Du cote de chez Swann (A la recherche du temps perdu, by Marcel Proust
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Un dimanche, ou ma tante avait eu la visite simultanee du cure et
d'Eulalie, et s'etait ensuite reposee, nous etions tous montes lui
dire bonsoir, et maman lui adressait ses condoleances sur la mauvaise
chance qui amenait toujours ses visiteurs a la meme heure:
--"Je sais que les choses se sont encore mal arrangees tantot, Leonie,
lui dit-elle avec douceur, vous avez eu tout votre monde a la fois."
Ce que ma grand'tante interrompit par: "Abondance de biens..." car
depuis que sa fille etait malade elle croyait devoir la remonter en
lui presentant toujours tout par le bon cote. Mais mon pere prenant la
parole:
--"Je veux profiter, dit-il, de ce que toute la famille est reunie pour
vous faire un recit sans avoir besoin de le recommencer a chacun. J'ai
peur que nous ne soyons faches avec Legrandin: il m'a a peine dit
bonjour ce matin."
Je ne restai pas pour entendre le recit de mon pere, car j'etais
justement avec lui apres la messe quand nous avions rencontre M.
Legrandin, et je descendis a la cuisine demander le menu du diner qui
tous les jours me distrayait comme les nouvelles qu'on lit dans un
journal et m'excitait a la facon d'un programme de fete. Comme M.
Legrandin avait passe pres de nous en sortant de l'eglise, marchant a
cote d'une chatelaine du voisinage que nous ne connaissions que de
vue, mon pere avait fait un salut a la fois amical et reserve, sans
que nous nous arretions; M. Legrandin avait a peine repondu, d'un air
etonne, comme s'il ne nous reconnaissait pas, et avec cette
perspective du regard particuliere aux personnes qui ne veulent pas
etre aimables et qui, du fond subitement prolonge de leurs yeux, ont
l'air de vous apercevoir comme au bout d'une route interminable et a
une si grande distance qu'elles se contentent de vous adresser un
signe de tete minuscule pour le proportionner a vos dimensions de
marionnette.
Or, la dame qu'accompagnait Legrandin etait une personne vertueuse et
consideree; il ne pouvait etre question qu'il fut en bonne fortune et
gene d'etre surpris, et mon pere se demandait comment il avait pu
mecontenter Legrandin. "Je regretterais d'autant plus de le savoir
fache, dit mon pere, qu'au milieu de tous ces gens endimanches il a,
avec son petit veston droit, sa cravate molle, quelque chose de si peu
apprete, de si vraiment simple, et un air presque ingenu qui est tout
a fait sympathique." Mais le conseil de famille fut unanimement d'avis
que mon pere s'etait fait une idee, ou que Legrandin, a ce moment-la,
etait absorbe par quelque pensee. D'ailleurs la crainte de mon pere
fut dissipee des le lendemain soir. Comme nous revenions d'une grande
promenade, nous apercumes pres du Pont-Vieux Legrandin, qui a cause
des fetes, restait plusieurs jours a Combray. Il vint a nous la main
tendue: "Connaissez-vous, monsieur le liseur, me demanda-t-il, ce vers
de Paul Desjardins:
Les bois sont deja noirs, le ciel est encor bleu.
N'est-ce pas la fine notation de cette heure-ci? Vous n'avez peut-etre
jamais lu Paul Desjardins. Lisez-le, mon enfant; aujourd'hui il se
mue, me dit-on, en frere precheur, mais ce fut longtemps un
aquarelliste limpide...
Les bois sont deja noirs, le ciel est encor bleu...
Que le ciel reste toujours bleu pour vous, mon jeune ami; et meme a
l'heure, qui vient pour moi maintenant, ou les bois sont deja noirs,
ou la nuit tombe vite, vous vous consolerez comme je fais en regardant
du cote du ciel." Il sortit de sa poche une cigarette, resta longtemps
les yeux a l'horizon, "Adieu, les camarades", nous dit-il tout a coup,
et il nous quitta.
A cette heure ou je descendais apprendre le menu, le diner etait deja
commence, et Francoise, commandant aux forces de la nature devenues
ses aides, comme dans les feeries ou les geants se font engager comme
cuisiniers, frappait la houille, donnait a la vapeur des pommes de
terre a etuver et faisait finir a point par le feu les chefs-d'oeuvre
culinaires d'abord prepares dans des recipients de ceramiste qui
allaient des grandes cuves, marmites, chaudrons et poissonnieres, aux
terrines pour le gibier, moules a patisserie, et petits pots de creme
en passant par une collection complete de casserole de toutes
dimensions. Je m'arretais a voir sur la table, ou la fille de cuisine
venait de les ecosser, les petits pois alignes et nombres comme des
billes vertes dans un jeu; mais mon ravissement etait devant les
asperges, trempees d'outremer et de rose et dont l'epi, finement
pignoche de mauve et d'azur, se degrade insensiblement jusqu'au
pied,--encore souille pourtant du sol de leur plant,--par des irisations
qui ne sont pas de la terre. Il me semblait que ces nuances celestes
trahissaient les delicieuses creatures qui s'etaient amusees a se
metamorphoser en legumes et qui, a travers le deguisement de leur
chair comestible et ferme, laissaient apercevoir en ces couleurs
naissantes d'aurore, en ces ebauches d'arc-en-ciel, en cette
extinction de soirs bleus, cette essence precieuse que je
reconnaissais encore quand, toute la nuit qui suivait un diner ou j'en
avais mange, elles jouaient, dans leurs farces poetiques et grossieres
comme une feerie de Shakespeare, a changer mon pot de chambre en un
vase de parfum.
La pauvre Charite de Giotto, comme l'appelait Swann, chargee par
Francoise de les "plumer", les avait pres d'elle dans une corbeille,
son air etait douloureux, comme si elle ressentait tous les malheurs
de la terre; et les legeres couronnes d'azur qui ceignaient les
asperges au-dessus de leurs tuniques de rose etaient finement
dessinees, etoile par etoile, comme le sont dans la fresque les fleurs
bandees autour du front ou piquees dans la corbeille de la Vertu de
Padoue. Et cependant, Francoise tournait a la broche un de ces
poulets, comme elle seule savait en rotir, qui avaient porte loin dans
Combray l'odeur de ses merites, et qui, pendant qu'elle nous les
servait a table, faisaient predominer la douceur dans ma conception
speciale de son caractere, l'arome de cette chair qu'elle savait
rendre si onctueuse et si tendre n'etant pour moi que le propre parfum
d'une de ses vertus.
Mais le jour ou, pendant que mon pere consultait le conseil de famille
sur la rencontre de Legrandin, je descendis a la cuisine, etait un de
ceux ou la Charite de Giotto, tres malade de son accouchement recent,
ne pouvait se lever; Francoise, n'etant plus aidee, etait en retard.
Quand je fus en bas, elle etait en train, dans l'arriere-cuisine qui
donnait sur la basse-cour, de tuer un poulet qui, par sa resistance
desesperee et bien naturelle, mais accompagnee par Francoise hors
d'elle, tandis qu'elle cherchait a lui fendre le cou sous l'oreille,
des cris de "sale bete! sale bete!", mettait la sainte douceur et
l'onction de notre servante un peu moins en lumiere qu'il n'eut fait,
au diner du lendemain, par sa peau brodee d'or comme une chasuble et
son jus precieux egoutte d'un ciboire. Quand il fut mort, Francoise
recueillit le sang qui coulait sans noyer sa rancune, eut encore un
sursaut de colere, et regardant le cadavre de son ennemi, dit une
derniere fois: "Sale bete!" Je remontai tout tremblant; j'aurais voulu
qu'on mit Francoise tout de suite a la porte. Mais qui m'eut fait des
boules aussi chaudes, du cafe aussi parfume, et meme... ces
poulets?... Et en realite, ce lache calcul, tout le monde avait eu a
le faire comme moi. Car ma tante Leonie savait,--ce que j'ignorais
encore,--que Francoise qui, pour sa fille, pour ses neveux, aurait
donne sa vie sans une plainte, etait pour d'autres etres d'une durete
singuliere. Malgre cela ma tante l'avait gardee, car si elle
connaissait sa cruaute, elle appreciait son service. Je m'apercus peu
a peu que la douceur, la componction, les vertus de Francoise
cachaient des tragedies d'arriere-cuisine, comme l'histoire decouvre
que les regnes des Rois et des Reines, qui sont representes les mains
jointes dans les vitraux des eglises, furent marques d'incidents
sanglants. Je me rendis compte que, en dehors de ceux de sa parente,
les humains excitaient d'autant plus sa pitie par leurs malheurs,
qu'ils vivaient plus eloignes d'elle. Les torrents de larmes qu'elle
versait en lisant le journal sur les infortunes des inconnus se
tarissaient vite si elle pouvait se representer la personne qui en
etait l'objet d'une facon un peu precise. Une de ces nuits qui
suivirent l'accouchement de la fille de cuisine, celle-ci fut prise
d'atroces coliques; maman l'entendit se plaindre, se leva et reveilla
Francoise qui, insensible, declara que tous ces cris etaient une
comedie, qu'elle voulait "faire la maitresse". Le medecin, qui
craignait ces crises, avait mis un signet, dans un livre de medecine
que nous avions, a la page ou elles sont decrites et ou il nous avait
dit de nous reporter pour trouver l'indication des premiers soins a
donner. Ma mere envoya Francoise chercher le livre en lui recommandant
de ne pas laisser tomber le signet. Au bout d'une heure, Francoise
n'etait pas revenue; ma mere indignee crut qu'elle s'etait recouchee
et me dit d'aller voir moi-meme dans la bibliotheque. J'y trouvai
Francoise qui, ayant voulu regarder ce que le signet marquait, lisait
la description clinique de la crise et poussait des sanglots
maintenant qu'il s'agissait d'une malade-type qu'elle ne connaissait
pas. A chaque symptome douloureux mentionne par l'auteur du traite,
elle s'ecriait: "He la! Sainte Vierge, est-il possible que le bon Dieu
veuille faire souffrir ainsi une malheureuse creature humaine? He! la
pauvre!"
Mais des que je l'eus appelee et qu'elle fut revenue pres du lit de la
Charite de Giotto, ses larmes cesserent aussitot de couler; elle ne
put reconnaitre ni cette agreable sensation de pitie et
d'attendrissement qu'elle connaissait bien et que la lecture des
journaux lui avait souvent donnee, ni aucun plaisir de meme famille,
dans l'ennui et dans l'irritation de s'etre levee au milieu de la nuit
pour la fille de cuisine; et a la vue des memes souffrances dont la
description l'avait fait pleurer, elle n'eut plus que des
ronchonnements de mauvaise humeur, meme d'affreux sarcasmes, disant,
quand elle crut que nous etions partis et ne pouvions plus l'entendre:
"Elle n'avait qu'a ne pas faire ce qu'il faut pour ca! ca lui a fait
plaisir! qu'elle ne fasse pas de manieres maintenant. Faut-il tout de
meme qu'un garcon ait ete abandonne du bon Dieu pour aller avec ca.
Ah! c'est bien comme on disait dans le patois de ma pauvre mere:
"Qui du cul d'un chien s'amourose
"Il lui parait une rose."
Si, quand son petit-fils etait un peu enrhume du cerveau, elle partait
la nuit, meme malade, au lieu de se coucher, pour voir s'il n'avait
besoin de rien, faisant quatre lieues a pied avant le jour afin d'etre
rentree pour son travail, en revanche ce meme amour des siens et son
desir d'assurer la grandeur future de sa maison se traduisait dans sa
politique a l'egard des autres domestiques par une maxime constante
qui fut de n'en jamais laisser un seul s'implanter chez ma tante,
qu'elle mettait d'ailleurs une sorte d'orgueil a ne laisser approcher
par personne, preferant, quand elle-meme etait malade, se relever pour
lui donner son eau de Vichy plutot que de permettre l'acces de la
chambre de sa maitresse a la fille de cuisine. Et comme cet
hymenoptere observe par Fabre, la guepe fouisseuse, qui pour que ses
petits apres sa mort aient de la viande fraiche a manger, appelle
l'anatomie au secours de sa cruaute et, ayant capture des charancons
et des araignees, leur perce avec un savoir et une adresse merveilleux
le centre nerveux d'ou depend le mouvement des pattes, mais non les
autres fonctions de la vie, de facon que l'insecte paralyse pres
duquel elle depose ses oeufs, fournisse aux larves, quand elles
ecloront un gibier docile, inoffensif, incapable de fuite ou de
resistance, mais nullement faisande, Francoise trouvait pour servir sa
volonte permanente de rendre la maison intenable a tout domestique,
des ruses si savantes et si impitoyables que, bien des annees plus
tard, nous apprimes que si cet ete-la nous avions mange presque tous
les jours des asperges, c'etait parce que leur odeur donnait a la
pauvre fille de cuisine chargee de les eplucher des crises d'asthme
d'une telle violence qu'elle fut obligee de finir par s'en aller.
Helas! nous devions definitivement changer d'opinion sur Legrandin. Un
des dimanches qui suivit la rencontre sur le Pont-Vieux apres laquelle
mon pere avait du confesser son erreur, comme la messe finissait et
qu'avec le soleil et le bruit du dehors quelque chose de si peu sacre
entrait dans l'eglise que Mme Goupil, Mme Percepied (toutes les
personnes qui tout a l'heure, a mon arrivee un peu en retard, etaient
restees les yeux absorbes dans leur priere et que j'aurais meme pu
croire ne m'avoir pas vu entrer si, en meme temps, leurs pieds
n'avaient repousse legerement le petit banc qui m'empechait de gagner
ma chaise) commencaient a s'entretenir avec nous a haute voix de
sujets tout temporels comme si nous etions deja sur la place, nous
vimes sur le seuil brulant du porche, dominant le tumulte bariole du
marche, Legrandin, que le mari de cette dame avec qui nous l'avions
dernierement rencontre, etait en train de presenter a la femme d'un
autre gros proprietaire terrien des environs. La figure de Legrandin
exprimait une animation, un zele extraordinaires; il fit un profond
salut avec un renversement secondaire en arriere, qui ramena
brusquement son dos au dela de la position de depart et qu'avait du
lui apprendre le mari de sa soeur, Mme De Cambremer. Ce redressement
rapide fit refluer en une sorte d'onde fougueuse et musclee la croupe
de Legrandin que je ne supposais pas si charnue; et je ne sais
pourquoi cette ondulation de pure matiere, ce flot tout charnel, sans
expression de spiritualite et qu'un empressement plein de bassesse
fouettait en tempete, eveillerent tout d'un coup dans mon esprit la
possibilite d'un Legrandin tout different de celui que nous
connaissions. Cette dame le pria de dire quelque chose a son cocher,
et tandis qu'il allait jusqu'a la voiture, l'empreinte de joie timide
et devouee que la presentation avait marquee sur son visage y
persistait encore. Ravi dans une sorte de reve, il souriait, puis il
revint vers la dame en se hatant et, comme il marchait plus vite qu'il
n'en avait l'habitude, ses deux epaules oscillaient de droite et de
gauche ridiculement, et il avait l'air tant il s'y abandonnait
entierement en n'ayant plus souci du reste, d'etre le jouet inerte et
mecanique du bonheur. Cependant, nous sortions du porche, nous allions
passer a cote de lui, il etait trop bien eleve pour detourner la tete,
mais il fixa de son regard soudain charge d'une reverie profonde un
point si eloigne de l'horizon qu'il ne put nous voir et n'eut pas a
nous saluer. Son visage restait ingenu au-dessus d'un veston souple et
droit qui avait l'air de se sentir fourvoye malgre lui au milieu d'un
luxe deteste. Et une lavalliere a pois qu'agitait le vent de la Place
continuait a flotter sur Legrandin comme l'etendard de son fier
isolement et de sa noble independance. Au moment ou nous arrivions a
la maison, maman s'apercut qu'on avait oublie le Saint-Honore et
demanda a mon pere de retourner avec moi sur nos pas dire qu'on
l'apportat tout de suite. Nous croisames pres de l'eglise Legrandin
qui venait en sens inverse conduisant la meme dame a sa voiture. Il
passa contre nous, ne s'interrompit pas de parler a sa voisine et nous
fit du coin de son oeil bleu un petit signe en quelque sorte interieur
aux paupieres et qui, n'interessant pas les muscles de son visage, put
passer parfaitement inapercu de son interlocutrice; mais, cherchant a
compenser par l'intensite du sentiment le champ un peu etroit ou il en
circonscrivait l'expression, dans ce coin d'azur qui nous etait
affecte il fit petiller tout l'entrain de la bonne grace qui depassa
l'enjouement, frisa la malice; il subtilisa les finesses de
l'amabilite jusqu'aux clignements de la connivence, aux demi-mots, aux
sous-entendus, aux mysteres de la complicite; et finalement exalta les
assurances d'amitie jusqu'aux protestations de tendresse, jusqu'a la
declaration d'amour, illuminant alors pour nous seuls d'une langueur
secrete et invisible a la chatelaine, une prunelle enamouree dans un
visage de glace.
Il avait precisement demande la veille a mes parents de m'envoyer
diner ce soir-la avec lui: "Venez tenir compagnie a votre vieil ami,
m'avait-il dit. Comme le bouquet qu'un voyageur nous envoie d'un pays
ou nous ne retournerons plus, faites-moi respirer du lointain de votre
adolescence ces fleurs des printemps que j'ai traverses moi aussi il y
a bien des annees. Venez avec la primevere, la barbe de chanoine, le
bassin d'or, venez avec le sedum dont est fait le bouquet de dilection
de la flore balzacienne, avec la fleur du jour de la Resurrection, la
paquerette et la boule de neige des jardins qui commence a embaumer
dans les allees de votre grand'tante quand ne sont pas encore fondues
les dernieres boules de neige des giboulees de Paques. Venez avec la
glorieuse veture de soie du lis digne de Salomon, et l'email
polychrome des pensees, mais venez surtout avec la brise fraiche
encore des dernieres gelees et qui va entr'ouvrir, pour les deux
papillons qui depuis ce matin attendent a la porte, la premiere rose
de Jerusalem."
On se demandait a la maison si on devait m'envoyer tout de meme diner
avec M. Legrandin. Mais ma grand'mere refusa de croire qu'il eut ete
impoli. "Vous reconnaissez vous-meme qu'il vient la avec sa tenue
toute simple qui n'est guere celle d'un mondain." Elle declarait qu'en
tous cas, et a tout mettre au pis, s'il l'avait ete, mieux valait ne
pas avoir l'air de s'en etre apercu. A vrai dire mon pere lui-meme,
qui etait pourtant le plus irrite contre l'attitude qu'avait eue
Legrandin, gardait peut-etre un dernier doute sur le sens qu'elle
comportait. Elle etait comme toute attitude ou action ou se revele le
caractere profond et cache de quelqu'un: elle ne se relie pas a ses
paroles anterieures, nous ne pouvons pas la faire confirmer par le
temoignage du coupable qui n'avouera pas; nous en sommes reduits a
celui de nos sens dont nous nous demandons, devant ce souvenir isole
et incoherent, s'ils n'ont pas ete le jouet d'une illusion; de sorte
que de telles attitudes, les seules qui aient de l'importance, nous
laissent souvent quelques doutes.
Je dinai avec Legrandin sur sa terrasse; il faisait clair de lune: "Il
y a une jolie qualite de silence, n'est-ce pas, me dit-il; aux coeurs
blesses comme l'est le mien, un romancier que vous lirez plus tard,
pretend que conviennent seulement l'ombre et le silence. Et
voyez-vous, mon enfant, il vient dans la vie une heure dont vous etes
bien loin encore ou les yeux las ne tolerent plus qu'une lumiere,
celle qu'une belle nuit comme celle-ci prepare et distille avec
l'obscurite, ou les oreilles ne peuvent plus ecouter de musique que
celle que joue le clair de lune sur la flute du silence." J'ecoutais
les paroles de M. Legrandin qui me paraissaient toujours si agreables;
mais trouble par le souvenir d'une femme que j'avais apercue
dernierement pour la premiere fois, et pensant, maintenant que je
savais que Legrandin etait lie avec plusieurs personnalites
aristocratiques des environs, que peut-etre il connaissait celle-ci,
prenant mon courage, je lui dis: "Est-ce que vous connaissez,
monsieur, la... les chatelaines de Guermantes", heureux aussi en
prononcant ce nom de prendre sur lui une sorte de pouvoir, par le seul
fait de le tirer de mon reve et de lui donner une existence objective
et sonore.
Mais a ce nom de Guermantes, je vis au milieu des yeux bleus de notre
ami se ficher une petite encoche brune comme s'ils venaient d'etre
perces par une pointe invisible, tandis que le reste de la prunelle
reagissait en secretant des flots d'azur. Le cerne de sa paupiere
noircit, s'abaissa. Et sa bouche marquee d'un pli amer se ressaissant
plus vite sourit, tandis que le regard restait douloureux, comme celui
d'un beau martyr dont le corps est herisse de fleches: "Non, je ne les
connais pas", dit-il, mais au lieu de donner a un renseignement aussi
simple, a une reponse aussi peu surprenante le ton naturel et courant
qui convenait, il le debita en appuyant sur les mots, en s'inclinant,
en saluant de la tete, a la fois avec l'insistance qu'on apporte, pour
etre cru, a une affirmation invraisemblable,--comme si ce fait qu'il ne
connut pas les Guermantes ne pouvait etre l'effet que d'un hasard
singulier--et aussi avec l'emphase de quelqu'un qui, ne pouvant pas
taire une situation qui lui est penible, prefere la proclamer pour
donner aux autres l'idee que l'aveu qu'il fait ne lui cause aucun
embarras, est facile, agreable, spontane, que la situation
elle-meme--l'absence de relations avec les Guermantes,--pourrait bien
avoir ete non pas subie, mais voulue par lui, resulter de quelque
tradition de famille, principe de morale ou voeu mystique lui
interdisant nommement la frequentation des Guermantes. "Non,
reprit-il, expliquant par ses paroles sa propre intonation, non, je ne
les connais pas, je n'ai jamais voulu, j'ai toujours tenu a
sauvegarder ma pleine independance; au fond je suis une tete jacobine,
vous le savez. Beaucoup de gens sont venus a la rescousse, on me
disait que j'avais tort de ne pas aller a Guermantes, que je me
donnais l'air d'un malotru, d'un vieil ours. Mais voila une reputation
qui n'est pas pour m'effrayer, elle est si vraie! Au fond, je n'aime
plus au monde que quelques eglises, deux ou trois livres, a peine
davantage de tableaux, et le clair de lune quand la brise de votre
jeunesse apporte jusqu'a moi l'odeur des parterres que mes vieilles
prunelles ne distinguent plus." Je ne comprenais pas bien que pour ne
pas aller chez des gens qu'on ne connait pas, il fut necessaire de
tenir a son independance, et en quoi cela pouvait vous donner l'air
d'un sauvage ou d'un ours. Mais ce que je comprenais c'est que
Legrandin n'etait pas tout a fait veridique quand il disait n'aimer
que les eglises, le clair de lune et la jeunesse; il aimait beaucoup
les gens des chateaux et se trouvait pris devant eux d'une si grande
peur de leur deplaire qu'il n'osait pas leur laisser voir qu'il avait
pour amis des bourgeois, des fils de notaires ou d'agents de change,
preferant, si la verite devait se decouvrir, que ce fut en son
absence, loin de lui et "par defaut"; il etait snob. Sans doute il ne
disait jamais rien de tout cela dans le langage que mes parents et
moi-meme nous aimions tant. Et si je demandais: "Connaissez-vous les
Guermantes?", Legrandin le causeur repondait: "Non, je n'ai jamais
voulu les connaitre." Malheureusement il ne le repondait qu'en second,
car un autre Legrandin qu'il cachait soigneusement au fond de lui,
qu'il ne montrait pas, parce que ce Legrandin-la savait sur le notre,
sur son snobisme, des histoires compromettantes, un autre Legrandin
avait deja repondu par la blessure du regard, par le rictus de la
bouche, par la gravite excessive du ton de la reponse, par les mille
fleches dont notre Legrandin s'etait trouve en un instant larde et
alangui, comme un saint Sebastien du snobisme: "Helas! que vous me
faites mal, non je ne connais pas les Guermantes, ne reveillez pas la
grande douleur de ma vie." Et comme ce Legrandin enfant terrible, ce
Legrandin maitre chanteur, s'il n'avait pas le joli langage de
l'autre, avait le verbe infiniment plus prompt, compose de ce qu'on
appelle "reflexes", quand Legrandin le causeur voulait lui imposer
silence, l'autre avait deja parle et notre ami avait beau se desoler
de la mauvaise impression que les revelations de son alter ego avaient
du produire, il ne pouvait qu'entreprendre de la pallier.
Et certes cela ne veut pas dire que M. Legrandin ne fut pas sincere
quand il tonnait contre les snobs. Il ne pouvait pas savoir, au moins
par lui-meme, qu'il le fut, puisque nous ne connaissons jamais que les
passions des autres, et que ce que nous arrivons a savoir des notres,
ce n'est que d'eux que nous avons pu l'apprendre. Sur nous, elles
n'agissent que d'une facon seconde, par l'imagination qui substitue
aux premiers mobiles des mobiles de relais qui sont plus decents.
Jamais le snobisme de Legrandin ne lui conseillait d'aller voir
souvent une duchesse. Il chargeait l'imagination de Legrandin de lui
faire apparaitre cette duchesse comme paree de toutes les graces.
Legrandin se rapprochait de la duchesse, s'estimant de ceder a cet
attrait de l'esprit et de la vertu qu'ignorent les infames snobs.
Seuls les autres savaient qu'il en etait un; car, grace a l'incapacite
ou ils etaient de comprendre le travail intermediaire de son
imagination, ils voyaient en face l'une de l'autre l'activite mondaine
de Legrandin et sa cause premiere.
Maintenant, a la maison, on n'avait plus aucune illusion sur M.
Legrandin, et nos relations avec lui s'etaient fort espacees. Maman
s'amusait infiniment chaque fois qu'elle prenait Legrandin en flagrant
delit du peche qu'il n'avouait pas, qu'il continuait a appeler le
peche sans remission, le snobisme. Mon pere, lui, avait de la peine a
prendre les dedains de Legrandin avec tant de detachement et de gaite;
et quand on pensa une annee a m'envoyer passer les grandes vacances a
Balbec avec ma grand'mere, il dit: "Il faut absolument que j'annonce a
Legrandin que vous irez a Balbec, pour voir s'il vous offrira de vous
mettre en rapport avec sa soeur. Il ne doit pas se souvenir nous avoir
dit qu'elle demeurait a deux kilometres de la." Ma grand'mere qui
trouvait qu'aux bains de mer il faut etre du matin au soir sur la
plage a humer le sel et qu'on n'y doit connaitre personne, parce que
les visites, les promenades sont autant de pris sur l'air marin,
demandait au contraire qu'on ne parlat pas de nos projets a Legrandin,
voyant deja sa soeur, Mme de Cambremer, debarquant a l'hotel au moment
ou nous serions sur le point d'aller a la peche et nous forcant a
rester enfermes pour la recevoir. Mais maman riait de ses craintes,
pensant a part elle que le danger n'etait pas si menacant, que
Legrandin ne serait pas si presse de nous mettre en relations avec sa
soeur. Or, sans qu'on eut besoin de lui parler de Balbec, ce fut
lui-meme, Legrandin, qui, ne se doutant pas que nous eussions jamais
l'intention d'aller de ce cote, vint se mettre dans le piege un soir
ou nous le rencontrames au bord de la Vivonne.
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