelque chose de
difficile!
Probablement que le pauvre baron savait mieux que moi la difficulté de
ce qu'il demandait, car il restait à genoux, un oeil sur le visage de
l'enfant ou les premières contractions du réveil se manifestaient,
l'autre sur ma grand'mère qui, à cette heure, semblait réfléchir. Ah! si
l'on m'avait dit la veille que « notre maîtresse », ainsi que
l'appelaient les villageois, aurait eu besoin de _réflexion_ pour
accueillir non pas une pauvre orpheline sortie du sang des Vaudelnay,
mais la fille de la plus inconnue des mendiantes!
Comme si elle avait voulu gagner du temps, ma grand'mère fit cette
question que je ne pus m'empêcher de trouver au moins inutile dans la
circonstance:
--Mon pauvre Jean, pourquoi ne nous avez-vous pas dit qu'_elle_
avait une fille?
L'oncle répondit en serrant les mâchoires, comme s'il avait broyé ses
paroles avant de les laisser sortir:
--Tout simplement parce que je n'en savais rien.
--Pauvre mignonne! Elle vous ressemble.
J'avais toujours _considéré_ les jugements de ma vénérable aïeule
comme infaillibles; mais, cette fois, le doute pénétra dans mon âme. Si
ce petit visage rose entouré de cheveux noirs emmêlés ressemblait à
cette figure aux tons de parchemin, coupée durement d'une moustache
grise, surmontée d'une chevelure taillée en brosse, on pouvait aussi
bien dire que je rappelais les diables cornus sculptés dans le portail
de Sainte-Radegonde.
--Attendez-moi, dit soudain ma grand'mère; je vais parler à celui qui
est le maître ici. Espérons qu'il cédera.
Sur ces entrefaites, l'enfant s'était éveillée et tournait autour
d'elle, sans remuer la tête, des yeux effarés, si noirs qu'on aurait dit
deux petits globes de charbon nageant dans deux cuillerées de lait. Mon
aïeule demanda:
--Comment se nomme la petite?
--Rosamonde.
Je vis que ce nom bizarre ne produisait pas une impression excellente
sur celle qui l'entendait. Néanmoins la châtelaine se penchait
tendrement sur sa petite-nièce pour l'embrasser, lorsque l'enfant, à la
vue de ce visage inconnu qui s'approchait du sien, se mit à pousser des
cris de Mélusine.
--Pour l'amour du ciel, faites-la taire! s'écria ma grand'mère en se
retirant, un peu découragée.
Moi je pensais:
--Rosamonde, ma chère, vous faites une fameuse bêtise pour vos débuts à
Vaudelnay. Ne pas vouloir embrasser grand'mère!
Déjà la femme au chapeau de paille noire s'était approchée de sa pupille
et cherchait à l'apaiser, en lui parlant dans cette même langue
mystérieuse.
--Attendez-moi, répéta mon aïeule. Je vais parler à mon mari. Toi,
Gaston, va travailler à tes devoirs jusqu'au dîner.
V
Tout on faisant semblant de travailler, je prêtais l'oreille pour
deviner le sort de la pauvre Rosamonde, mais le château était si grand
qu'on aurait pu donner un bal à une extrémité, et célébrer des
funérailles à l'autre, sans que les invités respectifs à chacune des
cérémonies en éprouvassent la moindre gêne.
Toutefois quand j'entrai dans la salle à manger, une bonne heure plus
tard, je crus comprendre que tout était arrangé pour le mieux. A l'autre
bout de la longue table, en face de ma chaise, un fauteuil d'enfant très
haut sur pieds, ma propriété d'autrefois, supportait déjà mademoiselle
Rosamonde. Et telle était la discipline sévère de Vaudelnay que tout le
monde prit sa place sans paraître faire attention à la nouvelle venue
qui, tout au contraire, dévisageait avec une sorte d'effroi--silencieux,
Dieu merci!--toutes ces figures inconnues. Elle mangeait sans rien dire,
d'assez bon appétit, servie par sa gouvernante, couvée à la dérobée par
les regards de huit paires d'yeux ou plutôt de sept, car le chef de la
famille ne tourna pas une seule fois le visage du côté de la pauvrette.
A la fin, elle prit le parti de s'endormir, à mon grand effroi, car je
savais par expérience de quels châtiments une pareille infraction aux
convenances était punie. J'aurais voulu être à côté d'elle pour la
pincer et lui épargner les désagréments qui l'attendaient. Mais il faut
croire que, pour ce premier soir, l'amnistie était prononcée d'avance,
car personne n'eut l'air de rien voir. Le moment venu de se rendre à
l'office pour la prière, mon oncle dit quelques mots en anglais--j'ai
fait depuis de sérieux progrès dans cette langue--à la gouvernante de sa
petite-fille, qui fut doucement tirée de son sommeil. Tous trois, alors,
se dirigèrent vers la porte de droite qui conduisait aux appartements,
tandis que le reste de la famille gagnait la porte de gauche, celle de
la galerie. A ce moment, la crise reculée ou dissimulée jusqu'à cette
heure éclata, lorsque personne ne l'attendait. Mon grand-père s'arrêta
court, se tourna vers le groupe des dissidents et d'une voix d'autorité
qu'on entendait rarement, que je n'entendais jamais sans frissonner de
tous mes membres, il demanda:
--Pourquoi cette enfant ne vient-elle pas prier avec tout le monde?
Un léger tressaillement se fit voir sur les traits de l'oncle Jean,
comme à l'approche d'un danger. Il répondit ces paroles qui tombèrent
lourdement au milieu du silence général:
--Parce qu'elle est protestante, mon frère.
On peut être certain, dans le sens le plus rigoureux du mot, que les
murs du château n'avaient rien entendu de semblable jusqu'à cette heure.
Dieu me garde de réveiller des souvenirs sur lesquels vont s'entasser
rapidement, désormais, les couches de poussière des générations devenues
indifférentes. Si j'ai lieu d'être fier de l'histoire des Vaudelnay à
toutes les époques, je ne crains nullement d'avouer que j'en effacerais
de bon coeur plus d'un épisode, par trop accentué dans le sens contraire
aux principes religieux professés alors par la pauvre Rosamonde. Mes
aïeux avaient la main lourde quand ils estoquaient au nom du roi; mais
quand la religion se mettait de la partie, leur main devenait massue, et
gare à qui passait à portée des coups! En ces temps-là je n'aurais pas
donné une drachme de la vie d'un des nôtres, s'il eût osé faire, en face
du chef de la famille, une profession de foi du genre de celle que je
venais d'entendre.
Pour tout le monde, le siècle avait marché et le règne de
Louis-Philippe, sur bien des points, n'avait eu que des rapports
éloignés avec ceux de Charles IX et de Louis XIV. Mais mon grand-père en
était encore, lui, à peu de chose près, à la révocation de l'Édit de
Nantes, car, depuis la prise de la Bastille survenue quand il avait
vingt-cinq ans, l'horloge de l'histoire semblait s'être arrêtée chez
nous, comme il arrive dans les maisons secouées par un tremblement de
terre.
Il est probable que le cher vieillard ne fut guère plus ébranlé par la
nouvelle du supplice de Louis XVI qu'il ne le fut ce soir mémorable où
il apprit que la petite-fille de son frère était protestante. Il va sans
dire que j'étais incapable de faire alors les réflexions qui précédent.
Mais je sens encore aujourd'hui le frisson qui passa dans mes épaules au
regard que le chef de ma famille jeta sur l'innocente renégate.
Heureusement, dans cette génération, l'on restait maître de ses nerfs
même en présence de l'échafaud.
Mon grand-père ne dit pas un mot; sans doute parce qu'il sentait sur ses
lèvres un mot irréparable et qu'il voulait se recueillir avant de rendre
sa sentence. La troupe fidèle reprit sa route vers la terre promise de
l'office où l'on allait prier, précédée, en guise de colonne de feu, par
le vieux François portant une des lampes. Le trio rebelle continua sa
route vers le désert du salon et, comme j'étais d'assez grande force en
histoire sainte, je ne pus m'empêcher de comparer le sort de mon oncle à
celui d'Agar, disparaissant avec son fils dans la profondeur des
solitudes désolées.
La prière eut lieu comme à l'ordinaire, sauf que l'examen de conscience
fut prolongé par mon grand-père dans des proportions absolument
invraisemblables. N'ayant pas, à cette époque, une provision d'iniquités
suffisante pour m'occuper si longtemps, je pensais à ma jeune cousine.
--Pauvre petite! me disais-je. Comme il est dur de penser qu'elle
grillera dans l'enfer pendant l'éternité, de compagnie avec le chapeau
de paille noir de sa bonne, tandis que j'aurai en partage les joies du
paradis, moi et tous ceux qui sont agenouillés là, par terre ou sur des
chaises, même le jardinier mon ennemi auquel, je l'espère du moins, Dieu
fera la grâce de pardonner avant sa dernière heure!
Ainsi qu'on peut le voir, je n'étais pas, en théologie, de l'école des
liguoristes, puisque je damnais la pauvre Rosamonde sans aucune
rémission, sur sa seule qualité d'hérétique. Mais son sort en ce bas
monde était moins facile à régler.
--Jamais, pensais-je tristement, on ne lui permettra de passer la nuit
sous le même toit que nous. Que deviendra-t-elle? Sur quelle pierre,
sous l'abri de quel buisson reposera-t-elle sa tête? Aussi, quelle idée
d'être protestante!
Je revins au salon avec tout le monde, le coeur affreusement serré,
m'attendant à quelque exécution terrible. Heureusement nous ne trouvâmes
dans le désert du grand salon ni Agar ni Ismaël, c'est-à-dire ni l'oncle
Jean, ni la petite Rosamonde, ni sa bonne. Je dois même dire, pour
rendre justice à tout le monde, que ma satisfaction sembla partagée par
toute la famille, à commencer par mon grand-père. Malgré tout ce que
j'ai dit, le saint vieillard aurait été le plus malheureux des hommes,
j'en suis sûr, s'il avait dû, cette nuit-là, recommencer la
Saint-Barthélémy pour son compte, en mettant sa petite-nièce à la porte.
Les autres membres de la famille, même les _ancêtres_, n'étaient
pas plus fanatiques, aussi personne n'eut garde de faire la moindre
allusion aux drames de la soirée. Pour ma part, je n'en soufflai mot à
être vivant jusqu'à l'heure, bientôt venue, où je me trouvai seul avec
ma vieille Justine.
--Où est-_elle_? demandai-je tout bas, comme si nos murs n'avaient
pas eu, pour être sourds, les meilleures raisons du monde.
--Pauvre petite! elle dort déjà. _Madame la Mère_ lui a fait
préparer un lit au deuxième étage de la petite tour, au-dessus de
l'appartement de M. le baron. Nous sommes toutes allées la voir par
l'escalier dérobé, mais M. le baron monte la garde à sa porte et ne veut
laisser entrer personne. Il ressemble à un lion qui défend ses petits.
Je me demande où Justine avait jamais pu voir un lion dans l'exercice de
ses fonctions paternelles, mais cette comparaison vigoureuse ne laissa
pas de me frapper vivement l'imagination. Toute la nuit je rêvai de
Rosamonde. Je la voyais dormir sous un arbre bizarre qui était sans
doute un palmier, gardée par un monstre à crinière qui avait les yeux
noirs et la moustache en brosse de l'oncle Jean.
Au moment où j'écris ces lignes, elle repose encore, la chère créature,
non loin de la petite tour où elle dormit si bien cette nuit-là, et
c'est toujours l'oncle Jean qui la garde....
Que de douleurs et que de joies, que de larmes et que de sourires ont
passé entre ces deux sommeils! Pauvre cher oncle Jean! veillez bien sur
l'orpheline en attendant qu'un autre aille prendre place et faire bonne
garde, lui aussi, près de celle qui fut tant aimée!
VI
Les gouvernements forts ne laissent rien voir à l'extérieur des crises
qui, fatalement, les troublent quelquefois, sans atteindre leurs organes
essentiels. Répressions vigoureuses, prudentes concessions, réformes
prévoyantes, tout s'accomplit sans bruit, sans agitation, sans efforts,
et l'apparition même de personnages nouveaux n'inspire aux citoyens
qu'une curiosité bienveillante.
Ainsi se passaient les choses à Vaudelnay. Je n'ai jamais su et ne
saurai jamais quelles explications furent échangées entre l'oncle Jean
et son frère. La discussion fut-elle violente, ou l'autorité souveraine
céda-t-elle facilement? Les conseillers de la couronne eurent-t-ils
besoin d'intervenir? Les échos du cabinet de ma grand'mère, endormis
depuis longtemps, pourraient seuls me l'apprendre aujourd'hui, car ce
cabinet avait des portes épaisses, et _les ancêtres_, dans les
moments les plus chauds, parlaient toujours sur le ton discret de la
bonne compagnie. Tout ce que je puis dire, c'est que le lendemain, sur
le coup d'onze heures, le baron vint prendre sa place à table tenant
Rosie par la main et suivi de l'inévitable Lisbeth.
Ce diminutif aussi anglais que salutaire de Rosie, employé dès lors par
mon oncle quand il adressait la parole à sa petite-fille, fut adopté
immédiatement par les _jeunes_, c'est-à-dire par mes parents et par
moi. Il en fut de même pour les domestiques, sauf pour la cuisinière,
invariablement rangée du parti des _ancêtres_. Ceux-ci, jusqu'à
leur dernière parole ici-bas, n'appelèrent jamais leur jeune parente
autrement que Rosamonde, sans lui faire grâce d'une lettre.
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