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Le Mariage de Loti by Pierre Loti

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Le Mariage de Loti

par Pierre Loti.



LE MARIAGE DE LOTI

"E hari te fau. E toro te faaro E no te taata."

_Le palmier croitra, Le corail s'etendra, Mais l'homme perira_.

(_Vieux dicton de la Polynesie_)



A Madame Sarah Bernhardt Juin 1878.

_Madame,

A vous qui brillez tout en haut, l'auteur tres obscur _d'Aziyade_ dedie
humblement ce recit sauvage.

Il lui semble que votre nom laissera tomber sur ce livre un peu de son
grand charme poetique.

L'auteur etait bien jeune lorsqu'il a ecrit ce livre; il le met a vos
pieds, Madame, en vous demandant beaucoup, beaucoup
d'indulgence.......................................................



PREMIERE PARTIE

I


PAR PLUMKET, AMI DE LOTI


Loti fut baptise le 25 janvier 1872, a l'age de vingt-deux ans et onze
jours.

Lorsque la chose eut lieu, il etait environ une heure de l'apres-midi,
a Londres et a Paris.

Il etait a peu pres minuit, en dessous, sur l'autre face de la boule
terrestre, dans les jardins de la feue reine Pomare, ou la scene se
passait.

En Europe, c'etait une froide et triste journee d'hiver. En dessous dans
les jardins de la reine, c'etait le calme, l'enervante langueur d'une
nuit d'ete.

Cinq personnes assistaient a ce bapteme de Loti, au milieu des mimosas
et des orangers, dans une atmosphere chaude et parfumee, sous un ciel
tout constelle d'etoiles australes.

C'etaient: Ariitea, princesse du sang, Faimana et Teria, suivantes de la
reine, Plumket et Loti, midshipmen de la marine de S.M. Britannique.

Loti, qui, jusqu'a ce jour, s'etait appele Harry Grant, conserva ce nom,
tant sur les registres de l'etat civil que sur les roles de la marine
royale, mais l'appellation de Loti fut generalement adoptee par ses
amis.

La ceremonie fut simple; elle s'acheva sans longs discours, ni grand
appareil.

Les trois Tahitiennes etaient couronnees de fleurs naturelles, et vetues
de tuniques de mousseline rose, a traines. Apres avoir inutilement
essaye de prononcer les noms barbares d'Harry Grant et de Plumket, dont
les sons durs revoltaient leurs gosiers maoris, elles deciderent de les
designer par les mots _Remuna_ et _Loti_, qui sont deux noms de fleurs.

Toute la cour eut le lendemain communication de cette decision, et
_Harry Grant_ n'exista plus en Oceanie, non plus que _Plumket_ son ami.

Il fut convenu en outre que les premieres notes de la chanson indigene:
"Loti taimane, etc..." chantees discretement la nuit aux abords du
palais, signifieraient: "Remuna est la, ou Loti, ou tous deux ensemble;
ils prient leurs amies de se rendre a leur appel, ou tout au moins de
venir sans bruit leur ouvrir la porte des
jardins...".........................................................






II

NOTE BIOGRAPHIQUE SUR RARAHU, DUE AUX SOUVENIRS DE PLUMKET


Rarahu naquit au mois de janvier 1858, dans l'ile de Bora-Bora, situee
par 16 de latitude australe, et 154 de longitude ouest.

Au moment ou commence cette histoire, elle venait d'accomplir sa
quatorzieme annee.

C'etait une tres singuliere petite fille, dont le charme penetrant et
sauvage s'exercait en dehors de toutes les regles conventionnelles de
beaute qu'ont admises les peuples d'Europe.

Toute petite, elle avait ete embarquee par sa mere sur une longue
pirogue voilee qui faisait route pour Tahiti. Elle n'avait conserve de
son ile perdue que le souvenir du grand morne effrayant qui la
surplombe. La silhouette de ce geant de basalte, plante comme une borne
monstrueuse au milieu du Pacifique, etait restee dans sa tete, seule
image de sa patrie. Rarahu la reconnut plus tard, avec une emotion
bizarre, dessinee dans les albums de Loti; ce fait fortuit fut la cause
premiere de son grand amour pour lui.





III

D'ECONOMIE SOCIALE


La mere de Rarahu l'avait amenee a Tahiti, la grande ile, l'ile de la
reine, pour l'offrir a une tres vieille femme du district d'Apire qui
etait sa parente eloignee. Elle obeissait ainsi a un usage ancien de la
race maorie, qui veut que les enfants restent rarement aupres de leur
vraie mere. Les meres adoptives, les peres adoptifs (_faa amu_) sont la-
bas les plus nombreux, et la famille s'y recrute au hasard. Cet echange
traditionnel des enfants est l'une des originalites des moeurs
polynesiennes.





IV

HARRY GRANT (LOTI AVANT LE BAPTEME), A SA SOEUR, A BRIGHTBURY, COMTE DE
YORKSHIRE (ANGLETERRE)

"Rade de Tahiti, 20 janvier 1872.

"Ma soeur aimee,

"Me voici devant cette ile lointaine que cherissait notre frere, point
mysterieux qui fut longtemps le lieu des reves de mon enfance. Un desir
etrange d'y venir n'a pas peu contribue a me pousser vers ce metier de
marin qui deja me fatigue et m'ennuie.

"Les annees ont passe et m'ont fait homme. Deja j'ai couru le monde, et
me voici enfin devant l'ile revee. Mais je n'y trouve plus que tristesse
et amer desenchantement.

"C'est bien Papeete, cependant; ce palais de la reine, la-bas, sous la
verdure, cette baie aux grands palmiers, ces hautes montagnes aux
silhouettes dentelees, c'est bien tout cela qui etait connu. Tout cela,
depuis dix ans je l'avais vu, dans ces dessins jaunis par la mer,
poetises par l'enorme distance, que nous envoyait Georges; c'est bien ce
coin du monde dont nous parlait avec amour notre frere qui n'est plus...

"C'est tout cela, avec le grand charme en moins, le charme des illusions
indefinies, des impressions vagues et fantastiques de l'enfance... Un
pays comme tous les autres, mon Dieu, et moi, Harry, qui me retrouve la,
le meme Harry qu'a Brightbury, qu'a Londres, qu'ailleurs, si bien qu'il
me semble n'avoir pas change de place...

"Ce pays des reves, pour lui garder son prestige, j'aurais du ne pas le
toucher du doigt.

"Et puis ceux qui m'entourent m'ont gate mon Tahiti, en me le presentant
a leur maniere; ceux qui trainent partout leur personnalite banale,
leurs idees terre a terre, qui jettent sur toute poesie leur bave
moqueuse, leur propre insensibilite, leur propre ineptie. La
civilisation y est trop venue aussi, notre sotte civilisation coloniale,
toutes nos conventions, toutes nos habitudes, tous nos vices, et la
sauvage poesie s'en va, avec les coutumes et les traditions du passe...

........................................................................

"Tant est que, depuis trois jours que le _Rendeer_ a jete l'ancre devant
Papeete, ton frere Harry a garde le bord, le coeur serre, l'imagination
decue.

........................................................................

"John, lui, n'est pas comme moi, et je crois que deja ce pays
l'enchante; depuis notre arrivee je le vois a peine.

"Il est d'ailleurs toujours ce meme ami fidele et sans reproche, ce meme
bon et tendre frere, qui veille sur moi comme un ange gardien et que
j'aime de toute la force de mon coeur...

........................................................................





V


Rarahu etait une petite creature qui ne ressemblait a aucune autre, bien
qu'elle fut un type accompli de cette race _maorie_ qui peuple les
archipels polynesiens et passe pour une des plus belles du monde; race
distincte et mysterieuse, dont le provenance est inconnue.

Rarahu avait des yeux d'un noir roux, pleins d'une langueur exotique,
d'une douceur caline, comme celle des jeunes chats quand on les caresse;
ses cils etaient si longs, si noirs qu'on les eut pris pour des plumes
peintes. Son nez etait court et fin, comme celui de certaines figures
arabes; sa bouche, un peu plus epaisse, un peu plus fendue que le type
classique, avait des coins profonds, d'un contour delicieux. En riant,
elle decouvrait jusqu'au fond des dents un peu larges, blanches comme de
l'email blanc, dents que les annees n'avaient pas eu le temps de
beaucoup polir, et qui conservaient encore les stries legeres de
l'enfance. Ses cheveux, parfumes au santal, etaient longs, droits, un
peu rudes; ils tombaient en masses lourdes sur ses rondes epaules nues.
Une meme teinte fauve tirant sur le rouge brique, celle des terres
cuites claires de la vieille Etrurie, etait repandue sur tout son corps,
depuis le haut de son front jusqu'au bout de ses pieds.

Rarahu etait d'une petite taille, admirablement prise, admirablement
proportionnee; sa poitrine etait pure et polie, ses bras avaient une
perfection antique.

Autour de ses chevilles, de legers tatouages bleus, simulant des
bracelets; sur la levre inferieure, trois petites raies bleues
transversales, imperceptibles, comme les femmes des Marquises; et, sur
le front, un tatouage plus pale, dessinant un diademe. Ce qui surtout en
elle caracterisait sa race, c'etait le rapprochement excessif de ses
yeux, a fleur de tete comme tous les yeux maoris; dans les moments ou
elle etait rieuse et gaie, ce regard donnait a sa figure d'enfant une
finesse maligne de jeune ouistiti ; alors qu'elle etait serieuse ou
triste, il y avait quelque chose en elle qui ne pouvait se mieux definir
que par ces deux mots: une grace polynesienne.



VI


La cour de Pomare s'etait paree pour une demi-reception, le jour ou je
mis pour la premiere fois le pied sur le sol tahitien.--L'amiral
anglais du _Rendeer_ venait faire sa visite d'arrivee a la souveraine
(une vieille connaissance a lui)--et j'etais alle, en grande tenue de
service, accompagner l'amiral.

L'epaisse verdure tamisait les rayons de l'ardent soleil de deux heures;
tout etait tranquille et desert dans les avenues ombreuses dont
l'ensemble forme Papeete, la ville de la reine.--Les cases a
verandas, disseminees dans les jardins, sous les grands arbres, sous les
grandes plantes tropicales,--semblaient, comme leurs habitants,
plongees dans le voluptueux assoupissement de la sieste.--Les abords
de la demeure royale etaient aussi solitaires, aussi paisibles...

Un des fils de la reine,--sorte de colosse basane qui vint en habit
noir a notre rencontre, nous introduisit dans un salon aux volets
baisses, ou une douzaine de femmes etaient assises, immobiles et
silencieuses...

Au milieu de cet appartement, deux grands fauteuils dores etaient places
cote a cote.--Pomare, qui en occupait un, invita l'amiral a s'asseoir
dans le second, tandis qu'un interprete echangeait entre ces deux
anciens amis des compliments officiels.

Cette femme, dont le nom etait mele jadis aux reves exotiques de mon
enfance, m'apparaissait vetue d'un long fourreau de soie rose, sous les
traits d'une vieille creature au teint cuivre, a la tete imperieuse et
dure.--Dans sa massive laideur de vieille femme, on pouvait demeler
encore quels avaient pu etre les attraits et le prestige de sa jeunesse,
dont les navigateurs d'autrefois nous ont transmis l'original souvenir.

Les femmes de sa suite avaient, dans cette penombre d'un appartement
ferme, dans ce calme silence du jour tropical, un charme indefinissable.
--Elles etaient belles presque toutes de la beaute tahitienne: des yeux
noirs, charges de langueur, et le teint ambre des gitanos.--Leurs
cheveux denoues etaient meles de fleurs naturelles et leurs robes de
gaze trainantes, libres a la taille, tombaient autour d'elles en longs
plis flottants.

C'etait sur la princesse Ariitea surtout, que s'arretaient
involontairement mes regards. Ariitea a la figure douce, reflechie,
reveuse, avec de pales roses du Bengale, piquees au hasard dans ses
cheveux noirs...





VII


Les compliments termines, l'amiral dit a la reine:

--Voici Harry Grant que je presente a Votre Majeste; il est le frere de
Georges Grant, un officier de marine, qui a vecu quatre ans dans votre
beau pays.

L'interprete avait a peine acheve de traduire, que Pomare me tendit sa
main ridee; un sourire bon enfant, qui n'avait plus rien d'officiel,
eclaire sa vieille figure:

--Le frere de Roueri! dit elle en designant mon frere par son nom
tahitien.--Il faudra revenir me voir...--Et elle ajouta en anglais:
"Welcome!" (Bienvenu!) ce qui parut une faveur toute speciale, la reine
ne parlant jamais d'autre langue que celle de son pays.

--"Welcome!" dit aussi la reine de Bora-Bora, qui me tendit la main, en
me montrant dans un sourire ses longues dents de cannibale...

Et je partis charme de cette etrange cour...





VIII


Rarahu n'avait guere quitte depuis sa petite enfance la case de sa
vieille mere adoptive, qui habitait dans le district d'Apire, au bord du
ruisseau de Fataoua.

Ses occupations etaient fort simples: la reverie, le bain, le bain
surtout:-le chant et les promenades sous bois, en compagnie de
Tiahoui, son inseparable petite amie.--Rarahu et Tiahoui etaient deux
insouciantes et rieuses petites creatures qui vivaient presque entiere-

ment dans l'eau de leur ruisseau, ou elles sautaient et s'ebattaient
comme deux poissons-volants.





IX


Il ne faudrait pas croire cependant que Rarahu fut sans erudition; elle
savait lire dans sa bible tahitienne, et ecrire, avec une grosse
ecriture tres ferme, les mots doux de la langue maorie; elle etait meme
tres forte sur l'orthographe conventionnelle fixee par les freres
Picpus,--lesquels ont fait, en caracteres latins, un vocabulaire des
mots polynesiens.

Beaucoup de petites filles dans nos campagnes d'Europe sont moins
cultivees assurement que cette enfant sauvage.--Mais il avait fallu
que cette instruction, prise a l'ecole des missionnaires de Papeete, lui
eut peu coute a acquerir, car elle etait fort paresseuse.





X


En tournant a droite dans les broussailles, quand on avait suivi depuis
une demi-heure le chemin d'Apire, on trouvait un large bassin naturel,
creuse dans le roc vif.--Dans ce bassin, le ruisseau de Fataoua se
precipitait en cascade, et versait une eau courante, d'une exquise
fraicheur.

La, tout le jour, il y avait societe nombreuse; sur l'herbe, on trouvait
etendues les belles jeunes femmes de Papeete, qui passaient les chaudes
journees tropicales a causer, chanter, dormir, ou bien encore a nager et
a plonger, comme des dorades agiles.--Elles allaient a l'eau vetues de
leurs tuniques de mousseline, et les gardaient pour dormir, toutes
mouillees sur leur corps, comme autrefois les naiades.

La, venaient souvent chercher fortune les marins de passage; la tronait
Tetouara la negresse;--la se faisait a l'ombre une grande consommation
d'oranges et de goyaves.

Tetouara appartenait a la race des Kanaques noirs de la Melanesie.--Un
navire qui venait d'Europe l'avait un jour prise dans une ile avoisinant
la Caledonie, et l'avait deposee a mille lieues de son pays, a Papeete,
ou elle faisait l'effet d'une personne du Congo que l'on aurait egaree
parmi des misses anglaises.

Tetouara avec une inepuisable belle humeur, une gaite simiesque, une
impudeur absolue, entretenait autour d'elle le bruit et le mouvement.
Cette propriete de sa personne la rendait precieuse a ses nonchalantes
compagnes; elle etait une des notabilites du ruisseau de Fataoua...





XI

PRESENTATION


Ce fut vers midi, un jour calme et brulant, que pour la premiere fois de
ma vie j'apercus ma petite amie Rarahu. Les jeunes femmes tahitiennes,
habituees du ruisseau de Fataoua, accablees de sommeil et de chaleur,
etaient couchees tout au bord, sur l'herbe, les pieds trempant dans
l'eau claire et fraiche.--L'ombre de l'epaisse verdure descendait sur
nous, verticale et immobile; de larges papillons d'un noir de velours,
marques de grands yeux couleur scabieuse, volaient lentement, ou se
posaient sur nous, comme si leurs ailes soyeuses eussent ete trop
lourdes pour les enlever; l'air etait charge de senteurs enervantes et
inconnues; tout doucement je m'abandonnais a cette molle existence, je
me laissais aller aux charmes de l'Oceanie...

Au fond du tableau, tout a coup des broussailles de mimosas et de
goyaviers s'ouvrirent, on entendit un leger bruit de feuilles qui se
froissent,--et deux petites filles parurent, examinant la situation
avec des mines de souris qui sortent de leurs trous.

Elles etaient coiffees de couronnes de feuillage, qui garantissaient
leur tete contre l'ardeur du soleil; leurs reins etaient serres dans des
_pareos_ (pagnes) bleu fonce a grandes raies jaunes; leurs torses fauves
etaient sveltes et nus; leurs cheveux noirs, longs et denoues... Point
d'Europeens, point d'etrangers, rien d'inquietant en vue... Les deux
petites, rassurees, vinrent se coucher sous la cascade qui se mit a
s'eparpiller plus bruyamment autour d'elles...

La plus jolie des deux etait Rarahu; l'autre Tiahoui, son amie et sa
confidente...

Alors Tetouara, prenant rudement mon bras, ma manche de drap bleu marine
sur laquelle brillait un galon d'or,--l'eleva au-dessus des herbes
dans lesquelles j'etais enfoui,--et la leur montra avec une
intraduisible expression de bouffonnerie, en l'agitant comme un
epouvantail.

Les deux petites creatures, comme deux moineaux auxquels on montre un
babouin, se sauverent terrifiees,--et ce fut la notre presentation,
notre premiere entrevue...





XII


Les renseignements qui me furent sur-le-champ fournis par Tetouara se
resumaient a peu pres a ceci:

--Ce sont deux petites sottes qui ne sont pas comme les autres, et ne
font rien comme nous toutes. La vieille Huamahine qui les garde est une
femme a principes, qui leur defend de se commettre avec nous.

Elle, Tetouara, eut ete personnellement tres satisfaite si ces deux
filles se fussent laisse apprivoiser par moi; elle m'engageait tres
vivement a tenter cette aventure.

Pour les trouver, il suffisait, d'apres ses indications, de suivre sous
les goyaviers un imperceptible sentier qui au bout de cent pas
conduisait a un bassin plus eleve que le premier et moins frequente
aussi.--La, disait-elle, le ruisseau de Fataoua se repandait encore
dans un creux de rocher qui semblait fait tout expres pour le tete-a-
tete ou trois personnes intimes.--C'etait la salle de bain particuliere
de Rarahu et de Tiahoui; on pouvait dire que la s'etait passee toute
leur enfance...


C'etait un recoin tranquille, au-dessus duquel faisaient voute de grands
arbres-a-pain aux epaisses feuilles,--des mimosas, des goyaviers et de
fines sensitives. L'eau fraiche y bruissait sur de petits cailloux
polis; on y entendait de tres loin, et perdus en murmure confus, les
bruits du grand bassin, les rires des jeunes femmes et la voix de
crecelle de Tetouara.





XIII


.....................................................................

--Loti, me disait un mois plus tard la reine Pomare, de sa grosse voix
rauque--Loti, pourquoi n'epouserais-tu pas la petite Rarahu du
district d'Apire?... Cela serait beaucoup mieux, je t'assure, et te
poserait davantage dans le pays...

C'etait sous la veranda royale que m'etait faite cette question.--
J'etais allonge sur une natte, et tenais en main cinq cartes que venait
de me servir mon amie Teria; en face de moi etait etendue ma bizarre
partenaire, la reine, qui apportait au jeu d'ecarte une passion extreme;
elle etait vetue d'un peignoir jaune a grandes fleurs noires, et fumait
une longue cigarette de pandanus, faite d'une seule feuille roulee sur
elle-meme. Deux suivantes couronnees de jasmin marquaient nos points,
battaient nos cartes, et nous aidaient de leurs conseils, en se penchant
curieusement sur nos epaules.

Au dehors, la pluie tombait, une de ces pluies torrentielles, tiedes,
parfumees, qu'amenent la-bas les orages d'ete; les grandes palmes des
cocotiers se couchaient sous l'ondee, leurs nervures puissantes
ruisselaient d'eau. Les nuages amonceles formaient avec la montagne un
fond terriblement sombre et lourd; tout en haut de ce tableau
fantastique, on voyait percer dans le lointain la corne noire du morne
de Fataoua. Dans l'air etaient suspendues des emanations d'orage qui
troublaient le sens et l'imagination...

......................................................................

"Epouser la petite Rarahu du district d'Apire." Cette proposition me
prenait au depourvu, et me donnait beaucoup a reflechir...

.............................................................

Il allait sans dire que la reine, qui etait une personne tres
intelligente et sensee, ne me proposait point un de ces mariages suivant
les lois europeennes qui enchainent pour la vie. Elle etait pleine
d'indulgence pour les moeurs faciles de son pays, bien qu'elle
s'efforcait souvent de les rendre plus correctes et plus conformes aux
principes chretiens.

C'etait donc simplement un mariage tahitien qui m'etait offert. Je
n'avais pas de motif bien serieux pour resister a ce desir de la reine,
et la petite Rarahu du district d'Apire etait bien charmante...

Neanmoins, avec beaucoup d'embarras, j'alleguai ma jeunesse.

J'etais d'ailleurs un peu sous la tutelle de l'amiral du _Rendeer_ qui
aurait pu voir d'un mauvais oeil cette union... Et puis un mariage est
une chose fort couteuse, meme en Oceanie... Et puis, et surtout, il y
avait l'eventualite d'un prochain depart,--et laisser Rarahu dans les
larmes, en eut ete une consequence inevitable, et assurement fort
cruelle.

Pomare sourit a toutes ces raisons, dont aucune sans doute ne l'avait
convaincue.

Apres un moment de silence, elle me proposa Faimana, sa suivante, que
cette fois je refusai tout net.

Alors sa figure prit une expression de fine malice, et tout doucement
ses yeux se tournerent vers Ariitea la princesse:

--Si je t'avais offert celle-ci, dit-elle, peut-etre aurais-tu accepte
avec plus d'empressement, mon petit Loti?...

La vieille femme revelait par ces mots qu'elle avait devine le troisieme
et assurement le plus serieux des secrets de mon coeur.

Ariitea baissa les yeux, et une nuance rose se repandit sur ses joues
ambrees; je sentis moi-meme que le sang me montait tumultueusement au
visage et le tonnerre se mit a rouler dans les profondeurs de la
montagne, comme un orchestre formidable soulignant la situation tendue
d'un melodrame...

Pomare satisfaite de sa facetie riait sous cape. Elle avait mis a profit
le trouble qu'elle venait d'occasionner pour marquer deux fois _te tane_
(l'homme), c'est-a-dire _le roi_...

Pomare, dont un des passe-temps favoris etait le jeu d'ecarte, etait
extraordinairement tricheuse, elle trichait meme aux soirees
officielles, dans les parties interessees qu'elle jouait avec les
amiraux ou le gouverneur, et les quelques louis qu'elle y pouvait gagner
n'etaient certes pour rien dans le plaisir qu'elle eprouvait a rendre
capots ses partenaires...





XIV


Rarahu possedait deux robes de mousseline, l'une blanche, l'autre rose,
qu'elle mettait alternativement le dimanche par-dessus son _pareo_ bleu
et jaune, pour aller au temple des missionnaires protestants, a Papeete.
Ces jours-la, ses cheveux etaient separes en deux longues nattes noires
tres epaisses; de plus, elle piquait au-dessus de l'oreille (a l'endroit
ou les vieux greffiers mettent leur plume) une large fleur d'hibiscus,
dont le rouge ardent donnait une paleur transparente a sa joue cuivree.

Elle restait peu de temps a Papeete apres le service religieux, evitant
la societe des jeunes femmes, les echoppes des Chinois marchands de the,
de gateau et de biere. Elle etait tres sage, et en donnant la main a
Tiahoui, elle rentrait a Apire pour se deshabiller.

Un petit sourire contenu, une petite moue discrete, etaient les seuls
signes d'intelligence que m'envoyaient les deux petites filles, quand
par hasard nous nous rencontrions dans les avenues de Papeete...





XV


... Nous avions deja passe bien des heures ensemble, Rarahu et moi, au
bord du ruisseau de Fataoua, dans notre salle de bain sous les
goyaviers, quand Pomare me fit l'etrange proposition d'un mariage.

Et, Pomare, qui savait tout ce qu'elle voulait savoir, connaissait cela
fort bien.

Bien longtemps j'avais hesite.--J'avais resiste de toutes mes forces,
--et cette situation singuliere s'etait prolongee, au dela de toute
vraisemblance, plusieurs jours durant: quand nous nous etentions sur
l'herbe pour faire ensemble le somme de midi, et que Rarahu entourait
mon corps de ses bras, nous nous endormions l'un pres de l'autre, a peu
pres comme deux freres.

C'etait une bien enfantine comedie que nous jouions la tous deux, et
personne assurement ne l'eut soupconnee. Le sentiment "_qui fit hesiter
Faust au seuil de Marguerite_" eprouve pour une fille de Tahiti, m'eut
peut-etre fait sourire moi-meme, avec quelques annees de plus; il eut
bien amuse l'etat-major de _Rendeer_, en tout cas, et m'eut comble de
ridicule aux yeux de
Tetouara...........................................................

Les vieux parents de Rarahu, que j'avais craint de desoler d'abord,
avaient sur ces questions des idees tout a fait particulieres qui en
Europe n'auraient point cours. Je n'avais pas tarde a m'en apercevoir.

Ils s'etaient dit qu'une grande fille de quatorze ans n'est plus une
enfant, et n'a pas ete creee pour vivre seule... Elle n'allait pas se
prostituer a Papeete, et c'etait la tout ce qu'ils avaient exige de sa
sagesse.

Ils avaient juge que mieux valait Loti qu'un autre, Loti tres jeune
comme elle, qui leur paraissait doux et semblait l'aimer... et , apres
reflexion, les deux vieillards avaient trouve que c'etait bien...

John lui-meme, mon bien-aime frere John, qui voyait tout avec ses yeux
si etonnamment purs, qui eprouvait une surprise douloureuse quand on lui
contait mes promenades nocturnes en compagnie de Faimana dans les
jardins de la reine,--John etait plein d'indulgence pour cette petite
fille qui l'avait charme.--Il aimait sa candeur d'enfant, et sa
grande affection pour moi; il etait dispose a tout pardonner a son frere
Harry, quand il s'agissait
d'elle.............................................................

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Scottish book of the year goes to Kieron Smith, Boy by James Kelman

The barrister Constance Briscoe has won the libel case brought against her by her mother, Carmen Briscoe-Mitchell, over her bestselling misery memoir Ugly, in which she accused Briscoe-Mitchell of childhood cruelty and neglect.

Briscoe-Mitchell claimed the allegations were "a piece of fiction", and sued Briscoe and her publishers Hodder & Stoughton for libel.

A 10-day hearing at the high court in London concluded earlier today with a unanimous verdict from the jury after more than a day's deliberation. Speaking outside the court, Briscoe, a part-time judge, said she was "very happy" with the verdict.

"It is sad that my mother still feels the need to pursue me. Now I just want to get on with my career," she said. "I can quite understand why my family went into collective denial, but whilst child abuse may be committed behind closed doors, it should never be swept under the carpet."

The hearing saw Briscoe tell Mr Justice Tugendhat and a jury how her mother beat her with a stick for wetting the bed, called her a "dirty little whore" and drove her to attempt suicide by drinking bleach.

Briscoe's account of her upbringing was published in 2006 and has sold more than 400,000 copies in the UK.

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Would you have your ashes scattered in Jane Austen's garden?
American film producer to publish version of the Bible in which God says it is better to be gay than straight

The royal family doesn't need a poet

The power of Jane Austen never ceases to amaze: the myriad film and TV adaptations, the biopics, the spin-off self-help books, the novels about Austen book clubs and Austen obsessives and even, next spring, the publication of a book about "how Jane Austen conquered the world" (Jane's Fame, by Clare Harman). And now comes the just-too-weird story that deceased fans of Jane Austen have been banned from having their ashes scattered in her garden. In a letter to the Jane Austen Society, Louise West, the collections manager of Jane Austen's House Museum, wrote: "While we understand many admirers of Jane Austen would love to have ashes laid here, it is something we do not allow. It is distressing for visitors to see mounds of human ash, particularly so for our gardener. Also, it is of no benefit to the garden!" (Or is it? Surely a small quantity of fresh ashes judiciously placed beneath a hydrangea bush is just the ticket?)

Anyway, leaving aside the Gardeners' Question Time minutiae, what on earth is going on here? I like an Austen novel as much as the next person – I probably reread my way through the complete works every couple of years – but I am baffled as to why one would want to be laid to rest among the flowerbeds of Chawton. The only explanation is the currently unstoppable power of the Austen cult, fuelled by Colin Firth in a wet blouse, by Andrew Davies's adaptations, and by Hollywood. I'm all for enjoying books, but the cult of Austen has reached ridiculous proportions. In a post-feminist world that should know better, she seems to be adored as the comforting provider of romantic, happy-endings nonsense instead of the sharp and acerbic social satirist she deserves to be seen as.

(Does anyone actually believe her, by the way, when she foretells a happy marriage for Darcey and Elizabeth? I fear a woman as interesting as Elizabeth would be sorely disappointed with this standard-issue British Repressed Public-school Man - hopeless emotionally, and probably hopeless in bed.)

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