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Ma Cousine Pot Au Feu by Leon de Tinseau

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Une fleur de pensée, comme la première fois, remplaçait la signature
absente. J'y posai mes lèvres.

--Qui sait, me disais-je tout bas, si d'autres lèvres n'ont pas donné
rendez-vous aux miennes à cette place?

Le courrier m'apportait seulement deux lettres: celle que je viens de
dire, et une seconde, de la main de ma mère. Rien de ma cousine, ce
jour-là, mais je n'avais pas le droit de me plaindre, car la pauvre miss
Pot-au-Feu attendait encore sa réponse. Aussi, que pouvais-je bien
répondre à cette tranquille et prosaïque personne, si éloignée de la
note actuelle de mon esprit que j'aurai dû me battre les flancs pendant
une heure pour lui écrire vingt lignes! Lui raconter ma bonne fortune
platonique et épistolaire? A quoi bon? La froide écriture pouvait-elle
initier cette profane aux mystères du grand amour?

Moi, je le comprenais, le grand amour; je le respirais; je me mouvais
dans cette atmosphère à la fois pure et troublante comme celle des hauts
sommets. Parfois, étonné du sentiment nouveau qui m'absorbait, j'avais
peur d'être la proie d'une folie passagère, éclose dans mon cerveau sous
l'ardeur du ciel d'Orient. Ou bien, peut-être, je subissais, malgré moi,
l'influence d'une tendresse passionnée qui m'obsédait de loin. Peut-être
mon coeur s'égarait à la poursuite d'une chimère, dont je me moquerais
bientôt moi-même ainsi que d'un songe incohérent. Et si jamais le hasard
ou la constance de mes efforts me mettaient en face de mon inconnue, ne
m'apercevrais-je pas de mon erreur, de mon impuissance à l'aimer?

--Tu l'aimeras éperdument si tu peux la découvrir, me répondait mon
coeur. Et, si elle t'échappe, le couronnement du bonheur manquera
toujours à ta vie.

Désormais, chaque heure passée sur ce sol lointain me semblait
perdue.... Je courus rejoindre mon ami.

--Écoute, lui dis-je; il faut que je rentre à Paris. Tu ne m'en voudras
pas si je t'abandonne?

--J'allais te proposer de partir, me répondit le maître et seigneur de
la _Galathée_. Je m'ennuie atrocement dans cette ville où les
femmes sont des fantômes. Les Parisiennes ressemblent à la lance
d'Achille. Blessé par elles, c'est par elles qu'on doit être guéri.
Demain, au soleil levant, nous verrons disparaître dans les flots d'or
la pointe du Sérail. Mais toi, que t'arrive-t-il? Tu resplendis. Gageons
qu'_elle_ t'écrit de revenir.

Je racontai discrètement mon histoire. Au reste, vu les circonstances,
il m'eût été difficile de me montrer indiscret.

--Tu m'as joliment l'air d'un homme sur le point de se faire rouler,
grommela cet affreux sceptique.

Je m'enfuis pour ne pas l'étrangler. A l'aube suivante, quand le bruit
des anneaux de fer martelant l'écubier m'annonça que nous étions en
train de lever l'ancre, je n'avais guère fermé l'oeil. Cinq jours après,
mon compagnon et moi nous prenions place dans l'express qui quitte
Marseille à six heures du soir. Encore quelques moments, et j'allais
respirer le même air que la dame aux pensées!






XV


Ma première course dans les rues de Paris fut pour le bureau de poste de
la Madeleine, où j'eus à débourser les frais d'un affranchissement
considérable. Je n'avais pas perdu mon temps durant nos cinq jours de
traversée, et le paquet volumineux qui tomba dans la boîte avec un bruit
sourd de colis, ressemblait moins à une lettre d'amour qu'au manuscrit
déposé furtivement par un auteur ingénu dans l'orifice béant de
l'officine d'un journal.

Il y avait de tout dans ce volume. Souvenirs d'enfance et de jeunesse,
détestation de mes erreurs passées, protestations pour l'avenir, essai
d'apologie, dithyrambes en l'honneur de l'amour idéal qui, désormais,
devait remplir ma vie, tout cela se trouvait mélangé dans ces nombreuses
pages qui se terminaient par un appel à la clémence.

« Vous pouviez, disais-je, me laisser ignorer toujours mon bonheur.
Avez-vous le droit, maintenant, de causer mon malheur pour toute ma vie?
Quel mal vous ai-je fait pour que vous me torturiez ainsi? Qu'avez-vous
à craindre de moi? Le nom que je porte n'est-il pas pour vous un sûr
garant que mes sentiments sont ceux d'un gentilhomme? Ne sentez-vous pas
que je vous respecterais comme une sainte, que je me contenterais du
bonheur de vous apercevoir quelquefois si, comme vous le dites, mon
malheureux destin nous sépare? Ou bien pensez-vous que je vous aimerais
moins après vous avoir vue? Ah! c'est votre âme, c'est votre coeur que
j'aime! Que m'importe le reste!.... Mais quelle folie! Je gagerais dix
de mes années que le reste est charmant. »

De la Madeleine au Louvre je ne fis qu'un bond. Certes la tranquille
Rosie n'était point, pour cette aventure d'un romanesque inédit,
l'auditeur que j'aurais souhaité. Mais je n'avais pas le choix, et
d'ailleurs, à défaut d'autres qualités, ma cousine avait celle d'une
résignation parfaite comme confidente. Pour cet emploi, elle aurait
charmé Corneille ou Racine. Je la trouvai, comme quelques mois plus tôt,
assise à son chevalet, copiant la même Vierge, avec Lisbeth attelée au
même tricot. En me voyant, elle eut un petit cri de surprise.

--Comment! déjà de retour? Que se passe-t-il donc? Je ne t'attendais
que dans un an pour le moins.

--Il se passe, répondis-je, que ton cousin est à la fois le plus heureux
et le plus infortuné des hommes. Tiens, lis ces lettres.

--Doucement! fit ma cousine en retirant sa main comme à l'approche d'un
fer rouge. Ta confiance m'honore, mais tu oublies à qui tu parles, et,
l'autre jour, il m'a fallu me confesser d'avoir un peu trop écouté tes
confessions.

--Tu peux lire, insistai-je. Tu ne te confesseras point d'avoir parcouru
ces pages adorables. Je te conseille même de les apprendre par coeur: tu
ne pourrais qu'y gagner.

Avec un léger soupir, elle posa tranquillement sa palette, son
appuie-main et ses pinceaux. Elle rougissait peu à peu et, quand elle
fut au bout de la seconde lettre, avec ses yeux brillants et ses joues
fleuries comme des roses pourpres, elle était, Dieu me pardonne,
absolument jolie. Mais, en ce moment, il était bien question de savoir
si Rosie était belle ou non!

--Qu'en dis-tu? demandai-je en replaçant sur mon coeur les précieux
autographes.

Elle haussa doucement les épaules, des épaules d'un dessin parfait. Tout
en se remettant à son travail, elle me répondit:

--Tu vas te fâcher; tant pis! Eh bien, vous êtes fous tous les deux:
elle d'écrire de semblables fadaises à un monsieur qu'elle connaît à
peine. La malheureuse! Que ne puis-je découvrir tout à l'heure son
adresse et son nom! Je me ferais un devoir de courir chez elle pour lui
crier: « Casse-cou! » Entre femmes on se doit ces avertissements. Quant
à toi, je te trouve encore plus ridicule, et je gagerais ce Murillo
contre ma copie que tu as affaire avec un vieux laideron sentimental. Et
c'est pour cela que tu as coupé par le milieu ton beau voyage d'Orient!

--Rosie! vociférai-je en prenant mon chapeau, tu es née pot-au-feu et
pot-au-feu tu mourras! Je te quitte pour te revoir seulement le jour où
j'aurai découvert mon inconnue. Tu verras si c'est un vieux laideron!

--Bon! dit-elle avec son franc rire de camarade, notre séparation sera
un peu longue! Sois sûr que la dame est trop avisée pour se laisser
voir. Signons la paix; je ne dirai que ce que tu voudras. Mais enfin,
mon pauvre ami, que comptes-tu faire?

--La chercher dans tout Paris, maison par maison. Et, surtout, la
convaincre avec le temps, dussé-je y mettre dix ans de ma vie, que je
suis digne d'elle et qu'elle peut se révéler à moi.

--Tu seras bien avancé quand tu te trouveras en face d'une personne
mariée, mère de quatre enfants!

--Elle deviendra veuve, et ses enfants seront les miens. Dans tous les
cas, je la verrai quelquefois. Je ne veux plus vivre sans cette femme.
Je l'adore avec passion!

Je criais si fort, que Lisbeth, embarrassée par ce qu'elle entendait
malgré elle, plongeait sa tête dans son tricot. Quant à ma cousine, elle
partit d'un grand éclat de rire. Jamais je ne l'aurais crue susceptible
d'une gaieté aussi bruyante.

--Par ma foi! dis-je, parodiant sans y tâcher le Misanthrope, je ne vois
pas en quoi je suis si risible!

--Pardonne-moi, mon bon Gastie. Mais je te vois encore tel que tu étais
à cette même place, l'automne dernier, faisant les honneurs du Musée à
certaine élégante, avec des airs convaincus. Tu te souviens de madame
Confiture-de-Roses?

Elle s'essuya les yeux où le rire avait mis quelques larmes brillantes,
qui lui allaient fort bien.

--A propos, reprit-elle, sais-tu quelle idée me vient? Si cette superbe
personne était en train de se moquer de toi grâce à un déguisement
d'écriture! Si ta passion d'alors et celle d'aujourd'hui ne faisaient
qu'une!

A première vue, l'imagination n'était pas tellement absurde, et je
sentis la rougeur me monter au front. Mais un examen de quelques
secondes me rassura.

--Écoute, répondis-je tranquillement en désignant le Murillo du bout de
mon menton. Si on disait demain au conservateur du Louvre: « Cette toile
qui est accrochée là sort du pinceau de mademoiselle Rosie », penses-tu
qu'il s'y laisserait prendre?

--Hélas! soupira ma cousine.

--Eh bien, les lettres que j'ai dans ma poche ressemblent à ce que
cette...coquine peut écrire et penser comme la peinture de Murillo
ressemble à ta peinture. Tu admettras bien que je suis à même d'en
juger.

Rosie baissa la tête sur sa toile, un peu mortifiée sans doute de ma
franchise à l'égard de son talent. Je lui dis en prenant congé d'elle:

--Bientôt j'irai voir l'oncle Jean, mais seulement après que la dame aux
pensées m'aura répondu. J'aurai du plaisir à te montrer sa lettre, et
cependant mes confidences t'ennuient peut-être.

--Bah! fit ma cousine avec son bon sourire, il y a longtemps que j'y
suis habituée. Au fond, elles m'amusent.

Nous nous quittâmes sans rancune après une cordiale poignée de mains.
Tout en descendant l'escalier aux larges marches, je me disais:

--Positivement, cette Rosie devient une jolie fille.... Mais quelle
personne prosaïque!






XVI


--Je savais déjà ton retour d'Orient par ma petite-fille, et je pense
que tu viens m'annoncer ton départ pour Vaudelnay. Tes parents doivent
t'attendre.

Mon oncle m'accueillit par ces paroles quand j'allai lui présenter mes
devoirs, quelques jours plus tard, ayant dans mon portefeuille une
lettre que j'avais prise le matin même à la poste restante.

Partir pour Vaudelnay! M'éloigner de l'adorable femme dont les lignes
tendres, généreuses, consolantes reposaient sur mon coeur: comment avoir
ce courage! Et pourtant juin finissait. Encore une quinzaine et ma
dernière inscription de droit avant les vacances devait être prise.
Quant aux examens, je n'aurais pas été moins préparé à subir ceux du
doctorat en médecine. Depuis quelques mois, je n'avais guère le temps de
songer au Code et aux Institutes. Mais quel prétexte imaginer afin de ne
point quitter la capitale?

--Pour le moment, répondis-je évasivement, mes projets sont encore très
vagues.

Cette fois je n'osais plus parler à mon oncle de sa propre visite chez
nous. Il était payé pour ne pas trop compter sur la fidélité de ma
mémoire en certaines circonstances.

Dès que je pus être seul avec Rosie, j'abordai le sujet qui me tenait au
coeur avant tous les autres.

--Je suis bien malheureux! m'écriai-je. Lis cette adorable lettre. Tu
n'y trouveras pas une parole, pas une virgule qui ne montre clairement
que la femme qui l'a écrite était faite pour moi. C'est à peine si elle
me connaît, et son coeur me devine avec une sorte de pénétration
surnaturelle. Ce qu'elle me dit est précisément ce qu'il faut me dire.
Elle m'aime sincèrement, d'un amour qui m'élève à mes propres yeux, qui
embellirait toute ma vie. Je sens qu'elle pourrait faire de moi un homme
sérieux et bon. Elle m'a rendu meilleur déjà. Est-il possible que ma
destinée soit de ne jamais connaître même son nom!

Ma cousine lisait lentement, en s'appliquant beaucoup, comme si elle eût
déchiffré quelque passage écrit dans une langue peu familière, qu'il
fallait traduire ligne par ligne. Cependant, si froide qu'elle fût, on
pouvait voir à certaines émotions fugitives de son visage qu'elle
prenait du plaisir à la lecture.

--Oui, dit-elle en me rendant le papier. Je commence à croire que cette
femme parle sincèrement, qu'elle est prise pour toi d'un attachement
véritable. Mais,--tu es plus expert que moi dans ces matières,--qui sait
si vous gagneriez l'un et l'autre à sortir du nuage qui plane sur vous?
Je voyais, l'autre jour, une toile qui représente Psyché. Il me semble
que son histoire a du rapport avec la vôtre. Fini le mystère, fini
l'amour!

--Et il me semble à moi, dis-je en la menaçant, que miss Pot-au-Feu se
moque de son cousin.

--Ah! je te jure que non! répondit-elle avec un grand sérieux.

--Alors, je n'y comprends plus rien. Tu te déranges. Mais tu passes d'un
extrême à l'autre. Je voudrais bien te voir adorée toute ta vie par un
monsieur dont tu ne pourrais rien dire: ni s'il est beau, ni s'il est
affreux, ni s'il est blond, ni s'il est maigre, ni s'il est vieux.... Et
encore, chez un homme, ces choses-là tirent moins à conséquence. Ah!
tiens, je sais bien ce qui arrivera si ma cruelle amie s'obstine à se
cacher.

--Moi aussi, je le sais bien. Tu abandonneras l'entêtée à son malheureux
sort et tu épouseras une bonne femme qui te la rappellera dans le peu
que tu sais d'elle, mais dont tu auras pu juger par toi-même l'âge, la
figure et le reste. Il me semble que ce dénouement n'est point si
mauvais.

--Mauvais ou non, il est impossible. Je mourrai garçon, laissant à ton
deuxième fils la fortune et le nom des Vaudelnay.

--Tu divagues, fit ma cousine en haussant les épaules.

Et notre entretien fut terminé pour ce jour-là.

Dans le moment de l'année où nous étions, Paris n'existait plus au point
de vue du monde; mes jours et mes soirées se traînaient sans
distractions, je parle des distractions honnêtes. Quant aux autres, dans
l'état de quasi perfection idéale où je me trouvais, la seule pensée de
les avoir connues jadis me faisait horreur. Ma seule ressource était
dans la conversation de ma cousine; je m'amusais à la convertir tout
doucement à mes théories sentimentales. Je la voyais quotidiennement,
soit au musée, soit rue d'Assas. Un jour elle me dit en riant:

--N'as-tu pas peur de me jouer un vilain tour en faisant pousser des
ailes sur mon dos? Quand elles auront toutes leurs plumes, je serai bien
avancée derrière les barreaux de ma cage! Au moins, maintenant, je n'ai
nulle envie de m'envoler vers le pays des rêves.

--Je ne suis pas inquiet pour toi, répondis-je. Tes ailes, si tant est
qu'elles poussent vraiment, ne te serviront jamais beaucoup. Tu te
souviens de ces volatiles sédentaires que nous allions voir ensemble à
Vaudelnay....

--Fort bien: les canards de la basse-cour. Grand merci de la
comparaison!

--Voyez un peu la grincheuse personne! Qui parle de canards? Ce sont les
cygnes que je voulais dire, mademoiselle. Jamais ni toi ni moi ne les
avons vus s'envoler.

--C'est qu'ils se trouvaient heureux où ils étaient.

En prononçant ces paroles, Rosie avait courbé sa tête fine sur son
chevalet, avec une ondulation de cou si harmonieuse que je trouvai ma
comparaison beaucoup plus juste qu'elle n'en avait l'air.

Le 10 juillet, je reçus une lettre de mon inconnue. Si j'ai conservé le
souvenir de cette date, c'est qu'elle marqua la fin d'une correspondance
qui m'avait donné un immense bonheur durant trois mois. Non, je ne
devais plus revoir cette grosse écriture déguisée et cette signature
fleurie qui me confirmait de si charmants aveux. Ce jour-là, au lieu
d'une seule pensée, la main mystérieuse en avait dessiné tout un
bouquet, groupé avec un art exquis, bien qu'il fût aisé de voir qu'elles
étaient jetées sur le papier à la hâte et sans recherche.

Dans ces quatre pages, serrées comme pour ne pas perdre la moindre
place, vibrait toujours la même tendresse grave, on pourrait dire
maternelle, mais avec un abandon plus intime où l'on sentait je ne sais
quoi d'hésitant et d'attendri. La lettre finissait par ces lignes:

« Et maintenant, cher, nous allons partir. Les champs nous réclament; ce
Paris brûlant n'a plus assez d'air pour nous. Disons-lui donc adieu pour
quelques mois. Toutefois, soyez tranquille. Vos lettres me parviendront,
expédiées à l'adresse ordinaire, et vous aurez les miennes, qui
continueront à passer par Paris, car vous ne saurez point où je suis
allée. Que vous importe ce que vous ne savez pas, à côté de cette chose
dont vous êtes sûr! Ne sentez-vous pas que je vous aime? Voyez plutôt
c'est moi, maintenant, qui ai besoin de vos lettres; c'est moi qui vous
les demande. Ne m'oubliez pas à Vaudelnay où l'on s'amuse beaucoup,
m'a-t-on dit. Du moins, ami cher, si vous m'oubliez, que ce soit pour
une jeune fille digne de vous et qui sera votre femme. Choisissez-la
bien quand l'heure viendra. Vous savoir malheureux, ou une autre
malheureuse par vous, serait la douleur suprême de ma vie. »

Du moment où _elle_ quittait Paris, je n'avais plus de raison pour
y rester. Je préparai donc tout pour mon départ, mais la perspective
d'une agitation mondaine semblable à celle de l'année précédente m'était
insupportable. J'écrivis à ma mère que je me sentais fatigué, que je
désirais vivement jouir du repos le plus complet durant les premières
semaines de mon séjour à la campagne. Par la même occasion, je parlais à
mes parents de mon projet d'enlever ma cousine et mon oncle et de les
amener avec moi. J'expliquais cette idée--non sans un peu
d'hypocrisie--par le désir de procurer à la jeune fille et au vieillard
une saison de villégiature utile à leurs santés. Mais, pour dire le
vrai, je ne pouvais plus me passer de ma confidente ordinaire. Seul à
Vaudelnay, sans avoir personne à qui parler de la dame aux pensées! Il y
avait de quoi mourir.

Ma mère me répondit courrier par courrier en m'envoyant une invitation
pressante pour l'oncle Jean et sa petite-fille. Que dis-je: inviter! On
les suppliait de faire une longue visite à la vieille maison qui était
toujours la leur, qui l'avait été si longtemps pour l'un d'eux! La seule
objection, la difficulté du voyage pour les jambes raidies par l'âge de
mon oncle disparaissait, puisque le trajet devait se faire, sous mon
escorte.

Je savais comment m'y prendre pour enlever d'assaut le consentement du
peu flexible baron. J'allai chez lui à l'heure où je supposais que sa
petite-fille était au Louvre.

--Oncle Jean, dis-je, vous voyez devant vous un ambassadeur et voici mes
lettres de créance.

Je lui remis l'invitation de ma mère. L'épître lue avec quelques
froncements de sourcil que j'interprétai sans trop de peine:

--Ta mère est toujours bonne comme je l'ai connue, dit mon oncle. Mais
ce qu'elle demande est bien difficile.

--Cela serait dix fois plus difficile qu'il faudrait encore le faire,
prononçai-je gravement. Rosie tombera malade si son été se passe à
Paris.

J'avais touché juste. Le grand-père de ma cousine bondit comme il aurait
fait, cinquante ans plus tôt, à une parole malsonnante.

--Rosie malade! s'écria-t-il. Qu'en sais-tu?

--Elle change, répondis-je avec aplomb. Ses traits se tirent, ses yeux
s'agrandissent; l'abus du travail lui voûte les épaules. Il y a trois
jours, pendant une courte visite que je lui ai faite au Louvre, elle a
toussé plusieurs fois...d'une mauvaise toux.

--Elle ne se plaint jamais.

--Parbleu! si vous attendez qu'elle se plaigne!.... Elle sait que tout
déplacement vous est incommode, et c'est une fille si prompte à se
sacrifier!

--Oui, très prompte à se sacrifier, répéta mon oncle dans un écho qui
ressemblait à un grognement.

Il me tourna le dos avec une sorte de mauvaise humeur, comme si j'étais
responsable de l'esprit d'abnégation de ma cousine.

--Quand elle rentrera, je lui parlerai, dit-il bientôt entre ses dents.
Et, pas plus tard que demain je veux qu'elle consulte.

--Pas plus tard que demain, mon cher oncle, elle, vous et moi serons
dans l'express de Poitiers, ne vous déplaise.

--N'allons pas si vite, mon neveu. Si ma petite-fille est malade, c'est
aux eaux que je dois la conduire. Je ne sais pas d'endroit plus humide
que Vaudelnay. Mes rhumatismes peuvent en dire quelque chose.

Quelle singulière lubie de ne pas vouloir venir chez nous! Comment
expliquer cette résistance? Par la rancune du passé? Comme je me posais
ces questions, nous entendîmes la voix de Rosie qui chantait dans
l'antichambre.

--Tiens, écoute comme elle est malade! dit l'oncle Jean.

Mes plans s'en allaient à vau-l'eau. J'essayai pour la seconde fois
d'enlever l'affaire par surprise, en frappant ailleurs.

--Veux-tu que nous partions tous ensemble pour Vaudelnay? demandai-je
avant que mon oncle eût le temps de dire un mot. Ton grand-père en meurt
d'envie; mais il a peur de te contrarier.

Le rossignol s'était tu subitement. Les jolies joues roses devinrent
blanches comme des lis.

--Partir pour Vaudelnay?...tous ensemble!.... Oh! mon Dieu, quel
bonheur! soupira ma cousine en se laissant tomber sur une chaise.

--Animal! me cria mon oncle. Voilà une enfant qui va s'évanouir!

--Quand je vous disais qu'elle est souffrante! répondis-je tout bas.

Déjà les couleurs vives reparaissaient. A en juger par les symptômes,
cette maladie n'était qu'une grande joie. Rosie demanda d'une voix qui
aurait fait retourner mon oncle aux Indes:

--Grand-père! c'est vrai que nous partons?

Elle me regardait, tout en questionnant l'oncle Jean.

--Va vite commencer tes paquets, décidai-je audacieusement. Nous devons
être à la gare sur le coup de huit heures demain matin.

Nous y étions tous avant sept heures et demie. Je ne me souviens pas
qu'aucune journée de voyage ait passé pour moi plus vite que celle-là.
Ma bonne action recevait déjà sa récompense.






XVII


Plus vite encore que notre express, ma dépêche avait couru sur son fil.
Le château nous attendait avec un air de fête, mais avec cet air discret
des gens qui sont heureux pour eux-mêmes, et non pas pour leurs voisins.

En apercevant le sommet des tours du manoir, par-dessus la ceinture des
grands arbres, l'oncle Jean avait mordu sa moustache et nous
n'entendîmes plus le son de sa voix jusqu'au moment où le landau
s'arrêta dans la cour. Quant à Rosie, elle parlait pour deux, poussant
des exclamations de joie à chaque tournant du chemin, appelant par son
nom chaque paysanne qui se levait de son banc pour nous saluer,
s'extasiant sur les embellissements du village.

Mon père et ma mère semblaient si heureux de l'arrivée des voyageurs,
qu'il aurait été difficile de décider lequel de nous trois était
accueilli avec plus de tendresse. Mais, pendant le dîner, l'attention se
détourna des autres à mon profit, et la conversation ne roula guère que
sur mon expédition dans le Levant. Mon père l'approuvait fort; il disait
que ce désir de voir le monde et de s'instruire était recommandable chez
un jeune homme. L'oncle, un peu distrait, donnait des signes
d'assentiment. Sans doute il refaisait en esprit ses traversées
d'autrefois, et trouvait que la mienne, en comparaison, était peu de
chose. Quant à la seule personne qui fût fixée sur la cause véritable de
mes exploits nautiques, elle confectionnait des bas-reliefs en mie de
pain, se gardant soigneusement de tourner les yeux vers moi, de peur
d'éclater de rire, je pense.

L'oncle Jean et Rosie, fatigués de leur journée, regagnèrent de bonne
heure l'appartement de la petite tour, accompagnés par la châtelaine.
Mon père me dit, quand nous fûmes seuls:

--Ta cousine est superbe. Elle a les yeux, les sourcils, les cheveux
d'une Italienne et le teint d'une Anglaise. Comment ne nous en as-tu
jamais parlé?

--Mon Dieu, répondis-je, ma cousine est à peine une femme pour moi. Je
la vois toujours telle qu'elle était quand son grand-père l'a déposée
sur ce canapé, tout endormie, un certain soir d'hiver. Au reste, nous
sommes les meilleurs camarades du monde, mais si elle est Italienne par
ses cheveux, elle est quatre fois Anglaise par son esprit positif.

--Tiens, fit mon père, c'est étonnant! Elle n'en a pas l'air. Après
tout, cela vaut mieux pour elle, car la pauvre petite ne sera point
facile à marier.

--Je doute qu'elle se marie jamais, répliquai-je d'un air profond. Je
m'attends à la voir nous donner une nouvelle édition de tante
Alexandrine.

--A son aise! conclut mon père. Seulement toi, ne nous donne pas une
nouvelle édition de l'oncle Jean.

--Pauvre père! soupirai-je tout bas. Vous ne vous doutez guère que votre
fils est amoureux d'une fée inaccessible, et que Gaston de Vaudelnay
sera vraisemblablement le dernier de sa race!

Le lendemain matin, je flânais dans le parc à la fraîcheur. En
approchant d'un gros platane sous lequel des sièges rustiques invitaient
les promeneurs au repos, j'aperçus une forme blanche assise dans une
attitude rêveuse.

--Eh bien, Rosie, est-ce que tu regrettes déjà ton musée, ton chevalet
et tes madones?

Elle tourna vers moi la tête en tressaillant, et je vis qu'elle avait
les yeux pleins de larmes.

--Non, dit-elle avec cette simplicité qu'elle conservait toujours. Mais
je regrette l'âge que j'avais quand nous travaillions ensemble à notre
petit jardin, à cette même place.

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Stephen King fan publishes Shining's Jack Torrance's novel
Three Women was first heard as a radio drama and then published as a poem. Robert Shaw explains his desire to stage the piece as it was intended

Turkish poet Nazim Hikmet regains citizenship
Nonagenarian Diana Athill, Irish writer Sebastian Barry and first book winner Sadie Jones talk about their books and their writing after the awards were announced last night

Book borrowing boosts author's self-esteem

Turkey is restoring the citizenship of its most famous 20th century poet Nazim Hikmet over 50 years after it branded him a traitor.

Hikmet, a communist who died in exile in Moscow in 1963, was imprisoned in Turkey for more than a decade. He was stripped of his Turkish nationality in 1951 because of his communist views, but despite a ban on his poetry which remained in place until 1965, has remained one of Turkey's best-loved poets. His work, much of which was written in prison, including his masterpiece Human Landscapes, has been translated into more than 50 languages.

"This is very good news," said Richard McKane, Hikmet's English translator. "The restoration of his Turkish citizenship is long overdue: the people of Turkey and his readers are owed that."

Immortalised by Pablo Neruda, with whom he shared the Soviet Union's International Peace Prize in 1950, with the lines "Thanks for what you were and for the fire / which your song left forever burning", Hikmet was also supported by Jean-Paul Sartre and Pablo Picasso. Nobel laureate Orhan Pamuk, when given the editorship for a day of Turkish newspaper Radikal two years ago, used the example of Hikmet in his cover story to criticise the lack of freedom of expression in Turkey. In 2000, 500,000 Turks petitioned the government to restore Hikmet's citizenship rights and repatriate his remains.

Deputy prime minister Cemil Cicek told the Associated Press that it was time for the government to change its mind about Hikmet. "The crimes which forced the government to strip him of his citizenship at that time are no longer considered a crime," the BBC quoted him as saying.

Hikmet, whose remains are currently in Russia, had said that he wished to be buried in Turkey in his 1953 poem Testament, translated by Ruth Christie. "Friends if it's not my lot to see the day / of independence... / if I die before that day / - and it seems I will - / bury me in a village graveyard in Anatolia / and if it's fitting / and a plane tree grows at my head, / then there's no need for a gravestone or anything else."

Cicek said that Hikmet's family would now decide whether to ship his remains back to his homeland.

Hikmet introduced free verse to Turkey in the 1930s, with his themes ranging from war to love. Despite his imprisonment he retained a deep passion for Turkey. "I love my country", he wrote in one of his poems. "I swung in its lofty trees, I lay in its prisons. Nothing relieves my depression like the songs and tobacco of my country."

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