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Le Mariage de Loti by Pierre Loti

P >> Pierre Loti >> Le Mariage de Loti

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Assises sur des pierres, au milieu du ruisseau, les pieds baignant dans
l'eau vive, elles chantaient d'une voix rauque un air de l'archipel des
Marquises.

Elles se sauverent en nous voyant paraitre, et, comme nous l'avions
desire, nous restames seuls.





XXXII


Nous n'etions pas revenus la depuis le retour du _Rendeer_ a Tahiti.--
En nous retrouvant dans ce petit recoin qui jadis etait a nous, nous
eprouvames une emotion vive,--et aussi une sensation delicieuse,
qu'aucun autre lieu au monde n'eut ete capable de nous causer.

Tout etait bien reste tel qu'autrefois, dans cet endroit ou l'air avait
toujours la fraicheur de l'eau courante; nous connaissions la toutes les
pierres, toutes les branches,--tout, jusqu'aux moindres mousses.--
Rien n'avait change; c'etaient bien ces memes herbes et cette meme
odeur,--melangee de plantes aromatiques et de goyaves mures.

Nous suspendimes nos vetements aux branches,--et puis nous nous
assimes dans l'eau, savourant le plaisir de nous retrouver encore, et
pour la derniere fois, en pareo, au baisser du soleil, dans le ruisseau
de Fataoua.


Cette eau, claire, delicieuse, arrivait de l'Oroena par la grande
cascade.--Le ruisseau courait sur de grosses pierres luisantes, entre
lesquelles sortaient les troncs freles des goyaviers.--Les branches de
ces arbustes se penchaient en voute au-dessus de nos tetes, et
dessinaient sur ce miroir legerement agite les mille decoupures de leur
feuillage.--Les fruits murs tombaient dans l'eau; le ruisseau en
roulait; son lit etait seme de goyaves, d'oranges et de citrons.

Nous ne disions rien tous deux;--assis pres l'un de l'autre, nous
devinions mutuellement nos pensees tristes, sans avoir besoin de
troubler ce silence pour nous les communiquer.

Les freles poissons et les tout petits lezards bleus se promenaient
aussi tranquillement que s'il n'y eut eu la aucun etre humain; nous
etions tellement immobiles, que les _varos_, si craintifs, sortaient des
pierres et circulaient autour de nous.

Le soleil qui baissait deja,--le dernier soleil de mon dernier soir
d'Oceanie,--eclairait certaines branches de lueurs chaudes et dorees;
j'admirais toutes ces choses pour la derniere fois. Les sensitives
commencaient a replier pour la nuit leurs feuilles delicates;--les
mimosas legers, les goyaviers noirs, avaient deja pris leurs teintes du
soir,--et ce soir etait le dernier,--et demain, au lever du soleil,
j'allais partir pour toujours... Tout ce pays et ma petite amie bien-
aimee allaient disparaitre, comme s'evanouit le decor de l'acte qui
vient de finir...

Celui-la etait un acte de feerie au milieu de ma vie,--mais il etait
fini sans retour!... Finis les reves, les emotions douces, enivrantes,
ou poignantes de tristesse,--tout etait fini, etait mort...

Et je regardai Rarahu dont je tenais la main dans les miennes... De
grosses larmes coulaient sur ses joues; des larmes silencieuses, qui
tombaient pressees, comme d'un vase trop plein...

--Loti, dit-elle, je suis a toi... je suis ta petite femme, n'est-ce
pas?... N'aie pas peur, je crois en Dieu; je prie, et je prierai... Va,
tout ce que tu m'as demande, je le ferai... Demain je quitterai Papeete
en meme temps que toi, et on ne m'y reverra plus... J'irai vivre avec
Tiahoui, je n'aurai point d'autre epoux, et, jusqu'a ce que je meure, je
prierai pour toi...

Alors les sanglots couperent les paroles de Rarahu, qui passa ses deux
bras autour de moi et appuya sa tete sur mes genoux... Je pleurai aussi,
mais des larmes douces;--j'avais retrouve ma petite amie, elle etait
brisee, elle etait sauvee. Je pouvais la quitter maintenant, puisque nos
destinees nous separaient d'une maniere irrevocable et fatale; ce depart
aurait moins d'amertume, moins d'angoisse dechirante; je pouvais m'en
aller au moins avec d'incertaines mais consolantes pensees de retour,--
peut-etre aussi avec de vagues esperances dans l'eternite!. . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .





XXXIII


Le soir il y avait grand bal chez Pomare, bal d'adieu offert aux
officiers du _Rendeer_.--On devait danser jusqu'a l'heure de
l'appareillage, que "l'amiral a cheveux blancs" avait fixe pour le lever
du jour.

Et Rarahu et moi, nous avions decide d'y assister.

Il y avait enormement de monde a ce bal, pour un bal de Papeete; toutes
les Tahitiennes de la cour, quelques femmes europeennes, tout ce
qu'avait pu fournir le personnel de la colonie, et puis tous les
officiers du _Rendeer_, et tous les fonctionnaires francais.

Rarahu naturellement n'etait point admise dans le salon de la fete;
mais, pendant que la foule dansait fievreusement la _upa-upa_ dans les
jardins, elle et quelques autres jeunes femmes dans une situation
semblable, privilegiees de la reine, avaient ete invitees a prendre
place sous la veranda, sur une banquette d'ou elles pouvaient, tout
aussi bien qu'a l'interieur, voir et etre vues.--Et avec le laisser-
aller tahitien, on trouvait tout naturel que je vinsse souvent
m'accouder a la fenetre, pour causer avec ma petite amie.

En dansant je rencontrais constamment son regard grave; elle etait
eclairee comme une vision, par la lueur rouge des lampes, melee aux
rayons bleus de la lune; sa robe blanche et son collier de perles
brillaient sur le fond sombre du dehors.


Vers minuit, la reine m'appela d'un signe.--On emportait sa petite-
fille malade qui avait exige qu'on l'habillat pour ce bal.--La petite
Pomare avait voulu me dire adieu avant de se laisser endormir.


Malgre tout, ce bal etait triste; les officiers du _Rendeer_, qui
etaient en majorite, y jetaient une impression de depart et de
separation contre laquelle on ne pouvait reagir.--Il y avait la de
jeunes hommes, qui allaient dire adieu a leurs maitresses, a leur vie de
nonchalance et de plaisir; il y avait de vieux marins aussi, qui deux ou
trois fois dans le courant de leur existence etaient venus a Tahiti, qui
savaient que maintenant leur carriere etait finie, et dont le coeur se
serrait en songeant qu'ils ne reviendraient plus...

La princesse Ariitea vint a moi, plus animee que de coutume, et parlant
plus vite:

--La reine vous prie, Loti, dit-elle, de vous mettre au piano; de jouer
la valse la plus bruyante que vous pourrez, de la jouer tres vite; de la
continuer sans interruption par une autre danse,--et puis encore par
une troisieme,--afin de ranimer un peu ce bal qui a l'air de mourir.

Je jouai avec fievre, en m'etourdissant moi-meme, tout ce que je trouvai
au hasard sur le piano.--Je reussis pour une heure a ranimer le bal;
mais c'etait une animation factice,--et je ne pouvais pas plus
longtemps la soutenir.





XXXIV


Vers trois heures du matin, quand le salon fut vide, j'etais encore au
piano, jouant je ne sais quels airs insenses, accompagnes dans le
lointain par la _upa-upa_ qui ralait au dehors.

J'etais seul avec la vieille reine, qui etait restee pensive et immobile
dans son grand fauteuil dore.--Elle avait l'air d'une idole incorrecte
et sombre, paree avec un luxe encore sauvage.

Le salon de Pomare avait cet aspect triste des fins de bal; un grand
desordre, une grande salle vide; des bougies s'eteignant dans les
torcheres, tourmentees par le vent de la nuit.

La reine se leva peniblement, dans les plis de sa robe de velours
cramoisi.--Elle vit Rarahu qui se tenait pres de la porte, debout et
silencieuse.--Elle comprit et lui fit signe d'entrer.

Rarahu entra... timide, les yeux baisses, et s'approcha de la reine.--
Apparaissant apres ce bal, dans cette salle deserte, dans ce silence,
avec sa longue traine de mousseline blanche, ses pieds nus, ses longs
cheveux flottants, sa couronne de gardenias blancs,--et ses yeux
agrandis par les larmes,--elle avait l'air d'une willi, d'une vision
delicieuse de la nuit.

--Tu as a me parler, Loti, sans doute; tu veux me demander de veiller
sur elle, dit la vieille reine avec bienveillance. Mais c'est elle, je
le crains, qui ne le voudra pas...

--Madame, repondis-je, elle va partir demain pour Papeuriri, demander
l'hospitalite a Tiahoui son amie.--La-bas comme ici, je vous supplie
de ne pas l'abandonner. On ne la reverra plus a Papeete.

--Ah!... dit la reine, de sa grosse voix etonnee, et visiblement
emue... C'est bien, cela, mon enfant; c'est bien... a Papeete tu aurais
ete bien vite une petite fille perdue...

Nous pleurions tous les deux, ou pour mieux dire, tous les trois: la
vieille reine nous tenait les mains, et ses yeux d'ordinaire si durs se
mouillaient de larmes.

--Eh bien, mon enfant, dit-elle, il ne faut pas differer ce depart.--
Si tes preparatifs, comme je le pense, ne sont pas longs a faire, veux-
tu partir ce matin meme, un peu apres le soleil, vers sept heures, dans
la voiture qui emmenera ma belle-fille Moe? Moe s'en va a Atimaono,
prendre le navire qui doit la conduire dans sa possession de Raiatea.--
Vous coucherez la nuit prochaine a Maraa, et demain matin vous serez a
Papeuriri, ou, en passant, la voiture te deposera.

Rarahu sourit a travers ses larmes, a cette idee qui lui causait une
joie d'enfant, de partir avec la jeune reine de Raiatea.

Il y avait entre Rarahu et Moe une affinite mysterieuse;--etrangement
malheureuses toutes deux, et brisees, elles avaient le meme caractere,
les memes allures et le meme genre de charme.


Rarahu repondit qu'elle serait prete.--La pauvre petite en effet
n'avait guere a emporter que quelques robes de mousseline de diverses
couleurs,--et son fidele vieux chat gris...


Et nous primes conge de Pomare, en serrant avec effusion et de tout
notre coeur ses vieilles mains royales.--La princesse Ariitea, qui
avait reparu dans le salon, vint en tenue de bal nous accompagner
jusqu'a la porte du jardin; elle disait a Rarahu pour la consoler des
choses aussi douces que si elle eut ete sa soeur... Et pour la derniere
fois nous descendimes a la plage...





XXXV


Il faisait nuit close encore.

Au bord de la mer, des groupes nombreux stationnaient; toutes les filles
de la cour, dans leurs toilettes de la veille au soir, avaient suivi les
officiers du _Rendeer_.--Si on n'eut entendu quelques jeunes femmes
pleurer, on eut dit plutot une fete qu'un depart.

Et ce fut la que, un peu avant le jour, j'embrassai pour la derniere
fois ma petite amie.


En meme temps que le _Rendeer_ quittait l'ile delicieuse, la voiture qui
emportait Rarahu et Moe quittait Papeete,--et longtemps Rarahu put
voir, par les echappees des cocotiers, a travers les rideaux de verdure,
--le _Rendeer_ s'eloigner sur l'immensite bleue. . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
. . .





QUATRIEME PARTIE

_"Aue! Aue! a munaiho te tiare iti tarona menehenehe!... "Aue! Aue! i
teienei ra, na maheahea!..." (Helas! Helas! autrefois elle etait jolie,
la petite fleur d'arum!... Helas! Helas! maintenant elle est fanee!...)
(RARAHU)_


I


Quelques jours plus tard, le _Rendeer_, poursuivant sa route a travers
le Pacifique, passa en vue des mornes de Rapa, la plus australe des iles
polynesiennes. Et puis cette derniere terre des Maoris disparut elle-
meme de notre grand horizon monotone,--et ce fut fini de l'Oceanie.

Apres avoir relache au Chili, nous sortimes du Grand Ocean par le
detroit de Magellan, pour rentrer en Europe par la Plata, le Bresil et
les Acores.





II


Un triste matin de mars, au lever incertain d'un jour brumeux, je revins
a Brightbury, frapper a la porte de ma maison cherie... On ne
m'attendait pas encore.

Je tombai dans les bras de ma vieille mere, qui tremblait d'emotion et
de surprise.--Le bonheur et l'etonnement furent grands de me revoir.


Apres les premiers moments, une impression de tristesse succede a la
joie; un serrement de coeur se mele au charme du retour: des annees ont
passe depuis le depart; on regarde ceux que l'on cherit: le temps a
laisse sur eux ses traces,--on les trouve vieillis... Heureux encore,
s'il n'y a point de place vide au foyer!...

C'est triste une matinee d'hiver dans nos climats du Nord,--surtout
quand on a la tete toute remplie des images ensoleillees des tropiques.
C'est triste, le jour pale, le ciel morne et sans rayons,--le froid
qu'on avait oublie,--les vieux arbres sans feuilles,--les tilleuls
humides et moussus,--et le lierre sur les pierres grises.

Pourtant, qu'on est bien au foyer!--quelle joie de les revoir tous, y
compris les vieux serviteurs qui ont veille sur votre enfance; de
retrouver les douces coutumes oubliees, les bonnes soirees d'hiver
d'autrefois, et comme, au coin du feu, l'Oceanie semble un reve
singulier!...

Le matin ou je revins a Brightbury frapper a la porte de ma maison,
j'encombrais la rue de bagages, de colis et de caisses enormes.

Tout ce deballage est une des distractions du retour. Les armes
sauvages, les dieux maoris, les coiffures de chefs polynesiens, les
coquilles et les madrepores, faisaient bizarre figure, en revoyant la
lumiere dans ma vieille maison, sous le ciel britannique. J'eprouvai
surtout une emotion vive, en deballant les plantes sechees, les
couronnes fanees, qui avaient conserve leur odeur exotique, et
embaumaient ma chambre d'un parfum d'Oceanie.





III


Quelques jours apres mon retour on me remit une lettre couverte de
timbres americains qui m'arrivait par la voie d'Overland.--L'adresse
etait mise de la main de mon ami Georges T., de Papeete, que les
Tahitiens appelaient Tatehau.

Sous l'enveloppe je trouvai deux pages de la grosse ecriture enfantine
et appliquee de Rarahu, qui m'envoyait son cri de douleur a travers les
mers.

_RARAHU A LOTI

Papeuriri, le 15 janvier 1874.

Cher ami, o mon petit Loti, o mon petit epoux cheri, o toi ma seule
pensee a Tahiti, je te salue par le vrai Dieux. Cette lettre te dira ma
tristesse pour toi.

Depuis le jour ou tu es parti, rien ne donne la mesure de ma douleur.
Jamais ma pensee ne t'oublie depuis ton depart. O mon ami cheri, voici
ma parole: ne pense pas que je me marierai; comment me marierais-je,
puisque c'est toi qui es mon epoux. Reviens pour que nous restions
ensemble dans mon pays de Bora-Bora, pour que nous nous installions dans
mon pays de Bora-Bora--Ne reste pas si longtemps dans ton pays, et
sois-moi fidele.

Voici encore une parole: reviens a Bora-Bora; peu importe que tu n'aies
pas de richesses, je ne demande pas beaucoup, ne t'occupe pas de cela,
et reviens a Tahiti.

Ah! quel contentement d'etre ensemble, Ah! quelle joie de mon coeur
d'etre reunie de nouveau a toi, ma pensee, et mon amour de chaque jour.

Ah! cette pensee cherie que tu sois mon epoux. Ah! combien je desire ton
corps pour manger beaucoup de toi!...

Voici une parole sur mon sejour a Papeuriri: je suis sage, je reste bien
tranquille. Je me repose bien chez Tiahoui-femme, elle ne cesse d'etre
bonne pour moi--o mon petit ami (et mon grand chagrin) je te fais
savoir en finissant cette lettre, jamais maintenant je suis bien, je
suis retombee dans ce mal que tu savais sur moi cesser, ce meme mal, pas
un autre; et cette maladie, je la supporte avec patience, parce que tu
m'as oubliee; si tu etais pres de moi, tu me soulagerais un peu...

Et maintenant, la Tiahoui et les siens te rappellent leur amitie pour
toi, et ses parents aussi et moi aussi; jamais tu ne seras oublie des
hommes de mon pays...

J'ai fini mon discours, je te salue, mon petit epoux cheri.

Je te salue o mon Loti, De Rarahu ta petite epouse,

RARAHU_

_J'ai donne cette lettre a Tatehau oeil-de-rat, je ne sais pas bien le
nom de l'endroit ou je dois t'ecrire.

Je te salue, mon ami cheri,

RARAHU._





IV

NOTE DE PLUMKETT


Loti ecrivit a Rarahu une longue lettre, dans laquelle il exprimait en
langue tahitienne son grand amour pour sa petite amie.--Il racontait,
d'une maniere intelligible pour elle, au moyen d'expression et d'images
particulieres, sa traversee de six mois sur le _Rendeer_; la tempete du
cap Horn, qui avait mis son navire en danger, et lui avait enleve
beaucoup de ses caisses remplies de souvenirs d'Oceanie.--Et puis il
lui parlait de son retour au foyer, de son pays et de sa mere,--et lui
disait que, malgre ces douces choses, il revait de revenir encore dans
le Grand-Ocean, pour y retrouver son ile bien-aimee et sa petite epouse
sauvage.





V


RARAHU A LOTI (_Un an apres_.)


_Papeete, le 3 decembre 1874.

O mon petit ami cheri, o mon cher objet de ma peine, je te salue par le
vrai Dieu.

Je suis bien peniblement etonnee de ne pas recevoir de lettre de toi,
parce que voila cinq fois que je t'ai ecrit, et jamais un mot de toi ne
m'est encore parvenu.

Peut-etre arrive-t-il que tu ne te souviens plus de moi, voici je vois
que mes lettres t'ont ete envoyees, jamais tu ne m'en as informee.

Cher objet de ma peine, pourquoi m'oublies-tu?

Jamais maintenant je ne serai bien, la maladie, la douleur... Mais si tu
m'ecrivais un peu, cela rechaufferait mon coeur, mais jamais tu ne
penses a cela.

Mais quant a moi, mon amour pour toi reste le meme, et aussi mes larmes
pour toi; comme s'il restait dans ton coeur un peu d'amour pour moi,
toi-meme tu penserais a moi.

Si j'avais pu aller au loin vers toi, je serais partie, mais mon projet
eut ete inexecutable...

--Voici une parole concernant Papeete:

Il y a eu grande fete a Papeete le mois passe, pour la petite-fille de
la reine.

Et c'etait tres beau, et les femmes ont danse jusqu'au matin.--Et j'y
etais aussi; j'avais sur la tete une couronne de plume d'oiseau,--mais
mon coeur etait bien triste...

Et maintenant, la reine Pomare et les siens. Et sa petite-fille Pomare,
et Ariitea, te disent: ia ora na. Jamais rien de nouveau a Tahiti,
excepte que, le Ariifaite le mari de la reine, est mort aux six mois
d'aout...

Jamais plus ne sera satisfait mon grand amour pour toi, mon epoux!...

Helas! Helas! la petite fleur d'arum est aussi fanee maintenant!...

Avant de devenir ainsi, la petite fleur d'arum etait jolie!...

Maintenant elle est fanee, elle n'est plus jolie!...

Si j'avais l'aile de l'oiseau, je partirais au loin sur le sommet de
Paea, pour que personne ne me puisse plus voir...

Helas! Helas! o mon epoux cheri, o mon ami tendrement aime!...

Helas! Helas! mon ami cheri!...

J'ai fini de te parler. Je te salue par le vrai Dieu.

RARAHU._





VI


JOURNAL DE LOTI


Londres, 20 janvier 1875.


Je passais a neuf heures du soir dans Regent Street.--La nuit etait
froide et brumeuse;--des milliers de becs de gaz eclairaient la
fourmiliere humaine, la foule noire et mouillee.

Derriere moi une voix cria: _Ia ora na, Loti!_

Je me retournai bien surpris, et reconnus mon ami Georges T.,--celui
que les Tahitiens appelaient Tatehau, et que j'avais laisse a Papeete,
ou il avait resolu de finir ses jours.





VII


Quand nous fumes confortablement assis au coin du feu, nous nous mimes a
causer de l'ile delicieuse.

--Rarahu... dit-il avec un certain embarras,--oui, elle etait, je
crois, bien portante quand j'ai quitte le pays; il est probable meme que
si j'avais pris conge d'elle, elle m'aurait donne des commissions pour
vous.

"Comme vous le savez, elle avait quitte Papeete en meme temps que vous-
memes, et on disait dans le pays: Loti et Rarahu n'ont pas pu se
separer; ils sont partis ensemble pour l'Europe.

"Je savais seul qu'elle etait chez son amie Tiahoui, moi qui recevais de
Papeuriri ses lettres, avec cette aimable suscription: _a Tatehau Oeil-
de-rat, pour remettre a Loti._

"Lorsqu'elle reparut a Papeete, six ou huit mois apres, elle etait plus
jolie que jamais; elle etait plus femme aussi, et plus formee.--Sa
grande tristesse lui donnait un charme de plus; elle avait la grace
d'une elegie.

"Elle devint la maitresse d'un jeune officier francais, qui eut pour
elle une passion qui n'etait pas ordinaire.--Il etait jaloux meme de
votre souvenir. (On l'appelait encore: _la petite femme de Loti._)--Il
lui avait fait le serment de l'emmener en France avec lui.

"cela dura deux ou trois mois, pendant lesquels elle fut la plus
elegante et la plus remarquee des femmes de Papeete.

"Au bout de ce temps-la, il se produisit chez la reine un evenement
depuis longtemps prevu: la petite Pomare V s'eteignit une belle nuit,--
peu de jours apres une grande fete qu'on avait donnee pour la distraire,
et dont elle avait elle-meme arrete le programme.

"La vieille reine, par parenthese, fut tellement accablee par cette
derniere et supreme douleur, que sans doute elle n'y survivra guere (1).
Elle s'est retiree pour le moment dans une case isolee, batie aupres du
tombeau de sa petite-fille, et ne veut plus voir ame qui vive.

_(1) La reine Pomare est morte en 1877, laissant le trone a son second
fils Ariiaue. Elle avait survecu environ deux ans a sa petite-fille.--
On peut considerer qu'a dater de ce jour commence la fin de Tahiti, au
point de vue des coutumes, de la couleur locale, du charme et de
l'etrangete._

"Rarahu observa dans cette circonstance la meme coutume que les
suivantes de la cour; en signe de deuil, elle fit couper tout ras ses
admirables cheveux noirs.

"La reine lui en sut gre, mais ce fut le sujet d'une querelle entre elle
et son amant,--et comme elle ne l'aimait guere, elle profita de
l'occasion pour le quitter.

"Je voudrais pouvoir vous dire qu'elle est retournee a Papeuriri aupres
de son amie.--Mais, malheureusement, la pauvre petite est restee a
Papeete, ou je crois qu'elle mene aujourd'hui une vie absolument
dereglee et folle.





VIII

NOTE DE PLUMKETT


A partir de cette epoque on ne trouve plus que de loin en loin dans le
journal de Loti quelques traces de souvenirs conserves au fond de son
coeur pour la lointaine Polynesie;--dans sa memoire, l'image de Rarahu
s'eloigne et s'efface.

Ces fragments sont meles aux aventures d'une vie enfievree et legerement
excentrique, qui se deroulent un peu partout,--en Afrique
principalement,--et plus tard en Italie.





FRAGMENTS DU JOURNAL DE LOTI


Sierra-Leone, mars 1875.


O ma bien-aimee petite amie, nous retrouverons-nous jamais la-bas--
dans notre chere ile,--assis le soir sur les plages de corail?.... . .
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .


Bobdiara (Senegambie), octobre 1875.

C'est la saison des grandes pluies, _la-bas_,--la saison ou la terre
est couverte de fleurs roses, semblables a nos perce-neige d'Angleterre;
les mousses sont humides, les forets pleines d'eau.

Le soleil se couche ici, terne et sanglant, sur les solitudes de sable.
Il est trois heures du matin _la-bas_, il fait nuit noire, les
toupapahous rodent dans les bois...

Deux annees ont passe deja sur ces souvenirs, et j'aime ce pays comme
aux premiers jours:--l'impression persiste comme celle de Brightbury,
celle de la patrie,--quand tant d'autres se sont effacees depuis.

Au pied des grands arbres, ma case enfouie dans la verdure,--et ma
petite amie sauvage!... Mon Dieu, ne les reverrai-je jamais,-
n'entendrai-je plus jamais le vivo plaintif, le soir, sous les cocotiers
des plages?.... . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . .


Southampton, mars 1876. (Journal de Loti)


... Tahiti, Bora-Bora, l'Oceanie,--que c'est loin tout cela, mon Dieu!

Y reviendrai-je jamais, et qu'y trouverai-je a present,--sinon les
desenchantements amers, et les regrets poignants du passe?... Je pleure,
en songeant au charme perdu de ces premieres annees,--a ce charme
qu'aucune puissance ne peut plus me rendre,--a tout cela que je n'ai
meme pas le pouvoir de fixer sur mon papier, et qui deja s'obscurcit et
s'efface dans mon souvenir.

Helas! ou est-elle notre vie tahitienne,--les fetes de la reine,--
les _himene_ au clair de lune?--Rarahu, Ariitea, Taimaha, ou sont-
elles toutes?... La terrible nuit de Moorea, toutes mes emotions, tous
mes reves d'autrefois, ou est-ce tout cela?... Ou est ce bien-aime frere
John, qui partageait avec moi ces premieres impressions de jeunesse
vibrantes, etranges, enchanteresses?...

Ces parfums ambres des gardenias, ce bruit du grand vent sur les recifs
de corail,--cette ombre mysterieuse, et ces voix rauques qui parlaient
la nuit, ce grand vent qui passait partout dans l'obscurite... Ou est
tout le charme indefinissable de ce pays, toute la fraicheur de nos
impressions partagees, de nos joies a deux?...

Helas, il y a pour moi comme un attrait navrant a repasser ces
souvenirs, que le temps emporte, quand par hasard quelque chose les
eveille,--une page ecrite la-bas,--une plante seche, un reva-reva,
un parfum tahitien garde encore par de pauvres couronnes de fleurs qui
s'en vont en poussiere,--ou un mot de cette langue triste et douce, la
langue de _la-bas_ que deja j'oublie.


Ici, a Southampton, vie d'escadre, vie de restaurants et d'estaminets,
logis de hasard, camarades de hasard;--on se reunit on ne sait
pourquoi, on s'etourdit comme on peut...

J'ai bien change depuis deux annees, et je ne me reconnais plus quand je
regarde en arriere.--A corps perdu je me suis jete dans une vie de
plaisirs; c'est la, il me semble, la seule facon logique de prendre une
existence que je n'avais pas demandee,--et dont le but et la fin sont
pour moi des problemes insolubles.... . . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . . .

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Theatre review: Three Women, Jermyn Street, London
Obituary: Prolific crime novelist, Oscar-nominated screenwriter and man of many pseudonyms

Climbing the walls

Barack Obama is teaming up with Spider-Man in a comic from Marvel, which will see the future president exchanging a fist-bump with the superhero. The story sees one of Spidey's oldest enemies, the Chameleon, trying to stop Obama being inaugurated. Spider-Man's alter ego, Peter Parker, is covering the event as a photographer, and saves the day.

"Ya hear that, Chameleon?" Spider-Man says as he thwacks the villain in the face. "The president-elect here just appointed me ... secretary of shuttin' you up."

He tells Obama: "This is your day, and I know it wouldn't look good to be seen palling around with me" - in a nod to Sarah Palin's comment that Obama had been "palling around with terrorists".

"When we heard that president-elect Obama is a collector of Spider-Man comics, we knew that these two historic figures had to meet in our comics' Marvel Universe," said the publisher's editor-in-chief, Joe Quesada.

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