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Le Mariage de Loti by Pierre Loti

P >> Pierre Loti >> Le Mariage de Loti

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Nous vimes poindre sur la mer une pirogue voilee, qui revenait
imprudemment de Tahiti; elle entra bientot dans les bassins interieurs
du recif, presque couchee sous ce grand vent alize.

Il en sortit quelques indigenes, deux jeunes filles qui se mirent a
courir toutes mouillees, jetant au vent triste la note inattendue de
leurs eclats de rire.

Il en sortit aussi un vieux Chinois en robe noire, qui s'arreta pour
caresser le petit Taamari, et tira de son sac des gateaux qu'il lui
donna.

Cette prevenance de ce vieux pour cet enfant, et son regard, me
donnerent une idee horrible...

Le jour baissait, les cocotiers s'agitaient au-dessus de nos tetes,
secouant sur nous leurs cent-pieds et leurs scorpions.--Il passait des
rafales qui courbaient ces grands arbres comme un champ de roseaux; les
feuilles mortes voltigeaient follement sur la terre nue...

Je fis cette reflexion naturelle, qu'il faudrait sans doute rester
plusieurs jours dans cette ile avant qu'il fut possible a une pirogue de
prendre la mer; cela arrive frequemment entre Tahiti et Moorea.--Le
depart du _Rendeer_ etait fixe aux premiers jours de la semaine
suivante; mon absence ne le retarderait pas d'une heure,--et les
derniers moments que j'aurais pu passer avec Rarahu,--les derniers de
la vie, s'envoleraient ainsi loin d'elle.


Quand nous revinmes, la nuit tombait tout a fait.--Je n'avais prevu
cette nuit, ni l'impression sinistre que me causait son approche.

Je commencais a sentir aussi l'engourdissement et la soif de la fievre;
--les impressions si vives de cette journee l'avaient determinee sans
doute, en meme temps qu'un grand exces de fatigue.

Nous nous assimes devant la case de la vieille Hapoto.

Il y avait la plusieurs jeunes filles couronnees de fleurs, qui etaient
venues des cases voisines pour voir le _paoupa_ (l'etranger)--car il
en vient rarement dans ce district.

--Tiens! dit l'une d'elles, en s'approchant de moi,--c'est toi, Mata-
reva!...

Depuis longtemps je n'avais pas entendu prononcer ce nom que Rarahu
m'avait donne jadis et contre lequel avait prevalu celui de Loti.

Elle avait appris ce nom dans le district d'Apire, au bord du ruisseau
de Fataoua, ou l'annee precedente elle m'avait vu.


La nature et toutes choses prenaient pour moi des aspects etranges et
imprevus, sous l'influence de la fievre et de la nuit.--On entendait
dans les bois de la montagne le son plaintif et monotone des flutes de
roseau.

A quelques pas de la, sous un toit de chaume soutenu par des pieux de
bourao, on faisait la cuisine a mon intention.--Le vent balayait
terriblement cette cuisine; des hommes nus, avec de grands cheveux
ebouriffes, etaient accroupis la, comme des gnomes, autour d'une epaisse
fumee.--Le mot "Toupapahou!", prononce pres de moi, resonnait
etrangement a mes oreilles...





XIX


Cependant la jeune fille qui avait ete envoyee chez le chef du district
arriva,--et je pus encore lire a cette derniere lueur du jour les
quelques phrases tahitiennes qui retablissaient la verite par des dates:

Ua fanau o Taamari i te Taimaha, Est ne le Taamari de la Taimaha, I te
mahana pae no Tiurai 1864... le jour cinq de juillet 1864... Ua fanau o
Atario i te Taimaha. Est ne le Atario de la Taimaha, I te mahana piti no
Aote 1865... le jour deux de aout 1865...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
.

Un grand effondrement venait de se faire, un grand vide dans mon coeur,
--et je ne voulais pas voir, je ne voulais pas croire.--Chose
etrange, je m'etais attache a l'idee de cette famille tahitienne,--et
ce vide qui se faisait la me causait une douleur mysterieuse et
profonde; c'etait quelque chose comme si mon frere perdu eut ete plonge
plus avant et pour jamais dans le neant; tout ce qui etait lui
s'enfoncait dans la nuit, c'etait comme s'il fut mort une seconde fois.
--Et il semblait que ces iles fussent devenues subitement desertes,--
que tout le charme de l'Oceanie fut mort du meme coup, et que rien ne
m'attachat plus a ce pays.

--Es-tu bien sur, disait d'une voix tremblante la mere de Taimaha,--
pauvre vieille femme a moitie sauvage,--es-tu bien sur, Loti, des
choses que tu viens nous dire?...

Je leur affirmai a tous ce mensonge.--Taimaha avait fait ce que fait
plus d'une incomprehensible Tahitienne; apres le depart de Roueri, elle
avait pris un autre amant europeen; on ne voyage guere, entre le
district de Mataveri et Papeete; elle avait pu tromper sa mere, son
frere et ses soeurs, en leur cachant pendant deux ans le depart de celui
auquel ils l'avaient confiee,--apres quoi elle etait venue le pleurer
a Moorea.--Elle l'avait reellement pleure pourtant, et peut-etre
n'avait-elle aime que lui.

Le petit Taamari etait encore pres de moi, la tete appuyee sur mes
genoux.--La vieille Hapoto le tira rudement par le bras.--Elle se
cacha la figure dans ses mains ridees et couvertes de tatouages; un peu
apres, je l'entendis pleurer...





XX


Je restai la longtemps assis, tenant toujours en main les papiers du
chef, et cherchant a rassembler mes idees embrouillees par la fievre.

Je m'etais laisse abuser comme un enfant naif par la parole de cette
femme; je maudissais cette creature, qui m'avait pousse dans cette ile
desolee, tandis qu'a Tahiti Rarahu m'attendait, et que le temps
irreparable s'envolait pour nous deux.

Les jeunes filles etaient toujours la assises, avec leurs couronnes de
gardenias qui repandaient leur parfum du soir; tous etaient immobiles,
la tete tournee vers la foret, groupes, comme pour s'unir contre
l'obscurite envahissante, contre la solitude et le voisinage des bois.

Le vent gemissait plus fort, il faisait froid et il faisait nuit...





XXI


Je fis peu d'honneur au souper qui m'etait offert, et, Teharo m'ayant
abandonne son lit, je m'etendis sur les nattes blanches, essayant du
sommeil pour calmer ma tete troublee.

Lui, Teharo, s'engageait a veiller jusqu'au jour, afin que rien ne
retardat notre depart pour Tahiti, si, vers le matin, le vent venait a
s'apaiser.

La famille prit son repas du soir,--et tous s'etendirent
silencieusement sur leurs lits de chaume, roules comme des momies
d'Egypte dans leurs pareos sombres,--la nuque reposant a l'antique sur
des supports en bois de bambou.

La lampe d'huile de cocotier, tourmentee par le vent, ne tarda pas a
mourir, et l'obscurite devint profonde.





XXII


Alors commenca une nuit etrange, toute remplie de visions fantastiques
et d'epouvante.

Les draperies d'ecorce de murier voltigeaient autour de moi avec des
frolements d'ailes de chauves-souris, le terrible vent de la mer passait
sur ma tete. Je tremblais de froid sous mon pareo.--Je sentais toutes
les terreurs, toutes les angoisses des enfants abandonnes...

Ou trouver en francais des mots qui traduisent quelque chose de cette
nuit polynesienne, de ces bruits desoles de la nature,--de ces grands
bois sonores, de cette solitude dans l'immensite de cet ocean,--de ces
forets remplies de sifflements et de rumeurs etranges, peuplees de
fantomes;--les Toupapahous de la legende oceanienne, courant dans les
bois avec des cris lamentables,--des visages bleus,--des dents
aigues et de grandes chevelures...

Vers minuit, j'entendis au dehors un bruit distinct de voix humaines qui
me fit du bien; et puis une main prit doucement la mienne:

C'etait Teharo qui venait voir si j'avais encore la fievre.

Je lui dis que j'avais aussi le delire par instants, et d'etranges
visions,--et le priai de rester pres de moi. Ces choses sont
familieres aux Maoris, et ne les etonnent jamais.

Il garda ma main dans la sienne, et sa presence apporta du calme a mon
imagination.

Il arriva aussi que, la fievre suivant son cours, j'eus moins froid,--
et finis par m'endormir.





XXIII


A trois heures du matin, Teharo m'eveilla.--A ce moment je me crus la-
bas, a Brightbury, couche dans ma chambre d'enfant, sous le toit beni de
la vieille maison paternelle; je crus entendre les vieux tilleuls de la
cour remuer sous ma fenetre leurs branches moussues,--et le bruit
familier du ruisseau sous les peupliers...

Mais c'etaient les grandes palmes des cocotiers qui se froissaient au
dehors,--et la mer qui rendait sa plainte eternelle sur les recifs de
corail.

Teharo m'eveillait pour partir; le temps s'etait calme, et on appretait
la pirogue.

Quand je fus dehors, j'en eprouvai du bien; mais j'avais la fievre
encore, et la tete me tournait un peu.

Les Maoris allaient et venaient sur la plage, apportant dans l'obscurite
les mats, les voiles et les pagayes.

Je m'etendis, epuise, dans l'embarcation, et nous partimes.





XXIV


C'etait une nuit sans lune.--Cependant a la lueur diffuse des etoiles
on distinguait nettement les forets suspendues au-dessus de nos tetes,-
-et les tiges blanches des grands cocotiers penches.

Nous avions pris sous l'impulsion du vent une vitesse imprudente, au
moment de passer en pleine nuit la ceinture des recifs; les Maoris
exprimaient tout bas leur frayeur, de courir ainsi par mauvais temps
dans l'obscurite.

La pirogue, en effet, toucha plusieurs fois sur le corail. Les
redoutables rameaux blancs ecorcherent sa quille avec un bruit sourd,
mais ils se briserent, et nous passames.

Au large, la brise tomba;--subitement le calme se fit. Ballottes par
une houle enorme, dans une nuit profonde, nous n'avancions plus; il
fallut pagayer.

Cependant la fievre etait passee; j'avais pu me lever, et prendre en
main le gouvernail.--Je vis alors qu'une vieille femme etait etendue
au fond de la pirogue; c'etait Hapoto, qui nous avait suivis pour aller
parler a Taimaha.

Quand la mer se fut calmee comme le vent, le jour etait pres de
paraitre.

Nous apercumes bientot les premieres lueurs de l'aube;--et les hauts
pics de Moorea, qui deja s'eloignaient, prirent une legere teinte rose.

La vieille femme etendue a mes pieds etait immobile et semblait
evanouie; mais les Maoris respectaient ce sommeil voisin de la mort, que
lui avaient donne la fatigue et l'exces de la frayeur; ils parlaient bas
pour ne point la troubler.

Chacun de nous proceda sans bruit a sa toilette, en se plongeant dans
l'eau de la mer.--Apres quoi nous fimes des cigarettes de pandanus en
attendant le soleil.

Le lever du jour fut calme et splendide; tous les fantomes de la nuit
s'etaient envoles; je m'eveillais de ces reves sinistres avec une intime
sensation de bien-etre physique.

Et bientot, quand j'apercus Tahiti, Papeete, la case de la reine, celle
de mon frere, au beau soleil du matin;--Moorea, non plus sombre et
fantastique, mais baignee de lumiere, je vis combien j'aimais encore ce
pays, malgre ce vide qui venait de se faire pour moi, et ces liens du
sang qui n'existaient plus;--et je pris en courant le chemin de la
chere petite case ou Rarahu m'attendait...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
.





XXV


... Le jour fixe par la petite princesse pour lacher dans la campagne
les oiseaux chanteurs etait arrive.

Nous etions cinq personnes qui devions proceder a cette importante
operation, et, une voiture partie de chez la reine nous ayant deposes a
l'entree des sentiers de Fataoua, nous nous enfoncames sous bois.

La petite Pomare qu'on nous avait confiee marchait tout doucement entre
Rarahu et moi qui, tous deux, lui donnions la main; deux suivantes
venaient par derriere, portant sur un baton la cage et ses precieux
habitants.

Ce fut dans un recoin delicieux du bois de Fataoua, loin de toute
habitation humaine, que l'enfant desira s'arreter.

C'etait le soir; le soleil deja tres bas ne penetrait plus guere sous
l'epais couvert de la foret; au-dessus de toute cette vegetation, il y
avait encore les grands mornes qui jetaient sur nous leurs ombres. Une
lumiere bleuatre, qui descendait d'en haut comme dans les caves, tombait
a terre sur un tapis de fougeres fines et exquises; sous les grands
arbres s'etalaient des citronniers tout blancs de fleurs.--On
entendait de loin dans l'air humide le bruit de la grande cascade;--
autrement, c'etait toujours ce silence des bois de la Polynesie,--
sombre pays enchante, auquel il semble qu'il manque la vie.

La petite-fille de Pomare, grave et serieuse, ouvrit elle-meme la porte
aux oiseaux,--et puis nous nous retirames tous pour ne point troubler
ce depart.

Mais les petites betes avaient l'air peu disposees a prendre la volee.
Celle qui la premiere passa la tete a la porte,--une grosse linotte
sans queue,--parut examiner attentivement les lieux, et puis elle
rentra, effrayee de ce silence et de cet air solennel,--pour dire aux
autres sans doute: "Vous vous trouverez mal dans ce pays; le Createur
n'y avait point mis d'oiseaux; ces ombrages ne sont pas faits pour
nous."

Il fallut les prendre tous a la main pour les decider a sortir, et quand
toute la bande fut dehors, sautillant de branche en branche d'un air
inquiet,--nous retournames sur nos pas.

Il faisait deja presque nuit. Nous les entendimes derriere nous jusqu'au
moment ou nous fumes hors des grands bois...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
. .





XXVI


...Je ne puis exprimer l'effet etrange que me produisait Rarahu
lorsqu'elle me parlait anglais. Elle avait conscience de cette
impression, et n'employait ce langage que lorsqu'elle etait sure de ce
qu'elle allait dire, et desirait que j'en fusse particulierement frappe.
Sa voix avait alors une douceur indefinissable, un bizarre charme de
penetration et de tristesse; il y avait des mots, des phrases qu'elle
prononcait bien;--et alors il semblait que ce fut une jeune fille de
ma race et de mon sang; il semblait que tout a coup cela nous rapprochat
l'un de l'autre, d'une maniere mysterieuse et inattendue...

Elle voyait maintenant qu'il ne fallait plus songer a me garder aupres
d'elle, que ce projet d'autrefois etait abandonne comme un reve
d'enfant, que tout cela etait bien impossible et bien fini pour jamais.
Nos jours etaient comptes.--Tout au plus parlais-je de revenir, et
encore, elle n'y croyait pas. En mon absence, je ne sais ce qu'avait
fait la pauvre petite; on ne lui avait pas connu d'amants europeens,
c'etait tout ce que j'avais desire apprendre.--J'avais conserve au
moins sur son imagination une sorte de prestige que la separation ne
m'avait pas enleve, et qu'aucun autre que moi n'avait pu avoir; a mon
retour, tout l'amour que peut donner une petite fille passionnee de
seize ans, elle me l'avait prodigue sans mesure,--et pourtant, je le
voyais bien, en meme temps que nos derniers jours s'envolaient, Rarahu
s'eloignait de moi; elle souriait toujours de son meme sourire
tranquille, mais je sentais que son coeur se remplissait d'amertume, de
desenchantement, de sourde irritation, et de toutes les passions
effrenees des enfants sauvages.

Je l'aimais bien, mon Dieu, pourtant!

Quelle angoisse de la quitter, et de la quitter perdue...

--Oh! ma chere petite amie, lui disais-je, o ma bien-aimee, tu seras
sage, apres mon depart. Et moi, je reviendrai si Dieu le permet. Tu
crois en Dieu, toi aussi; prie, au moins,--et nous nous reverrons
encore dans l'eternite.

"Pars, toi aussi, lui disais-je a genoux; va, loin de cette ville de
Papeete; va vivre avec Tiahoui, ta petite amie, dans un district eloigne
ou ne viennent pas les Europeens;--tu te marieras comme elle, tu auras
une famille comme les femmes chretiennes; avec de petits enfants qui
t'appartiendront et que tu garderas pres de toi, tu seras heureuse...

Alors et toujours, ce meme incomprehensible sourire paraissait sur ses
levres;--elle baissait la tete et ne repondait plus.--Et je
comprenais bien qu'apres mon depart elle serait une des petites filles
les plus folles, et les plus perdues de Papeete.

Quelle angoisse c'etait, mon Dieu, quand, silencieuse et distraite,--a
tout ce que je trouvais de suppliant et de passionne a lui dire,--elle
souriait de son meme sourire de sombre insouciance, de doute et
d'ironie...

Y a-t-il une souffrance comparable a celle-la: aimer, et sentir qu'on ne
vous ecoute plus?--que ce coeur qui vous appartenait se ferme, quoi
que vous fassiez?--que le cote sombre et inexplicable de sa nature
reprend sur lui sa force et ses droits?...

Et pourtant on aime de toute son ame cette ame qui vous echappe. Et
puis, la mort est la qui attend; elle va prendre bientot ce corps adore,
qui est la chair de votre chair. La mort sans resurrection, sans espoir,
--puisque celle-la meme qui va mourir ne croit plus a rien de ce qui
sauve et fait revivre...

Si cette ame etait tout a fait mauvaise et perdue, on en ferait le
sacrifice comme d'une chose impure... Mais, sentir qu'elle souffre,
savoir qu'elle a ete douce, aimante, et pure!...--C'est comme un voile
de tenebres qui l'enveloppe,--une mort anticipee qui l'etreint et qui
la glace. Peut-etre ne serait-il pas impossible de la sauver encore,--
mais il faut partir, s'en aller pour toujours,--et le temps passe et
on ne peut rien!...

Alors ce sont des transports d'amour, d'amour et de larmes;--on veut
s'enivrer a la derniere heure de tout ce qui va vous etre enleve sans
retour,--et prendre encore, avant la fin qui va venir, tout ce qu'on
peut arracher a la vie de joies delirantes et de sensations
fievreuses...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
.





XXVII


...Nous cheminions, Rarahu et moi, en nous donnant la main, sur la route
d'Apire. C'etait l'avant-veille du depart.

Il faisait une accablante chaleur d'orage.--L'air etait charge de
senteurs de goyaves mures; toutes les plantes etaient enervees. De
jeunes cocotiers d'un jaune d'or dessinaient leurs palmes immobiles sur
un ciel noir et plombe; le morne de Fataoua montrait dans les nuages ses
cornes et ses dents; ces montagnes de basalte semblaient peser lourdes
et chaudes sur nos tetes, et oppresser nos pensees comme nos sens.

Deux femmes, qui paraissaient nous attendre au bord du chemin, se
leverent a notre approche et s'avancerent vers nous.

L'une qui etait vieille, cassee, tatouee entrainait par la main l'autre,
qui etait encore belle et jeune;--c'etait Hapoto, et sa fille Taimaha.

--Loti, dit humblement la vieille femme, pardonne a Taimaha...

Taimaha souriait de son eternel sourire en baissant les yeux comme un
enfant pris en faute, mais qui n'a pas conscience du mal qu'il a fait et
n'en eprouve aucun remords.

--Loti, dit Rarahu en anglais, Loti, pardonne-lui!

Je pardonnai a cette femme, et prit sa main qu'elle me tendait.--Il ne
nous est pas possible, a nous qui sommes nes sur l'autre face du monde,
de juger ou seulement de comprendre ces natures incompletes, si
differentes des notres, chez qui le fond demeure mysterieux et sauvage,
et ou l'on trouve pourtant, a certaines heures, tant de charme d'amour,
et d'exquise sensibilite.

Taimaha avait a me remettre un objet bien precieux,--une relique
d'autrefois,--le pareo de Roueri que, sur sa demande, je lui avais
confie.

Elle l'avait blanchi et repare avec un soin extreme. Elle parut emue
cependant, et une larme trembla dans ses yeux quand elle me remit ce
souvenir--qui allait retourner avec moi la-bas, a Brightbury d'ou je
l'avais emporte.





XXVIII


Dans une derniere visite que je fis a Pomare, je lui recommandai Rarahu.

--... Et quand meme, Loti, dit-elle, maintenant, qu'en ferais-tu?...

--Je reviendrai, repondis-je en hesitant.

--Loti!... ton frere aussi devait revenir!... Vous dites tous cela,
continua-t-elle lentement, comme repassant ses propres souvenirs.--
Quand vous quittez mon pays, vous dites tous cela.--Mais la terre
britannique (_te funua piritania) est loin de la Polynesie; de tous ceux
que j'ai vus partir, il en est bien peu qui soient revenus...

"En tout cas, embrasse celle-ci, dit-elle en montrant sa petite-fille.-
-Car celle-ci, tu ne la retrouveras plus...





XXIX


Le soir, Rarahu et moi, nous etions assis sous la veranda de notre case;
on entendait partout dans l'herbe les bruits de cigales des soirs d'ete.
--Les branches non emondees des orangers et des hibiscus donnaient a
notre demeure un air d'abandon et de ruine; nous etions a moitie caches
sous leurs masses capricieuses et touffues.

--Rarahu, disais-je, ne veux-tu plus croire au Dieu de ton enfance,
qu'autrefois tu savais prier avec amour?

--Quand l'homme est mort, repondit lentement Rarahu, et enfoui sous la
terre, quelqu'un pourrait-il l'en faire sortir?

--Pourtant, dis-je encore, en me rattachant a certaines croyances
sombres qu'elle n'avait pas perdues,--pourtant tu as peur des
fantomes; tu sais bien qu'a cette heure meme, autour de nous, dans ces
arbres, peut-etre il y en a...

--Ah! oui, dit-elle avec un frisson,--apres, il y a peut-etre le
Toupapahou; apres la mort, il y a le fantome qui, quelque temps, parait
encore, et rode incertain dans les bois;--mais je pense que le
Toupapahou s'eteint aussi, quand, a la longue, il n'a plus de forme sous
la terre,--et qu'alors c'est la fin...

Je n'oublierai jamais cette voix fraiche d'enfant, prononcant dans sa
langue douce et singuliere d'aussi sombres choses...





XXX


C'etait le dernier jour...

Le soleil d'Oceanie s'etait leve aussi radieux qu'a l'ordinaire sur
"Tahiti la delicieuse";--ce que souffrent dans leur coeur les hommes
qui passent et disparaissent n'a rien de commun avec l'eternelle nature,
et n'entrave jamais ses fetes inconscientes.

Depuis le matin nous etions debout tous deux, et bien empresses.--Les
preparatifs du depart apportent souvent une diversion heureuse a la
tristesse de ceux qui vont se quitter,--et ce cas etait le notre...

Il nous fallait emballer le produit de toutes nos peches, de toutes nos
expeditions sur les recifs; tous nos coquillages, tous nos madrepores
rares, qui, en mon absence, avaient seche sur l'herbe du jardin, et
ressemblaient maintenant a de grands lichens fins et compliques plus
blancs que de la neige.

Rarahu deployait une activite extreme, et faisait beaucoup d'ouvrage, ce
qui n'est point habituel aux femmes tahitiennes; tout ce mouvement
trompait sa douleur.--Je sentais bien que son coeur se dechirait en me
voyant partir; je la retrouvais elle-meme, et je reprenais un peu de
confiance et d'espoir...

Nous avions a emballer une quantite d'objets,--une foule de choses qui
eussent fait sourire beaucoup de gens: des branches des goyaviers
d'Apire, des branches des arbres de notre jardin, des morceaux de
l'ecorce des grands cocotiers qui ombrageaient notre case...

Plusieurs couronnes fanees de Rarahu,--toutes celles des derniers
jours,--faisaient aussi partie de mon bagage,--avec des gerbes de
fougeres, et des gerbes de fleurs. Rarahu y ajoutait encore des touffes
de reva-reva, renfermees dans des boites de bois odorant, et de
delicates couronnes en paille de peia, qu'elle avait fait tresser pour
moi.

Et tout cela emplissait des caisses en quantite, tout cela constituait
un train de depart enorme...





XXXI


Vers deux heures nous eumes termine ces grands preparatifs. Rarahu mit
sa plus belle tapa de mousseline blanche, placa des gardenias dans ses
cheveux denoues,--et nous sortimes de chez nous.

Je voulais avant de partir revoir une derniere fois Faaa, les grands
cocotiers et les grandes plages de corail; je voulais jeter un coup
d'oeil dernier sur tous ces paysages tahitiens; je voulais revoir Apire,
et me baigner encore avec ma petite amie dans le ruisseau de Fataoua; je
desirais dire adieu a une foule d'amis indigenes; je voulais voir tout
et tout le monde, je ne pouvais prendre mon parti de tout quitter... Et
l'heure passait, et nous ne savions plus auquel courir...

Ceux-la seuls qui ont du abandonner pour toujours des lieux et des etres
cheris peuvent comprendre cette agitation du depart, et cette tristesse
inquiete, qui oppresse comme une souffrance physique...


Il etait deja tard quand nous arrivames a Apire, au ruisseau de Fataoua.

Mais tout etait encore la comme dans le bon vieux temps; au bord de
l'eau, la societe etait nombreuse et choisie; il y avait toujours
Tetouara la negresse, qui tronait au milieu de sa cour, et une foule de
jeunes femmes qui plongeaient et nageaient comme des poissons, avec la
plus insouciante gaite du monde.

Nous passames tous deux, nous donnant la main comme autrefois, et disant
doucement bonjour de droite et de gauche a tous ces visages connus et
amis. A notre approche les eclats de rire avaient cesse; la petite
figure douce et profondement serieuse de Rarahu, sa robe blanche
trainante comme celle d'une mariee, son regard triste avaient impose le
silence...

Les Tahitiens comprennent tous les sentiments du coeur et respectent la
douleur. On savait que Rarahu etait la _petite femme de Loti_; on savait
que le sentiment qui nous unissait n'etait point une chose banale et
ordinaire;--on savait surtout qu'on nous voyait pour la derniere fois.


Nous tournames a droite, par un etroit sentier bien connu.--A quelques
pas plus loin, sous l'ombrage triste des goyaviers, etait ce bassin plus
isole ou s'etait passee l'enfance de Rarahu, et qu'autrefois nous
considerions un peu comme notre propriete particuliere.


Nous trouvames la deux jeunes filles inconnues, tres belles, malgre la
durete farouche de leurs traits: elles etaient vetues, l'une de rose,
l'autre de vert tendre; leurs cheveux aussi noirs que la nuit etaient
crepes comme ceux des femmes de Nuka-Hiva, dont elles avaient aussi
l'expression de sauvage ironie.

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Theatre review: Three Women, Jermyn Street, London
Obituary: Prolific crime novelist, Oscar-nominated screenwriter and man of many pseudonyms

Climbing the walls

Barack Obama is teaming up with Spider-Man in a comic from Marvel, which will see the future president exchanging a fist-bump with the superhero. The story sees one of Spidey's oldest enemies, the Chameleon, trying to stop Obama being inaugurated. Spider-Man's alter ego, Peter Parker, is covering the event as a photographer, and saves the day.

"Ya hear that, Chameleon?" Spider-Man says as he thwacks the villain in the face. "The president-elect here just appointed me ... secretary of shuttin' you up."

He tells Obama: "This is your day, and I know it wouldn't look good to be seen palling around with me" - in a nod to Sarah Palin's comment that Obama had been "palling around with terrorists".

"When we heard that president-elect Obama is a collector of Spider-Man comics, we knew that these two historic figures had to meet in our comics' Marvel Universe," said the publisher's editor-in-chief, Joe Quesada.

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