Ma Cousine Pot Au Feu by Leon de Tinseau
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Un éclair brilla dans les yeux du baron, tellement que je m'attendais à
le voir accepter séance tenante. Puis subitement,--sur ce beau visage
loyal de vieux gentilhomme on lisait comme sur celui d'un enfant,--une
expression d'embarras, presque de crainte, vint succéder à la joie.
L'oncle Jean baissa les yeux. Dieu me pardonne! on aurait pensé que je
l'intimidais. Je crus avoir deviné ce qui causait cet air déconfit, et,
comme j'étais encore tout vibrant de l'enthousiasme causé par le récit
romanesque à peine achevé, je fis appel à toute ma diplomatie et je dis
d'un ton plaisant:
--Tenez, mon oncle, je vois où le bât vous blesse. Gageons que vous avez
fait quelques folies de jeune homme et que...vous êtes en avance sur
votre pension. Pourquoi ne renverserions-nous pas, dans l'occasion, le
vieil ordre des choses? Assez longtemps l'on a vu les oncles prêter
quelques louis à leurs neveux pris de court par leurs fredaines....
--Tu es un brave garçon! interrompit mon oncle en me tendant la main.
Parole d'honneur! j'accepterais ce que tu m'offres s'il en était besoin,
ne fût-ce que pour édifier les neveux de l'avenir en leur montrant que
les oncles rendent ce qu'ils empruntent. Mais la question d'argent n'est
pas ce qui m'arrête. Une ou deux affaires impossibles à remettre me
retiennent ici pour une semaine ou deux, peut-être plus.
--Qu'à cela ne tienne. Quand vos affaires seront finies, mettez-vous en
route. En arrivant à Vaudelnay, je vais faire mon rapport à mes parents
et, bon gré mal gré, ils vous obligeront à nous rendre visite. Nous
viendrions plutôt tous trois vous chercher!
--Bon, fit mon oncle. Nous verrons; je ne dis pas non. En attendant,
charge-toi pour eux de toutes nos tendresses.
L'heure était venue de prendre congé, chose d'autant plus facile qu'on
ne faisait rien pour me retenir. Mon oncle, évidemment, ne tenait pas à
me voir rencontrer ma cousine. Il m'accompagna jusqu'à l'escalier, à
travers un véritable dédale de fleurs, de plantes vertes et d'oiseaux.
--Si j'en juge par ce que j'aperçois, remarquai-je, votre petite-fille
est restée campagnarde.
L'oncle Jean leva les yeux au ciel avec un désespoir comique.
--Tu ne vois rien! gémit-il. Rosie nourrit des poissons rouges dans sa
chambre, et dans un coin du grenier, Lisbeth, à ses heures perdues,
soigne l'éducation d'une famille de lapins blancs. En voilà qui doivent
s'amuser!
--Des lapins de la race de Vaudelnay, peut-être? demandai-je en songeant
à l'admiration de Rosie pour mes élèves de jadis.
--C'est bien possible, fit mon oncle d'un air distrait.
Nous nous quittâmes en nous disant:--_A bientôt,_--locution
parallèle à cette autre: _Votre couvert est toujours mis._ La
phrase est courte, harmonieuse et n'engage rien.
J'arrivai le surlendemain soir à Vaudelnay, moulu par les fatigues d'un
voyage interminable, car j'avais tenu à ne pas quitter _Annibal_
que le chemin de fer énervait beaucoup, et que je désirais offrir intact
à l'admiration des Poitevins en général et de mon père en particulier.
XI
Le château était rempli de monde.
--Nous n'avons pas voulu que tu t'ennuies dans ta famille, me dit mon
père tout en m'accompagnant dans ma chambre où j'allai rapidement passer
un habit, car le dîner attendait.
Il me fit alors l'énumération de nos hôtes. Il en parlait avec tant
d'intérêt, de plaisir et d'animation que je soupçonnai,--ceci entre
nous,--qu'en faisant provision de tous ces remèdes fort agréables contre
l'ennui, mon excellent père avait songé aussi un peu à lui-même.
Une heure après, mes soupçons étaient loin d'avoir diminué, et Dieu sait
si je condamnais ce besoin de distractions dans l'âge mûr, chez un homme
dont la première et la seconde jeunesse avaient été moins que dissipées,
j'avais pu le voir de mes yeux.
Ah! comme il était changé, mon cher Vaudelnay, depuis que _les
ancêtres_ avaient émigré pour toujours sous les dalles armoriées de
la chapelle!
De tous les êtres vivants que j'y avais connus, quatre seulement s'y
trouvaient encore: mon père, ma mère, moi et le jardinier devenu un
personnage important, vêtu comme un monsieur, commandant une escouade
nombreuse de fleuristes, de légumistes et de manoeuvres. Le « clos »
d'autrefois n'existait plus. Il était changé en un vaste parc ondulé de
monticules, creusé de pièces d'eau, coupé de plantations savantes,
derrière lesquelles se dissimulait le potager, comme un beau-père
bourgeois se cache dans le coin du salon de sa fille devenue duchesse.
Des serres grandioses, des écuries modèles étaient sorties de terre. Des
domestiques corrects et distingués fourmillaient silencieusement dans
les corridors. Si l'on avait parlé de prière en commun à cette
valetaille perfectionnée, je gage que nous aurions été « empoignés » de
la belle sorte dans le _Siècle_ du surlendemain.
Quant aux invités, c'était la crème de la province, de la crème battue
chaque année par un séjour à Paris. Les gens arriérés et ennuyeux, les
gentillâtres de l'ancienne école, les châtelaines à robes de bure et à
trousseaux de clefs n'étaient point de cette joyeuse série, non plus que
les jeunes filles à marier, car, d'après les idées de mon père, je
n'étais point de ces victimes qui doivent marcher à l'autel encore
blanchissantes sous le duvet de leur première toison.
A défaut de jeunes filles, les jeunes femmes ne manquaient pas chez
nous. En arrivant au salon éblouissant de lumières, j'eus le plaisir
d'en compter jusqu'à trois remarquablement jolies, et nous n'étions pas
au dessert que l'une d'elles, à côté de qui j'avais ma place, me
témoignait, à n'en pouvoir douter, qu'elle me faisait l'honneur de me
prendre au sérieux. Dans le cours de la soirée, dont quelques tours de
valse combattirent victorieusement la monotonie, la seconde et la
troisième de ces dames voulurent bien me témoigner successivement des
dispositions non moins rassurantes.
Être pris au sérieux! Douceur à nulle autre pareille pour un éphèbe de
vingt-trois ans, habitué à la bienveillance défiante des mondaines de
Paris pour qui la valeur semble ne pouvoir aller sans le nombre des ans!
Ah! la bonne soirée, passée entre le sourire de ma mère tout heureuse de
me revoir, et d'autres sourires...moins maternels! Pour la première fois
la vie, l'espérance, la jeunesse, me disaient clairement toute sorte de
choses agréables que leurs voix confuses m'avaient seulement chuchotées
à l'oreille jusque-là.
--Heureux mortel! tu as devant toi de longues années d'avenir. Tu es
riche, ton entretien plaît aux femmes; ta tournure ne les fait pas fuir;
ton nom peut contenter les plus difficiles. Enfin, pourquoi faire le
modeste? tu es joli garçon. Va, tu es né sous une heureuse étoile; ton
père est fier de toi, le sourire de ta mère te caresse; tu peux
prétendre à tout!
Je crois en vérité que, sans sortir de Vaudelnay, j'aurais pu prétendre,
sinon à tout, du moins à de sérieux progrès dans les bonnes grâces d'une
ou deux des charmantes personnes qui s'y trouvaient. Mais, sans avoir
l'air d'y toucher, ma mère veillait au grain, et si, parfois, ce genre
de récréation qu'on nomme aujourd'hui le flirtage semblait prendre des
proportions inquiétantes, deux grands yeux, encore aussi beaux qu'ils
étaient honnêtes, rappelaient les étourdis à la raison avant que l'ombre
d'une inconséquence fût commise.
Et l'oncle Jean? Et la cousine Rosie? va-t-on dire. Et l'invitation
annoncée!
J'en jure par le Styx, rien de tout cela n'était sorti de ma mémoire. Le
lendemain de mon arrivée à Vaudelnay, après une visite matinale à la
boxe d'_Annibal_, où tout allait bien, Dieu merci! je m'enfonçai
seul dans le parc et me demandai sérieusement quel était le meilleur
parti à prendre. A n'en pouvoir douter je savais que mes parents, sur un
signe de moi, dépêcheraient au besoin trois ambassadeurs vers les
habitants de la rue d'Assas, pour les ramener triomphalement en Poitou.
Ce signe, était-il prudent de le faire? Du côté de mon oncle, rien qui
pût embarrasser. S'il faut parler en toute franchise, il était
passablement morose, pour ne pas dire misanthrope. Mais, à son âge, de
pareils défauts s'excusent; d'ailleurs il les rachetait par son esprit
du siècle passé, toujours fin et mordant, remarquable de charme dans les
bons jours. En somme il n'était pas un château de France et de Navarre
où un tel hôte ne se trouvât fort à sa place.
Malheureusement je me sentais moins à l'aise en ce qui concernait Rosie.
Je ne l'avais pas vue depuis assez longtemps et me souvenais d'elle
comme d'une personne grande pour son âge, assez maigre, avec quelque
chose de _désuni_ dans la tournure et la démarche, pour parler ce
langage hippique volontiers employé par mes amis d'alors, quand ils
peignaient les avantages et les imperfections des êtres du beau sexe.
Jolie, mon impression n'était pas qu'elle le fût; à vrai dire, je ne
m'étais jamais demandé si elle l'était ou non. Mais, pendant plusieurs
années de ma vie, j'avais entendu des voix sévères dire à ma pauvre
cousine, pour peu qu'elle eût le malheur de se regarder du coin de
l'oeil en passant devant une glace:
--Quel plaisir une petite fille peut-elle avoir à se mirer quand elle
est aussi laide?
J'ignore si ces affirmations répétées avaient fini par convaincre la
coupable de sa laideur. Quant à moi, la chose ne faisait plus un doute:
laide elle était venue au monde, laide elle vivrait, laide elle devait
mourir. D'ailleurs j'étais habitué au luxe, à l'élégance du grand monde
où j'étais entré du premier coup, avec l'avidité du poisson remis à
l'eau qui gagne le fond en quelques battements de nageoires. D'après mon
goût d'alors, une femme ne pouvait être jolie si elle était mise
pauvrement, et, pour de trop bonnes raisons, la toilette de Rosie ne
devait pas ressembler à celle de mes fringantes amies. Enfin le souvenir
qu'elle m'avait laissé était celui d'une personne concentrée, taciturne,
très timide ou très fière, les deux probablement. Quelle figure ferait
la pauvre enfant au milieu des femmes jeunes ou habilement conservées,
qui remplissaient Vaudelnay de leurs éclats de rire, de leurs mots
drôles ou du frou-frou de leurs robes? N'était-ce pas lui rendre un
mauvais service que de l'exposer aux avanies presque inévitables d'un
contact peu fait pour la mettre en relief? La réponse à cette question
ne me semblait pas douteuse, d'autant plus qu'au train où marchaient les
choses, je n'entrevoyais guère pour moi la possibilité de m'occuper de
ma jeune parente: tout mon temps était déjà tellement pris!
Le pour et le contre bien considérés, il me parut prudent de laisser
l'oncle Jean et sa petite-fille dans leur quatrième étage de la rue
d'Assas, jusqu'à l'époque, plus ou moins prochaine, où nous serions
rentrés dans le calme à Vaudelnay. De cette façon nous jouirions mieux
de leur présence, et les agréments de la villégiature ne pourraient
qu'être augmentés pour eux: c'était profit pour tout le monde.
Malheureusement, la première série d'invités partie, nous ne fûmes pas
longtemps sans voir arriver la seconde, celle des chasseurs. Mon père
disait à qui voulait l'entendre:
--Je veux que mon fils s'amuse à Vaudelnay, pour lui ôter toute envie de
nous quitter et de s'amuser ailleurs.
Mais je voyais de plus en plus que mon père, secrètement attristé par
les progrès d'une maladie lente qui l'emporta, mettait sur mon compte le
besoin de distractions qu'il éprouvait pour lui-même. Quant à ma mère,
elle n'avait d'autres désirs que ceux de son mari. Pour une raison ou
pour une autre, les longues vacances de l'École de droit passèrent pour
moi comme un rêve.
Quelques visites de voisinage à rendre à des parents ou à des amis, tous
gens fort gais, achevèrent d'employer mon temps. Bref, quand l'aurore du
14 novembre vint à luire, l'oncle Jean et sa petite-fille étaient
toujours chez eux, ou du moins, s'ils n'y étaient plus, je n'étais pour
rien dans leur déplacement.
Je devais quitter mes parents le soir après dîner pour aller prendre
l'express. Dans l'après-midi, mon père me pria de passer dans son
cabinet et me tint à peu près ce discours:
--Mon cher ami, tu vas retourner là-bas.
Entre nous, je n'attache pas une importance exagérée à te voir devenir
de première force sur le Code, mais j'attends de toi que tu deviennes un
homme du monde accompli, et je conviens volontiers que tu es en bonne
voie. Tu me rendras cette justice que je te laisse toute liberté, moi
qui n'ai jamais su ce que c'est que d'être jeune et libre.
Il s'arrêta quelques instants et poussa un soupir dans lequel je devinai
le regret douloureux de la jeunesse disparue. J'aurais voulu pouvoir
consoler mon père; je le revoyais encore, plus jeune de quinze ans,
occupant silencieusement sa place au bout de la table présidée par les
_ancêtres_. Mais que pouvais-je lui dire?.... Bientôt il reprit:
--N'oublie jamais que tu t'appelles Vaudelnay. Il y a en France des
centaines de noms plus illustres, un nombre assez petit de plus anciens,
pas un seul plus intact. Dans deux ou trois ans, s'il plaît à Dieu, tu
seras l'un des meilleurs partis de la bonne société. Ne gâche pas tous
les avantages réunis en toi d'une façon rare. Tâche de ne pas faire de
folies; du moins n'en fais pas de malpropres. Pour cela fréquente
beaucoup le monde et seulement le meilleur, bien que j'entende dire
qu'il se gâte terriblement. Tu viendras nous faire une visite en hiver,
n'est-ce pas?
Je partis, sans _Annibal_ cette fois, un de mes amis de province
m'ayant acheté le cheval un bon prix pour la saison des chasses. Quelle
joie de retrouver mon coquet appartement, de revoir le cher boulevard!
En allant prendre mon inscription le jour même de mon arrivée, je
songeai que l'École est assez près de la rue d'Assas. L'occasion eût été
bonne pour faire une visite à Rosie. Mais des camarades rencontrés au
secrétariat m'entraînèrent, et je regagnai la rive droite sans avoir
accompli ce pieux devoir.
XII
A part un ou deux, les salons de ma connaissance étaient encore fermés;
mais je n'eus pas le temps de m'ennuyer pendant les premiers jours. Je
déposai quelques cartes, j'eus plusieurs entretiens sérieux avec mon
tailleur, je réglai quelques notes arriérées. Ensuite il fallut trouver
des chevaux, deux pour le phaéton, un pour la selle, puis me mettre
d'accord avec le carrossier, faire choix d'une écurie plus grande,
m'assurer le concours d'un spécialiste anglais--qu'auront pensé les
mânes des _ancêtres!_--pour lui confier mon attelage.
Ces diverses démarches terminées, j'étais sur le point de connaître
l'ennui, quand le hasard mit sous mes pas une distraction, et des plus
charmantes.
_Elle_ n'était pas du grand monde, à vrai dire, mais la haute
bourgeoisie a du bon dans certain cas. Elle avouait trente ans. Riche,
très jolie, cachant sous l'extérieur le plus correct un goût secret pour
les aventures, elle sembla, dès notre première rencontre, attacher
quelque prix à mes attentions. Dédaignant la fausse modestie, je dirai
même que mes progrès dans sa faveur furent singulièrement rapides. Je
n'étais pas allé six fois chez elle (son mari était toujours absent,
mais, Seigneur, quelle nuée de domestiques et de gouvernantes!) qu'elle
me demanda si j'étais connaisseur en peinture. Avec la candeur d'un
jeune homme sans expérience, je confessai que cet art m'était totalement
étranger.
--C'est dommage! fit-elle avec un sourire qui me rendit peintre
subitement. Je vous aurais demandé de vouloir bien me guider, un de ces
jours, dans une promenade aux galeries du Louvre.
Aujourd'hui, n'en déplaise à certains romanciers, le Louvre est
terriblement démodé, tout au moins pour cet usage spécial. Mais alors il
n'était pas ridicule. Notre promenade artistique eut lieu dès le
lendemain, et nous n'avions pas fait cinquante pas dans le salon Carré
que j'étais revenu de ma crainte d'étaler une ignorance honteuse. Je
n'eus même pas l'occasion de découvrir si ma compagne était plus savante
que moi, car elle ne fit aucun effort pour ramener vers la peinture un
entretien qui, dès la première minute, avait pris une direction toute
différente. C'était la première fois qu'il m'arrivait de _faire la
cour_ selon toute l'étendue et toute la signification--future et
présente--que comporte le mot, et j'observai dans cette occasion, comme
dans d'autres du même genre, que les paroles, en pareil cas, importent
infiniment moins que la musique. Bref, tout marchait au mieux pour une
première audition. Nous allions lentement à travers les salles presque
désertes, causant d'assez près pour pouvoir parler à voix basse, lorsque
je fus ramené sur la terre, des cieux où je planais, par cette
exclamation soudaine en langue étrangère qui vint me frapper à
brûle-pourpoint:
--Oh! master Gastie!
Je tressaillis comme si le roi Charles IX s'était dressé devant moi avec
sa problématique arquebuse, et je reconnus Lisbeth. Je crois, Dieu me
pardonne, qu'elle était occupée au même tricot qui l'absorbait jadis, à
Vaudelnay, tandis qu'elle surveillait les essais d'horticulture tentés
de concert avec ma cousine. Instinctivement je cherchai celle-ci des
yeux, et la trouvai sans peine assise à un chevalet qui portait la copie
naissante d'une Vierge quelconque.
Personne ne voudrait croire que la rencontre fût prodigieusement
agréable pour aucun de nous, si ce n'est pour Lisbeth qui exultait.
Rosie paraissait fort contrariée. Sans doute elle éprouvait peu de
plaisir à être surprise, dans son costume de travail moins qu'élégant,
par un cousin et une inconnue qui étaient l'élégance même. Quant à moi,
dépositaire du secret et responsable de l'honneur d'une femme, j'aurais
voulu être à cent lieues. On devine que ma compagne n'était guère plus à
l'aise. Nous nous regardions sans parler, et la situation commençait à
toucher au ridicule, lorsque ma cousine, avec un tact remarquable, me
tendit la main comme si ma présence, dans cet endroit, eût été la chose
la plus naturelle du monde.
--Vous voilà de retour? me dit-elle d'une voix richement timbrée, bien
qu'agitée d'un tremblement imperceptible. Mon oncle et ma tante vont
bien?
Je répondis sur le même ton et m'étendis en éloges sur la peinture de
Rosie, sans quitter le bras de celle que j'appellerai désormais madame
X***.
--Quand vous trouve-t-on chez vous? demandai-je pour couper court à une
conversation qui, malgré tout, manquait de charme.
--Tous les jours après cinq heures.
--J'irai bientôt vous voir. Mon oncle se porte bien?
--Très bien, merci! Au revoir, mon cousin!
--Au revoir, ma cousine!
J'entraînai doucement ma compagne loin des lieux témoins de cette
rencontre funeste. Je pleurais déjà sur les ruines de mon bonheur. Cinq
minutes plus tôt, madame X*** me jurait qu'elle commettait pour la
première fois une « imprudence » de ce genre, qu'à aucun homme avant moi
elle n'avait dit une parole que son mari ne pût entendre. Aussi je
m'attendais à une scène terrible de reproches, peut-être même à une
rupture prématurée, bien qu'à tout prendre l'idée de « l'imprudence » en
question ne me fût guère imputable. Mais, à ma grande surprise, ma belle
amie fit preuve d'un sang-froid que nul ne se serait attendu à trouver
chez une débutante. Elle me demanda d'un air singulier:
--Vous ne saviez donc pas que votre cousine vient au Louvre copier
Murillo?
--D'abord, c'est ma cousine si l'on veut, répondis-je avec diplomatie.
Nous devons être parents au vingtième degré. Elle est sans fortune et ne
va pas dans le monde. Ainsi n'ayez aucune crainte....
--Mais vous semblez très intimes?
Je racontai brièvement l'histoire de Rosie et notre éducation sous le
même toit jusqu'à mon entrée au collège.
--Et vous n'en avez jamais été amoureux? questionna ma compagne.
Amoureux de Rosie! moi!
L'idée par elle-même était si plaisante que j'éclatai de rire.
--Pauvre enfant! dis-je, quand j'eus repris mon sérieux; je ne la vois
pas rendant quelqu'un amoureux d'elle.
Madame X*** me regarda comme pour voir si je parlais sérieusement. Puis,
sans doute édifiée par cet examen, elle ramena la conversation vers des
sujets que nous préférions l'un et l'autre. Cinq minutes après, un
fiacre hélé sur le quai ramenait ma déesse dans l'Olympe conjugal.
Alors, libre de mes actions, je remontai dans la salle où peignait
Rosie. Enfin, j'allais pouvoir m'entretenir avec un être humain de ma
nouvelle conquête.
La jeune artiste s'était remise à sa Vierge, Lisbeth avait repris son
tricot. Je m'approchai avec le même air d'importance mystérieuse que
devait avoir d'Artagnan quand il rapportait d'Angleterre les ferrets de
la reine, et, parlant de façon que ma cousine seule pût m'entendre:
--Ma bonne Rosie, je compte sur vous pour n'ouvrir la bouche à personne
de ce que vous venez de voir.
En une seconde, elle eut le temps de rougir et de devenir pâle, tenant
fixés sur moi ses yeux noirs, honnêtes et francs comme ceux de son
grand-père.
--Soyez sans crainte, répondit-elle simplement.
Puis, avec un sourire un peu triste, elle ajouta:
--D'ailleurs, à qui pourrais-je en parler? Je ne vois personne.
--Et vous venez souvent ici?
--Tous les jours.
--Pour peindre des copies?
--Entre nous, je crois que mes originaux ne feraient pas bonne figure au
Louvre.
--Mais, grand Dieu! m'écriai-je étourdiment, vous devez avoir tout un
musée de copies rue d'Assas. Quand j'irai vous voir, vous me montrerez
la collection.
Elle s'était remise à travailler avec le sérieux que, dès son enfance,
elle apportait dans toutes ses entreprises.
--Mes copies sont un peu partout, répondit-elle avec plus de mélancolie
que d'embarras. Je les vends aux églises qui trouvent les vrais Murillo
trop chers.
--Pauvre Rosie! pensai-je. Moi qui l'accusais d'abandonner l'oncle Jean
pour le plaisir d'aller barbouiller des toiles! Ce n'est pas son plaisir
qu'elle cherche en peignant!
Je me sentais pris, pour cette fille simple et courageuse, d'une grande
estime et d'une sincère affection. Et puis elle était ma confidente, la
confidente de mon premier secret de jeune homme. Avec le besoin que nous
avons tous de revenir au sujet qui nous tient au coeur, je lui dis, très
fier du mensonge auquel mes devoirs de gentilhomme m'obligeaient:
--Vous savez, cousine: vous auriez tort de supposer qu'il y a...entre
moi et cette dame... des choses... Mais une femme est si vite
compromise! A votre âge on ne se rend pas compte de certains dangers.
--Oh! répondit-elle en me regardant encore une fois, j'ai vingt ans par
l'âge; mais j'en ai trente par la vie que je mène. Je me sens tellement
votre aînée, Gastie!
J'éprouvais je ne sais quel plaisir inconnu à entendre sa voix chaude
et, tout en l'écoutant, je venais seulement de remarquer un détail,
c'est que, d'un commun accord et sans nous en douter, nous employions le
_vous_ depuis une demi-heure, au lieu du _tu_ de notre
enfance.
--Pourquoi, lui demandai-je à brûle-pourpoint, ne nous tutoyons-nous pas
ici comme à Vaudelnay?
Ma question l'avait contrariée sans doute, car elle éloigna d'un geste
brusque son pinceau de la toile.
Je crus comprendre que je l'empêchais de travailler et qu'elle aurait
déjà voulu me voir parti.
--Vous venez de le dire vous-même, fit-elle. Nous ne sommes plus à
Vaudelnay.
J'eus un élan d'effusion dont je me sentis tout fier. Pourquoi
n'apprécierions-nous pas les bons sentiments en nous comme nous les
estimons chez les autres?
--Qu'importe? répondis-je. Ne sommes-nous pas de bons camarades comme
autrefois? Écoute, Rosie, n'aimerais-tu pas avoir un compagnon dévoué,
sûr, qui n'aurait rien de caché pour toi, te consulterait même, au
besoin; car je trouve, moi aussi, que tu as l'air d'être mon aînée. Je
viendrais te voir souvent. Tu ne sais pas avec quel plaisir je te
retrouve. Je t'assure que j'ai bon coeur et que je t'aime bien.
--J'en suis convaincue, dit-elle d'un air quelque peu distrait, tout en
commençant à ranger son attirail. Donc nous voilà redevenus bons amis.
Quand tu monteras chez nous, si tu désires m'y trouver, n'arrive pas
avant cinq heures. Je crains seulement d'être un camarade assez peu
amusant. Je ne connais personne et ne sais rien de ce qui se passe.
--Comment peux-tu dire cela? fis-je en riant. Tu es au courant de tout.
L'oncle Jean savait par toi le résultat de mes derniers examens.
--Lui dirai-je que nous nous sommes vus? demanda-t-elle sans répondre à
ma phrase.
Je fus forcé de convenir qu'il valait mieux ne point parler de ma visite
au Louvre, attendu les circonstances délicates qui l'avaient signalée.
Nous nous quittâmes en nous promettant de nous revoir bientôt.
XIII
J'étais le plus heureux des hommes, le plus fier aussi: je possédais un
trésor dans la personne de madame X***; je savourais les joies de ma
première conquête sérieuse. Je ne vivais plus que pour cette femme. Je
cherchais à la retrouver dans le monde,--moins aristocratique que celui
de mes débuts,--où je la suivais presque chaque soir.
Lorsque des devoirs odieux la tenaient éloignée, je n'avais qu'une seule
consolation: penser à elle; un seul désir: en parler. Ce n'était pas que
des tentations charmantes ne vinssent, presque chaque jour, mettre ma
constance à l'épreuve. On aurait dit, ma parole, que je portais ce nom
bien-aimé sur mon chapeau, de même que les matelots arborent en lettres
d'or le nom du bâtiment où ils servent. J'ose dire qu'il n'aurait tenu
qu'à moi de m'engager sous d'autres couleurs. Coquetteries, regards
langoureux, insinuations plus ou moins claires, billets anonymes ou
signés, tous les traits de l'arsenal féminin pleuvaient sur moi comme
sur une cible vivante. Mais j'avais juré à la reine de mon coeur de
l'adorer jusqu'à mon dernier soupir, et j'étais bien résolu à tenir mon
serment. Je recevais sans me fâcher les oeillades, les prévenances,
voire même les billets; mais je restais de marbre, et cette
indifférence, comme il arrive toujours, semblait redoubler l'audace des
agressions.
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