Sganarelle by Moliere [Jean Baptiste Poquelin]
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Moliere [Jean Baptiste Poquelin] >> Sganarelle
SGANARELLE
ou
LE COCU IMAGINAIRE
Comedie (1660).
PERSONNAGES ACTEURS
Gorgibus, bourgeois de Paris. L'Espy.
Celie, sa fille. Mlle Du Parc.
Lelie, amant de Celie. La Grange.
Gros-Rene, valet de Lelie. Du Parc.
Sganarelle, bourgeois de Paris,
et cocu imaginaire (0). Moliere.
La femme de Sganarelle. Mlle De Brie.
Vilebrequin, pere de Valere. De Brie.
La suivante de Celie. Magd. Bejart.
Un parent de la femme de Sganarelle.
La scene est dans une place publique.
SCENE PREMIERE. - Gorgibus, Celie, la suivante de Celie.
- Celie -
(sortant toute eploree, et son pere la suivant.)
Ah ! n'esperez jamais que mon coeur y consente.
- Gorgibus -
Que marmottez-vous la, petite impertinente ?
Vous pretendez choquer ce que j'ai resolu ?
Je n'aurai pas sur vous un pouvoir absolu ?
Et par sottes raisons, votre jeune cervelle
Voudrait regler ici la raison paternelle ?
Qui de nous deux a l'autre a droit de faire loi ?
A votre avis, qui mieux, ou de vous ou de moi,
O sotte ! peut juger ce qui vous est utile ?
Par la corbleu ! gardez d'echauffer trop ma bile ;
Vous pourriez eprouver, sans beaucoup de longueur,
Si mon bras sait encor montrer quelque vigueur.
Votre plus court sera, madame la mutine,
D'accepter sans facons l'epoux qu'on vous destine.
J'ignore, dites-vous, de quelle humeur il est,
Et dois auparavant consulter s'il vous plait :
Informe du grand bien qui lui tombe en partage,
Dois-je prendre le soin d'en savoir davantage ?
Et cet epoux, ayant vingt mille bons ducats,
Pour etre aime de vous doit-il manquer d'appas ?
Allez, tel qu'il puisse etre, avecque cette somme
Je vous suis caution qu'il est tres honnete homme.
- Celie -
Helas !
- Gorgibus -
Eh bien, helas ! Que veut dire ceci ?
Voyez le bel helas qu'elle nous donne ici !
Eh ! que si la colere une fois me transporte,
Je vous ferai chanter helas de belle sorte !
Voila, voila le fruit de ces empressements
Qu'on vous voit nuit et jour a lire vos romans ;
De quolibets d'amour votre tete est remplie,
Et vous parlez de Dieu bien moins que de Clelie (1).
Jetez-moi dans le feu tous ces mechants ecrits
Qui gatent tous les jours tant de jeunes esprits ;
Lisez-moi comme il faut, au lieu de ces sornettes,
Les Quatrains de Pibrac, et les doctes Tablettes (2)
Du conseiller Matthieu ; l'ouvrage est de valeur,
Et plein de beaux dictons a reciter par coeur.
Le Guide des pecheurs (3) est encore un bon livre,
C'est la qu'en peu de temps on apprend a bien vivre ;
Et si vous n'aviez lu que ces moralites,
Vous sauriez un peu mieux suivre mes volontes.
- Celie -
Quoi ? vous pretendez donc, mon pere, que j'oublie
La constante amitie que je dois a Lelie ?
J'aurais tort si, sans vous, je disposais de moi ;
Mais vous-meme a ses voeux engageates ma foi.
- Gorgibus -
Lui fut-elle engagee encore davantage,
Un autre est survenu dont le bien l'en degage.
Lelie est fort bien fait ; mais apprends qu'il n'est rien
Qui ne doive ceder au soin d'avoir du bien ;
Que l'or donne aux plus laids certains charmes pour plaire,
Et que sans lui le reste est une triste affaire.
Valere, je crois bien, n'est pas de toi cheri ;
Mais, s'il ne l'est amant, il le sera mari.
Plus que l'on ne le croit, ce nom d'epoux engage,
Et l'amour est souvent un fruit du mariage.
Mais suis-je pas bien fat de vouloir raisonner
Ou de droit absolu j'ai pouvoir d'ordonner ?
Treve donc, je vous prie, a vos impertinences.
Que je n'entende plus vos sottes doleances.
Ce gendre doit venir vous visiter ce soir ;
Manquez un peu, manquez a le bien recevoir :
Si je ne vous lui vois faire fort bon visage,
Je vous... Je ne veux pas en dire davantage.
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SCENE II. - Celie, la suivante de Celie.
- La suivante -
Quoi ? refuser, Madame, avec cette rigueur,
Ce que tant d'autres gens voudraient de tout leur coeur !
A des offres d'hymen repondre par des larmes,
Et tarder tant a dire un oui si plein de charmes !
Helas ! que ne veut-on aussi me marier !
Ce ne serait pas moi qui se ferait prier ;
Et loin qu'un pareil oui me donnat de la peine,
Croyez que j'en dirais bien vite une douzaine.
Le precepteur qui fait repeter la lecon
A votre jeune frere a fort bonne raison
Lorsque, nous discourant des choses de la terre,
Il dit que la femelle est ainsi que le lierre,
Qui croit beau tant qu'a l'arbre il se tient bien serre,
Et ne profite point s'il en est separe.
Il n'est rien de plus vrai, ma tres-chere maitresse,
Et je l'eprouve en moi, chetive pecheresse !
Le bon Dieu fasse paix a mon pauvre Martin !
Mais j'avais, lui vivant, le teint d'un cherubin,
L'embonpoint merveilleux, l'oeil gai, l'ame contente ;
Et je suis maintenant ma commere dolente.
Pendant cet heureux temps passe comme un eclair,
Je me couchais sans feu dans le fort de l'hiver ;
Secher meme les draps me semblait ridicule,
Et je tremble a present dedans la canicule.
Enfin il n'est rien tel, Madame, croyez-moi,
Que d'avoir un mari la nuit aupres de soi ;
Ne fut-ce que pour l'heur d'avoir qui vous salue
D'un : Dieu vous soit en aide ! alors qu'on eternue.
- Celie -
Peux-tu me conseiller de commettre un forfait,
D'abandonner Lelie, et prendre ce mal fait ?
- La suivante -
Votre Lelie aussi n'est, ma foi, qu'une bete,
Puisque si hors de temps son voyage l'arrete ;
Et la grande longueur de son eloignement
Me le fait soupconner de quelque changement.
- Celie -
(lui montrant le portrait de Lelie.)
Ah ! ne m'accable point par ce triste presage.
Vois attentivement les traits de ce visage :
Ils jurent a mon coeur d'eternelles ardeurs ;
Je veux croire, apres tout, qu'ils ne sont pas menteurs,
Et que, comme c'est lui que l'art y represente,
Il conserve a mes feux une amitie constante.
- La suivante -
Il est vrai que ces traits marquent un digne amant,
Et que vous avez lieu de l'aimer tendrement.
- Celie -
Et cependant il faut... Ah ! soutiens-moi.
(Elle laisse tomber le portrait de Lelie.)
- La suivante -
Madame,
D'ou vous pourrait venir... Ah ! bons dieux ! elle pame !
He ! vite, hola ! quelqu'un.
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SCENE III. - Celie, Sganarelle, la suivante de Celie.
- Sganarelle -
Qu'est-ce donc ? me voila.
- La suivante -
Ma maitresse se meurt.
- Sganarelle -
Quoi ! ce n'est que cela ?
Je croyais tout perdu, de crier de la sorte.
Mais approchons pourtant. Madame, etes-vous morte ?
Ouais ! Elle ne dit mot.
- La suivante -
Je vais faire venir
Quelqu'un pour l'emporter ; veuillez la soutenir.
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SCENE IV. - Celie, Sganarelle, la femme de Sganarelle.
- Sganarelle -
(en passant la main sur le sein de Celie.)
Elle est froide partout, et je ne sais qu'en dire.
Approchons-nous pour voir si sa bouche respire.
Ma foi ! je ne sais pas ; mais j'y trouve encor, moi,
Quelque signe de vie.
- La femme de Sganarelle -
(regardant par la fenetre.)
Ah ! qu'est-ce que je voi ?
Mon mari dans ses bras... Mais je m'en vais descendre ;
Il me trahit sans doute, et je veux le surprendre.
- Sganarelle -
Il faut se depecher de l'aller secourir ;
Certes, elle aurait tort de se laisser mourir.
Aller en l'autre monde est tres grande sottise,
Tant que dans celui-ci l'on peut etre de mise.
(Il l'emporte avec un homme que la suivante amene.)
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SCENE V. - La femme de Sganarelle.
- La femme de Sganarelle -
Il s'est subitement eloigne de ces lieux,
Et sa fuite a trompe mon desir curieux.
Mais de sa trahison je ne suis plus en doute,
Et le peu que j'ai vu me la decouvre toute.
Je ne m'etonne plus de l'etrange froideur
Dont je le vois repondre a ma pudique ardeur :
Il reserve, l'ingrat, ses caresses a d'autres,
Et nourrit leurs plaisirs par le jeune des notres.
Voila de nos maris le procede commun ;
Ce qui leur est permis leur devient importun.
Dans le commencements ce sont toutes merveilles,
Ils temoignent pour nous des ardeurs nonpareilles ;
Mais les traitres bientot se lassent de nos feux,
Et portent autre part ce qu'ils doivent chez eux.
Ah ! que j'ai de depit que la loi n'autorise
A changer de mari comme on fait de chemise !
Cela serait commode ; et j'en sais telle ici
Qui comme moi, ma foi, le voudrait bien aussi.
(En ramassant le portrait que Celie avait laisse tomber.)
Mais quel est ce bijou que le sort me presente ?
L'email en est fort beau, la gravure charmante.
Ouvrons.
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SCENE VI. - Sganarelle, La femme de Sganarelle.
- Sganarelle -
(se croyant seul.)
On la croyait morte, et ce n'etait rien.
Il n'en faut plus qu'autant : elle se porte bien.
Mais j'apercois ma femme.
- La femme de Sganarelle -
(se croyant seule.)
O ciel ! c'est miniature !
Et voila d'un bel homme une vive peinture !
- Sganarelle -
(a part, et regardant par-dessus l'epaule de sa femme.)
Que considere-t-elle avec attention ?
Ce portrait, mon honneur, ne vous dit rien de bon.
D'un fort vilain soupcon je me sens l'ame emue.
- La femme de Sganarelle -
(sans apercevoir son mari.)
Jamais rien de plus beau ne s'offrit a ma vue ;
Le travail plus que l'or s'en doit encor priser.
Oh ! que cela sent bon !
- Sganarelle -
(a part.)
Quoi ! peste, le baiser ?
Ah ! j'en tiens !
- La femme de Sganarelle -
(poursuit.)
Avouons qu'on doit etre ravie
Quand d'un homme ainsi fait on se peut voir servie,
Et que, s'il en contait avec attention,
Le penchant serait grand a la tentation.
Ah ! que n'ai-je un mari d'une aussi bonne mine !
Au lieu de mon pele, de mon rustre...
- Sganarelle -
(lui arrachant le portrait.)
Ah ! matine !
Nous vous y surprenons en faute contre nous,
Et diffamant l'honneur de votre cher epoux.
Donc, a votre calcul, o ma trop digne femme,
Monsieur, tout bien compte, ne vaut pas bien Madame ?
Et, de par Belzebut, qui vous puisse emporter,
Quel plus rare parti pourriez-vous souhaiter ?
Peut-on trouver en moi quelque chose a redire ?
Cette taille, ce port que tout le monde admire,
Ce visage, si propre a donner de l'amour,
Pour qui mille beautes soupirent nuit et jour ;
Bref, en tout et partout, ma personne charmante
N'est donc pas un morceau dont vous soyez contente ?
Et, pour rassasier votre appetit gourmand,
Il faut au mari le ragout d'un galant ?
- La femme de Sganarelle -
J'entends a demi-mot ou va la raillerie.
Tu crois par ce moyen...
- Sganarelle -
A d'autres ; je vous prie.
La chose est averee, et je tiens dans mes mains
Un bon certificat du mal dont je me plains.
- La femme de Sganarelle -
Mon courroux n'a deja que trop de violence,
Sans le charger encor d'une nouvelle offense.
Ecoute, ne crois pas retenir mon bijou,
Et songe un peu...
- Sganarelle -
Je songe a te rompre le cou.
Que ne puis-je, aussi bien que je tiens la copie,
Tenir l'original !
- La femme de Sganarelle -
Pourquoi ?
- Sganarelle -
Pour rien, ma mie.
Doux objet de mes voeux ; j'ai grand tort de crier,
Et mon front de vos dons vous doit remercier.
(Regardant le portrait de Lelie.)
Le voila ! le beau-fils, le mignon de couchette,
Le malheureux tison de ta flamme secrete,
Le drole avec lequel...
- La femme de Sganarelle -
Avec lequel... poursuis.
- Sganarelle -
Avec lequel, te dis-je..., et j'en creve d'ennuis.
- La femme de Sganarelle -
Que me veut donc conter par la ce maitre ivrogne ?
- Sganarelle -
Tu ne m'entends que trop, madame la carogne.
Sganarelle est un nom qu'on ne me dira plus,
Et l'on va m'appeler seigneur Cornelius :
J'en suis pour mon honneur ; mais a toi, qui me l'otes,
Je t'en ferai du moins pour un bras ou deux cotes.
- La femme de Sganarelle -
Et tu m'oses tenir de semblables discours ?
- Sganarelle -
Et tu m'oses jouer de ces diables de tours ?
- La femme de Sganarelle -
Et quels diables de tours ? Parle donc sans rien feindre.
- Sganarelle -
Ah ! cela ne vaut pas la peine de se plaindre !
D'un panache de cerf sur le front me pourvoir,
Helas ! voila vraiment un beau venez-y voir !
- La femme de Sganarelle -
Donc, apres m'avoir fait la plus sensible offense
Qui puisse d'une femme exciter la vengeance,
Tu prends d'un feint courroux le vain amusement
Pour prevenir l'effet de mon ressentiment ?
D'un pareil procede l'insolence est nouvelle !
Celui qui fait l'offense est celui qui querelle.
- Sganarelle -
Eh ! la bonne effrontee ! A voir ce fier maintien,
Ne la croirait-on pas une femme de bien ?
- La femme de Sganarelle -
Va, poursuis ton chemin, cajole tes maitresses,
Adresse-leur tes voeux, et fais-leur des caresses :
Mais rends-moi mon portrait sans te jouer de moi.
(Elle lui arrache le portrait et s'enfuit.)
- Sganarelle -
(Courant apres elle.)
Oui, tu crois m'echapper... ; je l'aurai malgre toi.
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SCENE VII. - Lelie, Gros-Rene.
- Gros-Rene -
Enfin, nous y voici. Mais, Monsieur, si je l'ose,
Je voudrais vous prier de me dire une chose.
- Lelie -
Eh bien ! parle.
- Gros-Rene -
Avez-vous le diable dans le corps,
Pour ne pas succomber a de pareils efforts ?
Depuis huit jours entiers, avec vos longues traites,
Nous sommes a piquer de chiennes de mazettes,
De qui le train maudit nous a tant secoues,
Que je m'en sens pour moi tous les membres roues ;
Sans prejudice encor d'un accident bien pire,
Qui m'afflige un endroit que je ne veux pas dire :
Cependant, arrive, vous sortez bien et beau,
Sans prendre de repos, ni manger un morceau.
- Lelie -
Ce grand empressement n'est point digne de blame :
De l'hymen de Celie on alarme mon ame ;
Tu sais que je l'adore ; et je veux etre instruit,
Avant tout autre soin, de ce funeste bruit.
- Gros-Rene -
Oui, mais un bon repas vous serait necessaire,
Pour s'aller eclaircir, Monsieur, de cette affaire ;
Et votre coeur, sans doute, en deviendrait plus fort
Pour pouvoir resister aux attaques du sort :
J'en juge par moi-meme, et la moindre disgrace,
Lorsque je suis a jeun, me saisit, me terrasse ;
Mais quand j'ai bien mange, mon ame est ferme a tout,
Et les plus grands revers n'en viendraient pas a bout.
Croyez-moi, bourrez-vous, et sans reserve aucune,
Contre les coups que peut vous porter la fortune ;
Et, pour fermer chez vous l'entree a la douleur,
De vingt verres de vin entourez votre coeur.
- Lelie -
Je ne saurais manger.
- Gros-Rene -
(bas, a part.)
Si ferai bien, je meure. (4)
(Haut.)
Votre diner pourtant serait pret tout a l'heure.
- Lelie -
Tais-toi, je te l'ordonne.
- Gros-Rene -
Ah ! quel ordre inhumain !
- Lelie -
J'ai de l'inquietude, et non pas de la faim.
- Gros-Rene -
Et moi, j'ai de la faim, et de l'inquietude
De voir qu'un sot amour fait toute votre etude.
- Lelie -
Laisse-moi m'informer de l'objet de mes voeux,
Et, sans m'importuner, va manger si tu veux.
- Gros-Rene -
Je ne replique point a ce qu'un maitre ordonne.
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SCENE VIII. - Lelie.
- Lelie -
Non, non, a trop de peur mon ame s'abandonne :
Le pere m'a promis, et la fille a fait voir
Des preuves d'un amour qui soutient mon espoir.
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SCENE IX. - Sganarelle, Lelie.
- Sganarelle -
(sans voir Lelie, et tenant dans ses mains le portrait.)
Nous l'avons, et je puis voir a l'aise la trogne
Du malheureux pendard qui cause ma vergogne ;
Il ne m'est point connu.
- Lelie -
(a part.)
Dieux ! qu'apercois-je ici ?
Et si c'est mon portrait, que dois-je croire aussi ?
- Sganarelle -
(sans voir Lelie.)
Ah ! pauvre Sganarelle ! a quelle destinee
Ta reputation est-elle condamnee !
Faut...
(Apercevant Lelie qui le regarde, il se retourne d'un autre cote.)
- Lelie -
(a part.)
Ce gage ne peut, sans alarmer ma foi,
Etre sorti des mains qui le tenaient de moi.
- Sganarelle -
(a part.)
Faut-il que desormais a deux doigts l'on te montre,
Qu'on te mette en chansons, et qu'en toute rencontre
On te rejette au nez le scandaleux affront
Qu'une femme mal nee imprime sur ton front ?
- Lelie -
(a part.)
Me trompe-je ?
- Sganarelle -
(a part.)
Ah ! truande (5) ! as-tu bien le courage
De m'avoir fait cocu dans la fleur de mon age ?
Et, femme d'un mari qui peut passer pour beau,
Faut-il qu'un marmouset, un maudit etourneau...
- Lelie -
(a part, et regardant encore le portrait que tient Sganarelle.)
Je ne m'abuse point : c'est mon portrait lui-meme.
- Sganarelle -
(lui tourne le dos.)
Cet homme est curieux.
- Lelie -
(a part.)
Ma surprise est extreme !
- Sganarelle -
(a part.)
A qui donc en a-t-il ?
- Lelie -
(a part.)
Je le veux accoster.
(Haut.)
Puis-je... ?
(Sganarelle veut s'eloigner.)
Eh ! de grace, un mot.
- Sganarelle -
(a part, s'eloignant encore.)
Que me veut-il conter ?
- Lelie -
Puis-je obtenir de vous de savoir l'aventure
Qui fait dedans vos mains trouver cette peinture ?
- Sganarelle -
(a part.)
D'ou lui vient ce desir ? Mais je m'avise ici...
(Il examine Lelie et le portrait qu'il tient.)
Ah ! ma foi, me voila de son trouble eclairci !
Sa surprise a present n'etonne plus mon ame :
C'est mon homme ; ou plutot c'est celui de ma femme.
- Lelie -
Retirez-moi de peine, et dites d'ou vous vient...
- Sganarelle -
Nous savons, Dieu merci, le souci qui vous tient ;
Ce portrait qui vous fache est votre ressemblance ;
Il etait en des mains de votre connaissance ;
Et ce n'est pas un fait qui soit secret pour nous
Que les douces ardeurs de la dame et de vous.
Je ne sais pas si j'ai, dans sa galanterie,
L'honneur d'etre connu de votre seigneurie ;
Mais faites-moi celui de cesser desormais
Un amour qu'un mari peut trouver fort mauvais,
Et songez que les noeuds du sacre mariage...
- Lelie -
Quoi ? celle, dites-vous, dont vous tenez ce gage...
- Sganarelle -
Est ma femme, et je suis son mari.
- Lelie -
Son mari ?
- Sganarelle -
Oui, son mari, vous dis-je, et mari tres marri (6) ;
Vous en savez la cause, et je m'en vais l'apprendre
Sur l'heure a ses parents.
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SCENE X. - Lelie.
- Lelie -
Ah ! que viens-je d'entendre !
L'on me avait bien dit, et que c'etait de tous
L'homme le plus mal fait qu'elle avait pour epoux.
Ah ! quand mille serments de ta bouche infidele
Ne m'auraient pas promis une flamme eternelle,
Le seul mepris d'un choix si bas et si honteux
Devait bien soutenir l'interet de mes feux,
Ingrate ! et quelque bien... Mais ce sensible outrage,
Se melant aux travaux d'un assez long voyage,
Me donne tout a coup un choc si violent,
Que mon coeur devient faible, et mon corps chancelant.
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SCENE XI. - Lelie, La femme de Sganarelle.
- La femme de Sganarelle -
(se croyant seule.)
Malgre moi mon perfide...
(Apercevant Lelie.)
Helas ! quel mal vous presse ?
Je vous vois pret, Monsieur, a tomber en faiblesse.
- Lelie -
C'est un mal qui m'a pris assez subitement.
- La femme de Sganarelle -
Je crains ici pour vous l'evanouissement ;
Entrez dans cette salle, en attendant qu'il passe.
- Lelie -
Pour un moment ou deux j'accepte cette grace.
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SCENE XII. - Sganarelle, un parent de la femme de Sganarelle.
- Le parent -
D'un mari sur ce point j'approuve le souci ;
Mais c'est prendre la chevre un peu bien vite aussi (7) :
Et tout ce que de vous je viens d'ouir contre elle
Ne conclut point, parent, qu'elle soit criminelle :
C'est un point delicat, et de pareils forfaits,
Sans les bien averer, ne s'imputent jamais.
- Sganarelle -
C'est-a-dire qu'il faut toucher au doigt la chose.
- Le parent -
Le trop de promptitude a l'erreur nous expose.
Qui sait comme en ses mains ce portrait est venu,
Et si l'homme, apres tout, lui peut etre connu ?
Informez-vous-en donc ; et si c'est ce qu'on pense,
Nous serons les premiers a punir son offense.
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SCENE XIII. - Sganarelle.
- Sganarelle -
On ne peut pas mieux dire ; en effet, il est bon
D'aller tout doucement. Peut-etre, sans raison
Me suis-je en tete mis ces visions cornues (8),
Et les sueurs au front m'en sont trop tot venues.
Par ce portrait enfin dont je suis alarme,
Mon deshonneur n'est pas tout a fait confirme.
Tachons donc par nos soins...
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SCENE XIV. - Sganarelle, la femme de Sganarelle, sur la porte de sa maison,
reconduisant Lelie ; Lelie.
- Sganarelle -
(a part, les voyant.)
Ah ! que vois-je ? Je meure !
Il n'est plus question de portrait a cette heure :
Voici, ma foi, la chose en propre original.
- La femme de Sganarelle -
C'est par trop vous hater, Monsieur ; et votre mal,
Si vous sortez si tot, pourra bien vous reprendre.
- Lelie -
Non, non, je vous rends grace, autant qu'on puisse rendre
Du secours obligeant que vous m'avez prete.
- Sganarelle -
(a part.)
La masque encore apres lui fait civilite !
(La femme de Sganarelle rentre dans sa maison.)
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SCENE XV. - Sganarelle, Lelie.
- Sganarelle -
(a part.)
Il m'apercoit ; voyons ce qu'il me pourra dire.
- Lelie -
(a part.)
Ah ! mon ame s'emeut, et cet objet m'inspire...
Mais je dois condamner cet injuste transport,
Et n'imputer mes maux qu'aux rigueurs de mon sort.
Envions seulement le bonheur de sa flamme.
(En s'approchant de Sganarelle.)
Oh ! trop heureux d'avoir une si belle femme !
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SCENE XVI. - Sganarelle ; Celie, a sa fenetre, voyant Lelie qui s'en va.
- Sganarelle -
(seul.)
Ce n'est point s'expliquer en termes ambigus.
Cet etrange propos me rend aussi confus
Que s'il etait venu des cornes a la tete.
(Regardant le cote par ou Lelie est sorti.)
Allez, ce procede n'est point du tout honnete.
- Celie -
(a part, en rentrant.)
Quoi ! Lelie a paru tout a l'heure a mes yeux !
Qui pourrait me cacher son retour en ces lieux ?
- Sganarelle -
(sans voir Celie.)
Oh ! trop heureux d'avoir une si belle femme !
Malheureux bien plutot de l'avoir cette infame,
Dont le coupable feu, trop bien verifie,
Sans respect ni demi nous a cocufie !
Mais je le laisse aller apres un tel indice,
Et demeure les bras croises comme un jocrisse (9) !
Ah ! je devais du moins lui jeter son chapeau,
Lui ruer quelque pierre, ou crotter son manteau,
Et sur lui hautement, pour contenter ma rage,
Faire au larron d'honneur crier le voisinage.
(Pendant le discours de Sganarelle, Celie s'approche peu a peu,
et attend, pour lui parler, que son transport soit fini.)
- Celie -
(a Sganarelle.)
Celui qui maintenant devers vous est venu,
Et qui vous a parle, d'ou vous est-il connu ?
- Sganarelle -
Helas ! ce n'est pas moi qui le connait, Madame ;
C'est ma femme.
- Celie -
Quel trouble agite ainsi votre ame !
- Sganarelle -
Ne me condamnez point d'un deuil hors de saison,
Et laissez-moi pousser des soupirs a foison.
- Celie -
D'ou vous peuvent venir ces douleurs non communes ?
- Sganarelle -
Si je suis afflige, ce n'est pas pour des prunes (10),
Et je le donnerais a bien d'autres qu'a moi,
De se voir sans chagrin au point ou je me voi.
Des maris malheureux vous voyez le modele :
On derobe l'honneur au pauvre Sganarelle ;
Mais c'est peu que l'honneur dans mon affliction :
L'on me derobe encor la reputation.
- Celie -
Comment ?
- Sganarelle -
Ce damoiseau, parlant par reverence,
Me fait cocu, Madame, avec toute licence ;
Et j'ai su par mes yeux averer aujourd'hui
Le commerce secret de ma femme et de lui.
- Celie -
Celui qui maintenant...
- Sganarelle -
Oui, oui, me deshonore ;
Il adore ma femme, et ma femme l'adore.
- Celie -
Ah ! j'avais bien juge que ce secret retour
Ne pouvait me couvrir que quelque lache tour ;
Et j'ai tremble d'abord, en le voyant paraitre,
Par un pressentiment de ce qui devait etre.
- Sganarelle -
Vous prenez ma defense avec trop de bonte ;
Tout le monde n'a pas la meme charite ;
Et plusieurs qui tantot ont appris mon martyre,
Bien loin d'y prendre part, n'en ont rien fait que rire.
- Celie -
Est-il rien de plus noir que ta lache action ?
Et peut-on lui trouver une punition ?
Dois-tu ne te pas croire indigne de la vie,
Apres t'etre souille de cette perfidie ?
O ciel ! est-il possible ?