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Du cote de chez Swann (A la recherche du temps perdu, by Marcel Proust

M >> Marcel Proust >> Du cote de chez Swann (A la recherche du temps perdu,

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"Mais ce qui est incontestablement le plus curieux dans notre eglise,
c'est le point de vue qu'on a du clocher et qui est grandiose.
Certainement, pour vous qui n'etes pas tres forte, je ne vous
conseillerais pas de monter nos quatre-vingt-dix-sept marches, juste
la moitie du celebre dome de Milan. Il y a de quoi fatiguer une
personne bien portante, d'autant plus qu'on monte plie en deux si on
ne veut pas se casser la tete, et on ramasse avec ses effets toutes
les toiles d'araignees de l'escalier. En tous cas il faudrait bien
vous couvrir, ajoutait-il (sans apercevoir l'indignation que causait a
ma tante l'idee qu'elle fut capable de monter dans le clocher), car il
fait un de ces courants d'air une fois arrive la-haut! Certaines
personnes affirment y avoir ressenti le froid de la mort. N'importe,
le dimanche il y a toujours des societes qui viennent meme de tres
loin pour admirer la beaute du panorama et qui s'en retournent
enchantees. Tenez, dimanche prochain, si le temps se maintient, vous
trouveriez certainement du monde, comme ce sont les Rogations. Il faut
avouer du reste qu'on jouit de la d'un coup d'oeil feerique, avec des
sortes d'echappees sur la plaine qui ont un cachet tout particulier.
Quand le temps est clair on peut distinguer jusqu'a Verneuil. Surtout
on embrasse a la fois des choses qu'on ne peut voir habituellement que
l'une sans l'autre, comme le cours de la Vivonne et les fosses de
Saint-Assise-les-Combray, dont elle est separee par un rideau de
grands arbres, ou encore comme les differents canaux de
Jouy-le-Vicomte (Gaudiacus vice comitis comme vous savez). Chaque fois
que je suis alle a Jouy-le-Vicomte, j'ai bien vu un bout du canal,
puis quand j'avais tourne une rue j'en voyais un autre, mais alors je
ne voyais plus le precedent. J'avais beau les mettre ensemble par la
pensee, cela ne me faisait pas grand effet. Du clocher de
Saint-Hilaire c'est autre chose, c'est tout un reseau ou la localite
est prise. Seulement on ne distingue pas d'eau, on dirait de grandes
fentes qui coupent si bien la ville en quartiers, qu'elle est comme
une brioche dont les morceaux tiennent ensemble mais sont deja
decoupes. Il faudrait pour bien faire etre a la fois dans le clocher
de Saint-Hilaire et a Jouy-le-Vicomte."

Le cure avait tellement fatigue ma tante qu'a peine etait-il parti,
elle etait obligee de renvoyer Eulalie.

--"Tenez, ma pauvre Eulalie, disait-elle d'une voix faible, en tirant
une piece d'une petite bourse qu'elle avait a portee de sa main, voila
pour que vous ne m'oubliiez pas dans vos prieres."

--"Ah! mais, madame Octave, je ne sais pas si je dois, vous savez bien
que ce n'est pas pour cela que je viens!" disait Eulalie avec la meme
hesitation et le meme embarras, chaque fois, que si c'etait la
premiere, et avec une apparence de mecontentement qui egayait ma tante
mais ne lui deplaisait pas, car si un jour Eulalie, en prenant la
piece, avait un air un peu moins contrarie que de coutume, ma tante
disait:

--"Je ne sais pas ce qu'avait Eulalie; je lui ai pourtant donne la meme
chose que d'habitude, elle n'avait pas l'air contente."

--Je crois qu'elle n'a pourtant pas a se plaindre, soupirait Francoise,
qui avait une tendance a considerer comme de la menue monnaie tout ce
que lui donnait ma tante pour elle ou pour ses enfants, et comme des
tresors follement gaspilles pour une ingrate les piecettes mises
chaque dimanche dans la main d'Eulalie, mais si discretement que
Francoise n'arrivait jamais a les voir. Ce n'est pas que l'argent que
ma tante donnait a Eulalie, Francoise l'eut voulu pour elle. Elle
jouissait suffisamment de ce que ma tante possedait, sachant que les
richesses de la maitresse du meme coup elevent et embellissent aux
yeux de tous sa servante; et qu'elle, Francoise, etait insigne et
glorifiee dans Combray, Jouy-le-Vicomte et autres lieux, pour les
nombreuses fermes de ma tante, les visites frequentes et prolongees du
cure, le nombre singulier des bouteilles d'eau de Vichy consommees.
Elle n'etait avare que pour ma tante; si elle avait gere sa fortune,
ce qui eut ete son reve, elle l'aurait preservee des entreprises
d'autrui avec une ferocite maternelle. Elle n'aurait pourtant pas
trouve grand mal a ce que ma tante, qu'elle savait incurablement
genereuse, se fut laissee aller a donner, si au moins c'avait ete a
des riches. Peut-etre pensait-elle que ceux-la, n'ayant pas besoin des
cadeaux de ma tante, ne pouvaient etre soupconnes de l'aimer a cause
d'eux. D'ailleurs offerts a des personnes d'une grande position de
fortune, a Mme Sazerat, a M. Swann, a M. Legrandin, a Mme Goupil, a
des personnes "de meme rang" que ma tante et qui "allaient bien
ensemble", ils lui apparaissaient comme faisant partie des usages de
cette vie etrange et brillante des gens riches qui chassent, se
donnent des bals, se font des visites et qu'elle admirait en souriant.
Mais il n'en allait plus de meme si les beneficiaires de la generosite
de ma tante etaient de ceux que Francoise appelait "des gens comme
moi, des gens qui ne sont pas plus que moi" et qui etaient ceux
qu'elle meprisait le plus a moins qu'ils ne l'appelassent "Madame
Francoise" et ne se considerassent comme etant "moins qu'elle". Et
quand elle vit que, malgre ses conseils, ma tante n'en faisait qu'a sa
tete et jetait l'argent--Francoise le croyait du moins--pour des
creatures indignes, elle commenca a trouver bien petits les dons que
ma tante lui faisait en comparaison des sommes imaginaires prodiguees
a Eulalie. Il n'y avait pas dans les environs de Combray de ferme si
consequente que Francoise ne supposat qu'Eulalie eut pu facilement
l'acheter, avec tout ce que lui rapporteraient ses visites. Il est
vrai qu'Eulalie faisait la meme estimation des richesses immenses et
cachees de Francoise. Habituellement, quand Eulalie etait partie,
Francoise prophetisait sans bienveillance sur son compte. Elle la
haissait, mais elle la craignait et se croyait tenue, quand elle etait
la, a lui faire "bon visage". Elle se rattrapait apres son depart,
sans la nommer jamais a vrai dire, mais en proferant des oracles
sibyllins, des sentences d'un caractere general telles que celles de
l'Ecclesiaste, mais dont l'application ne pouvait echapper a ma tante.
Apres avoir regarde par le coin du rideau si Eulalie avait referme la
porte: "Les personnes flatteuses savent se faire bien venir et
ramasser les pepettes; mais patience, le bon Dieu les punit toutes par
un beau jour", disait-elle, avec le regard lateral et l'insinuation de
Joas pensant exclusivement a Athalie quand il dit:


Le bonheur des mechants comme un torrent s'ecoule.


Mais quand le cure etait venu aussi et que sa visite interminable
avait epuise les forces de ma tante, Francoise sortait de la chambre
derriere Eulalie et disait:

--"Madame Octave, je vous laisse reposer, vous avez l'air beaucoup
fatiguee."

Et ma tante ne repondait meme pas, exhalant un soupir qui semblait
devoir etre le dernier, les yeux clos, comme morte. Mais a peine
Francoise etait-elle descendue que quatre coups donnes avec la plus
grande violence retentissaient dans la maison et ma tante, dressee sur
son lit, criait:

--"Est-ce qu'Eulalie est deja partie? Croyez-vous que j'ai oublie de
lui demander si Mme Goupil etait arrivee a la messe avant l'elevation!
Courez vite apres elle!"

Mais Francoise revenait n'ayant pu rattraper Eulalie.

--"C'est contrariant, disait ma tante en hochant la tete. La seule
chose importante que j'avais a lui demander!"

Ainsi passait la vie pour ma tante Leonie, toujours identique, dans la
douce uniformite de ce qu'elle appelait avec un dedain affecte et une
tendresse profonde, son "petit traintrain". Preserve par tout le
monde, non seulement a la maison, ou chacun ayant eprouve l'inutilite
de lui conseiller une meilleure hygiene, s'etait peu a peu resigne a
le respecter, mais meme dans le village ou, a trois rues de nous,
l'emballeur, avant de clouer ses caisses, faisait demander a Francoise
si ma tante ne "reposait pas",--ce traintrain fut pourtant trouble une
fois cette annee-la. Comme un fruit cache qui serait parvenu a
maturite sans qu'on s'en apercut et se detacherait spontanement,
survint une nuit la delivrance de la fille de cuisine. Mais ses
douleurs etaient intolerables, et comme il n'y avait pas de sage-femme
a Combray, Francoise dut partir avant le jour en chercher une a
Thiberzy. Ma tante, a cause des cris de la fille de cuisine, ne put
reposer, et Francoise, malgre la courte distance, n'etant revenue que
tres tard, lui manqua beaucoup. Aussi, ma mere me dit-elle dans la
matinee: "Monte donc voir si ta tante n'a besoin de rien." J'entrai
dans la premiere piece et, par la porte ouverte, vis ma tante, couchee
sur le cote, qui dormait; je l'entendis ronfler legerement. J'allais
m'en aller doucement mais sans doute le bruit que j'avais fait etait
intervenu dans son sommeil et en avait "change la vitesse", comme on
dit pour les automobiles, car la musique du ronflement s'interrompit
une seconde et reprit un ton plus bas, puis elle s'eveilla et tourna a
demi son visage que je pus voir alors; il exprimait une sorte de
terreur; elle venait evidemment d'avoir un reve affreux; elle ne
pouvait me voir de la facon dont elle etait placee, et je restais la
ne sachant si je devais m'avancer ou me retirer; mais deja elle
semblait revenue au sentiment de la realite et avait reconnu le
mensonge des visions qui l'avaient effrayee; un sourire de joie, de
pieuse reconnaissance envers Dieu qui permet que la vie soit moins
cruelle que les reves, eclaira faiblement son visage, et avec cette
habitude qu'elle avait prise de se parler a mi-voix a elle-meme quand
elle se croyait seule, elle murmura: "Dieu soit loue! nous n'avons
comme tracas que le fille de cuisine qui accouche. Voila-t-il pas que
je revais que mon pauvre Octave etait ressuscite et qu'il voulait me
faire faire une promenade tous les jours!" Sa main se tendit vers son
chapelet qui etait sur la petite table, mais le sommeil recommencant
ne lui laissa pas la force de l'atteindre: elle se rendormit,
tranquillisee, et je sortis a pas de loup de la chambre sans qu'elle
ni personne eut jamais appris ce que j'avais entendu.

Quand je dis qu'en dehors d'evenements tres rares, comme cet
accouchement, le traintrain de ma tante ne subissait jamais aucune
variation, je ne parle pas de celles qui, se repetant toujours
identiques a des intervalles reguliers, n'introduisaient au sein de
l'uniformite qu'une sorte d'uniformite secondaire. C'est ainsi que
tous les samedis, comme Francoise allait dans l'apres-midi au marche
de Roussainville-le-Pin, le dejeuner etait, pour tout le monde, une
heure plus tot. Et ma tante avait si bien pris l'habitude de cette
derogation hebdomadaire a ses habitudes, qu'elle tenait a cette
habitude-la autant qu'aux autres. Elle y etait si bien "routinee",
comme disait Francoise, que s'il lui avait fallu un samedi, attendre
pour dejeuner l'heure habituelle, cela l'eut autant "derangee" que si
elle avait du, un autre jour, avancer son dejeuner a l'heure du
samedi. Cette avance du dejeuner donnait d'ailleurs au samedi, pour
nous tous, une figure particuliere, indulgente, et assez sympathique.
Au moment ou d'habitude on a encore une heure a vivre avant la detente
du repas, on savait que, dans quelques secondes, on allait voir
arriver des endives precoces, une omelette de faveur, un bifteck
immerite. Le retour de ce samedi asymetrique etait un de ces petits
evenements interieurs, locaux, presque civiques qui, dans les vies
tranquilles et les societes fermees, creent une sorte de lien national
et deviennent le theme favori des conversations, des plaisanteries,
des recits exageres a plaisir: il eut ete le noyau tout pret pour un
cycle legendaire si l'un de nous avait eu la tete epique. Des le
matin, avant d'etre habilles, sans raison, pour le plaisir d'eprouver
la force de la solidarite, on se disait les uns aux autres avec bonne
humeur, avec cordialite, avec patriotisme: "Il n'y a pas de temps a
perdre, n'oublions pas que c'est samedi!" cependant que ma tante,
conferant avec Francoise et songeant que la journee serait plus longue
que d'habitude, disait: "Si vous leur faisiez un beau morceau de veau,
comme c'est samedi." Si a dix heures et demie un distrait tirait sa
montre en disant: "Allons, encore une heure et demie avant le
dejeuner", chacun etait enchante d'avoir a lui dire: "Mais voyons, a
quoi pensez-vous, vous oubliez que c'est samedi!"; on en riait encore
un quart d'heure apres et on se promettait de monter raconter cet
oubli a ma tante pour l'amuser. Le visage du ciel meme semblait
change. Apres le dejeuner, le soleil, conscient que c'etait samedi,
flanait une heure de plus au haut du ciel, et quand quelqu'un, pensant
qu'on etait en retard pour la promenade, disait: "Comment, seulement
deux heures?" en voyant passer les deux coups du clocher de
Saint-Hilaire (qui ont l'habitude de ne rencontrer encore personne
dans les chemins desertes a cause du repas de midi ou de la sieste, le
long de la riviere vive et blanche que le pecheur meme a abandonnee,
et passent solitaires dans le ciel vacant ou ne restent que quelques
nuages paresseux), tout le monde en choeur lui repondait: "Mais ce qui
vous trompe, c'est qu'on a dejeune une heure plus tot, vous savez bien
que c'est samedi!" La surprise d'un barbare (nous appelions ainsi tous
les gens qui ne savaient pas ce qu'avait de particulier le samedi)
qui, etant venu a onze heures pour parler a mon pere, nous avait
trouves a table, etait une des choses qui, dans sa vie, avaient le
plus egaye Francoise. Mais si elle trouvait amusant que le visiteur
interloque ne sut pas que nous dejeunions plus tot le samedi, elle
trouvait plus comique encore (tout en sympathisant du fond du coeur
avec ce chauvinisme etroit) que mon pere, lui, n'eut pas eu l'idee que
ce barbare pouvait l'ignorer et eut repondu sans autre explication a
son etonnement de nous voir deja dans la salle a manger: "Mais voyons,
c'est samedi!" Parvenue a ce point de son recit, elle essuyait des
larmes d'hilarite et pour accroitre le plaisir qu'elle eprouvait, elle
prolongeait le dialogue, inventait ce qu'avait repondu le visiteur a
qui ce "samedi" n'expliquait rien. Et bien loin de nous plaindre de
ses additions, elles ne nous suffisaient pas encore et nous disions:
"Mais il me semblait qu'il avait dit aussi autre chose. C'etait plus
long la premiere fois quand vous l'avez raconte." Ma grand'tante
elle-meme laissait son ouvrage, levait la tete et regardait par-dessus
son lorgnon.

Le samedi avait encore ceci de particulier que ce jour-la, pendant le
mois de mai, nous sortions apres le diner pour aller au "mois de
Marie".

Comme nous y rencontrions parfois M. Vinteuil, tres severe pour "le
genre deplorable des jeunes gens negliges, dans les idees de l'epoque
actuelle", ma mere prenait garde que rien ne clochat dans ma tenue,
puis on partait pour l'eglise. C'est au mois de Marie que je me
souviens d'avoir commence a aimer les aubepines. N'etant pas seulement
dans l'eglise, si sainte, mais ou nous avions le droit d'entrer,
posees sur l'autel meme, inseparables des mysteres a la celebration
desquels elles prenaient part, elles faisaient courir au milieu des
flambeaux et des vases sacres leurs branches attachees horizontalement
les unes aux autres en un appret de fete, et qu'enjolivaient encore
les festons de leur feuillage sur lequel etaient semes a profusion,
comme sur une traine de mariee, de petits bouquets de boutons d'une
blancheur eclatante. Mais, sans oser les regarder qu'a la derobee, je
sentais que ces apprets pompeux etaient vivants et que c'etait la
nature elle-meme qui, en creusant ces decoupures dans les feuilles, en
ajoutant l'ornement supreme de ces blancs boutons, avait rendu cette
decoration digne de ce qui etait a la fois une rejouissance populaire
et une solennite mystique. Plus haut s'ouvraient leurs corolles ca et
la avec une grace insouciante, retenant si negligemment comme un
dernier et vaporeux atour le bouquet d'etamines, fines comme des fils
de la Vierge, qui les embrumait tout entieres, qu'en suivant, qu'en
essayant de mimer au fond de moi le geste de leur efflorescence, je
l'imaginais comme si c'avait ete le mouvement de tete etourdi et
rapide, au regard coquet, aux pupilles diminuees, d'une blanche jeune
fille, distraite et vive. M. Vinteuil etait venu avec sa fille se
placer a cote de nous. D'une bonne famille, il avait ete le professeur
de piano des soeurs de ma grand'mere et quand, apres la mort de sa
femme et un heritage qu'il avait fait, il s'etait retire aupres de
Combray, on le recevait souvent a la maison. Mais d'une pudibonderie
excessive, il cessa de venir pour ne pas rencontrer Swann qui avait
fait ce qu'il appelait "un mariage deplace, dans le gout du jour". Ma
mere, ayant appris qu'il composait, lui avait dit par amabilite que,
quand elle irait le voir, il faudrait qu'il lui fit entendre quelque
chose de lui. M. Vinteuil en aurait eu beaucoup de joie, mais il
poussait la politesse et la bonte jusqu'a de tels scrupules que, se
mettant toujours a la place des autres, il craignait de les ennuyer et
de leur paraitre egoiste s'il suivait ou seulement laissait deviner
son desir. Le jour ou mes parents etaient alles chez lui en visite, je
les avais accompagnes, mais ils m'avaient permis de rester dehors et,
comme la maison de M. Vinteuil, Montjouvain, etait en contre-bas d'un
monticule buissonneux, ou je m'etais cache, je m'etais trouve de
plain-pied avec le salon du second etage, a cinquante centimetres de
la fenetre. Quand on etait venu lui annoncer mes parents, j'avais vu
M. Vinteuil se hater de mettre en evidence sur le piano un morceau de
musique. Mais une fois mes parents entres, il l'avait retire et mis
dans un coin. Sans doute avait-il craint de leur laisser supposer
qu'il n'etait heureux de les voir que pour leur jouer de ses
compositions. Et chaque fois que ma mere etait revenue a la charge au
cours de la visite, il avait repete plusieurs fois "Mais je ne sais
qui a mis cela sur le piano, ce n'est pas sa place", et avait detourne
la conversation sur d'autres sujets, justement parce que ceux-la
l'interessaient moins. Sa seule passion etait pour sa fille et
celle-ci qui avait l'air d'un garcon paraissait si robuste qu'on ne
pouvait s'empecher de sourire en voyant les precautions que son pere
prenait pour elle, ayant toujours des chales supplementaires a lui
jeter sur les epaules. Ma grand'mere faisait remarquer quelle
expression douce delicate, presque timide passait souvent dans les
regards de cette enfant si rude, dont le visage etait seme de taches
de son. Quand elle venait de prononcer une parole elle l'entendait
avec l'esprit de ceux a qui elle l'avait dite, s'alarmait des
malentendus possibles et on voyait s'eclairer, se decouper comme par
transparence, sous la figure hommasse du "bon diable", les traits plus
fins d'une jeune fille eploree.

Quand, au moment de quitter l'eglise, je m'agenouillai devant l'autel,
je sentis tout d'un coup, en me relevant, s'echapper des aubepines une
odeur amere et douce d'amandes, et je remarquai alors sur les fleurs
de petites places plus blondes, sous lesquelles je me figurai que
devait etre cachee cette odeur comme sous les parties gratinees le
gout d'une frangipane ou sous leurs taches de rousseur celui des joues
de Mlle Vinteuil. Malgre la silencieuse immobilite des aubepines,
cette intermittente ardeur etait comme le murmure de leur vie intense
dont l'autel vibrait ainsi qu'une haie agreste visitee par de vivantes
antennes, auxquelles on pensait en voyant certaines etamines presque
rousses qui semblaient avoir garde la virulence printaniere, le
pouvoir irritant, d'insectes aujourd'hui metamorphoses en fleurs.

Nous causions un moment avec M. Vinteuil devant le porche en sortant
de l'eglise. Il intervenait entre les gamins qui se chamaillaient sur
la place, prenait la defense des petits, faisait des sermons aux
grands. Si sa fille nous disait de sa grosse voix combien elle avait
ete contente de nous voir, aussitot il semblait qu'en elle-meme une
soeur plus sensible rougissait de ce propos de bon garcon etourdi qui
avait pu nous faire croire qu'elle sollicitait d'etre invitee chez
nous. Son pere lui jetait un manteau sur les epaules, ils montaient
dans un petit buggy qu'elle conduisait elle-meme et tous deux
retournaient a Montjouvain. Quant a nous, comme c'etait le lendemain
dimanche et qu'on ne se leverait que pour la grand'messe, s'il faisait
clair de lune et que l'air fut chaud, au lieu de nous faire rentrer
directement, mon pere, par amour de la gloire, nous faisait faire par
le calvaire une longue promenade, que le peu d'aptitude de ma mere a
s'orienter et a se reconnaitre dans son chemin, lui faisait considerer
comme la prouesse d'un genie strategique. Parfois nous allions
jusqu'au viaduc, dont les enjambees de pierre commencaient a la gare
et me representaient l'exil et la detresse hors du monde civilise
parce que chaque annee en venant de Paris, on nous recommandait de
faire bien attention, quand ce serait Combray, de ne pas laisser
passer la station, d'etre prets d'avance car le train repartait au
bout de deux minutes et s'engageait sur le viaduc au dela des pays
chretiens dont Combray marquait pour moi l'extreme limite. Nous
revenions par le boulevard de la gare, ou etaient les plus agreables
villas de la commune. Dans chaque jardin le clair de lune, comme
Hubert Robert, semait ses degres rompus de marbre blanc, ses jets
d'eau, ses grilles entr'ouvertes. Sa lumiere avait detruit le bureau
du telegraphe. Il n'en subsistait plus qu'une colonne a demi brisee,
mais qui gardait la beaute d'une ruine immortelle. Je trainais la
jambe, je tombais de sommeil, l'odeur des tilleuls qui embaumait
m'apparaissait comme une recompense qu'on ne pouvait obtenir qu'au
prix des plus grandes fatigues et qui n'en valait pas la peine. De
grilles fort eloignees les unes des autres, des chiens reveilles par
nos pas solitaires faisaient alterner des aboiements comme il m'arrive
encore quelquefois d'en entendre le soir, et entre lesquels dut venir
(quand sur son emplacement on crea le jardin public de Combray) se
refugier le boulevard de la gare, car, ou que je me trouve, des qu'ils
commencent a retentir et a se repondre, je l'apercois, avec ses
tilleuls et son trottoir eclaire par la lune.

Tout d'un coup mon pere nous arretait et demandait a ma mere: "Ou
sommes-nous?" Epuisee par la marche, mais fiere de lui, elle lui
avouait tendrement qu'elle n'en savait absolument rien. Il haussait
les epaules et riait. Alors, comme s'il l'avait sortie de la poche de
son veston avec sa clef, il nous montrait debout devant nous la petite
porte de derriere de notre jardin qui etait venue avec le coin de la
rue du Saint-Esprit nous attendre au bout de ces chemins inconnus. Ma
mere lui disait avec admiration: "Tu es extraordinaire!" Et a partir
de cet instant, je n'avais plus un seul pas a faire, le sol marchait
pour moi dans ce jardin ou depuis si longtemps mes actes avaient cesse
d'etre accompagnes d'attention volontaire: l'Habitude venait de me
prendre dans ses bras et me portait jusqu'a mon lit comme un petit
enfant.

Si la journee du samedi, qui commencait une heure plus tot, et ou elle
etait privee de Francoise, passait plus lentement qu'une autre pour ma
tante, elle en attendait pourtant le retour avec impatience depuis le
commencement de la semaine, comme contenant toute la nouveaute et la
distraction que fut encore capable de supporter son corps affaibli et
maniaque. Et ce n'est pas cependant qu'elle n'aspirat parfois a
quelque plus grand changement, qu'elle n'eut de ces heures d'exception
ou l'on a soif de quelque chose d'autre que ce qui est, et ou ceux que
le manque d'energie ou d'imagination empeche de tirer d'eux-memes un
principe de renovation, demandent a la minute qui vient, au facteur
qui sonne, de leur apporter du nouveau, fut-ce du pire, une emotion,
une douleur; ou la sensibilite, que le bonheur a fait taire comme une
harpe oisive, veut resonner sous une main, meme brutale, et dut-elle
en etre brisee; ou la volonte, qui a si difficilement conquis le droit
d'etre livree sans obstacle a ses desirs, a ses peines, voudrait jeter
les renes entre les mains d'evenements imperieux, fussent-ils cruels.
Sans doute, comme les forces de ma tante, taries a la moindre fatigue,
ne lui revenaient que goutte a goutte au sein de son repos, le
reservoir etait tres long a remplir, et il se passait des mois avant
qu'elle eut ce leger trop-plein que d'autres derivent dans l'activite
et dont elle etait incapable de savoir et de decider comment user. Je
ne doute pas qu'alors--comme le desir de la remplacer par des pommes de
terre bechamel finissait au bout de quelque temps par naitre du
plaisir meme que lui causait le retour quotidien de la puree dont elle
ne se "fatiguait" pas,--elle ne tirat de l'accumulation de ces jours
monotones auxquels elle tenait tant, l'attente d'un cataclysme
domestique limite a la duree d'un moment mais qui la forcerait
d'accomplir une fois pour toutes un de ces changements dont elle
reconnaissait qu'ils lui seraient salutaires et auxquels elle ne
pouvait d'elle-meme se decider. Elle nous aimait veritablement, elle
aurait eu plaisir a nous pleurer; survenant a un moment ou elle se
sentait bien et n'etait pas en sueur, la nouvelle que la maison etait
la proie d'un incendie ou nous avions deja tous peri et qui n'allait
plus bientot laisser subsister une seule pierre des murs, mais auquel
elle aurait eu tout le temps d'echapper sans se presser, a condition
de se lever tout de suite, a du souvent hanter ses esperances comme
unissant aux avantages secondaires de lui faire savourer dans un long
regret toute sa tendresse pour nous, et d'etre la stupefaction du
village en conduisant notre deuil, courageuse et accablee, moribonde
debout, celui bien plus precieux de la forcer au bon moment, sans
temps a perdre, sans possibilite d'hesitation enervante, a aller
passer l'ete dans sa jolie ferme de Mirougrain, ou il y avait une
chute d'eau. Comme n'etait jamais survenu aucun evenement de ce genre,
dont elle meditait certainement la reussite quand elle etait seule
absorbee dans ses innombrables jeux de patience (et qui l'eut
desesperee au premier commencement de realisation, au premier de ces
petits faits imprevus, de cette parole annoncant une mauvaise nouvelle
et dont on ne peut plus jamais oublier l'accent, de tout ce qui porte
l'empreinte de la mort reelle, bien differente de sa possibilite
logique et abstraite), elle se rabattait pour rendre de temps en temps
sa vie plus interessante, a y introduire des peripeties imaginaires
qu'elle suivait avec passion. Elle se plaisait a supposer tout d'un
coup que Francoise la volait, qu'elle recourait a la ruse pour s'en
assurer, la prenait sur le fait; habituee, quand elle faisait seule
des parties de cartes, a jouer a la fois son jeu et le jeu de son
adversaire, elle se prononcait a elle-meme les excuses embarrassees de
Francoise et y repondait avec tant de feu et d'indignation que l'un de
nous, entrant a ces moments-la, la trouvait en nage, les yeux
etincelants, ses faux cheveux deplaces laissant voir son front chauve.
Francoise entendit peut-etre parfois dans la chambre voisine de
mordants sarcasmes qui s'adressaient a elle et dont l'invention n'eut
pas soulage suffisamment ma tante, s'ils etaient restes a l'etat
purement immateriel, et si en les murmurant a mi-voix elle ne leur eut
donne plus de realite. Quelquefois, ce "spectacle dans un lit" ne
suffisait meme pas a ma tante, elle voulait faire jouer ses pieces.
Alors, un dimanche, toutes portes mysterieusement fermees, elle
confiait a Eulalie ses doutes sur la probite de Francoise, son
intention de se defaire d'elle, et une autre fois, a Francoise ses
soupcons de l'infidelite d'Eulalie, a qui la porte serait bientot
fermee; quelques jours apres elle etait degoutee de sa confidente de
la veille et racoquinee avec le traitre, lesquels d'ailleurs, pour la
prochaine representation, echangeraient leurs emplois. Mais les
soupcons que pouvait parfois lui inspirer Eulalie, n'etaient qu'un feu
de paille et tombaient vite, faute d'aliment, Eulalie n'habitant pas
la maison. Il n'en etait pas de meme de ceux qui concernaient
Francoise, que ma tante sentait perpetuellement sous le meme toit
qu'elle, sans que, par crainte de prendre froid si elle sortait de son
lit, elle osat descendre a la cuisine se rendre compte s'ils etaient
fondes. Peu a peu son esprit n'eut plus d'autre occupation que de
chercher a deviner ce qu'a chaque moment pouvait faire, et chercher a
lui cacher, Francoise. Elle remarquait les plus furtifs mouvements de
physionomie de celle-ci, une contradiction dans ses paroles, un desir
qu'elle semblait dissimuler. Et elle lui montrait qu'elle l'avait
demasquee, d'un seul mot qui faisait palir Francoise et que ma tante
semblait trouver, a enfoncer au coeur de la malheureuse, un
divertissement cruel. Et le dimanche suivant, une revelation
d'Eulalie,--comme ces decouvertes qui ouvrent tout d'un coup un champ
insoupconne a une science naissante et qui se trainait dans
l'orniere,--prouvait a ma tante qu'elle etait dans ses suppositions
bien au-dessous de la verite. "Mais Francoise doit le savoir
maintenant que vous y avez donne une voiture".--"Que je lui ai donne
une voiture!" s'ecriait ma tante.--"Ah! mais je ne sais pas, moi, je
croyais, je l'avais vue qui passait maintenant en caleche, fiere comme
Artaban, pour aller au marche de Roussainville. J'avais cru que
c'etait Mme Octave qui lui avait donne." Peu a peu Francoise et ma
tante, comme la bete et le chasseur, ne cessaient plus de tacher de
prevenir les ruses l'une de l'autre. Ma mere craignait qu'il ne se
developpat chez Francoise une veritable haine pour ma tante qui
l'offensait le plus durement qu'elle le pouvait. En tous cas Francoise
attachait de plus en plus aux moindres paroles, aux moindres gestes de
ma tante une attention extraordinaire. Quand elle avait quelque chose
a lui demander, elle hesitait longtemps sur la maniere dont elle
devait s'y prendre. Et quand elle avait profere sa requete, elle
observait ma tante a la derobee, tachant de deviner dans l'aspect de
sa figure ce que celle-ci avait pense et deciderait. Et ainsi--tandis
que quelque artiste lisant les Memoires du XVIIe siecle, et desirant
de se rapprocher du grand Roi, croit marcher dans cette voie en se
fabriquant une genealogie qui le fait descendre d'une famille
historique ou en entretenant une correspondance avec un des souverains
actuels de l'Europe, tourne precisement le dos a ce qu'il a le tort de
chercher sous des formes identiques et par consequent mortes,--une
vieille dame de province qui ne faisait qu'obeir sincerement a
d'irresistibles manies et a une mechancete nee de l'oisivete, voyait
sans avoir jamais pense a Louis XIV les occupations les plus
insignifiantes de sa journee, concernant son lever, son dejeuner, son
repos, prendre par leur singularite despotique un peu de l'interet de
ce que Saint-Simon appelait la "mecanique" de la vie a Versailles, et
pouvait croire aussi que ses silences, une nuance de bonne humeur ou
de hauteur dans sa physionomie, etaient de la part de Francoise
l'objet d'un commentaire aussi passionne, aussi craintif que l'etaient
le silence, la bonne humeur, la hauteur du Roi quand un courtisan, ou
meme les plus grands seigneurs, lui avaient remis une supplique, au
detour d'une allee, a Versailles.

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A Stephen King fan has published an 80-page version of the book which novelist Jack Torrance obsessively writes during King's The Shining, where his descent into madness is revealed when his wife discovers that his work consists of just one phrase, endlessly repeated.

Torrance, played by Jack Nicholson in terrifying form in Stanley Kubrick's 1980 film, is a frustrated writer who goes with his wife and son to spend the winter in the isolated Overlook Hotel in an attempt to get the novel he has always wanted to write started. But the hotel's grisly past and unquiet ghosts have their way with him, and his wife Wendy eventually finds that the manuscript he has been working on actually only contains the phrase "All work and no play makes Jack a dull boy", typed over and over again.

Now New York artist Phil Buehler, who describes himself as "a big fan of Stanley Kubrick and Stephen King", has self-published a book credited to Torrance, repeating the phrase throughout but formatting each page differently, using the words to create different shapes from zigzags to spirals.

"The idea has probably been marinating for years, because I loved the movie and the Stephen King book," said Buehler. "I'd just finished my own obsessive art project [and] it was an idea I had over the Christmas holidays."

He said he decided to stick to type and formatting that could have been created on a typewriter, with the first ten pages duplicating shots of Torrance's work from the film. "I thought 'if he continues to get crazier, what would those pages look like?'" he said. "I hit writer's block about 60 pages in, and I had to get to 80 - that went on for about a week." His fiancée, who had neither read the book nor seen the film, became a little concerned about his actions. "I finally showed her the movie, and she realised I wasn't really losing it," said Buehler.

He's included a spoof review from the blog OverThinkingIt.com on the book's back jacket, which compares it to "the best of Beckett" in its "lack of forward momentum", and considers the struggles of the author, "heroically pitting himself against the Sisyphusean sentence". "It's that metatextual struggle of Man vs. Typewriter that gives this book its spellbinding power," the review says. "Some will dismiss it as simplistic; that's like dismissing a Pollack canvas as mere splatters of paint."

So far, Buehler says that around 1,000 people have viewed the book, for sale on Blurb.com for $8.95 in paperback, or $22.95 in hardback, and he's sold "a few" copies, with sales now starting to pick up steam. "A few people have asked me to sign it - they're looking it as a piece of art rather than a funny thing to give to a Kubrick fan," he said. "If you're not a Kubrick or King fan, you might not even get it."

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