A  /  B  /  C  /  D  /  E  /   F  /  G  /  H  /  I  /  J  /   K  /  L  /  M  /  N  /  O   P  /  R  /  S  /  T  /  U  /  V  /  W  /  X  /  Y  /  Z

Ma Cousine Pot Au Feu by Leon de Tinseau

L >> Leon de Tinseau >> Ma Cousine Pot Au Feu

Pages:
1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8



Je n'avais pu m'empêcher, tout d'abord, de parler à quelques amis
intimes de la passion qui me dominait. Mais à peine commençais-je à leur
vanter les charmes de madame X*** (je serais mort, bien entendu, avant
de la nommer), que ces jeunes gens ripostaient par les louanges d'une
madame Y*** quelconque et, par le diable! ils avaient l'infamie de la
nommer, quelquefois.

Dans ces conditions, l'entretien prenait immédiatement les allures de
ces églogues de Virgile où deux bergers s'évertuent, chacun à leur tour,
à célébrer l'objet de leur flamme. Tout au contraire, je trouvais chez
ma cousine un auditeur, sinon enthousiaste, du moins résigné à
m'entendre et, surtout, n'ayant aucun motif personnel pour
m'interrompre. Aussi, allais-je la voir assez souvent, presque toujours
au musée. Rue d'Assas, nous trouvions un prétexte, à un moment
quelconque de ma visite, pour laisser l'oncle Jean à ses livres; nous
pouvions alors causer librement.

Certes, je n'avais garde d'oublier que je parlais à une jeune fille dont
les oreilles devaient être respectées. Mais Rosie me l'avait avoué
elle-même: au point de vue de la raison et du bon sens, elle avait
trente ans.

--Pauvre amie! lui disais-je d'un air profond; tu en as dix en ce qui
concerne l'amour. Tu ne sais pas ce que c'est!

Alors je commençais de véritables conférences sur ce vaste sujet dans
lequel je me sentais passé maître, et, pareil à ces professeurs de
minéralogie qui appuient leurs doctrines en tirant des cailloux de leur
poche, j'illustrais les miennes en produisant, comme échantillon,
quelque billet reçu le matin, quand il était de nature à passer sous les
yeux de mon élève.

Parfois, pour dire toute la vérité, l'élève jetait sans s'en douter
quelques gouttes d'eau sur les convictions ardentes de son maître. Cette
innocente avait la manie des objections. J'y répondais toujours et
m'arrangeais pour avoir le dernier mot, mais, de temps à autre, en
redescendant l'escalier, je me sentais moins fier de moi, moins
satisfait des autres, moins assuré d'un avenir éternel de bonheur. Cette
enfant sans expérience avait des profondeurs de logique, des
délicatesses de pénétration qui m'étonnaient. Ce que je lui pardonnais
le moins, c'était le peu d'envie qu'elle témoignait pour le bonheur que
je donnais à une autre, pour celui que j'en recevais. On aurait dit que
cet or était du cuivre à ses yeux.

--Va! tu n'y entends rien, m'écriai-je un jour, impatienté; tu es faite
pour le pot-au-feu.

--Et toi pour la confiture de roses, me répondit ma cousine. Or le
pot-au-feu est l'emblème de ce qui dure; tu t'en apercevras tôt ou tard.

Depuis lors, dans nos grandes discussions, je l'appelais ironiquement «
miss Pot-au-feu », à quoi elle ripostait en me demandant des nouvelles
de madame « Confiture-de-Roses ». Plus vexé que je n'en avais l'air, je
lui disais:

--Enfin, tu l'as vue; tu ne peux pas nier qu'elle ne soit jolie?

--Peuh! répliquait ma cousine avec une moue, beau mérite quand on n'a
pas autre chose à faire! Donne-moi seulement sa couturière et sa
modiste. Pour le reste, je m'en charge, puisque je sais peindre.

La première fois, je bondis à cette odieuse insinuation. Néanmoins,
quand je me trouvai, quelques heures plus tard, en face de madame X***,
je ne pus m'empêcher de l'examiner...autrement que je n'avais fait
jusqu'alors. Et j'en voulus beaucoup à Rosie d'avoir eu de trop bons
yeux. De quoi se mêlait cette petite fille?

Vers la fin de l'hiver, je découvris quelque chose de plus grave, dont
je faillis mourir de douleur. Madame X*** était une méprisable coquette,
pour ne rien dire de plus, et se moquait de moi, tant qu'elle pouvait,
avec un financier non moins connu par ses bonnes fortunes que par sa
fortune.

Pendant deux jours la honte m'empêcha d'aller conter ma peine à Rosie.
Le troisième je ne pus y tenir tant je me sentais malheureux, et
j'étalai mes maux dans la mesure du possible aux yeux de ma confidente.

--Pauvre ami! dit-elle. Je te plains de tout mon coeur.

Sa bouche prononçait des paroles de compassion, mais son visage brillant
d'une sorte de rayonnement chantait une autre antienne. Sans doute elle
éprouvait cette volupté si chère à toutes les femmes de pouvoir dire:

--Je l'avais bien prévu!

Elle ne le dit pas toutefois, et sagement elle fit, car je crois que je
l'aurais battue.

--Ah! Rosie, m'écriai-je. Que va-t-il arriver de moi? Je ne me
consolerai jamais. La fausse créature!

--Bon, fit-elle, d'autres te consoleront. Si je sais lire, il y a de par
le monde quelques bonnes âmes toutes prêtes à réparer les torts de
madame Confit....

Mes traits durent prendre un aspect terrible à cette plaisanterie, car
ma cousine s'arrêta court.

Au bout d'une semaine, mon désespoir n'était pas calmé et je ne pouvais
plus voir Paris en peinture. Je voulus essayer d'aller dans le monde par
redoublement. Hélas! la vue seule d'une femme me soulevait le coeur. Les
unes m'exaspéraient par un air de moquerie insupportable que je croyais
voir percer sous leur sourire. Les autres m'indignaient par je ne sais
quelle expression de joie discrète. Supposaient-elles, par hasard,
qu'elles allaient recueillir la succession de mon infidèle!

--Ah! Rosie, m'écriai-je un jour, il est dur d'avoir mon âge, et de
mépriser déjà toutes les femmes.

--Toutes? fit-elle en levant sur moi de grands yeux sévères.

--Oui, toutes! répondis-je en frappant du pied; à l'exception d'une
sainte qui est ma mère.

--Et moi? demanda-t-elle avec un regard tout différent, le regard
mouillé de la Rosie d'autrefois.

La question était si drôle dans sa bouche que je retrouvai la force de
répondre par une plaisanterie.

--Oh! vous, miss Pot-au-Feu, vous n'êtes pas une femme, et je vous en
félicite bien sincèrement.

La Providence eut pitié de moi. Le lendemain même j'apprenais qu'un de
mes amis intimes venait d'acheter un yacht, et qu'il partait la semaine
suivante pour une croisière dans les mers de Grèce et dans le Bosphore.
Je courus chez lui et m'informai s'il pouvait me donner une cabine.

--Sauf la mienne, dit-il, je peux te les donner toutes. Je n'emmène
personne.

--Allons donc! Ce grand voyage à toi tout seul? Quelle idée!

--Mon cher, je te préviens loyalement que je serai un compagnon lugubre.
Je quitte la France pour tâcher d'oublier un grand chagrin de coeur, une
cruelle ingratitude.

Je pris sa main et la broyai silencieusement dans la mienne.

--Et moi, dis-je à mon tour, je pars pour que la perfide qui m'a tué
n'ait pas le plaisir de savourer mon agonie.

Ainsi lancés, nous nous montâmes la tête mutuellement. Heureusement
qu'il s'agissait d'une simple promenade en yacht. Si nos jeunes
désespoirs avaient suivi la direction moins hygiénique du revolver ou du
poison, je tiens pour certain que nous nous serions grisés de nos
paroles jusqu'à commettre quelque bêtise irréparable.

Séance tenante, nous délibérâmes sur bien des choses, notamment sur la
question de savoir comment nous partirions. Mon ami tenait pour une
disparition silencieuse et digne, quelque-chose comme « un chagrin qui
sombre dans l'inconnu », je me souviens encore de ses paroles.

Quant à moi j'étais d'un avis tout opposé.

--Pourquoi nous enfuir comme des voleurs quand c'est nous qui sommes
volés, trahis, méconnus!

Je n'étonnerai personne en disant que mon opinion l'emporta. Nous
commençâmes nos adieux, promenant partout nos airs accablés, comme les
gens qui ont eu un duel promènent leur bras en écharpe.

Trois jours après, chacun savait dans le cercle de mes amis et
connaissances que j'allais expirer d'un amour malheureux sur quelque
rivage désolé de l'Archipel. Je n'avais prononcé aucun nom, trouvant la
moindre indiscrétion, même en pareil cas, indigne d'un gentilhomme. Et
cependant je pus constater que personne ne s'y trompait. C'était à
croire que les bontés de madame X*** à mon égard, puis sa perfidie
odieuse, avaient été affichées à la mairie parmi les publications de
mariage.

O sublime lâcheté d'un coeur épris! J'adorais plus que jamais
l'infidèle; j'aurais oublié tout orgueil sur un signe de sa main. Par je
ne sais quel besoin d'humiliation volontaire, j'en fis l'aveu à ma
cousine en lui disant adieu, la veille de mon embarquement.

--_Elle_ sait que je pars, dis-je. Il est impossible qu'elle
l'ignore. Je l'ai raconté à cent personnes. Me laissera-t-elle
m'éloigner ainsi? Ne vais-je pas trouver, en rentrant chez moi tout à
l'heure, un billet avec ce simple mot: « Restez! » Ne m'écrira-t-elle
pas, dans quelque temps, d'interrompre mon voyage et de venir reprendre
ma chaîne.

Ma cousine ne répondit pas, et l'air ennuyé de son visage me fit
souvenir que, malgré les trente ans qu'elle se donnait, ses oreilles ne
devaient pas en entendre davantage.

--Et toi, Rosie, dis-je pour quitter le sujet brûlant, je pense que tu
m'écriras?

--Bah! fit-elle. Pour te parler de quoi? Mes lettres seraient
mortellement ennuyeuses.

--Mais non, mais non, protestai-je poliment. Tu me parleras de toi, de
ta peinture, de l'oncle Jean. Tes lettres me feront le plus grand
plaisir, au contraire. Je sais que tu es pour moi une amie dévouée et,
quand le coeur souffre....

Je m'arrêtai, vaincu par l'émotion. Ma cousine me répondit avec un
soupir résigné:

--Je t'écrirai puisque tu l'exiges. Ton adresse?

--Poste restante, à Constantinople.

Nous rejoignîmes l'oncle Jean et je pris congé de lui avec une cordiale
poignée de mains. Je plantai deux gros baisers sur les joues de ma
cousine, et je rentrai chez moi pour achever mes malles. J'avais prévenu
mes parents que j'allais faire une excursion de deux mois, m'excusant
sur la soudaineté du départ de ne point aller leur dire adieu.

« Je t'approuve, m'avait écrit mon père. A ton âge il est bon de
voyager. Regarde bien pour te souvenir des belles choses que tu auras
vues, pour nous les raconter au retour. Je t'envie. Comme tu vas
t'amuser! »

Pauvre père, il ne se doutait pas que je partais avec la mort dans
l'âme! Il parlait de retour.... Le voyageur dont le désespoir conduit
les pas sait-il où, quand, comment se terminera son odyssée?

Le moment du départ était arrivé sans que mon infidèle eût donné signe
de vie. Mon ami et moi avions l'air de deux condamnés à mort, lorsque la
_Galathée_ nous emporta loin des côtes de la Provence, sur
lesquelles nos yeux abattus cherchaient en vain deux ombres ingrates et
oublieuses.






XIV


Que les âmes compatissantes se rassurent. La montagne glacée de
désespoir qui m'écrasait, le coeur sembla se fondre à mesure que le
charbon diminuait dans nos soutes. Il faut que l'air de la Méditerranée
possède des propriétés singulièrement consolatrices, car nous n'avions
pas encore touché à Naples que j'entrevoyais déjà la possibilité de
vivre avec ma blessure.

--Je souffrirai jusqu'à mon dernier jour, pensais-je en voyant fuir le
sillage bleu, lamé d'argent par l'hélice infatigable. Mais je sens que
j'aurai la force de ne pas mourir. Seulement, qu'on ne me parle plus
jamais d'amour! Que l'ironie de ce mot odieux ne frappe plus jamais mes
oreilles! Une seule femme pourra se faire gloire d'avoir vaincu,
subjugué, trahi Gaston de Vaudelnay. Que les autres en prennent leur
parti! Désormais il défie tous leurs décevants artifices.

Quand nous reprîmes la mer, après une visite à Pompéi, cette belle morte
dont le suaire de cendres s'est écarté sous des mains profanes, il me
semblait que le souvenir de madame X*** et celui de toutes ces beautés
dont je venais de contempler les appartements et les bijoux, comptaient
un nombre de siècles à peu près égal.

En longeant les côtes de Cythère,--nous aurions rougi de perdre une
heure pour y aborder,--je souriais avec orgueil comme si j'eusse
contemplé la capitale dévastée d'un ennemi désormais impuissant. Ah!
qu'il faut se garder de ces inutiles fanfaronnades!

Au Parthénon, sous ces colonnes aux tons d'ocre parmi lesquelles semble
glisser encore la blanche tunique aux longs plis de la chaste déesse,
des voix mystérieuses, mêlées à l'encens des sacrifices, chantaient à
mes oreilles:

--Vis sans aimer, et tu vivras heureux!

Et déjà j'éprouvais je ne sais quel vague bonheur de vivre, de respirer
l'odeur des jasmins flottant à travers les rues poudreuses, de suivre
d'un regard charmé les jeunes Athéniennes aux yeux noirs, allant remplir
leurs amphores à la fontaine.

Enfin l'avouerai-je? Tandis que je gravissais les pentes de Galata pour
aller prendre mes lettres à la poste française de Constantinople, une
pensée me préoccupait:

--Pourvu qu'_elle_ ne m'ait pas écrit de revenir!

Car j'aurais été l'homme le plus contrarié du monde s'il m'avait fallu
dire adieu si vite à cet Orient que j'entrevoyais à peine et qui déjà me
captivait. Oh! la ville sainte avec ses minarets et ses coupoles noyés
dans la verdure! Oh! le Bosphore avec sa double bordure de palais
endormis! Oh! les musulmanes drapées dans leurs satins clairs, laissant
voir à travers la mousseline complaisante du _yachmak_ leurs grands
yeux noirs, si provocants sous la frange des cheveux dorés par le
henné!....

Trois lettres seulement m'attendaient à la poste: deux sur lesquelles je
comptais, celle de ma mère et celle de Rosie, la troisième d'une
écriture inconnue, ronde, moulée comme les caractères d'un écrivain
public. L'enveloppe carrée, en papier jaune, avait les allures froides
d'une correspondance d'affaires. Il ne faut pas se fier aux apparences.
Voici ce que je lus dans la missive mystérieuse que j'avais ouverte tout
d'abord:

« Monsieur,

» Nous nous sommes rencontrés plusieurs fois dans un salon qui porte un
des plus vieux blasons de France, mais je ne vous nommerai pas les
maîtres de la maison, pas plus que je ne vous laisserai deviner qui je
suis moi-même.

» Vous voudriez savoir au moins quels ont été nos rapports, si nous
avons souvent causé, dansé ensemble, ce que nous nous sommes dit, si je
vous ai plu, si vous m'avez fait la cour. Peut-être avez-vous la
curiosité--flatteuse pour moi--de connaître mon impression sur votre
personne. Voilà bien des questions, mais vous n'aurez de réponse qu'à la
dernière. Vous intéresserait-elle moins que les autres? Avouez que non.

» Eh bien, monsieur, je pense de vous des choses...que je me suis bien
gardée de vous dire, ou même de vous laisser soupçonner. Mais, s'il vous
plaît, n'allez pas croire que c'est par modestie ou par crainte de vos
dédains. Je connais vos goûts. Je vous ai trouvé parfois moins difficile
pour d'autres femmes qu'il ne vous serait, à coup sûr, permis de l'être.
J'ai constaté en vous des... indulgences faites pour encourager de moins
modestes que moi--et de plus mal partagées. Mais qu'aurais-je gagné à me
faire ouvrir les portes du temple? Je m'y serais trouvée en trop
nombreuse compagnie! Je ne comprends que les chapelles bien fermées,
avec un seul tabernacle et une lampe qui brûle fidèlement, sans jamais
s'éteindre. Vos enthousiasmes, autant que je puis croire, ressemblent à
ces décors de feu d'artifice qui s'embrasent tout à coup et
disparaissent très vite, pour faire place au numéro suivant du
programme.

» Avec tout cela--vous allez bien rire--j'ai beaucoup souffert et je
souffre encore, car je vous aime. Eh! bien, ne riez pas trop; ne dites
pas: « Bon, encore une! » Oui, je vous aime, et, sans doute, je ne suis
pas la première qui vous l'écrive. Mais ce qui me distingue des autres,
c'est que je vous aimerai toujours, et que vous ne saurez jamais qui je
suis. Vous haussez les épaules? Vous dites que je joue un air connu?
Vous verrez que non. Dans dix ans, vous n'en saurez pas plus
qu'aujourd'hui. Et, dans dix ans, je vous aimerai encore.

» D'ailleurs, si j'étais comme les autres, je n'aurais pas attendu que
vous fussiez à sept ou huit cents lieues de la France pour vous dire que
ma pensée ne vous quitte pas, que je donnerais ma vie, si elle
m'appartenait, pour embellir la vôtre, que vos yeux, quand ils
rencontrent les miens, me donnent le plus grand bonheur que je me
souvienne d'avoir connu.

» Et cependant la tendresse du meilleur et du plus noble des êtres
m'entoure d'une constante adoration. Mais je vous aime, et je suis
tellement malheureuse de ne vous l'avoir jamais dit, que j'essaye de
vous le dire afin de voir si, désormais, je serai plus heureuse.

» Voilà tout, monsieur, et notre correspondance doit s'arrêter ici.
Toutefois, il me serait agréable de savoir que vous avez reçu cette
lettre qui contient--j'ai l'orgueil de le croire--quelque chose de plus
précieux qu'un paquet de billets de banque: un coeur qui ne s'était
jamais donné. Vous m'apprendrez sincèrement ce que vous pensez de cette
folie. Mais tout le bien ou tout le mal que vous pourrez me dire
n'empêcheront pas que ces lignes ne soient les dernières écrites pour
vous par

» UNE AMIE DÉVOUÉE. »

Pour toute signature, cette missive étrange portait une pensée finement
dessinée à la plume. Le post-scriptum invitait à répondre sous des
initiales compliquées au bureau de poste de la Madeleine, à Paris.

Quoi que l'on doive penser de moi, j'avouerai que je relus deux fois
cette lettre avant d'ouvrir les deux autres, lesquelles, d'ailleurs, ne
contenaient rien, à beaucoup près, d'aussi intéressant. Ma mère me
donnait en détail les nouvelles du jour de Vaudelnay, terminant sa
quatrième page par des recommandations instantes de bien me soigner et
« d'être prudent dans un pays où la vie des hommes est comptée pour si peu
de chose ». A coup sûr, en écrivant ces lignes, ma chère mère avait des
visions de pals, de poignards et de sacs de cuir immergés dans le
Bosphore avec deux victimes--de sexe différent--s'y débattant contre la
mort.

Quant à ma cousine, en la lisant on croyait l'entendre. C'était la même
affection simple, raisonnable, éloignée de toute exaltation de pensée et
de langage. Pauvre miss Pot-au-Feu!

Malgré tout, sa prose aurait pu me paraître charmante, sans la rivale
inconnue auprès de laquelle cette âme naïve semblait singulièrement
terre à terre. Qui était-elle donc cette autre femme, romanesque et
vertueuse tout à la fois, dont l'amour tombait sur moi comme la fleur
parfumée qui effleure le front du voyageur traversant un bois
d'orangers? Comment l'avais-je vue sans la remarquer? Où l'avais-je
rencontrée? Par quelle séduction involontaire avais-je pris sa
tendresse?

Pendant une heure, je fouillai par la pensée quatre ou cinq des salons
les plus haut cotés comme aristocratie que je fréquentais jadis, du
temps où madame X*** ne m'entraînait pas à sa suite dans un monde moins
blasonné. Quelques profils vagues, à demi perdus dans la pénombre d'un
souvenir éloigné, se présentèrent à mes yeux. J'appelai mon imagination
à mon secours pour peindre le portrait de l'inconnue. Je me figurais une
femme grande, blonde, mélancoliquement rêveuse, d'une beauté poétique,
unie par un mariage de raison à quelque époux trop âgé pour elle, plein
de mérite et très affectueux, mais qu'elle n'avait pas pu aimer.
Pourquoi me donnait-elle cet amour idéal et profond, à moi qui me
sentais si peu digne d'une offrande aussi précieuse, à moi dont les
grâces moins qu'éthérées d'une coquette avaient tourné la tête et
conquis l'admiration? Et pourtant ma correspondante anonyme semblait
avoir peu d'illusions sur mon compte. La preuve en était dans certaine
phrase de sa lettre et, plus encore, dans cette défiance à mon égard
qu'elle manifestait sans ménagements.

O variations bizarres et soudaines du coeur humain! La veille encore, ma
réputation naissante d'homme à succès paraissait à mes yeux comme une
auréole de gloire, pittoresquement voilée par le crêpe funèbre d'une
trahison. Et voilà qu'à cette heure je n'avais plus qu'un désir:
convaincre cette douce amie que j'étais un chevalier fidèle et discret,
digne d'être aimé, digne d'être admis à la voir, à m'agenouiller devant
elle, à baiser ses mains ou tout au moins le pli de sa robe. Mon
enthousiasme était si grand que je voulais d'abord partir sur l'heure,
courir chercher cette tendre créature dans chaque rue, dans chaque
maison de Paris, la guetter pendant un mois, s'il le fallait, au guichet
de la poste où elle devait venir prendre ma réponse.

La réflexion me fit voir qu'il fallait arriver à elle par d'autres
moyens, si toutefois je devais être assez heureux pour percer un jour ce
charmant mystère. Sans prendre le temps de redescendre au port et de
regagner la _Galathée_, j'entrai dans un des hôtels de Péra et je
demandai de quoi écrire. Je me souviens que ma lettre commençait ainsi:

« Madame, ce que vous appelez ironiquement « mon temple » n'est plus, à
cette heure, qu'un monceau de ruines sur lesquelles se dresse la
chapelle « bien fermée » où vous voulez que je vous adore. La pauvre
lampe de mon coeur est allumée devant l'autel. Une seule chose manque à
ce culte nouveau et chéri: l'image, le nom de celle qui m'a converti de
mes erreurs grossières.

» Ce nom je l'attends, je l'invoque; cette image, cachée derrière son
voile de pureté, mon respect l'implore à genoux. Apôtre de l'amour
chaste et vrai, vous avez, d'un seul mot, renversé mes idoles. Ce n'est
que la moitié de votre tâche bienfaisante et j'ai le droit de vous dire:
Ne mettrez-vous rien à la place de ce que vous avez détruit?.... »

Pendant de longues pages, mon zèle de néophyte s'épanchait avec ce
lyrisme qui fera sourire, j'en ai peur, la plupart des hommes qui ont
aujourd'hui vingt-cinq ans, l'âge que j'avais alors. Je reniais les
erreurs du passé, particulièrement madame X***, ne la désignant, bien
entendu, que par des allusions sagement voilées. Pour l'avenir, je
m'engageais par les plus redoutables serments à devenir le modèle de
ceux qui aiment. Mais je donnais à entendre que toutes ces belles
résolutions dépendaient du nouvel arbitre de ma vie. Au prix d'une
réponse courrier par courrier, je garantissais ma persévérance. Que si
ma belle correspondante exécutait ses menaces de silence perpétuel, Dieu
sait ce qui adviendrait de moi! Me reverrait-on jamais? Ne
promènerais-je pas mon égarement, pécheur endurci, de la Turquie aux
Indes, des Indes en Chine, de la Chine au Japon, plus loin si c'était
possible? Mes parents s'éteindraient dans les larmes! A qui la faute?
Une réponse, une réponse contenant ne fût-ce qu'une lueur d'espoir, et
je rentrais en France à l'instant même, corrigé de toutes mes erreurs,
portant dans ma poitrine un coeur nouveau. C'était à prendre ou à
laisser. Positivement, j'avais un peu perdu la tête.

Ma lettre partie, je comptai les heures qui me séparaient du retour du
courrier. Que dis-je, les heures? c'était bel et bien l'affaire de deux
semaines, car, à cette époque, l'_Orient-Express_ ne roulait pas
encore entre Paris et Varna.

Pendant ces quinze jours, mon ami et moi nous courûmes les ruines, les
bazars, les mosquées, de Stamboul à Scutari. En outre la _Galathée_
chauffa plus d'une fois pour nous conduire soit aux îles des Princes,
soit dans le haut Bosphore, soit même sur les côtes les plus voisines de
la mer Noire où, par parenthèse, un coup de vent d'est faillit me noyer,
moi et ma chapelle toute neuve, encore veuve de sa statue. D'ailleurs
aucune aventure d'un genre plus doux; pas la moindre tentation, ce qui
est, pour les nouveaux convertis de mon espèce, la meilleure garantie de
persévérance. Dieu sait ce qui serait arrivé si j'avais fait mon stage
de vertu dans un pays où les femmes sont moins cloîtrées!

Enfin le paquebot de la malle française fut signalé au sémaphore de
Galata, dont j'avais appris les séries de pavillons par coeur. O joie!
le guichet de la poste s'ouvrit pour laisser passer dans mes mains une
enveloppe de cette même écriture renversée que mes yeux avaient relue si
souvent. Ma divinité n'était point inexorable et m'épargnait le voyage
du Japon qui, entre nous, me donnait à réfléchir.

« Monsieur, m'écrivait-on, j'aime trop vos parents--sans les
connaître--pour les priver si longtemps de la présence de leur fils.
Vous vouliez une réponse; la voici. Quant au reste, vous me permettrez
bien de vous dire que je ne saurais prendre toutes vos belles paroles
pour argent comptant. Je me défie des conversions si faciles et si
promptes, et j'estime qu'il y faut un peu de martyre, tout au moins
quelques cicatrices de fer ou de feu, quelque épreuve de confrontation
avec les bêtes de l'amphithéâtre.

» D'ailleurs, il faut en prendre votre parti. Votre chapelle--je vous
félicite de l'avoir édifiée si aisément--contiendra quelque jour, si
Dieu m'écoute, une statue fidèlement honorée. Mais ce ne sera pas la
mienne, qui ne saurait quitter la modeste niche où la retient le devoir.
Je vous répète que je vous aime, que je vous aimerai toujours. Vous
l'avoir dit, savoir que vous ne l'ignorez plus, bien que vous ignoriez
tout le reste, cela me procure déjà des douceurs infinies. Depuis que
j'ai cessé d'être une enfant, je ne me souviens pas d'avoir connu
quelque chose qui touche au bonheur d'aussi près.

» Peut-être, puisque vous allez revenir, vous apercevrai-je de loin en
loin, mais mon secret sera mieux gardé que jamais, car il doit l'être;
je mourrais de honte s'il en était autrement. Mais je suivrai tendrement
des yeux votre chemin dans la vie. Et même, si vous restez digne de moi,
ma plume viendra vous dire de temps en temps que je suis fière de vous
et reconnaissante, jusqu'au jour où une autre, celle qui sera votre
femme, vous le dira des lèvres. Je rougis de ma faiblesse, car je
m'étais juré de vous écrire une seule fois. Mais cette faiblesse
n'enlève rien à personne. Elle ne m'empêchera de remplir aucun des
devoirs de ma vie.. et vous, ami, jusqu'à présent vous n'avez guère de
devoirs. »

Pages:
1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8

Stephen King fan publishes Shining's Jack Torrance's novel
Three Women was first heard as a radio drama and then published as a poem. Robert Shaw explains his desire to stage the piece as it was intended

Turkish poet Nazim Hikmet regains citizenship
Nonagenarian Diana Athill, Irish writer Sebastian Barry and first book winner Sadie Jones talk about their books and their writing after the awards were announced last night

Book borrowing boosts author's self-esteem

Turkey is restoring the citizenship of its most famous 20th century poet Nazim Hikmet over 50 years after it branded him a traitor.

Hikmet, a communist who died in exile in Moscow in 1963, was imprisoned in Turkey for more than a decade. He was stripped of his Turkish nationality in 1951 because of his communist views, but despite a ban on his poetry which remained in place until 1965, has remained one of Turkey's best-loved poets. His work, much of which was written in prison, including his masterpiece Human Landscapes, has been translated into more than 50 languages.

"This is very good news," said Richard McKane, Hikmet's English translator. "The restoration of his Turkish citizenship is long overdue: the people of Turkey and his readers are owed that."

Immortalised by Pablo Neruda, with whom he shared the Soviet Union's International Peace Prize in 1950, with the lines "Thanks for what you were and for the fire / which your song left forever burning", Hikmet was also supported by Jean-Paul Sartre and Pablo Picasso. Nobel laureate Orhan Pamuk, when given the editorship for a day of Turkish newspaper Radikal two years ago, used the example of Hikmet in his cover story to criticise the lack of freedom of expression in Turkey. In 2000, 500,000 Turks petitioned the government to restore Hikmet's citizenship rights and repatriate his remains.

Deputy prime minister Cemil Cicek told the Associated Press that it was time for the government to change its mind about Hikmet. "The crimes which forced the government to strip him of his citizenship at that time are no longer considered a crime," the BBC quoted him as saying.

Hikmet, whose remains are currently in Russia, had said that he wished to be buried in Turkey in his 1953 poem Testament, translated by Ruth Christie. "Friends if it's not my lot to see the day / of independence... / if I die before that day / - and it seems I will - / bury me in a village graveyard in Anatolia / and if it's fitting / and a plane tree grows at my head, / then there's no need for a gravestone or anything else."

Cicek said that Hikmet's family would now decide whether to ship his remains back to his homeland.

Hikmet introduced free verse to Turkey in the 1930s, with his themes ranging from war to love. Despite his imprisonment he retained a deep passion for Turkey. "I love my country", he wrote in one of his poems. "I swung in its lofty trees, I lay in its prisons. Nothing relieves my depression like the songs and tobacco of my country."

guardian.co.uk © Guardian News & Media Limited 2009 | Use of this content is subject to our Terms & Conditions | More Feeds

Copyright (c) 2007. booksboost.com. All rights reserved.