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L\'Etourdi by Moliere [Pseudonym of Jean Baptiste Poquelin]

M >> Moliere [Pseudonym of Jean Baptiste Poquelin] >> L\'Etourdi

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Source:

Jean-Baptiste Poquelin (1620-1673), alias Moliere,
"Oeuvres de Moliere, avec des notes de tous les commentateurs",
Tome Premier,
Paris, Librarie de Firmin-Didot et Cie,
Imprimeurs de l'Institut, rue Jacob, 56,
1890.


[Spelling of the 1890 edition. Footnotes have been retained because
they provide the meanings of old French words or expressions.
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L'ETOURDI

ou

LES CONTRE-TEMPS


Comedie (1653-1658)



PERSONNAGES ACTEURS

Lelie, fils de Pandolfe. La Grange.
Celie, esclave de Trufaldin. Mlle de Brie.
Mascarille, valet de Lelie. Moliere.
Hippolyte, fille d'Anselme. Mme Duparc.
Anselme, pere d'Hippolyte. Louis Bejart.
Trufaldin, vieillard.
Pandolfe, pere de Lelie. Bejart aine.
Leandre, fils de famille.
Andres, cru egyptien.
Ergaste, ami de Mascarille.
Un courrier.
Deux troupes de masques.



La scene est a Messine.


ACTE PREMIER.
-------------

Scene premiere. - Lelie.


- Lelie -

Eh bien ! Leandre, eh bien ! il faudra contester ;
Nous verrons de nous deux qui pourra l'emporter ;
Qui, dans nos soins communs pour ce jeune miracle,
Aux voeux de son rival portera plus d'obstacle :
Preparez vos efforts, et vous defendez bien,
Sur que de mon cote je n'epargnerai rien.


-----------

Scene II. - Lelie, Mascarille.


- Lelie -

Ah ! Mascarille !

- Mascarille -

Quoi ?

- Lelie -

Voici bien des affaires ;
J'ai dans ma passion toutes choses contraires :
Leandre aime Celie, et, par un trait fatal,
Malgre mon changement, est encor mon rival.

- Mascarille -

Leandre aime Celie !

- Lelie -

Il l'adore, te dis-je.

- Mascarille -

Tant pis.

- Lelie -

Eh, oui, tant pis ; c'est ce qui m'afflige.
Toutefois j'aurais tort de me desesperer :
Puisque j'ai ton secours, je puis me rassurer ;
Je sais que ton esprit, en intrigues fertile,
N'a jamais rien trouve qui lui fut difficile ;
Qu'on te peut appeler le roi des serviteurs ;
Et qu'en toute la terre...

- Mascarille -

Eh ! treve de douceurs,
Quand nous faisons besoin, nous autres miserables,
Nous sommes les cheris et les incomparables ;
Et dans un autre temps, des le moindre courroux,
Nous sommes les coquins qu'il faut rouer de coups.

- Lelie -

Ma foi, tu me fais tort avec cette invective.
Mais enfin discourons un peu de ma captive :
Dis si les plus cruels et plus durs sentiments
Ont rien d'impenetrable a des traits si charmants.
Pour moi, dans ses discours, comme dans son visage
Je vois pour sa naissance un noble temoignage ;
Et je crois que le ciel dedans un rang si bas
Cache son origine, et ne l'en tire pas.

- Mascarille -

Vous etes romanesque avecque vos chimeres ;
Mais que fera Pandolfe en toutes ces affaires ?
C'est, Monsieur, votre pere, au moins a ce qu'il dit :
Vous savez que sa bile assez souvent s'aigrit ;
Qu'il peste contre vous d'une belle maniere,
Quand vos deportements lui blessent la visiere.
Il est avec Anselme en parole pour vous
Que de son Hippolyte on vous fera l'epoux,
S'imaginant que c'est dans le seul mariage
Qu'il pourra rencontrer de quoi vous faire sage
Et s'il vient a savoir que, rebutant son choix,
D'un objet inconnu vous recevez les lois,
Que de ce fol amour la fatale puissance
Vous soustrait au devoir de votre obeissance,
Dieu sait quelle tempete alors eclatera,
Et de quels beaux sermons on vous regalera.

- Lelie -

Ah ! treve, je vous prie, a votre rhetorique !

- Mascarille -

Mais vous, treve plutot a votre politique !
Elle n'est pas fort bonne, et vous devriez tacher...

- Lelie -

Sais-tu qu'on n'acquiert rien de bon a me facher,
Que chez moi les avis ont de tristes salaires,
Qu'un valet conseiller y fait mal ses affaires ?

- Mascarille -

(a part.)

Il se met en courroux.

(haut.)

Tout ce que j'en ai dit
N'etait rien que pour rire et vous sonder l'esprit.
D'un censeur de plaisirs ai-je fort l'encolure ?
Et Mascarille est-il ennemi de nature ?
Vous savez le contraire, et qu'il est tres certain
Qu'on ne peut me taxer que d'etre trop humain.
Moquez-vous des sermons d'un vieux barbon de pere :
poussez votre bidet, vous dis-je, et laissez faire.
Ma foi, j'en suis d'avis, que ces penards chagrins
Nous viennent etourdir de leurs contes badins,
Et, vertueux par force, esperent par envie
Oter aux jeunes gens les plaisirs de la vie.
Vous savez mon talent, je m'offre a vous servir.

- Lelie -

Ah ! c'est par ces discours que tu peux me ravir.
Au reste, mon amour, quand je l'ai fait paraitre,
N'a point ete mal vu des yeux qui l'ont fait naitre.
Mais Leandre, a l'instant, vient de me declarer
Qu'a me ravir Celie il va se preparer :
C'est pourquoi depechons, et cherche dans ta tete
Les moyens les plus prompts d'en faire ma conquete.
Trouve ruses, detours, fourbes, inventions,
Pour frustrer un rival de ses pretentions.

- Mascarille -

Laissez-moi quelque temps rever a cette affaire.

(a part.)

Que pourrais-je inventer pour ce coup necessaire ?

- Lelie -

Eh bien ! le stratageme ?

- Mascarille -

Ah ! comme vous courez !
Ma cervelle toujours marche a pas mesures.
J'ai trouve votre fait : il faut... Non, je m'abuse.
Mais si vous alliez...

- Lelie -

Ou ?

- Mascarille -

C'est une faible ruse.
J'en songeais une...

- Lelie -

Et quelle ?

- Mascarille -

Elle n'irait pas bien.
Mais ne pourriez-vous pas...?

- Lelie -

Quoi ?

- Mascarille -

Vous ne pourriez rien.
Parler avec Anselme.

- Lelie -

Et que lui puis-je dire ?

- Mascarille -

Il est vrai, c'est tomber d'un mal dedans un pire.
Il faut pourtant l'avoir. Allez chez Trufaldin.

- Lelie -

Que faire ?

- Mascarille -

Je ne sais.

- Lelie -

C'en est trop, a la fin,
Et tu me mets a bout par ces contes frivoles.

- Mascarille -

Monsieur, si vous aviez en main force pistoles,
Nous n'aurions pas besoin maintenant de rever
A chercher les biais que nous devons trouver,
Et pourrions, par un prompt achat de cette esclave,
Empecher qu'un rival vous previenne et vous brave.
De ces Egyptiens qui la mirent ici,
Trufaldin, qui la garde, est en quelque souci ;
Et trouvant son argent, qu'ils lui font trop attendre,
Je sais bien qu'il serait tres ravi de la vendre :
Car enfin en vrai ladre il a toujours vecu ;
Il se ferait fesser pour moins d'un quart d'ecu ;
Et l'argent est le dieu que surtout il revere :
Mais le mal, c'est...

- Lelie -

Quoi ? c'est...

- Mascarille -

Que monsieur votre pere
Est un autre vilain qui ne vous laisse pas,
comme vous voudriez bien, manier ses ducats ;
Qu'il n'est point de ressort qui, pour votre ressource,
Put faire maintenant ouvrir la moindre bourse.
Mais tachons de parler a Celie un moment,
Pour savoir la-dessus quel est son sentiment.
La fenetre est ici.

- Lelie -

Mais Trufaldin, pour elle,
Fait de nuit et de jour exacte sentinelle.
Prend garde.

- Mascarille -

Dans ce coin demeurons en repos.
O bonheur ! la voila qui sort tout a propos.


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Scene III. - Celie, Lelie, Mascarille.


- Lelie -

Ah ! que le ciel m'oblige en offrant a ma vue
Les celestes attraits dont vous etes pourvue !
Et, quelque mal cuisant que m'aient cause vos yeux,
Que je prends de plaisir a les voir en ces lieux !

- Celie -

Mon coeur, qu'avec raison votre discours etonne,
N'entend pas que mes yeux fassent mal a personne ;
Et si dans quelque chose ils vous ont outrage,
Je puis vous assurer que c'est sans mon conge.

- Lelie -

Ah ! leurs coups sont trop beaux pour me faire une injure !
Je mets toute ma gloire a cherir leur blessure,
Et...

- Mascarille -

Vous le prenez la d'un ton un peu trop haut ;
Ce style maintenant n'est pas ce qu'il nous faut.
Profitons mieux du temps, et sachons vite d'elle
Ce que...

- Trufaldin -

(dans sa maison.)

Celie !

- Mascarille -

(a Lelie.)

Eh bien !

- Lelie -

O rencontre cruelle !
Ce malheureux vieillard devait-il nous troubler ?

- Mascarille -

Allez, retirez-vous ; je saurai lui parler.


-----------

Scene IV. - Trufaldin, Celie,
Lelie (retire, dans un coin), Mascarille.


- Trufaldin -

(a Celie.)

Que faites-vous dehors ? et quel soin vous talonne,
Vous a qui je defends de parler a personne ?

- Celie -

Autrefois j'ai connu cet honnete garcon ;
Et vous n'avez pas lieu d'en prendre aucun soupcon.

- Mascarille -

Est-ce la le seigneur Trufaldin ?

- Celie -

Oui, lui-meme.

- Mascarille -

Monsieur, je suis tout votre, et ma joie est extreme
De pouvoir saluer en toute humilite
Un homme dont le nom est partout si vante.

- Trufaldin -

Tres humble serviteur.

- Mascarille -

J'incommode peut-etre ;
Mais je l'ai vue ailleurs, ou, m'ayant fait connaitre
Les grands talents qu'elle a pour savoir l'avenir,
Je voulais sur un point un peu l'entretenir.

- Trufaldin -

Quoi ! te melerais-tu d'un peu de diablerie ?

- Celie -

Non, tout ce que je sais n'est que blanche magie.

- Mascarille -

Voici donc ce que c'est. Le maitre que je sers
Languit pour un objet qui le tient dans ses fers ;
Il aurait bien voulu du feu qui le devore
Pouvoir entretenir la beaute qu'il adore :
Mais un dragon, veillant sur ce rare tresor,
N'a pu, quoi qu'il ait fait, le lui permettre encor ;
Et ce qui plus le gene et le rend miserable,
Il vient de decouvrir un rival redoutable :
Si bien que, pour savoir si ses soins amoureux
Ont sujet d'esperer quelque succes heureux,
Je viens vous consulter, sur que de votre bouche
Je puis apprendre au vrai le secret qui nous touche.

- Celie -

Sous quel astre ton maitre a-t-il recu le jour ?

- Mascarille -

Sous un astre a jamais ne changer son amour.

- Celie -

Sans me nommer l'objet pour qui son coeur soupire,
La science que j'ai m'en peut assez instruire.
Cette fille a du coeur, et, dans l'adversite,
Elle sait conserver une noble fierte ;
Elle n'est pas d'humeur a trop faire connaitre
Les secrets sentiments qu'en son coeur on fait naitre.
Mais je les sais comme elle, et, d'un esprit plus doux,
Je vais en peu de mots te les decouvrir tous.

- Mascarille -

O merveilleux pouvoir de la vertu magique !

- Celie -

Si ton maitre en ce point de constance se pique,
Et que la vertu seule anime son dessein,
Qu'il n'apprehende plus de soupirer en vain ;
Il a lieu d'esperer, et le fort qu'il veut prendre
N'est pas sourd aux traites, et voudra bien se rendre.

- Mascarille -

C'est beaucoup ; mais ce fort depend d'un gouverneur
Difficile a gagner.

- Celie -

C'est la tout le le malheur.

- Mascarille -

(a part, regardant Lelie.)

Au diable le facheux qui toujours nous eclaire !

- Celie -

Je vais vous enseigner ce que vous devez faire.

- Lelie -

(les joignant.)

Cessez, o Trufaldin, de vous inquieter !
C'est par mon ordre seul qu'il vous vient visiter,
Et je vous l'envoyais, ce serviteur fidele,
Vous offrir mon service, et vous parler pour elle,
Dont je vous veux dans peu payer la liberte,
Pourvu qu'entre nous deux le prix soit arrete.

- Mascarille -

La peste soit la bete !

- Trufaldin -

Ho ! ho ! qui des deux croire ?
Ce discours au premier est fort contradictoire.

- Mascarille -

Monsieur, ce galant homme a le cerveau blesse ;
Ne le savez-vous pas ?

- Trufaldin -

Je sais ce que je sai.
J'ai crainte ici dessous de quelque manigance.

(a Celie.)

Rentrez, et ne prenez jamais cette licence.
Et vous, filous fieffes, ou je me trompe fort,
Mettez, pour me jouer, vos flutes mieux d'accord.


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Scene V. - Lelie, Mascarille.


- Mascarille -

C'est bien fait. Je voudrais qu'encor, sans flatterie,
Il nous eut d'un baton charges de compagnie.
A quoi bon se montrer, et, comme un etourdi,
Me venir dementir de tout ce que je di ?

- Lelie -

Je pensais faire bien.

- Mascarille -

Oui, c'etait fort l'entendre.
Mais quoi ! cette action ne me doit point surprendre :
Vous etes si fertile en pareils contre-temps,
Que vos ecarts d'esprit n'etonnent plus les gens.

- Lelie -

Ah ! mon Dieu ! pour un rien me voila bien coupable !
Le mal est-il si grand qu'il soit irreparable ?
Enfin, si tu ne mets Celie entre mes mains,
Songe au moins de Leandre a rompre les desseins ;
Qu'il ne puisse acheter avant moi cette belle.
De peur que ma presence encor soit criminelle,
Je te laisse.

- Mascarille -

Fort bien. A dire vrai, l'argent
Serait dans notre affaire un sur et fort agent ;
Mais ce ressort manquant, il faut user d'un autre.


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Scene VI. - Anselme, Mascarille.


- Anselme -

Par mon chef ! C'est un siecle etrange que le notre !
J'en suis confus. Jamais tant d'amour pour le bien,
Et jamais tant de peine a retirer le sien !
Les dettes aujourd'hui, quelque soin qu'on emploie,
Sont comme les enfants, que l'on concoit en joie,
Et dont avecque peine on fait l'accouchement.
L'argent dans une bourse entre agreablement ;
Mais, le terme venu que nous devons le rendre,
C'est lors que les douleurs commencent a nous prendre.
Baste ! ce n'est pas peu que deux mille francs, dus
Depuis deux ans entiers, me soient enfin rendus ;
Encore est-ce un bonheur.

- Mascarille -

(a part les quatre premiers vers.)

O Dieu ! la belle proie
A tirer en volant ! Chut, il faut que je voie
Si je pourrais un peu de pres le caresser.
Je sais bien les discours dont il faut le bercer...
Je viens de voir, Anselme...

- Anselme -

Et qui ?

- Mascarille -

Votre Nerine.

- Anselme -

Que dit-elle de moi, cette gente assasine (1) ?

- Mascarille -

Pour vous elle est de flamme.

- Anselme -

Elle ?

- Mascarille -

Et vous aime tant,
Que c'est grande pitie.

- Anselme -

Que tu me rends content !

- Mascarille -

Peu s'en faut que d'amour la pauvrette ne meure.
Anselme, mon mignon, crie-t-elle a toute heure,
Quand est-ce que l'hymen unira nos deux coeurs,
Et que tu daigneras eteindre mes ardeurs ?

- Anselme -

Mais pourquoi jusqu'ici me les avoir celees ?
Les filles, par ma foi, sont bien dissimulees !
Mascarille, en effet, qu'en dis-tu ? quoique vieux,
J'ai de la mine encore assez pour plaire aux yeux.

- Mascarille -

Oui, vraiment, ce visage est encor fort mettable ;
S'il n'est pas des plus beaux, il est des agreable.

- Anselme -

Si bien donc...?

- Mascarille -

(veut prendre la bourse.)

Si bien donc qu'elle est sotte de vous,
Ne vous regarde plus...

- Anselme -

Quoi ?

- Mascarille -

Que comme un epoux,
Et vous veut...?

- Anselme -

Et me veut...?

- Mascarille -

Et vous veut, quoi qu'il tienne,
Prendre la bourse...

- Anselme -

La ?

- Mascarille -

(prend la bourse, et la laisse tomber.)

La bouche avec la sienne.

- Anselme -

Ah ! je t'entends. Viens ca : lorsque tu la verras,
Vante-lui mon merite autant que tu pourras.

- Mascarille -

Laissez-moi faire.

- Anselme -

Adieu.

- Mascarille -

(a part.)

Que le ciel vous conduise !

- Anselme -

(revenant.)

Ah ! vraiment, je faisais une etrange sottise,
Et tu pouvais pour toi m'accuser de froideur.
Je t'engage a servir mon amoureuse ardeur,
Je recois par ta bouche une bonne nouvelle,
Sans du moindre present recompenser ton zele !
Tiens, tu te souviendras...

- Mascarille -

Ah ! non pas, s'il vous plait.

- Anselme -

Laisse-moi...

- Mascarille -

Point du tout. J'agis sans interet.

- Anselme -

Je le sais ; mais pourtant...

- Mascarille -

Non, Anselme, vous dis-je ;
Je suis homme d'honneur, cela me desoblige.

- Anselme -

Adieu donc, Mascarille.

- Mascarille -

(a part.)

O longs discours !

- Anselme -

(revenant.)

Je veux
Regaler par tes mains cet objet de mes voeux ;
Et je vais te donner de quoi faire pour elle
L'achat de quelque bague, ou telle bagatelle
Que tu trouveras bon.

- Mascarille -

Non, laissez votre argent :
Sans vous mettre en souci, je ferai le present ;
Et l'on m'a mis en main une bague a la mode,
Qu'apres vous payerez, si cela l'accommode.

- Anselme -

Soit ; donne-la pour moi : mais surtout fais si bien
Qu'elle garde toujours l'ardeur de me voir sien.


-----------

Scene VII. - Lelie, Anselme, Mascarille.


- Lelie -

(ramassant la bourse.)

A qui la bourse ?

- Anselme -

Ah ! dieux ! elle m'etait tombee !
Et j'aurais apres cru qu'on me l'eut derobee !
Je vous suis bien tenu de ce soin obligeant,
Qui m'epargne un grand trouble et me rend mon argent.
Je vais m'en decharger au logis tout a l'heure.


-----------

Scene VIII. - Lelie, Mascarille.


- Mascarille -

C'est etre officieux, et tres fort, ou je meure.

- Lelie -

Ma foi ! sans moi, l'argent etait perdu pour lui.

- Mascarille -

Certes, vous faites rage, et payez aujourd'hui
D'un jugement tres rare et d'un bonheur extreme ;
Nous avancerons fort, continuez de meme.

- Lelie -

Qu'est-ce donc ? Qu'ai-je fait ?

- Mascarille -

Le sot, en bon francois,
Puisque je puis le dire, et qu'enfin je le dois.
Il sait bien l'impuissance ou son pere le laisse,
Qu'un rival qu'il doit craindre, etrangement nous presse :
Cependant, quand je tente un coup pour l'obliger
Dont je cours moi tout seul la honte et le danger...

- Lelie -

Quoi ? c'etait...?

- Mascarille -

Oui, bourreau, c'etait pour la captive
Que j'attrapais l'argent dont votre soin nous prive.

- Lelie -

S'il est ainsi, j'ai tort ; mais qui l'eut devine ?

- Mascarille -

Il fallait, en effet, etre bien raffine !

- Lelie -

Tu me devais par signe avertir de l'affaire.

- Mascarille -

Oui, je devais au dos avoir mon luminaire.
Au nom de Jupiter, laissez nous en repos,
Et ne nous chantez plus d'impertinents propos !
Un autre, apres cela, quitterait tout peut-etre ;
Mais j'avais medite tantot un coup de maitre,
Dont tout presentement je veux voir les effets ;
A la charge que si...

- Lelie -

Non, je te le promets,
De ne me meler plus de rien dire ou rien faire.

- Mascarille -

Allez donc ; votre vue excite ma colere.

- Lelie -

Mais surtout hate-toi, de peur qu'en ce dessein...

- Mascarille -

Allez, encore un coup ; j'y vais mettre la main.

(Lelie sort.)

Menons bien ce projet ; la fourbe sera fine,
S'il faut qu'elle succede ainsi que j'imagine.
Allons voir... Bon, voici mon homme justement.


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Scene IX. - Pandolfe, Mascarille.


- Pandolfe -

Mascarille !

- Mascarille -

Monsieur.

- Pandolfe -

A parler franchement,
Je suis mal satisfait de mon fils.

- Mascarille -

De mon maitre ?
Vous n'etes pas le seul qui se plaigne de l'etre :
Sa mauvaise conduite, insupportable en tout,
Met a chaque moment ma patience a bout.

- Pandolfe -

Je vous croyais pourtant assez d'intelligence
Ensemble.

- Mascarille -

Moi ? Monsieur, perdez cette croyance ;
Toujours de son devoir je tache a l'avertir,
Et l'on nous voit sans cesse avoir maille a partir (2).
A l'heure meme encor nous avons eu querelle
Sur l'hymen d'Hippolyte, ou je le vois rebelle,
Ou, par l'indignite d'un refus criminel,
Je le vois offenser le respect paternel.

- Pandolfe -

Querelle ?

- Mascarille -

Oui, querelle, et bien avant poussee.

- Pandolfe -

Je me trompais donc bien ; car j'avais la pensee
Qu'a tout ce qu'il faisait tu donnais de l'appui.

- Mascarille -

Moi ! Voyez ce que c'est que du monde aujourd'hui,
Et comme l'innocence est toujours opprimee ?
Si mon integrite vous etait confirmee,
Je suis aupres de lui gage pour serviteur,
Vous me voudriez encor payer pour precepteur :
Oui, vous ne pourriez pas lui dire davantage
Que ce que je lui dis pour le faire etre sage.
Monsieur, au nom de Dieu, lui fais-je assez souvent,
Cessez de vous laisser conduire au premier vent ;
Reglez-vous ; regardez l'honnete homme de pere
Que vous avez du ciel, comme on le considere ;
Cessez de lui vouloir donner la mort au coeur,
Et, comme lui, vivez en personne d'honneur.

- Pandolfe -

C'est parler comme il faut. Et que peut-il repondre ?

- Mascarille -

Repondre ? Des chansons dont il me vient confondre.
Ce n'est pas qu'en effet, dans le fond de son coeur,
Il ne tienne de vous des semences d'honneur ;
Mais sa raison n'est pas maintenant la maitresse.
Si je pouvais parler avecque hardiesse,
Vous le verriez dans peu soumis sans nul effort.

- Pandolfe -

Parle.

- Mascarille -

C'est un secret qui m'importerait fort
S'il etait decouvert ; mais a votre prudence
Je le puis confier avec toute assurance.

- Pandolfe -

Tu dis bien.

- Mascarille -

Sachez donc que vos voeux sont trahis
Par l'amour qu'une esclave imprime a votre fils.

- Pandolfe -

On m'en avait parle ; mais l'action me touche
De voir que je l'apprenne encore par ta bouche.

- Mascarille -

Vous voyez si je suis le secret confident...

- Pandolfe -

Vraiment je suis ravi de cela.

- Mascarille -

Cependant
A son devoir, sans bruit, desirez vous le rendre ?
Il faut... J'ai toujours peur qu'on nous vienne surprendre :
Ce serait fait de moi, s'il savait ce discours.
Il faut, dis-je, pour rompre a toute chose cours,
Acheter sourdement l'esclave idolatree,
Et la faire passer en une autre contree.
Anselme a grand succes aupres de Trufaldin ;
Qu'il aille l'acheter pour vous des ce matin :
Apres, si vous voulez en mes mains la remettre,
Je connais des marchands, et puis bien vous promettre
D'en retirer l'argent qu'elle pourra couter,
Et malgre votre fils, de la faire ecarter ;
Car enfin, si l'on veut qu'a l'hymen il se range,
A cet amour naissant il faut donner le change ;
Et de plus, quand bien meme il serait resolu,
Qu'il aurait pris le joug que vous avez voulu,
Cet autre objet, pouvant reveiller son caprice,
Au mariage encor peut porter prejudice.

- Pandolfe -

C'est tres bien raisonner ; ce conseil me plait fort...
Je vois Anselme ; va, je m'en vais faire effort
Pour avoir promptement cette esclave funeste,
Et la mettre en tes mains pour achever le reste.

- Mascarille -

(seul.)

Bon ; allons avertir mon maitre de ceci.
Vive la fourberie, et les fourbes aussi.


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Scene X. - Hippolyte, Mascarille.


- Hippolyte -

Oui, traitre, c'est ainsi que tu me rends service !
Je viens de tout entendre, et voir ton artifice :
A moins que de cela, l'eusse-je soupconne ?
Tu couches d'imposture (3), et tu m'en as donne.
Tu m'avais promis, lache, et j'avais lieu d'attendre
Qu'on te verrait servir mes ardeurs pour Leandre ;
Que du choix de Lelie, ou l'on veut m'obliger,
Ton adresse et tes soins sauraient me degager ;
Que tu m'affranchirais du projet de mon pere :
Et cependant ici tu fais tout le contraire !
Mais tu t'abuseras ; je sais un sur moyen
Pour rompre cet achat ou tu pousses si bien ;
Et je vais de ce pas...

- Mascarille -

Ah ! que vous etes prompte !
La mouche tout d'un coup a la tete vous monte (4),
Et, sans considerer s'il a raison ou non,
Votre esprit contre moi fait le petit demon.
J'ai tort, et je devrais, sans finir mon ouvrage,
Vous faire dire vrai, puisque ainsi l'on m'outrage.

- Hippolyte -

Par quelle illusion penses-tu m'eblouir ?
Traitre, peux-tu nier ce que je viens d'ouir ?

- Mascarille -

Non. Mais il faut savoir que tout cet artifice
Ne va directement qu'a vous rendre service ;
Que ce conseil adroit, qui semble etre sans fard,
Jette dans le panneau l'un et l'autre vieillard (5) ;
Que mon soin par leurs mains ne veut avoir Celie,
Qu'a dessein de la mettre au pouvoir de Lelie ;
Et faire que, l'effet de cette invention
Dans le dernier exces portant sa passion,
Anselme, rebute de son pretendu gendre,
Puisse tourner son choix du cote de Leandre.

- Hippolyte -

Quoi ! tout ce grand projet, qui m'a mise en courroux,
Tu l'as forme pour moi, Mascarille ?

- Mascarille -

Oui, pour vous.
Mais puisqu'on reconnait si mal mes bons offices,
Qu'il me faut de la sorte essuyer vos caprices,
Et que, pour recompense, on s'en vient, de hauteur,
Me traiter de faquin, de lache, d'imposteur,
Je m'en vais reparer l'erreur que j'ai commise,
Et des ce meme pas rompre mon entreprise.

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Site of the Week: The International Literary Quarterly

An intricate, kaleidoscopic, all-embracing history of 20th-century music from Mahler to La Monte Young is the winner of this year's Guardian first book award. Alex Ross's The Rest Is Noise was the clear and undisputed winner of the £10,000 prize, which has been presented at a ceremony in central London tonight.

The chair of the judging panel, Guardian literary editor Claire Armitstead, said: "In some quarters this book has been seen as not having a popular appeal. Our prize – which, uniquely, relies on readers' groups in the early stages of judging – proves that, on the contrary, there is a huge appetite among readers for clear, serious but accessible books."

According to one judge: "Where Ross lifts his book above the 'expert' and impressive to the 'good read' category is in the way he wears his learning lightly, never clutches for false or contrived ways of explaining music, and never dumbs down in order to explain."

One of the members of the Waterstone's reading groups, who helped in the judging process, said: "Every time I felt overwhelmed by the technicalities, along came a sublime metaphor or simile that would light up the prose."

Ross, who is the music critic of the New Yorker, has distilled a lifetime's enthusiasm and learning into a rich narrative of musical history, setting the works of Mahler, Schoenberg, John Cage and the rest into their cultural and political contexts – but also giving a vivid sense of what the music he describes actually sounds and feels like.

Of all the artforms, modern and contemporary classical music is often seen as the most rebarbative. Ross brushes aside the mythology of 20th-century music's "inaccessibility" as he charts its meandering histories. Along the way, fascinating connections are made: hip-hop has more in common with Janacek than you might think; Arnold Schoenberg and George Gershwin were tennis partners; Gershwin, in turn, was an ardent fan of Alban Berg and kept an autographed photo of the composer of Lulu in his apartment. If there is an overarching idea to the book, it is perhaps contained in Berg's pronouncement to Gershwin: "Mr Gershwin, music is music."

Ross, 40, was born in Washington DC, and studied English and history at Harvard. An enthusiastic teenage musician and student broadcaster, he began writing music criticism after university and in 1996 was appointed music critic of the New Yorker. His blog – also called The Rest Is Noise – has been a trailblazer in harnessing the internet as a way of amplifying (often literally) his writing on music.

The New York Review of Books described The Rest Is Noise as "by far the liveliest and smartest popular introduction yet written to a century of diverse music". The Economist noted: "No other critic writing in English can so effectively explain why you like a piece, or beguile you to reconsider it, or prompt you to hurry online and buy a recording."

Nicholas Kenyon, managing director of the Barbican and a former Observer music critic, said: "At a time when people are still talking about 20th-century music as if it were a problem, here is a lucid and entertaining book about what I regard as some of the greatest music ever written. It's a wonderful way to advance the cause of 20th-century music to an ordinary, intelligent general reader. It's the ideal mix of enthusiasm and information."

This year's judging panel comprised novelist Roddy Doyle; broadcaster and novelist Francine Stock; poet Daljit Nagra; the historian David Kynaston; novelist Kate Mosse and Guardian deputy editor, Katharine Viner. Stuart Broom of Waterstone's also joined the deliberations, speaking as the representative of the readers' groups.

The other books on the shortlist were Mohammed Hanif's A Case of Exploding Mangoes; Ross Raisin's God's Own Country; Steve Toltz's A Fraction of the Whole (which was also shortlisted for the Man Booker prize) and Owen Matthews's Stalin's Children.

Previous winners of the prize have included Stuart: A Life Backwards by Alexander Masters (2005) and Zadie Smith's White Teeth (2000).

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