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Les Precieuses Ridicules by Moliere [Jean Baptiste Poquelin]

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LES PRECIEUSES RIDICULES




Comedie (1659).



PERSONNAGES ACTEURS

La Grange, La Grange.
Du Croisy, amants rebutes. Du Croisy.
Gorgibus, bon bourgeois. L'Espy.
Madelon, fille de Gorgibus, Mlle De Brie.
Cathos, niece de Gorgibus, precieuses ridicules. Mlle Du Parc.
Marotte, servante des precieuses ridicules. Madel. Bejart.
Almanzor, laquais des precieuses ridicules. De Brie.
Le Marquis de Mascarille, valet de la Grange. Moliere.
Le Vicomte de Jodelet, valet de du Croisy. Brecourt.
Deux porteurs de chaise.
Voisines.
Violons.



La scene a Paris, dans la maison de Gorgibus.


SCENE PREMIERE. - La Grange, Du Croisy.


- Du Croisy -

Seigneur la Grange...

- La Grange -

Quoi ?

- Du Croisy -

Regardez-moi un peu sans rire.

- La Grange -

Eh bien ?

- Du Croisy -

Que dites-vous de notre visite ? En etes-vous fort satisfait ?

- La Grange -

A votre avis, avons-nous sujet de l'etre tous deux ?

- Du Croisy -

Pas tout a fait, a dire vrai.

- La Grange -

Pour moi, je vous avoue que j'en suis tout scandalise. A-t-on jamais
vu, dites-moi, deux pecques (1) provinciales faire plus les rencheries
que celles-la, et deux hommes traites avec plus de mepris que nous ?
A peine ont-elles pu se resoudre a nous faire donner des sieges. Je n'ai
jamais vu tant parler a l'oreille qu'elles ont fait entre elles, tant
bailler, tant se frotter les yeux, et demander tant de fois : Quelle
heure est-il ? Ont-elles repondu que Oui et Non a tout ce que nous
avons pu leur dire ? Et ne m'avouerez-vous pas enfin que, quand nous
aurions ete les dernieres personnes du monde, on ne pouvait nous faire
pis qu'elles ont fait ?

- Du Croisy -

Il me semble que vous prenez la chose fort a coeur.

- La Grange -

Sans doute, je l'y prends, et de telle facon, que je me veux venger de
cette impertinence. Je connais ce qui nous a fait mepriser. L'air
precieux n'a pas seulement infecte Paris, il s'est aussi repandu dans
les provinces, et nos donzelles ridicules en ont hume leur bonne
part. En un mot, c'est un ambigu (2) de precieuse et de coquette que
leur personne. Je vois ce qu'il faut etre pour en etre bien recu ; et,
si vous m'en croyez, nous leur jouerons tous deux une piece qui leur
fera voir leur sottise, et pourra leur apprendre a connaitre un peu
mieux leur monde.

- Du Croisy -

Et comment, encore ?

- La Grange -

J'ai un certain valet, nomme Mascarille, qui passe au sentiment de
beaucoup de gens, pour une maniere de bel esprit, car il n't a rien de
meilleur marche que le bel esprit maintenant. C'est un extravagant qui
s'est mis en tete de vouloir faire l'homme de condition. Il se pique
ordinairement de galanterie et de vers, et dedaigne les autres valets,
jusqu'a les appeler brutaux.

- Du Croisy -

Eh bien ! qu'en pretendez-vous faire ?

- La Grange -

Ce que j'en pretends faire ? Il faut... Mais sortons d'ici auparavant.


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SCENE II. - Gorgibus (3), Du Croisy, La Grange.


- Gorgibus -

Eh bien ! vous avez vu ma niece et ma fille ? Les affaires iront-elles
bien ? Quel est le resultat de cette visite ?

- La Grange -

C'est une chose que vous pourrez mieux apprendre d'elles que de nous.
Tout ce que nous pouvons vous dire, c'est que nous vous rendons grace
de la faveur que vous nous avez faite, et demeurons vos tres humbles
serviteurs.

- Du Croisy -

Vos tres humbles serviteurs.

- Gorgibus -

(seul.)

Ouais ! il semble qu'ils sortent mal satisfaits d'ici. D'ou pourrait
venir leur mecontentement ? Il faut savoir un peu ce que c'est. Hola !


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SCENE III. - Gorgibus, Marotte.


- Marotte -

Que desirez-vous, Monsieur ?

- Gorgibus -

Ou sont vos maitresses ?

- Marotte -

Dans leur cabinet.

- Gorgibus -

Que font-elles ?

- Marotte -

De la pommade pour les levres.

- Gorgibus -

C'est trop pommade. Dites-leur qu'elles descendent.


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SCENE IV. - Gorgibus.


- Gorgibus -

Ces pendardes-la, avec leur pommade, ont, je pense, envie de me
ruiner. Je ne vois partout que blancs d'oeufs, lait virginal, et mille
autres brimborions que je ne connais point. Elles ont use, depuis que
nous sommes ici, le lard d'une douzaine de cochons, pour le moins ; et
quatre valets vivraient tous les jours des pieds de mouton qu'elles
emploient.


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SCENE V. - Madelon, Cathos, Gorgibus.


- Gorgibus -

Il est bien necessaire, vraiment, de faire tant de depense pour vous
graisser le museau ! Dites-moi un peu ce que vous avez fait a ces
messieurs, que je les vois sortir avec tant de froideur ? Vous
avais-je pas commande de les recevoir comme des personnes que je
voulais vous donner pour maris ?

- Madelon -

Et quelle estime, mon pere, voulez-vous que nous fassions du procede
irregulier de ces gens-la ?

- Cathos -

Le moyen, mon oncle, qu'une fille un peu raisonnable se put accommoder
de leur personne ?

- Gorgibus -

Et qu'y trouvez-vous a redire ?

- Madelon -

La belle galanterie que la leur ! Quoi ! debuter d'abord par le
mariage ?

- Gorgibus -

Et par ou veux-tu donc qu'ils debutent ? par le concubinage ? N'est-ce
pas un procede dont vous avez sujet de vous louer toutes deux, aussi
bien que moi ? Est-il rien de plus obligeant que cela ? Et ce lien
sacre ou ils aspirent n'est-il pas un temoignage de l'honnetete de
leurs intentions ?

- Madelon -

Ah ! mon pere, ce que vous dites la est du dernier bourgeois. Cela me
fait honte de vous ouir parler de la sorte, et vous devriez un peu
vous faire apprendre le bel air des choses.

- Gorgibus -

Je n'ai que faire ni d'air ni de chanson. Je te dis que le mariage est
une chose sainte et sacree, et que c'est faire en honnetes gens que de
debuter par la.

- Madelon -

Mon Dieu ! que si tout le monde vous ressemblait, un roman serait
bientot fini ! La belle chose que ce serait, si d'abord Cyrus epousait
Mandane, et qu'Aronce de plain-pied fut marie a Clelie (4) !

- Gorgibus -

Que me vient conter celle-ci ?

- Madelon -

Mon pere, voila ma cousine qui vous dira aussi bien que moi que le
mariage ne doit jamais arriver qu'apres les autres aventures. Il faut
qu'un amant, pour etre agreable, sache debiter les beaux sentiments,
pousser le doux, le tendre et le passionne (5), et que sa recherche
soit dans les formes. Premierement, il doit voir au temple, ou a la
promenade, ou dans quelque ceremonie publique, la personne dont il
devient amoureux ; ou bien etre conduit fatalement chez elle par un
parent ou un ami, et sortir de la tout reveur et melancolique. Il
cache un temps sa passion a l'objet aime, et cependant lui rend
plusieurs visites, ou l'on ne manque jamais de mettre sur le tapis une
question galante qui exerce les esprits de l'assemblee. Le jour de la
declaration arrive, qui se doit faire ordinairement dans une allee de
quelque jardin, tandis que la compagnie s'est un peu eloignee : et
cette declaration est suivie d'un prompt courroux, qui parait a notre
rougeur, et qui, pour un temps, bannit l'amant de notre presence.
Ensuite il trouve moyen de nous apaiser, de nous accoutumer
insensiblement au discours de sa passion, et de tirer de nous cet aveu
qui fait tant de peine. Apres cela viennent les aventures, les rivaux
qui se jettent a la traverse d'une inclination etablie, les
persecutions des peres, les jalousies concues sur de fausses
apparences, les plaintes, les desespoirs, les enlevements, et ce qui
s'ensuit. Voila comme les choses se traitent dans les belles manieres,
et ce sont des regles dont, en bonne galanterie, on ne saurait se
dispenser. Mais en venir de but en blanc a l'union conjugale, ne faire
l'amour qu'en faisant le contrat du mariage, et prendre justement le
roman par la queue ; encore un coup, mon pere, il ne se peut rien de
plus marchand que ce procede ; et j'ai mal au coeur de la seule vision
que cela me fait.

- Gorgibus -

Quel diable de jargon entends-je ici ? Voici bien du haut style.

- Cathos -

En effet, mon oncle, ma cousine donne dans le vrai de la chose. Le
moyen de bien recevoir des gens qui sont tout a fait incongrus en
galanterie ! Je m'en vais gager qu'ils n'ont jamais vu la carte de
Tendre, et que Billets-Doux, Petits-Soins, Billets-Galants et
Jolis-Vers sont des terres inconnues pour eux (6). Ne voyez-vous pas
que toute leur personne marque cela, et qu'ils n'ont point cet air qui
donne d'abord bonne opinion des gens ? Venir en visite amoureuse avec
une jambe toute unie, un chapeau desarme de plumes, une tete
irreguliere en cheveux, et un habit qui souffre une indigence de
rubans ; mon Dieu, quels amants sont-ce la ! Quelle frugalite
d'ajustements, et quelle secheresse de conversation ! On n'y dure
point, on n'y tient pas. J'ai remarque encore que leurs rabats (7) ne
sont pas de la bonne faiseuse, et qu'il s'en faut plus d'un grand
demi-pied que leurs hauts-de-chausses ne soient assez larges.

- Gorgibus -

Je pense qu'elles sont folles toutes deux, et je ne puis rien
comprendre a ce baragouin. Cathos, et vous, Madelon...

- Madelon -

Eh ! de grace, mon pere, defaites-vous de ces noms etranges et nous
appelez autrement.

- Gorgibus -

Comment, ces noms etranges ? Ne sont-ce pas vos noms de bapteme ?

- Madelon -

Mon Dieu, que vous etes vulgaire ! Pour moi, un de mes etonnements,
c'est que vous ayez pu faire une fille si spirituelle que moi. A-t-on
jamais parle, dans le beau style, de Cathos ni de Madelon, et ne
m'avouerez-vous pas que ce serait assez d'un de ces noms pour decrier
le plus beau roman du monde ?

- Cathos -

Il est vrai, mon oncle, qu'une oreille un peu delicate patit
furieusement a entendre prononcer ces mots-la ; et le nom de Polyxene
que ma cousine a choisi, et celui d'Aminte que je me suis donne, ont
une grace dont il faut que vous demeuriez d'accord.

- Gorgibus -

Ecoutez, il n'y a qu'un mot qui serve. Je n'entends point que vous
ayez d'autres noms que ceux qui vous ont ete donnes par vos parrains
et marraines ; et pour ces messieurs dont il est question, je connais
leurs familles et leurs biens, et je veux resolument que vous vous
disposiez a les recevoir pour maris. Je me lasse de vous avoir sur les
bras, et la garde de deux filles est une charge un peu trop pesante
pour un homme de mon age.

- Cathos -

Pour moi, mon oncle, tout ce que je vous puis dire, c'est que je
trouve le mariage une chose tout a fait choquante. Comment est-ce
qu'on peut souffrir la pensee de coucher contre un homme vraiment nu ?

- Madelon -

Souffrez que nous prenions un peu haleine parmi le beau monde de
Paris, ou nous ne faisons que d'arriver. Laissez-nous faire a loisir
le tissu de notre roman, et n'en pressez point tant la conclusion.

- Gorgibus -

(a part.)

Il n'en faut point douter, elles sont achevees.

(Haut.)

Encore un coup, je n'entends rien a toutes ces balivernes : je veux
etre maitre absolu : et pour trancher toutes sortes de discours, ou
vous serez mariees toutes deux avant qu'il soit peu, ou, ma foi, vous
serez religieuses ; j'en fais un bon serment.


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SCENE VI. - Cathos, Madelon.


- Cathos -

Mon Dieu, ma chere, que ton pere a la forme enfoncee dans la matiere !
que son intelligence est epaisse, et qu'il fait sombre dans son ame !

- Madelon -

Que veux-tu, ma chere ? J'en suis en confusion pour lui. J'ai peine a
me persuader que je puisse etre veritablement sa fille, et je crois
que quelque aventure un jour me viendra developper une naissance plus
illustre.

- Cathos -

Je le croirais bien ; oui, il y a toutes les apparences du monde ; et,
pour moi, quand je me regarde aussi...


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SCENE VII. - Cathos, Madelon, Marotte.


- Marotte -

Voila un laquais qui demande si vous etes au logis, et dit que son
maitre vous veut venir voir.

- Madelon -

Apprenez, sotte, a vous enoncer moins vulgairement. Dites : Voila un
necessaire qui demande si vous etes en commodite d'etre visibles.

- Marotte -

Dame ! je n'entends point le latin : et je n'ai pas appris comme vous,
la filophie dans le grand Cyre.

- Madelon -

L'impertinente ! Le moyen de souffrir cela ! Et qui est-il le maitre
de ce laquais ?

- Marotte -

Il me l'a nomme le marquis de Mascarille.

- Madelon -

Ah ! ma chere, un marquis ! un marquis ! Oui, allez dire qu'on nous
peut voir. C'est sans doute un bel esprit qui aura oui parler de nous.

- Cathos -

Assurement, ma chere.

- Madelon -

Il faut le recevoir dans cette salle basse, plutot qu'en notre
chambre. Ajustons un peu nos cheveux au moins, et soutenons notre
reputation. Vite, venez nous tendre ici dedans le conseiller des
graces.

- Marotte -

Par ma foi ! je ne sais point quelle bete c'est la ; il faut parler
chretien (8), si vous voulez que je vous entende.

- Cathos -

Apportez-nous le miroir, ignorante que vous etes, et gardez-vous bien
d'en salir la glace par la communication de votre image.

(Elles sortent.)


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SCENE VIII. - Mascarille, deux porteurs.


- Mascarille -

Hola ! porteurs, hola ! La, la, la, la, la, la. Je pense que ces
marauds-la ont dessein de me briser, a force de heurter contre les
murailles et les paves.

- Premier porteur -

Dame ! c'est que la porte est etroite. Vous avez voulu aussi que nous
soyons entres jusqu'ici.

- Mascarille -

Je le crois bien. Voudriez-vous, faquins, que j'exposasse l'embonpoint
de mes plumes aux inclemences de la saison pluvieuse, et que j'allasse
imprimer mes souliers en boue ? Allez, otez votre chaise d'ici.

- Deuxieme porteur -

Payez-nous donc, s'il vous plait, Monsieur.

- Mascarille -

Hein !

- Deuxieme porteur -

Je dis, Monsieur, que vous nous donniez de l'argent, s'il vous plait.

- Mascarille -

(lui donnant un soufflet.)

Comment, coquin ! demander de l'argent a une personne de ma qualite !

- Deuxieme porteur -

Est-ce ainsi qu'on paye les pauvres gens ? et votre qualite nous
donne-t-elle a diner ?

- Mascarille -

Ah ! ah ! je vous apprendrai a vous connaitre ! Ces canailles-la
s'osent jouer a moi.

- Premier porteur -

(Prenant un des batons de sa chaise.)

Ca, payez-nous vitement.

- Mascarille -

Quoi ?

- Premier porteur -

Je dis que je veux avoir de l'argent tout a l'heure.

- Mascarille -

Il est raisonnable, celui-la.

- Premier porteur -

Vite donc !

- Mascarille -

Oui-da ! Tu parles comme il faut, toi ; mais l'autre est un coquin qui
ne sait ce qu'il dit. Tiens, es-tu content ?

- Premier porteur -

Non, je ne suis pas content : vous avez donne un
soufflet a mon camarade, et...

(Levant son baton.)

- Mascarille -

Doucement ! Tiens, voila pour le soufflet. On obtient tout de moi
quand on s'y prend de la bonne facon. Allez, venez me reprendre tantot
pour aller au Louvre, au petit coucher.


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SCENE IX. - Marotte, Mascarille.


- Marotte -

Monsieur, voila mes maitresses qui vont venir tout a l'heure.

- Mascarille -

Qu'elles ne se pressent point : je suis ici poste commodement pour
attendre.

- Marotte -

Les voici.


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SCENE X. - Madelon, Cathos, Mascarille, Almanzor.


- Mascarille -

(apres avoir salue.)

Mesdames, vous serez surprises sans doute de l'audace de ma visite ;
mais votre reputation vous attire cette mechante affaire, et le merite
a pour moi des charmes si puissants, que je cours partout apres lui.

- Madelon -

Si vous poursuivez le merite, ce n'est pas sur nos terres que vous
devez chasser.

- Cathos -

Pour voir chez nous le merite, il a fallu que vous l'y ayez amene.

- Mascarille -

Ah ! je m'inscris en faux contre vos paroles. La renommee accuse juste
en contant ce que vous valez ; et vous allez faire pic, repic et capot
tout ce qu'il y a de galant dans Paris.

- Madelon -

Votre complaisance pousse un peu trop avant la liberalite de ses
louanges ; et nous n'avons garde, ma cousine et moi, de donner de
notre serieux dans le doux de votre flatterie.

- Cathos -

Ma chere, il faudrait faire donner des sieges.

- Madelon -

Hola ! Almanzor.

- Almanzor -

Madame ?

- Madelon -

Vite, voiturez-nous ici les commodites de la conversation.

- Mascarille -

Mais, au moins, y a-t-il surete ici pour moi ?

(Almanzor sort.)

- Cathos -

Que craignez-vous ?

- Mascarille -

Quelque vol de mon coeur, quelque assassinat de ma franchise. Je vois
ici des yeux qui ont la mine d'etre de fort mauvais garcons, de faire
insulte aux libertes, et de traiter une ame de Turc a More (9).
Comment, diable ! d'abord qu'on les approche, ils se mettent sur leur
garde meurtriere. Ah ! par ma foi, je m'en defie ! et je m'en vais
gagner au pied, ou je veux caution bourgeoise (10) qu'ils ne me feront
point de mal.

- Madelon -

Ma chere, c'est le caractere enjoue.

- Cathos -

Je vois bien que c'est un Amilcar (11).

- Madelon -

Ne craignez rien : nos yeux n'ont point de mauvais desseins, et votre
coeur peut dormir en assurance sur leur prud'homie.

- Cathos -

Mais de grace, Monsieur, ne soyez pas inexorable a ce fauteuil qui
vous tend les bras il y a un quart d'heure ; contentez un peu l'envie
qu'il a de vous embrasser.

- Mascarille -

(apres s'etre peigne et avoir ajuste ses canons.)

Eh bien, Mesdames, que dites-vous de Paris ?

- Madelon -

Helas ! qu'en pourrions-nous dire ? Il faudrait etre l'antipode de la
raison, pour ne pas confesser que Paris est le grand bureau des
merveilles, le centre du bon gout, du bel esprit, et de la galanterie.

- Mascarille -

Pour moi, je tiens que hors de Paris il n'y a point de salut pour les
honnetes gens.

- Cathos -

C'est une verite incontestable.

- Mascarille -

Il y fait un peu crotte ; mais nous avons la chaise.

- Madelon -

Il est vrai que la chaise est un retranchement merveilleux contre les
insultes de la boue et du mauvais temps.

- Mascarille -

Vous recevez beaucoup de visites ? Quel bel esprit est des votres ?

- Madelon -

Helas ! nous ne sommes pas encore connues ; mais nous sommes en passe
de l'etre ; et nous avons une amie particuliere qui nous a promis
d'amener ici tous ces messieurs du Recueil des pieces choisies.

- Cathos -

Et certains autres qu'on nous a nommes aussi pour etre les arbitres
souverains des belles choses.

- Mascarille -

C'est moi qui ferai votre affaire mieux que personne ; ils me rendent
tous visite ; et je puis dire que je ne me leve jamais sans une
demi-douzaine de beaux esprits.

- Madelon -

Eh ! mon Dieu ! nous vous serons obligees de la derniere obligation,
si vous nous faites cette amitie ; car enfin il faut avoir la
connaissance de tous ces messieurs-la, si l'on veut etre du beau
monde. Ce sont ceux qui donnent le branle a la reputation dans Paris ;
et vous savez qu'il y en a tel dont il ne faut que la seule
frequentation pour vous donner bruit de connaisseuse, quand il n'y
aurait rien autre chose que cela. Mais, pour moi, ce que je considere
particulierement, c'est que, par le moyen de ces visites spirituelles,
on est instruite de cent choses qu'il faut savoir de necessite, et qui
sont de l'essence d'un bel esprit. On apprend par la chaque jour les
petites nouvelles galantes, les jolies commerces de prose et de vers.
On sait a point nomme : Un tel a compose la plus jolie piece du monde
sur un tel sujet ; une telle a fait des paroles sur un tel air ;
celui-ci a fait un madrigal sur une jouissance ; celui-la a compose
des stances sur une infidelite ; monsieur un tel ecrivit hier au soir
un sixain a Mademoiselle une telle, dont elle lui a envoye la reponse
ce matin sur les huit heures ; un tel auteur a fait un tel dessein ;
celui-la en est a la troisieme partie de son roman ; cet autre met ses
ouvrages sous la presse. C'est la ce qui vous fait valoir dans les
compagnies, et si l'on ignore ces choses, je ne donnerais pas un clou
de tout l'esprit qu'on peut avoir.

- Cathos -

En effet, je trouve que c'est rencherir sur le ridicule, qu'une
personne se pique d'esprit, et ne sache pas jusqu'au moindre petit
quatrain qui se fait chaque jour ; et pour moi, j'aurais toutes les
hontes du monde, s'il fallait qu'on vint a me demander si j'aurais vu
quelque chose de nouveau que je n'aurais pas vu.

- Mascarille -

Il est vrai qu'il est honteux de n'avoir pas des premiers tout ce qui
se fait ; mais ne vous mettez pas en peine : je veux etablir chez vous
une academie de beaux esprits, et je vous promets qu'il ne se fera pas
un bout de vers dans Paris, que vous ne sachiez par coeur avant tous
les autres. Pour moi, tel que vous me voyez, je m'en escrime un peu
quand je veux ; et vous verrez courir de ma facon dans les belles
ruelles (12) de Paris, deux cents chansons, autant de sonnets, quatre
cents epigrammes et plus de mille madrigaux, sans compter les enigmes
et les portraits.

- Madelon -

Je vous avoue que je suis furieusement pour les portraits : je ne vois
rien de si galant que cela.

- Mascarille -

Les portraits sont difficiles, et demandent un esprit profond : vous
en verrez de ma maniere qui ne vous deplairont pas.

- Cathos -

Pour moi, j'aime terriblement les enigmes.

- Mascarille -

Cela exerce l'esprit, et j'en ai fait quatre encore ce matin, que je
vous donnerai a deviner.

- Madelon -

Les madrigaux sont agreables, quand ils sont bien tournes.

- Mascarille -

C'est mon talent particulier ; et je travaille a mettre en madrigaux
toute l'histoire romaine.

- Madelon -

Ah ! certes, cela sera du dernier beau : j'en retiens un exemplaire au
moins, si vous le faites imprimer.

- Mascarille -

Je vous en promets a chacune un, et des mieux relies. Cela est
au-dessous de ma condition ; mais je le fais seulement pour donner a
gagner aux libraires, qui me persecutent.

- Madelon -

Je m'imagine que le plaisir est grand de se voir imprime.

- Mascarille -

Sans doute. Mais, a propos, il faut que je vous die un impromptu que je
fis hier chez une duchesse de mes amies que je fus visiter ; car je
suis diablement fort sur les impromptus.

- Cathos -

L'impromptu est justement la pierre de touche de l'esprit.

- Mascarille -

Ecoutez donc.

- Madelon -

Nous y sommes de toutes nos oreilles.

- Mascarille -

Oh ! oh ! je n'y prenais pas garde :
tandis que, sans songer a mal, je vous regarde,
votre oeil en tapinois me derobe mon coeur ;
Au voleur ! au voleur ! au voleur ! au voleur !

- Cathos -

Ah ! mon Dieu, voila qui est pousse dans le dernier galant.

- Mascarille -

Tout ce que je fais a l'air cavalier ; cela ne sent point le pedant.

- Madelon -

Il en est eloigne de plus de deux mille lieues.

- Mascarille -

Avez-vous remarque ce commencement : "Oh ! oh !" voila qui est
extraordinaire : "oh ! oh !" Comme un homme qui s'avise tout d'un coup,
"oh ! oh !" La surprise, "oh ! oh !"

- Madelon -

Oui, je trouve ce "oh ! oh !" admirable.

- Mascarille -

Il semble que cela ne soit rien.

- Cathos -

Ah ! mon Dieu, que dites-vous ? Ce sont la de ces sortes de choses qui
ne se peuvent payer.

- Madelon -

Sans doute ; et j'aimerais mieux avoir fait ce "oh ! oh !" qu'un poeme
epique.

- Mascarille -

Tudieu ! vous avez le gout bon.

- Madelon -

He ! je ne l'ai pas tout a fait mauvais.

- Mascarille -

Mais n'admirez-vous pas aussi "je n'y prenais pas garde " ? "Je n'y
prenais pas garde", je ne m'apercevais pas de cela : facon de parler
naturelle : "je n'y prenais pas garde". "Tandis que, sans songer a
mal", tandis qu'innocemment, sans malice, comme un pauvre mouton ; "je
vous regarde", c'est-a-dire, je m'amuse a vous considerer, je vous
observe, je vous contemple ; "votre oeil en tapinois..." Que vous
semble de ce mot "tapinois" ? n'est-il pas bien choisi ?

- Cathos -

Tout a fait bien.

- Mascarille -

"Tapinois", en cachette ; il semble que ce soit un chat qui vienne de
prendre une souris : "tapinois".

- Madelon -

Il ne se peut rien de mieux.

- Mascarille -

"Me derobe mon coeur", me l'emporte, me le ravit. "Au voleur ! au
voleur ! au voleur ! au voleur !" Ne diriez-vous pas que c'est un homme
qui crie et court apres un voleur pour le faire arreter ? "Au voleur !
au voleur ! au voleur ! au voleur !"

- Madelon -

Il faut avouer que cela a un tour spirituel et galant.

- Mascarille -

Je veux vous dire l'air que j'ai fait dessus.

- Cathos -

Vous avez appris la musique ?

- Mascarille -

Moi ? Point du tout.

- Cathos -

Et comment donc cela se peut-il ?

- Mascarille -

Les gens de qualite savent tout sans avoir jamais rien appris.

- Madelon -

Assurement, ma chere.

- Mascarille -

Ecoutez si vous trouverez l'air a votre gout. "Hem, hem, la, la, la,
la, la". La brutalite de la saison a furieusement outrage la
delicatesse de ma voix ; mais il n'importe, c'est a la cavaliere.

(Il chante.)

Oh ! oh ! je n'y prenais pas garde, etc.

- Cathos -

Ah ! que voila un air qui est passionne ! Est-ce qu'on n'en meurt
point ?

- Madelon -

Il y a de la chromatique la dedans.

- Mascarille -

Ne trouvez-vous pas la pensee bien exprimee dans le chant ? "Au voleur !
au voleur !" Et puis, comme si l'on criait bien fort : "au, au, au,
au, au, voleur !" Et tout d'un coup, comme une personne essoufflee :
"au voleur !"

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Site of the Week: The International Literary Quarterly

An intricate, kaleidoscopic, all-embracing history of 20th-century music from Mahler to La Monte Young is the winner of this year's Guardian first book award. Alex Ross's The Rest Is Noise was the clear and undisputed winner of the £10,000 prize, which has been presented at a ceremony in central London tonight.

The chair of the judging panel, Guardian literary editor Claire Armitstead, said: "In some quarters this book has been seen as not having a popular appeal. Our prize – which, uniquely, relies on readers' groups in the early stages of judging – proves that, on the contrary, there is a huge appetite among readers for clear, serious but accessible books."

According to one judge: "Where Ross lifts his book above the 'expert' and impressive to the 'good read' category is in the way he wears his learning lightly, never clutches for false or contrived ways of explaining music, and never dumbs down in order to explain."

One of the members of the Waterstone's reading groups, who helped in the judging process, said: "Every time I felt overwhelmed by the technicalities, along came a sublime metaphor or simile that would light up the prose."

Ross, who is the music critic of the New Yorker, has distilled a lifetime's enthusiasm and learning into a rich narrative of musical history, setting the works of Mahler, Schoenberg, John Cage and the rest into their cultural and political contexts – but also giving a vivid sense of what the music he describes actually sounds and feels like.

Of all the artforms, modern and contemporary classical music is often seen as the most rebarbative. Ross brushes aside the mythology of 20th-century music's "inaccessibility" as he charts its meandering histories. Along the way, fascinating connections are made: hip-hop has more in common with Janacek than you might think; Arnold Schoenberg and George Gershwin were tennis partners; Gershwin, in turn, was an ardent fan of Alban Berg and kept an autographed photo of the composer of Lulu in his apartment. If there is an overarching idea to the book, it is perhaps contained in Berg's pronouncement to Gershwin: "Mr Gershwin, music is music."

Ross, 40, was born in Washington DC, and studied English and history at Harvard. An enthusiastic teenage musician and student broadcaster, he began writing music criticism after university and in 1996 was appointed music critic of the New Yorker. His blog – also called The Rest Is Noise – has been a trailblazer in harnessing the internet as a way of amplifying (often literally) his writing on music.

The New York Review of Books described The Rest Is Noise as "by far the liveliest and smartest popular introduction yet written to a century of diverse music". The Economist noted: "No other critic writing in English can so effectively explain why you like a piece, or beguile you to reconsider it, or prompt you to hurry online and buy a recording."

Nicholas Kenyon, managing director of the Barbican and a former Observer music critic, said: "At a time when people are still talking about 20th-century music as if it were a problem, here is a lucid and entertaining book about what I regard as some of the greatest music ever written. It's a wonderful way to advance the cause of 20th-century music to an ordinary, intelligent general reader. It's the ideal mix of enthusiasm and information."

This year's judging panel comprised novelist Roddy Doyle; broadcaster and novelist Francine Stock; poet Daljit Nagra; the historian David Kynaston; novelist Kate Mosse and Guardian deputy editor, Katharine Viner. Stuart Broom of Waterstone's also joined the deliberations, speaking as the representative of the readers' groups.

The other books on the shortlist were Mohammed Hanif's A Case of Exploding Mangoes; Ross Raisin's God's Own Country; Steve Toltz's A Fraction of the Whole (which was also shortlisted for the Man Booker prize) and Owen Matthews's Stalin's Children.

Previous winners of the prize have included Stuart: A Life Backwards by Alexander Masters (2005) and Zadie Smith's White Teeth (2000).

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