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Ma Cousine Pot Au Feu by Leon de Tinseau

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En y réfléchissant,--et je n'ai eu que trop le temps de réfléchir depuis
l'époque dont je parle,--je me suis demandé si la pauvrette n'aurait pas
été plus heureuse, dans n'importe quel asile d'enfants trouvés, qu'elle
ne le fut à Vaudelnay, du moins pendant les premières semaines. Au vieux
manoir, l'existence était souvent sombre, même pour moi, l'enfant de la
promesse. Or mon grand-père et ses deux soeurs professaient contre «
l'Anglais » cette haine féroce dont l'autre haine, celle qui nous gonfle
le coeur aujourd'hui, ne peut donner qu'une légère idée. Joignez à cela
que le seul mot d'hérétique faisait luire à leurs yeux tout à la fois
les flammes de l'enfer, celles du bûcher de Jeanne d'Arc, et, plus près
de nous, les reflets sanglants de l'incendie allumé à Vaudelnay par
l'amiral de Coligny, pendant les guerres de religion du règne de Charles
IX. Comme de juste, dans ma jeune ardeur fraîchement avivée par mes
études historiques tant soit peu entachées d'exclusivisme, je partageais
ces doctrines exaltées. Fort heureusement, ma grand'mère était une
sainte, incapable de haïr personne, et mes parents, plus calmes par le
seul fait d'appartenir à une génération plus jeune, se maintenaient à
l'écart de ma cousine dans une neutralité compatissante.

Il n'en est pas moins vrai que s'il existait au monde un coin de terre
où la pauvre petite n'aurait jamais dû mettre le pied, c'était
Vaudelnay. Mais, apparemment, pour des raisons inconnues de moi, mon
oncle n'avait pas le choix de la résidence de sa petite-fille. Il fallut
donc, de part et d'autre, se résoudre à une cohabitation qui
ressemblait, sous certains rapports, à l'internement d'une colonne de
prisonniers de guerre sur le territoire ennemi, ressemblance d'autant
plus complète que Rosie ne savait pas le premier mot de notre langue. Au
train où marchaient les choses, elle risquait même d'arriver à sa
majorité sans être plus savante sous ce rapport, car mon oncle, qui
s'occupait chaque jour de son éducation pendant plusieurs heures,
mettait une sorte de fierté et de rancune à ne jamais faire entendre à
la petite ni à sa bonne un seul mot de français.

Quant à moi, je ne l'apercevais guère qu'aux heures des repas, du moins
dans les premiers jours. Elle mangeait peu, moitié, je pense, à cause de
la terreur que lui inspiraient tous ces visages sévères et ridés, moitié
parce que la cuisine de Vaudelnay, tout irréprochable qu'elle fût,
différait essentiellement de celle que l'enfant avait toujours connue.
Mais, si elle ne brillait pas par l'appétit, elle me surpassait encore
par la correction de sa tenue, ce qui n'est pas peu dire. Une fois,
même, je m'entendis réprimander par cette sévère apostrophe sortie de la
bouche de mon grand-père:

--Je suis fâché de vous dire que vous êtes infiniment moins propre à
table que votre cousine.

La tristesse, déjà consciente des choses, peinte sur cette physionomie
enfantine--elle n'avait pas sept ans--faisait peine à voir. Bientôt
Rosie se prit pour son grand-père d'une adoration fort naturelle à tous
les points de vue. De temps en temps elle jetait sur lui un long regard
qui remplissait ses yeux d'une tendresse humide, et je dois dire que
l'oncle Jean lui rendait avec usure cette silencieuse caresse. Il
semblait à la fois très sombre et très heureux; nous ne l'apercevions
presque plus; sa vie se passait tout entière dans l'appartement de la
petite tour, devenue l'asile de cette branche de la famille, ou, si le
temps était beau, dans quelque coin mystérieux de l'immense parc. Là, il
suivait pendant des heures avec une véritable dévotion les jeux calmes
de l'enfant dans le sable des allées. Je les observais parfois avec un
peu d'envie, sans oser troubler leur tête-à-tête tranquille. Quand la
pelle de bois de l'enfant avait laissé des traces trop profondes, il
fallait voir avec quel soin mélancolique l'oncle Jean, avant de regagner
le château, réparait les dégâts.

--Nous ne sommes pas chez nous, semblait-il dire tout bas en courbant
vers le sol sa longue taille amaigrie.

Mes sentiments personnels envers ma cousine furent longtemps ceux du
plus profond dédain, car, ainsi que pour la plupart des garçons de mon
âge, il était admis pour moi que « les filles » appartenaient à une
catégorie inférieure d'êtres humains. Matin et soir, il est vrai, nous
nous embrassions, Rosie et moi, comme nous embrassions tous les membres
de la famille, ce qui portait à seize par jour le nombre des baisers que
chacun de nous devait donner ou recevoir, sans compter les extras.

Mais quelle différence dans la manière dont nous accomplissions la
cérémonie! On aurait dit que cette caresse, toute machinale chez moi,
était une aumône que je daignais accorder et que ma cousine recueillait
avec reconnaissance. Quand mes lèvres allaient trouver la joue de
l'enfant, elle fermait les yeux et semblait attendre pour voir si je ne
doublerais pas la dose, idée fort naturelle qui me vint seulement plus
tard, après que la glace fut brisée entre nous. Voici dans quelles
circonstances.

Il va sans dire que j'avais « mon jardin », morceau de terre de cent
pieds carrés où je cultivais des légumes, non pas des plus recherchés,
mes relations tendues avec le jardinier ne me permettant pas de
solliciter ses faveurs, et d'en obtenir autre chose que des plants de
choux avariés ou des graines de haricots surabondantes. Voilà ce qu'on
gagne--je l'éprouvai depuis mieux encore--à faire partie de
l'opposition! Un jour, je sarclais mes laitues qui se faisaient un malin
plaisir de « monter », alors que mes petits pois s'obstinaient à ne pas
quitter la terre, sourds à l'invitation des ramures que je leur avais
préparées. Miss Rosie vint à passer le long de mon domaine, escortée de
sa bonne. Elle s'arrêta pour me voir travailler, regardant mes produits
d'horticulture d'un air d'admiration dont je me sentis plus flatté que
je ne le laissai paraître, car, à peu d'exception près, les promeneurs
de toute catégorie qui s'égaraient dans ces parages refusaient
manifestement de prendre mon exploitation au sérieux.

Malgré les objurgations de Lisbeth, qui voulait l'entraîner plus loin,
ma cousine restait là, plantée sur ses petites jambes. Quand j'y pense
aujourd'hui, j'imagine,--avec plus de fatuité qu'alors,--que l'on se
souciait moins du jardin que du jardinier. Avoir, pour ses jeux toujours
solitaires, un compagnon, même plus âgé qu'elle, n'était-ce pas le rêve
instinctif de cette enfant dont on pouvait dire: Elle est venue parmi
les siens, et les siens l'ont bien mal reçue! Je devais avoir la mine
d'un seigneur d'opéra-comique rassurant une bergère, quand je fis signe
à Rosie que je lui permettais de franchir ma clôture, formée d'une haie
de buis de vingt centimètres. Elle accepta, rougissant de plaisir, et je
la précédai fièrement, la conduisant de la forêt de mes framboisiers à
la prairie naissante de mes épinards, puis à ma ferme, représentée par
une caisse verte où, derrière un grillage, des lapins blancs remuaient
leurs narines, et enfin à ma maison de campagne composée d'un banc
rustique abrité par un toit de joncs.

Mes lapins blancs, on le devine, furent de toutes mes richesses, la
partie qui émerveilla davantage ma visiteuse. Elle les caressa de sa
petite main, après m'en avoir demandé la permission d'un regard très
humble. Si je l'avais laissée faire, je crois que nous y serions
encore.... Pauvre chérie! Aujourd'hui je donnerais bien des prés, des
châteaux et des fermes pour que nous y fussions encore, en effet!

Mais, ce jour-là, j'estimais que j'avais mieux à faire qu'à contenter la
curiosité d'une petite fille, et je lui déclarai par signes que mon
travail me réclamait. Par signes, l'enfant me témoigna qu'elle serait la
plus heureuse personne du monde de travailler aussi. L'imprudente! Elle
ne se doutait pas qu'elle venait de poser elle-même le joug de
l'esclavage sur ses épaules.

A partir de ce moment, j'eus sous mes ordres un ouvrier docile,
remarquablement intelligent, d'un zèle infatigable et possédant la
précieuse qualité de ne rien exiger de son maître, pas même la
reconnaissance. Bien entendu, je lui confiais les besognes les moins
agréables, telles que l'enlèvement des cailloux qui désolaient mes
parterres, le nettoyage des herbes parasites et la destruction des
limaces qui semblaient s'être retirées de toutes les régions voisines
dans mes planches d'épinards, comme dans un asile assuré. Jamais, durant
les heures consacrées à ces tâches ingrates, ma subordonnée volontaire
n'essaya l'ombre d'une révolte contre mon autorité, passablement
tyrannique, je l'avoue. Tout en accomplissant sa besogne, elle
s'efforçait de lier conversation avec moi, et je me flatte d'avoir été
son premier, sinon son meilleur professeur dans notre langue. Une fois
de plus, en cette occasion, il fut permis de constater l'excellence de
ce proverbe: qu'un bien-fait n'est jamais perdu. Mon ennemi le
jardinier, témoin de mes bons rapports avec ma cousine et se méprenant,
j'en ai peur, sur mon désintéressement, devint du soir au matin mon
protecteur et mon ami. Dès lors il m'apporta de lui-même ses meilleurs
plants et ses graines les plus rares; il me prodigua ses conseils et ses
leçons. Bien plus, il m'arriva dans la suite, lors de certaines
expéditions tentées par moi dans la région des espaliers et des
quenouilles, de voir cet adversaire jadis redouté tourner les talons,
comme s'il avait résolu de me laisser le champ libre.

Un drôle de corps, ce sournois de jardinier! il savait tout, sans
compter bien d'autres choses. Quel ne fut pas mon étonnement de
l'entendre un jour échanger quelques mots d'anglais avec Lisbeth!
Presque chaque jour, tandis qu'elle agitait son éternel tricot tout en
surveillant « mademoiselle Rosée », comme disaient les domestiques, le
compère s'arrangeait pour passer par là. Dieu sait que Lisbeth n'avait
pas la mine d'une personne destinée à connaître les aventures. Pourtant
il s'éprit d'elle, sans en rien dire à qui que ce fût, pas même à la
principale intéressée. Ils finirent par s'épouser alors qu'ils étaient
tant soit peu vieillots l'un et l'autre.

En dehors des affaires, c'est-à-dire de mon jardin, pendant les repas et
durant les moments assez courts de notre présence commune au salon, je
commençais à traiter ma cousine un peu plus gracieusement, mais je
maintenais envers elle ma position de supérieur à inférieur. Dans les
rares occasions où elle se hasardait à prononcer quelques mots de
français, je riais de ses bévues avec l'altière commisération d'un
chancelier de l'Académie, tandis que j'aurais dû souvent les excuser en
ma qualité de professeur responsable.

Pauvre mignonne! si jamais enfant fut préservée par les premières années
de son éducation contre les dangers de l'amour-propre, c'est bien
celle-là. Ce qu'elle faisait de mal était étalé au grand jour et
réprimandé sévèrement, tandis que ses bonnes actions et ses qualités
passaient pour choses toutes naturelles. Dès qu'elle put comprendre
trois mots de français, ma grand'mère ne cessa de lui répéter qu'elle
était laide avec une insistance convaincue, à ce point qu'il n'était pas
douteux pour moi que mon infortunée cousine ne fût une sorte de monstre
déshérité par la nature. Anglaise, pauvre, laide et protestante! Quelle
accumulation de disgrâces sur une seule tête humaine! Il ne fallait pas
moins que les préceptes rigoureux de la charité chrétienne, qui
m'étaient inculqués chaque jour entre une page du _De viris_ et un
problème d'arithmétique, pour me donner le courage de lui faire bonne
mine,--hors de la présence des limaces. Mais il faut croire qu'elle
avait appris en naissant l'art fort utile ici-bas de savoir se contenter
de peu. Si seulement je lui envoyais quelque chose qui ressemblât à un
sourire, d'un bout de la table à l'autre, si, dans mon coin favori du
salon, je lui permettais d'approcher ses joues roses des miennes et
d'admirer les splendeurs de mes livres d'images, c'était aussitôt un de
ces regards mouillés qu'elle réservait exclusivement à deux êtres en ce
monde: l'oncle Jean et moi. Je parle, bien entendu, des êtres humains,
car mes lapins blancs, qu'elle était chargée de soigner sous ma haute
direction, n'étaient pas beaucoup moins bien traités par leur très jeune
mère nourricière. Un jour que de nombreux petits étaient survenus à son
grand étonnement--et même au mien, car nous aurions rendu des points à
Daphnis et à Chloé sous le rapport de l'ignorance--elle faillit
s'évanouir de joie, la pauvre orpheline qui n'avait pas la chaude
caresse d'une mère pour attiédir son existence d'être isolé et méconnu!






VII


Tant de douceur et de gentillesse devaient forcément, un jour ou
l'autre, produire leur effet sur des natures aussi bonnes que l'étaient
au fond celles des membres de la famille, même des _ancêtres_.
Petit à petit, chacun se prit de tendresse pour cette enfant qui faisait
si peu de bruit, tenait si peu de place et demandait si peu de chose.
Mais il était facile de voir que tous les Vaudelnay du monde, y compris
le plus jeune d'entre eux, aimaient Rosie quand personne ne pouvait les
voir, et semblaient à peine la connaître aussitôt qu'une forme humaine
se montrait au bout du corridor. Il n'était presque pas de jour que ma
jeune cousine ne parût à table avec un bout de ruban noir ou quelque
brimborion de jais qui n'était pas venu tout seul embellir son vêtement
de deuil plus que modeste. Un soir, au salon, pendant le dîner de sa
bonne, l'imprudente vint m'offrir des bonbons dans un sac portant
l'estampille du confiseur à la mode de Poitiers, ce qui sembla causer un
malaise profond à mon père, le seul de la famille qui fût allé en ville
ce jour-là. Mais chacun, il faut le croire, s'était donné le mot pour ne
s'apercevoir de rien, et moi-même je me hâtai de faire rentrer le corps
du délit dans la poche d'où il n'aurait jamais dû sortir.

Quelques jours après, Rosie se montra pressant contre son coeur une
poupée imperceptible du vernis le plus frais. La semaine suivante, la
poupée avait grandi d'une main. Avant la fin du mois, elle était presque
aussi grande que Rosie elle-même et, à coup sûr, beaucoup plus élégante
dans ses ajustements. Il en fut des poupées comme du sac de bonbons:
personne ne s'avisa de s'inquiéter de leur provenance. Ma cousine aurait
pu, j'en suis sûr, parader d'un bout à l'autre du château avec le
colosse de Rhodes sur les bras, sans qu'on lui fît la moindre question
embarrassante. Elle continuait de son côté à garder--ou peu s'en
faut--le silence des premiers jours, et cependant, quand nous étions à
mon jardin, elle commençait à babiller tant bien que mal en français,
malgré mes rires moqueurs.

Évidemment il y avait contre elle des griefs que j'ignorais. Du moins
j'en déplorais un qui n'était pas, tout me portait à le croire, un des
moins odieux. Chaque soir, à l'heure de la prière, chaque dimanche, à
l'heure de la messe, quand la place de cette jeune hérétique restait
vide parmi nous, la plupart des fronts se plissaient. La blessure
pourrait-elle jamais se fermer? Cette inquiétude, malgré mon âge, me
préoccupait.

Vers la fin du printemps qui suivit l'arrivée de ma cousine à Vaudelnay,
toutes les pensées de la famille se tournèrent sur un seul point: ma
première communion, dont l'époque approchait. Dès lors j'entrai dans la
période sévère de la méditation et de la pénitence. Mon jardin fut
abandonné et je ne vis plus guère ma cousine. Craignait-on pour moi un
prosélytisme funeste?--Que serait-il arrivé, en effet, si, Polyeucte
d'un nouveau genre, j'avais crié en face de la table sainte:

--Je suis protestant!

La chose ne me semblait guère à redouter, car, tout au contraire, je me
sentais prêt à mourir pour ma foi. Mais qui peut savoir jusqu'où vont
les ruses diaboliques de l'ennemi de notre salut?

Je dois dire que l'excellent curé qui dirigeait ma conscience et
travaillait assidûment à « ma conversion » faisait preuve sur toutes ces
questions des idées les plus larges. Plus d'une fois nous avions abordé
franchement le fatal sujet, car, plus j'approchais du Ciel, plus
j'éprouvais d'amertume à voir ma pauvre cousine assise à l'ombre de la
mort.

--Soyez sans inquiétude, me disait le saint prêtre. Dieu est bon et nous
le fera voir à tous. Priez pour votre cousine et laissez le reste aux
soins de la Providence.

A demi rassuré par ces paroles, je priais beaucoup, en effet, pour que
le Seigneur ouvrît les yeux de la pauvre égarée, et aussi pour qu'on lui
permît d'assister à la cérémonie. Ce fut donc une grande joie pour moi
d'apprendre que Rosie, ce jour-là, viendrait à la messe. Avant de se
rendre à la petite église parée comme elle ne l'avait pas été depuis le
mariage de mon père, toute la famille s'assembla au salon. J'y fus
introduit à mon tour et, luttant contre une émotion dont je regretterai
toute ma vie la naïve grandeur, je suppliai les miens de me pardonner
les peines et les mauvais exemples dont je les avais abreuvés jusque-là,
de même que Dieu, selon toute espérance, avait daigné m'en accorder
l'oubli.

Bien entendu, les hommes ne se montrèrent pas plus impitoyables que le
Créateur. Mon grand-père me bénit solennellement; tout le monde
pleurait. Seule ma cousine me considérait de ses grands yeux noirs
pleins d'étonnement et brillants d'une flamme singulière. Pour la
première fois depuis son arrivée à Vaudelnay--probablement pour la
première fois de sa vie,--elle fut témoin des pompes de notre culte. On
ne m'ôtera pas de la pensée qu'une bonne partie du sermon fut prêchée
tout exprès pour elle, sur ce texte qui devait la toucher plus qu'une
autre:

« Laissez venir à moi les petits enfants. »

La messe achevée, les communiants défilèrent triomphalement au bruit des
cloches et aux accords de l'harmonium. Il va sans dire que tout le
village avait les yeux fixés sur « monsieur Gaston », et j'ai le regret
d'ajouter que jamais, depuis lors, il ne m'est arrivé d'être aussi digne
de l'estime et de l'attention générales. Dans la foule de mes parents
proches ou éloignés, grossie par des invitations nombreuses, je
cherchais ma jeune cousine. Enfin je la découvris, dissimulée à l'écart,
me considérant avec une sorte de respect mystique. Sa physionomie,
généralement peu révélatrice, rayonnait d'enthousiasme. Je lui fis un
signe; elle s'approcha doucement et, comme si elle ne se fût pas crue
digne d'une caresse plus intime, elle me prit la main et la serra contre
son coeur. Le soir, quand vint l'heure de la prière en commun, Rosie,
sans que personne pût s'y attendre, fit une action dans laquelle toute
la famille se plut à reconnaître l'effet miraculeux de ma puissante
intercession. Encore une fois elle prit ma main et, sans dire un mot,
suivit tout le monde à la pieuse assemblée. A partir de ce jour, elle ne
manqua jamais de prier avec nous. J'anticipe sur les événements pour
dire qu'un certain jour, quatre ans après, elle reçut à la fois le
baptême et la communion. J'eus même l'honneur d'être son parrain, car on
continuait à m'attribuer une part sérieuse dans sa conversion. Si, dans
la suite, il m'est arrivé d'exercer des influences moins orthodoxes sur
d'autres âmes féminines, j'espère que le souverain Juge ne m'en tiendra
pas rigueur en considération de ce précoce apostolat.

Durant quelques mois, après ma première communion, les choses reprirent
à Vaudelnay leur cours ordinaire, avec une amélioration sensible du sort
de ma cousine. On la traitait avec bonté, mais toujours avec une pointe
de réserve, comme si, malgré tout, un stigmate inconnu pesait sur elle.
Puis l'heure vint où je dus quitter ma famille pour le collège, et, de
longues semaines à l'avance, la perspective de ce grave événement
couvrit d'un voile sombre le château tout entier, dont chaque habitant,
maître ou domestique, avait, je le crois bien, l'indulgence extrême de
m'adorer.

Ce fut par moi que ma cousine connut la grande nouvelle. Un jour du
commencement de septembre que nous travaillions à mon jardin, je sentis
tout à coup cet amer sentiment de l'_à quoi bon?_ qui nous alourdit
le coeur à certaines heures de la vie.

--Ma pauvre Rosie, soupirai-je, quand ces chrysanthèmes que nous
plantons seront en fleur, je n'aurai pas le plaisir de les voir.

D'abord elle ne comprit pas. Selon son habitude, elle me fit répéter ma
phrase, car elle ne laissait passer aucune de mes paroles qu'elle ne
l'eût saisie, absolument comme s'il se fût agi d'un texte important.
Quand j'eus bien expliqué ce que c'était que le collège, et comme quoi
cette invention funeste allait nous tenir séparés pendant de longs mois,
le visage de ma compagne sembla se figer dans une rigidité marmoréenne,
ce qui était presque, à vrai dire, son état naturel quand nous n'étions
pas ensembles. Elle eut un instant de réflexion fort concentrée, puis
elle me dit:

--C'est donc pour cela qu'_ils_ sont tous tellement tristes depuis
quelques jours!

--Trouves-tu qu'ils soient si tristes? demandai-je, flatté au fond de
l'importance qu'elle me donnait.

--Oh! certainement, Gastie, appuya l'enfant. Hier j'ai vu pleurer ma
tante. Quel dommage que je ne puisse aller au collège à ta place!
Personne n'aurait envie de pleurer.

Cette réponse me parut alors burlesque au possible et j'éclatai de rire,
ce qui prouve qu'un homme ne voit pas toujours les choses comme elles
méritent d'être vues...et comme les voit un coeur de femme, même d'une
petite femme de sept ans.

A partir de ce jour-là, mon jardin continua de recevoir nos visites,
mais les instruments de culture se couvrirent de rouille, car nous
passions notre temps à me plaindre. Je venais de découvrir soudain que
le rôle de victime a de grandes douceurs. Je permettais généreusement à
Rosie de pleurer sur moi, sans m'inquiéter beaucoup de savoir si elle
n'avait pas envie quelquefois de pleurer sur elle, tant je continuais à
être persuadé que nous n'appartenions pas tout à fait à la même
catégorie d'êtres.

J'abrège le récit de ces derniers jours. Le moment du départ venu, j'ai
honte d'avouer que je fis preuve d'une faiblesse indigne de mon sexe:
littéralement, je fondais en eau. Quant à ma cousine, je la vis assez
peu durant les heures suprêmes; je pus constater qu'elle ne versait pas
une larme, estimant probablement qu'elle était trop peu de la famille
pour s'accorder cette prérogative. Mais la première lettre de ma mère
contenait cette phrase en post-scriptum:

« J'oubliais de te dire que ta cousine s'est mise au lit le lendemain de
ton départ. Le médecin ne lui trouve aucune maladie et suppose qu'il
s'agit d'une simple crise de croissance. Cher enfant bien-aimé,
soigne-toi bien. »






VIII


Je me soignai du mieux qu'il me fut possible, et ma santé sortit
victorieuse des émotions que je venais de traverser. Pour être franc, je
ne fus pas douze heures au collège sans constater que la discipline y
était moins sévère qu'à Vaudelnay, que les plaisirs de mon âge m'y
attendaient en plus grand nombre. Cependant, par une sorte de politesse
affectueuse pour ma famille, j'eus soin de ne pas manifester trop
clairement cette surprise agréable, et j'eus le tact de laisser croire
que les blessures de mon coeur prenaient du temps pour se cicatriser.

« Tâche de ne pas trop penser à nous, écrivait ma mère. Tu te ferais du
mal, mon cher Gaston! »

Hélas! si elle avait pu entendre son cher Gaston remplissant de ses cris
joyeux les quinconces des grandes cours, si elle avait pu le voir
vainqueur à tous les jeux, triomphateur dans toutes les batailles, elle
aurait été bien vite rassurée! Bientôt son coeur maternel fut assailli
d'une autre crainte. Grâce au bon curé de Vaudelnay, j'étais, sans que
personne s'en doutât et sans m'en douter moi-même, d'une jolie force
dans toutes les matières qui composaient le programme peu chargé de ma
classe. Les premières compositions me révélèrent comme destiné à tous
les succès.

« Nous sommes fiers de tes bonnes places, m'écrivait-on. Mais ne
travaille pas trop! »

C'est, j'en ai peur, de tous les conseils que m'a donnés ma mère, le
seul que j'ai toujours pieusement suivi.

Les vacances de Pâques me virent arriver à Vaudelnay resplendissant de
santé, chargé de diplômes, de croix et de témoignages. Rien qu'à la
façon dont mon grand-père m'embrassa, je compris que le temps était
passé où je n'avais le droit, quand nous étions à table, ni d'accepter
du vin d'extra ni de refuser des épinards. Je sentis que j'étais devenu
quelqu'un, d'autant plus que mon uniforme, dans lequel j'apparaissais
pour la première fois, me semblait devoir rehausser extrêmement la
dignité de mon apparence. Durant une heure, la famille assemblée
spécialement en mon honneur m'examina, me pesa, me mesura comme si je
venais de faire le tour du monde. L'aréopage décida contradictoirement
que je rappelais d'une façon prodigieuse mon ancêtre l'amiral, qui était
brun avec le visage en lame de couteau, mon arrière grand-oncle
l'archevêque, qui était camard, et une parente encore vivante, Dieu
merci, qui passait, je l'avais entendu dire plus d'une fois, pour une
des jolies femmes blondes de la cour de Charles X.

Au milieu de ces discussions agréables, l'heure du dîner arriva. Comme
nous allions nous rendre à table, une petite personne, que je ne
reconnus pas tout d'abord tant elle avait grandi, s'approcha de moi plus
timidement, je le gagerais, que la parente ci-dessus nommée n'abordait
le dernier roi de la monarchie légitime.

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Stephen King fan publishes Shining's Jack Torrance's novel
Three Women was first heard as a radio drama and then published as a poem. Robert Shaw explains his desire to stage the piece as it was intended

Turkish poet Nazim Hikmet regains citizenship
Nonagenarian Diana Athill, Irish writer Sebastian Barry and first book winner Sadie Jones talk about their books and their writing after the awards were announced last night

Book borrowing boosts author's self-esteem

Turkey is restoring the citizenship of its most famous 20th century poet Nazim Hikmet over 50 years after it branded him a traitor.

Hikmet, a communist who died in exile in Moscow in 1963, was imprisoned in Turkey for more than a decade. He was stripped of his Turkish nationality in 1951 because of his communist views, but despite a ban on his poetry which remained in place until 1965, has remained one of Turkey's best-loved poets. His work, much of which was written in prison, including his masterpiece Human Landscapes, has been translated into more than 50 languages.

"This is very good news," said Richard McKane, Hikmet's English translator. "The restoration of his Turkish citizenship is long overdue: the people of Turkey and his readers are owed that."

Immortalised by Pablo Neruda, with whom he shared the Soviet Union's International Peace Prize in 1950, with the lines "Thanks for what you were and for the fire / which your song left forever burning", Hikmet was also supported by Jean-Paul Sartre and Pablo Picasso. Nobel laureate Orhan Pamuk, when given the editorship for a day of Turkish newspaper Radikal two years ago, used the example of Hikmet in his cover story to criticise the lack of freedom of expression in Turkey. In 2000, 500,000 Turks petitioned the government to restore Hikmet's citizenship rights and repatriate his remains.

Deputy prime minister Cemil Cicek told the Associated Press that it was time for the government to change its mind about Hikmet. "The crimes which forced the government to strip him of his citizenship at that time are no longer considered a crime," the BBC quoted him as saying.

Hikmet, whose remains are currently in Russia, had said that he wished to be buried in Turkey in his 1953 poem Testament, translated by Ruth Christie. "Friends if it's not my lot to see the day / of independence... / if I die before that day / - and it seems I will - / bury me in a village graveyard in Anatolia / and if it's fitting / and a plane tree grows at my head, / then there's no need for a gravestone or anything else."

Cicek said that Hikmet's family would now decide whether to ship his remains back to his homeland.

Hikmet introduced free verse to Turkey in the 1930s, with his themes ranging from war to love. Despite his imprisonment he retained a deep passion for Turkey. "I love my country", he wrote in one of his poems. "I swung in its lofty trees, I lay in its prisons. Nothing relieves my depression like the songs and tobacco of my country."

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