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Du cote de chez Swann (A la recherche du temps perdu, by Marcel Proust

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MARCEL PROUST



A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU



TOME I



DU COTE DE CHEZ SWANN





A Monsieur Gaston Calmette



Comme un temoignage de profonde et affectueuse reconnaissance,



Marcel Proust.







PREMIERE PARTIE



COMBRAY



1.



Longtemps, je me suis couche de bonne heure. Parfois, a peine ma
bougie eteinte, mes yeux se fermaient si vite que je n'avais pas le
temps de me dire: "Je m'endors." Et, une demi-heure apres, la pensee
qu'il etait temps de chercher le sommeil m'eveillait; je voulais poser
le volume que je croyais avoir encore dans les mains et souffler ma
lumiere; je n'avais pas cesse en dormant de faire des reflexions sur
ce que je venais de lire, mais ces reflexions avaient pris un tour un
peu particulier; il me semblait que j'etais moi-meme ce dont parlait
l'ouvrage: une eglise, un quatuor, la rivalite de Francois Ier et de
Charles Quint. Cette croyance survivait pendant quelques secondes a
mon reveil; elle ne choquait pas ma raison mais pesait comme des
ecailles sur mes yeux et les empechait de se rendre compte que le
bougeoir n'etait plus allume. Puis elle commencait a me devenir
inintelligible, comme apres la metempsycose les pensees d'une
existence anterieure; le sujet du livre se detachait de moi, j'etais
libre de m'y appliquer ou non; aussitot je recouvrais la vue et
j'etais bien etonne de trouver autour de moi une obscurite, douce et
reposante pour mes yeux, mais peut-etre plus encore pour mon esprit, a
qui elle apparaissait comme une chose sans cause, incomprehensible,
comme une chose vraiment obscure. Je me demandais quelle heure il
pouvait etre; j'entendais le sifflement des trains qui, plus ou moins
eloigne, comme le chant d'un oiseau dans une foret, relevant les
distances, me decrivait l'etendue de la campagne deserte ou le
voyageur se hate vers la station prochaine; et le petit chemin qu'il
suit va etre grave dans son souvenir par l'excitation qu'il doit a des
lieux nouveaux, a des actes inaccoutumes, a la causerie recente et aux
adieux sous la lampe etrangere qui le suivent encore dans le silence
de la nuit, a la douceur prochaine du retour.

J'appuyais tendrement mes joues contre les belles joues de l'oreiller
qui, pleines et fraiches, sont comme les joues de notre enfance. Je
frottais une allumette pour regarder ma montre. Bientot minuit. C'est
l'instant ou le malade, qui a ete oblige de partir en voyage et a du
coucher dans un hotel inconnu, reveille par une crise, se rejouit en
apercevant sous la porte une raie de jour. Quel bonheur c'est deja le
matin! Dans un moment les domestiques seront leves, il pourra sonner,
on viendra lui porter secours. L'esperance d'etre soulage lui donne du
courage pour souffrir. Justement il a cru entendre des pas; les pas se
rapprochent, puis s'eloignent. Et la raie de jour qui etait sous sa
porte a disparu. C'est minuit; on vient d'eteindre le gaz; le dernier
domestique est parti et il faudra rester toute la nuit a souffrir sans
remede.

Je me rendormais, et parfois je n'avais plus que de courts reveils
d'un instant, le temps d'entendre les craquements organiques des
boiseries, d'ouvrir les yeux pour fixer le kaleidoscope de
l'obscurite, de gouter grace a une lueur momentanee de conscience le
sommeil ou etaient plonges les meubles, la chambre, le tout dont je
n'etais qu'une petite partie et a l'insensibilite duquel je retournais
vite m'unir. Ou bien en dormant j'avais rejoint sans effort un age a
jamais revolu de ma vie primitive, retrouve telle de mes terreurs
enfantines comme celle que mon grand-oncle me tirat par mes boucles et
qu'avait dissipee le jour,--date pour moi d'une ere nouvelle,--ou on les
avait coupees. J'avais oublie cet evenement pendant mon sommeil, j'en
retrouvais le souvenir aussitot que j'avais reussi a m'eveiller pour
echapper aux mains de mon grand-oncle, mais par mesure de precaution
j'entourais completement ma tete de mon oreiller avant de retourner
dans le monde des reves.

Quelquefois, comme Eve naquit d'une cote d'Adam, une femme naissait
pendant mon sommeil d'une fausse position de ma cuisse. Formee du
plaisir que j'etais sur le point de gouter, je m'imaginais que c'etait
elle qui me l'offrait. Mon corps qui sentait dans le sien ma propre
chaleur voulait s'y rejoindre, je m'eveillais. Le reste des humains
m'apparaissait comme bien lointain aupres de cette femme que j'avais
quittee il y avait quelques moments a peine; ma joue etait chaude
encore de son baiser, mon corps courbature par le poids de sa taille.
Si, comme il arrivait quelquefois, elle avait les traits d'une femme
que j'avais connue dans la vie, j'allais me donner tout entier a ce
but: la retrouver, comme ceux qui partent en voyage pour voir de leurs
yeux une cite desiree et s'imaginent qu'on peut gouter dans une
realite le charme du songe. Peu a peu son souvenir s'evanouissait,
j'avais oublie la fille de mon reve.

Un homme qui dort, tient en cercle autour de lui le fil des heures,
l'ordre des annees et des mondes. Il les consulte d'instinct en
s'eveillant et y lit en une seconde le point de la terre qu'il occupe,
le temps qui s'est ecoule jusqu'a son reveil; mais leurs rangs peuvent
se meler, se rompre. Que vers le matin apres quelque insomnie, le
sommeil le prenne en train de lire, dans une posture trop differente
de celle ou il dort habituellement, il suffit de son bras souleve pour
arreter et faire reculer le soleil, et a la premiere minute de son
reveil, il ne saura plus l'heure, il estimera qu'il vient a peine de
se coucher. Que s'il s'assoupit dans une position encore plus deplacee
et divergente, par exemple apres diner assis dans un fauteuil, alors
le bouleversement sera complet dans les mondes desorbites, le fauteuil
magique le fera voyager a toute vitesse dans le temps et dans
l'espace, et au moment d'ouvrir les paupieres, il se croira couche
quelques mois plus tot dans une autre contree. Mais il suffisait que,
dans mon lit meme, mon sommeil fut profond et detendit entierement mon
esprit; alors celui-ci lachait le plan du lieu ou je m'etais endormi,
et quand je m'eveillais au milieu de la nuit, comme j'ignorais ou je
me trouvais, je ne savais meme pas au premier instant qui j'etais;
j'avais seulement dans sa simplicite premiere, le sentiment de
l'existence comme il peut fremir au fond d'un animal: j'etais plus
denue que l'homme des cavernes; mais alors le souvenir--non encore du
lieu ou j'etais, mais de quelques-uns de ceux que j'avais habites et
ou j'aurais pu etre--venait a moi comme un secours d'en haut pour me
tirer du neant d'ou je n'aurais pu sortir tout seul; je passais en une
seconde par-dessus des siecles de civilisation, et l'image confusement
entrevue de lampes a petrole, puis de chemises a col rabattu,
recomposaient peu a peu les traits originaux de mon moi.

Peut-etre l'immobilite des choses autour de nous leur est-elle imposee
par notre certitude que ce sont elles et non pas d'autres, par
l'immobilite de notre pensee en face d'elles. Toujours est-il que,
quand je me reveillais ainsi, mon esprit s'agitant pour chercher, sans
y reussir, a savoir ou j'etais, tout tournait autour de moi dans
l'obscurite, les choses, les pays, les annees. Mon corps, trop
engourdi pour remuer, cherchait, d'apres la forme de sa fatigue, a
reperer la position de ses membres pour en induire la direction du
mur, la place des meubles, pour reconstruire et pour nommer la demeure
ou il se trouvait. Sa memoire, la memoire de ses cotes, de ses genoux,
de ses epaules, lui presentait successivement plusieurs des chambres
ou il avait dormi, tandis qu'autour de lui les murs invisibles,
changeant de place selon la forme de la piece imaginee,
tourbillonnaient dans les tenebres. Et avant meme que ma pensee, qui
hesitait au seuil des temps et des formes, eut identifie le logis en
rapprochant les circonstances, lui,--mon corps,--se rappelait pour
chacun le genre du lit, la place des portes, la prise de jour des
fenetres, l'existence d'un couloir, avec la pensee que j'avais en m'y
endormant et que je retrouvais au reveil. Mon cote ankylose, cherchant
a deviner son orientation, s'imaginait, par exemple, allonge face au
mur dans un grand lit a baldaquin et aussitot je me disais: "Tiens,
j'ai fini par m'endormir quoique maman ne soit pas venue me dire
bonsoir", j'etais a la campagne chez mon grand-pere, mort depuis bien
des annees; et mon corps, le cote sur lequel je reposais, gardiens
fideles d'un passe que mon esprit n'aurait jamais du oublier, me
rappelaient la flamme de la veilleuse de verre de Boheme, en forme
d'urne, suspendue au plafond par des chainettes, al cheminee en marbre
de Sienne, dans ma chambre a coucher de Combray, chez mes
grands-parents, en des jours lointains qu'en ce moment je me figurais
actuels sans me les representer exactement et que je reverrais mieux
tout a l'heure quand je serais tout a fait eveille.

Puis renaissait le souvenir d'une nouvelle attitude; le mur filait
dans une autre direction: j'etais dans ma chambre chez Mme de
Saint-Loup, a la campagne; mon Dieu! Il est au moins dix heures, on
doit avoir fini de diner! J'aurai trop prolonge la sieste que je fais
tous les soirs en rentrant de ma promenade avec Mme de Saint-Loup,
avant d'endosser mon habit. Car bien des annees ont passe depuis
Combray, ou, dans nos retours les plus tardifs, c'etait les reflets
rouges du couchant que je voyais sur le vitrage de ma fenetre. C'est
un autre genre de vie qu'on mene a Tansonville, chez Mme de
Saint-Loup, un autre genre de plaisir que je trouve a ne sortir qu'a
la nuit, a suivre au clair de lune ces chemins ou je jouais jadis au
soleil; et la chambre ou je me serai endormi au lieu de m'habiller
pour le diner, de loin je l'apercois, quand nous rentrons, traversee
par les feux de la lampe, seul phare dans la nuit.

Ces evocations tournoyantes et confuses ne duraient jamais que
quelques secondes; souvent, ma breve incertitude du lieu ou je me
trouvais ne distinguait pas mieux les unes des autres les diverses
suppositions dont elle etait faite, que nous n'isolons, en voyant un
cheval courir, les positions successives que nous montre le
kinetoscope. Mais j'avais revu tantot l'une, tantot l'autre, des
chambres que j'avais habitees dans ma vie, et je finissais par me les
rappeler toutes dans les longues reveries qui suivaient mon reveil;
chambres d'hiver ou quand on est couche, on se blottit la tete dans un
nid qu'on se tresse avec les choses les plus disparates: un coin de
l'oreiller, le haut des couvertures, un bout de chale, le bord du lit,
et un numero des Debats roses, qu'on finit par cimenter ensemble selon
la technique des oiseaux en s'y appuyant indefiniment; ou, par un
temps glacial le plaisir qu'on goute est de se sentir separe du dehors
(comme l'hirondelle de mer qui a son nid au fond d'un souterrain dans
la chaleur de la terre), et ou, le feu etant entretenu toute la nuit
dans la cheminee, on dort dans un grand manteau d'air chaud et fumeux,
traverse des lueurs des tisons qui se rallument, sorte d'impalpable
alcove, de chaude caverne creusee au sein de la chambre meme, zone
ardente et mobile en ses contours thermiques, aeree de souffles qui
nous rafraichissent la figure et viennent des angles, des parties
voisines de la fenetre ou eloignees du foyer et qui se sont
refroidies;--chambres d'ete ou l'on aime etre uni a la nuit tiede, ou
le clair de lune appuye aux volets entr'ouverts, jette jusqu'au pied
du lit son echelle enchantee, ou le clair de lune appuye aux volets
entr'ouverts, jette jusqu'au pied du lit son echelle enchantee, ou on
dort presque en plein air, comme la mesange balancee par la brise a la
pointe d'un rayon--; parfois la chambre Louis XVI, si gaie que meme le
premier soir je n'y avais pas ete trop malheureux et ou les
colonnettes qui soutenaient legerement le plafond s'ecartaient avec
tant de grace pour montrer et reserver la place du lit; parfois au
contraire celle, petite et si elevee de plafond, creusee en forme de
pyramide dans la hauteur de deux etages et partiellement revetue
d'acajou, ou des la premiere seconde j'avais ete intoxique moralement
par l'odeur inconnue du vetiver, convaincu de l'hostilite des rideaux
violets et de l'insolente indifference de la pendule que jacassait
tout haut comme si je n'eusse pas ete la;--ou une etrange et
impitoyable glace a pieds quadrangulaires, barrant obliquement un des
angles de la piece, se creusait a vif dans la douce plenitude de mon
champ visuel accoutume un emplacement qui n'y etait pas prevu;--ou ma
pensee, s'efforcant pendant des heures de se disloquer, de s'etirer en
hauteur pour prendre exactement la forme de la chambre et arriver a
remplir jusqu'en haut son gigantesque entonnoir, avait souffert bien
de dures nuits, tandis que j'etais etendu dans mon lit, les yeux
leves, l'oreille anxieuse, la narine retive, le coeur battant: jusqu'a
ce que l'habitude eut change la couleur des rideaux, fait taire la
pendule, enseigne la pitie a la glace oblique et cruelle, dissimule,
sinon chasse completement, l'odeur du vetiver et notablement diminue
la hauteur apparente du plafond. L'habitude! amenageuse habile mais
bien lente et qui commence par laisser souffrir notre esprit pendant
des semaines dans une installation provisoire; mais que malgre tout il
est bien heureux de trouver, car sans l'habitude et reduit a ses seuls
moyens il serait impuissant a nous rendre un logis habitable.

Certes, j'etais bien eveille maintenant, mon corps avait vire une
derniere fois et le bon ange de la certitude avait tout arrete autour
de moi, m'avait couche sous mes couvertures, dans ma chambre, et avait
mis approximativement a leur place dans l'obscurite ma commode, mon
bureau, ma cheminee, la fenetre sur la rue et les deux portes. Mais
j'avais beau savoir que je n'etais pas dans les demeures dont
l'ignorance du reveil m'avait en un instant sinon presente l'image
distincte, du moins fait croire la presence possible, le branle etait
donne a ma memoire; generalement je ne cherchais pas a me rendormir
tout de suite; je passais la plus grande partie de la nuit a me
rappeler notre vie d'autrefois, a Combray chez ma grand'tante, a
Balbec, a Paris, a Doncieres, a Venise, ailleurs encore, a me rappeler
les lieux, les personnes que j'y avais connues, ce que j'avais vu
d'elles, ce qu'on m'en avait raconte.

A Combray, tous les jours des la fin de l'apres-midi, longtemps avant
le moment ou il faudrait me mettre au lit et rester, sans dormir, loin
de ma mere et de ma grand'mere, ma chambre a coucher redevenait le
point fixe et douloureux de mes preoccupations. On avait bien invente,
pour me distraire les soirs ou on me trouvait l'air trop malheureux,
de me donner une lanterne magique, dont, en attendant l'heure du
diner, on coiffait ma lampe; et, a l'instar des premiers architectes
et maitres verriers de l'age gothique, elle substituait a l'opacite
des murs d'impalpables irisations, de surnaturelles apparitions
multicolores, ou des legendes etaient depeintes comme dans un vitrail
vacillant et momentane. Mais ma tristesse n'en etait qu'accrue, parce
que rien que le changement d'eclairage detruisait l'habitude que
j'avais de ma chambre et grace a quoi, sauf le supplice du coucher,
elle m'etait devenue supportable. Maintenant je ne la reconnaissais
plus et j'y etais inquiet, comme dans une chambre d'hotel ou de
"chalet", ou je fusse arrive pour la premiere fois en descendant de
chemin de fer.

Au pas saccade de son cheval, Golo, plein d'un affreux dessein,
sortait de la petite foret triangulaire qui veloutait d'un vert sombre
la pente d'une colline, et s'avancait en tressautant vers le chateau
de la pauvre Genevieve de Brabant. Ce chateau etait coupe selon une
ligne courbe qui n'etait autre que la limite d'un des ovales de verre
menages dans le chassis qu'on glissait entre les coulisses de la
lanterne. Ce n'etait qu'un pan de chateau et il avait devant lui une
lande ou revait Genevieve qui portait une ceinture bleue. Le chateau
et la lande etaient jaunes et je n'avais pas attendu de les voir pour
connaitre leur couleur car, avant les verres du chassis, la sonorite
mordoree du nom de Brabant me l'avait montree avec evidence. Golo
s'arretait un instant pour ecouter avec tristesse le boniment lu a
haute voix par ma grand'tante et qu'il avait l'air de comprendre
parfaitement, conformant son attitude avec une docilite qui n'excluait
pas une certaine majeste, aux indications du texte; puis il
s'eloignant du meme pas saccade. Et rien ne pouvait arreter sa lente
chevauchee. Si on bougeait la lanterne, je distinguais le cheval de
Golo qui continuait a s'avancer sur les rideaux de la fenetre, se
bombant de leurs plis, descendant dans leurs fentes. Le corps de Golo
lui-meme, d'une essence aussi surnaturelle que celui de sa monture,
s'arrangeait de tout obstacle materiel, de tout objet genant qu'il
rencontrait en le prenant comme ossature et en se le rendant
interieur, fut-ce le bouton de la porte sur lequel s'adaptait aussitot
et surnageait invinciblement sa robe rouge ou sa figure pale toujours
aussi noble et aussi melancolique, mais qui ne laissait paraitre aucun
trouble de cette transvertebration.

Certes je leur trouvais du charme a ces brillantes projections qui
semblaient emaner d'un passe merovingien et promenaient autour de moi
des reflets d'histoire si anciens. Mais je ne peux dire quel malaise
me causait pourtant cette intrusion du mystere et de la beaute dans
une chambre que j'avais fini par remplir de mon moi au point de ne pas
faire plus attention a elle qu'a lui-meme. L'influence anesthesiante
de l'habitude ayant cesse, je me mettais a penser, a sentir, choses si
tristes. Ce bouton de la porte de ma chambre, qui differait pour moi
de tous les autres boutons de porte du monde en ceci qu'il semblait
ouvrir tout seul, sans que j'eusse besoin de le tourner, tant le
maniement m'en etait devenu inconscient, le voila qui servait
maintenant de corps astral a Golo. Et des qu'on sonnait le diner,
j'avais hate de courir a la salle a manger, ou la grosse lampe de la
suspension, ignorante de Golo et de Barbe-Bleue, et qui connaissait
mes parents et le boeuf a la casserole, donnait sa lumiere de tous les
soirs; et de tomber dans les bras de maman que les malheurs de
Genevieve de Brabant me rendaient plus chere, tandis que les crimes de
Golo me faisaient examiner ma propre conscience avec plus de
scrupules.

Apres le diner, helas, j'etais bientot oblige de quitter maman qui
restait a causer avec les autres, au jardin s'il faisait beau, dans le
petit salon ou tout le monde se retirait s'il faisait mauvais. Tout le
monde, sauf ma grand'mere qui trouvait que "c'est une pitie de rester
enferme a la campagne" et qui avait d'incessantes discussions avec mon
pere, les jours de trop grande pluie, parce qu'il m'envoyait lire dans
ma chambre au lieu de rester dehors. "Ce n'est pas comme cela que vous
le rendrez robuste et energique, disait-elle tristement, surtout ce
petit qui a tant besoin de prendre des forces et de la volonte." Mon
pere haussait les epaules et il examinait le barometre, car il aimait
la meteorologie, pendant que ma mere, evitant de faire du bruit pour
ne pas le troubler, le regardait avec un respect attendri, mais pas
trop fixement pour ne pas chercher a percer le mystere de ses
superiorites. Mais ma grand'mere, elle, par tous les temps, meme quand
la pluie faisait rage et que Francoise avait precipitamment rentre les
precieux fauteuils d'osier de peur qu'ils ne fussent mouilles, on la
voyait dans le jardin vide et fouette par l'averse, relevant ses
meches desordonnees et grises pour que son front s'imbibat mieux de la
salubrite du vent et de la pluie. Elle disait: "Enfin, on respire!" et
parcourait les allees detrempees,--trop symetriquement alignees a son
gre par le nouveau jardinier depourvu du sentiment de la nature et
auquel mon pere avait demande depuis le matin si le temps
s'arrangerait,--de son petit pas enthousiaste et saccade, regle sur les
mouvements divers qu'excitaient dans son ame l'ivresse de l'orage, la
puissance de l'hygiene, la stupidite de mon education et la symetrie
des jardins, plutot que sur le desir inconnu d'elle d'eviter a sa jupe
prune les taches de boue sous lesquelles elle disparaissait jusqu'a
une hauteur qui etait toujours pour sa femme de chambre un desespoir
et un probleme.

Quand ces tours de jardin de ma grand'mere avaient lieu apres diner,
une chose avait le pouvoir de la faire rentrer: c'etait, a un des
moments ou la revolution de sa promenade la ramenait periodiquement,
comme un insecte, en face des lumieres du petit salon ou les liqueurs
etaient servies sur la table a jeu,--si ma grand'tante lui criait:
"Bathilde! viens donc empecher ton mari de boire du cognac!" Pour la
taquiner, en effet (elle avait apporte dans la famille de mon pere un
esprit si different que tout le monde la plaisantait et la
tourmentait), comme les liqueurs etaient defendues a mon grand-pere,
ma grand'tante lui en faisait boire quelques gouttes. Ma pauvre
grand'mere entrait, priait ardemment son mari de ne pas gouter au
cognac; il se fachait, buvait tout de meme sa gorgee, et ma grand'mere
repartait, triste, decouragee, souriante pourtant, car elle etait si
humble de coeur et si douce que sa tendresse pour les autres et le peu
de cas qu'elle faisait de sa propre personne et de ses souffrances, se
conciliaient dans son regard en un sourire ou, contrairement a ce
qu'on voit dans le visage de beaucoup d'humains, il n'y a avait
d'ironie que pour elle-meme, et pour nous tous comme un baiser de ses
yeux qui ne pouvaient voir ceux qu'elle cherissait sans les caresser
passionnement du regard. Ce supplice que lui infligeait ma
grand'tante, le spectacle des vaines prieres de ma grand'mere et de sa
faiblesse, vaincue d'avance, essayant inutilement d'oter a mon
grand-pere le verre a liqueur, c'etait de ces choses a la vue
desquelles on s'habitue plus tard jusqu'a les considerer en riant et a
prendre le parti du persecuteur assez resolument et gaiement pour se
persuader a soi-meme qu'il ne s'agit pas de persecution; elles me
causaient alors une telle horreur, que j'aurais aime battre ma
grand'tante. Mais des que j'entendais: "Bathilde, viens donc empecher
ton mari de boire du cognac!" deja homme par la lachete, je faisais ce
que nous faisons tous, une fois que nous sommes grands, quand il y a
devant nous des souffrances et des injustices: je ne voulais pas les
voir; je montais sangloter tout en haut de la maison a cote de la
salle d'etudes, sous les toits, dans une petite piece sentant l'iris,
et que parfumait aussi un cassis sauvage pousse au dehors entre les
pierres de la muraille et qui passait une branche de fleurs par la
fenetre entr'ouverte. Destinee a un usage plus special et plus
vulgaire, cette piece, d'ou l'on voyait pendant le jour jusqu'au
donjon de Roussainville-le-Pin, servit longtemps de refuge pour moi,
sans doute parce qu'elle etait la seule qu'il me fut permis de fermer
a clef, a toutes celles de mes occupations qui reclamaient une
inviolable solitude: la lecture, la reverie, les larmes et la volupte.
Helas! je ne savais pas que, bien plus tristement que les petits
ecarts de regime de son mari, mon manque de volonte, ma sante
delicate, l'incertitude qu'ils projetaient sur mon avenir,
preoccupaient ma grand'mere, au cours de ces deambulations
incessantes, de l'apres-midi et du soir, ou on voyait passer et
repasser, obliquement leve vers le ciel, son beau visage aux joues
brunes et sillonnees, devenues au retour de l'age presque mauves comme
les labours a l'automne, barrees, si elle sortait, par une voilette a
demi relevee, et sur lesquelles, amene la par le froid ou quelque
triste pensee, etait toujours en train de secher un pleur
involontaire.

Ma seule consolation, quand je montais me coucher, etait que maman
viendrait m'embrasser quand je serais dans mon lit. Mais ce bonsoir
durait si peu de temps, elle redescendait si vite, que le moment ou je
l'entendais monter, puis ou passait dans le couloir a double porte le
bruit leger de sa robe de jardin en mousseline bleue, a laquelle
pendaient de petits cordons de paille tressee, etait pour moi un
moment douloureux. Il annoncait celui qui allait le suivre, ou elle
m'aurait quitte, ou elle serait redescendue. De sorte que ce bonsoir
que j'aimais tant, j'en arrivais a souhaiter qu'il vint le plus tard
possible, a ce que se prolongeat le temps de repit ou maman n'etait
pas encore venue. Quelquefois quand, apres m'avoir embrasse, elle
ouvrait la porte pour partir, je voulais la rappeler, lui dire
"embrasse-moi une fois encore", mais je savais qu'aussitot elle aurait
son visage fache, car la concession qu'elle faisait a ma tristesse et
a mon agitation en montant m'embrasser, en m'apportant ce baiser de
paix, agacait mon pere qui trouvait ces rites absurdes, et elle eut
voulu tacher de m'en faire perdre le besoin, l'habitude, bien loin de
me laisser prendre celle de lui demander, quand elle etait deja sur le
pas de la porte, un baiser de plus. Or la voir fachee detruisait tout
le calme qu'elle m'avait apporte un instant avant, quand elle avait
penche vers mon lit sa figure aimante, et me l'avait tendue comme une
hostie pour une communion de paix ou mes levres puiseraient sa
presence reelle et le pouvoir de m'endormir. Mais ces soirs-la, ou
maman en somme restait si peu de temps dans ma chambre, etaient doux
encore en comparaison de ceux ou il y avait du monde a diner et ou, a
cause de cela, elle ne montait pas me dire bonsoir. Le monde se
bornait habituellement a M. Swann, qui, en dehors de quelques
etrangers de passage, etait a peu pres la seule personne qui vint chez
nous a Combray, quelquefois pour diner en voisin (plus rarement depuis
qu'il avait fait ce mauvais mariage, parce que mes parents ne
voulaient pas recevoir sa femme), quelquefois apres le diner, a
l'improviste. Les soirs ou, assis devant la maison sous le grand
marronnier, autour de la table de fer, nous entendions au bout du
jardin, non pas le grelot profus et criard qui arrosait, qui
etourdissait au passage de son bruit ferrugineux, intarissable et
glace, toute personne de la maison qui le declenchait en entrant "sans
sonner", mais le double tintement timide, ovale et dore de la
clochette pour les etrangers, tout le monde aussitot se demandait:
"Une visite, qui cela peut-il etre?" mais on savait bien que cela ne
pouvait etre que M. Swann; ma grand'tante parlant a haute voix, pour
precher d'exemple, sur un ton qu'elle s'efforcait de rendre naturel,
disait de ne pas chuchoter ainsi; que rien n'est plus desobligeant
pour une personne qui arrive et a qui cela fait croire qu'on est en
train de dire des choses qu'elle ne doit pas entendre; et on envoyait
en eclaireur ma grand'mere, toujours heureuse d'avoir un pretexte pour
faire un tour de jardin de plus, et qui en profitait pour arracher
subrepticement au passage quelques tuteurs de rosiers afin de rendre
aux roses un peu de naturel, comme une mere qui, pour les faire
bouffer, passe la main dans les cheveux de son fils que le coiffeur a
trop aplatis.

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He wrote it in just three weeks, furiously and loudly tap-tap-tapping away on his typewriter on 12ft long reels of paper so that he did not have to stop, just writing writing writing fuelled only, he said, by coffee…

It became one of the most important American novels of the last century and yesterday the original manuscript - a scroll taped together with eight reels of paper - of Jack Kerouac's On The Road was unfurled in the UK for the first time.
Fifty years after the novel which more or less defined the Beat generation, was published in Britain, the Barber Institute in Birmingham is showing what is now one of the most valuable literary manuscripts in existence as part of its exhibition Jack Kerouac: Back On the Road.

The exhibition's curator Professor Dick Ellis said there had been a lot of competition to get the scroll which is itself spending a lot of time on the move, having toured a string of US cities and hitting the road to Rome once this show is over. "We're very excited indeed," he said. "This is an iconic manuscript. It is a record of the huge effort Kerouac put into composing it. It was 20 days of typing 6,500 words a day, flat out, in spontaneous composition. He wanted to record things with the most possible accuracy using the spontaneous technique. His typewriter became a compositional instrument.

"Truman Capote once accused Kerouac of typing rather than writing, I would say he was learning the ability of using the typewriter like a jazz instrument, like a saxophone. He also had an incredible memory. And he had great speed at typing, he became a lightning typist. He came to be able to use a typewriter in a way that has not been seen before or since. Kerouac said he wrote fast because the road was fast."

About 22 of the scroll's 120ft will be on display in a specially built cabinet and while visitors will have to slightly tilt their heads, Ellis believes they will get a much deeper knowledge of what Kerouac was all about. It comes to Birmingham courtesy of Jim Irsay, owner of the Indianapolis Colts, who bought it for $2.4m (£1.6m) in 2001 before agreeing to a tour. Of course, in the published novel, there are paragraph breaks but in the scroll, there are none. Kerouac did not have the time. The exhibition runs until January 28.

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