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Le Mariage de Loti by Pierre Loti

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Au moral, une grande et rapide transformation s'accomplissait en elle,
et j'avais peine a suivre l'evolution de son intelligence.--Elle etait
assez civilisee deja pour aimer quand je l'appelais "petite sauvage",--
pour comprendre que cela me charmait, et qu'elle ne gagnerait rien a
copier la maniere des femmes blanches.

Elle lisait beaucoup dans sa Bible, et les promesses radieuses de
l'Evangile lui causaient des extases; elle avait des heures de foi
ardente et mystique; son coeur etait rempli de contradictions, on y
trouvait les sentiments les plus opposes, confondus et pele-mele; elle
n'etait jamais deux jours de suite la meme creature.

Elle avait quinze ans a peine; ses notions sur toutes choses etaient
fausses et enfantines; son extreme jeunesse donnait un grand charme a
toute cette incoherence de ses idees et de ses conceptions.

Dieu sait que, dans les limites de ma faible foi, je la dirigeais avec
amour vers tout ce qui me semblait bon et honnete. Dieu sait que jamais
un mot ni un doute de ma part ne venaient ebranler sa confiance naive
dans l'eternite et la redemption, et bien qu'elle ne fut que ma
maitresse, je la traitais un peu comme si elle eut ete ma femme.

Mon frere John passait une partie de ses journees aupres de nous;
quelques amis europeens, du _Rendeer_ ou du personnel colonial francais,
nous visitaient souvent aussi, dans notre case paisible: on se trouvait
bien chez nous... La plupart d'entre eux n'entendaient pas le tahitien;
mais la petite voix douce et le frais sourire de Rarahu charmaient ceux
qui ne savaient pas comprendre son langage; tous l'aimaient et la
distinguaient comme une personnalite a part, ayant droit aux memes
egards qu'une femme blanche.





XV


Depuis longtemps je pouvais couramment parler le _tahitien de la plage_
qui est au tahitien pur ce que le _petit-negre_ est au francais;--mais
je commencais aussi a m'exprimer sans embarras au moyen des mots
corrects et des tournures bizarres d'autrefois, et Pomare consentait a
tenir de longues conversations avec moi. J'avais deux personnes a
m'aider dans l'etude de cette langue qui bientot ne se parlera plus:
Rarahu et la reine.

La reine, pendant nos longues parties d'ecarte, me reprenait avec
interet, charmee de me voir etudier et aimer cette langue destinee a
disparaitre.

Je trouvais plaisir a l'interroger sur les legendes, les coutumes et les
traditions du passe... Elle parlait lentement, d'une voix basse et
rauque; je recueillais de sa bouche d'etranges recits sur les temps
anciens, sur ces temps mysterieux et oublies que les Maoris appellent:
_la nuit_.

Le mot _po_, en tahitien, designe en meme temps la nuit, l'obscurite et
les epoques legendaires dont les vieillards ne se souviennent plus.





XVI

LA LEGENDE DES POMOTOUS

(Racontee par la reine Pomare.)


"Les iles _Pomotous_ (iles de la nuit ou iles soumises), nom que nous
avons change aujourd'hui sur la demande de leurs chefs en celui de
_Tuamotous_ (iles eloignees), renferment encore aujourd'hui, tu le sais,
de pauvres cannibales.

"Elles furent peuplees les dernieres de toutes les iles de nos
archipels. Des genies de l'eau les gardaient jadis, et battaient si fort
la mer de leurs grandes ailes d'albatros que personne n'en pouvait
approcher. A une epoque for reculee, ils furent battus et detruits par
le dieu Taaroa.

"C'est depuis leur defaite que les premiers Maoris ont pu venir habiter
les Pomotous."





XVII

LEGENDE DES LUNES


"La legende oceanienne rapporte que jadis cinq lunes etaient au ciel,
au-dessus du Grand Ocean. Elles avaient des visages humains, plus
accuses que la lune actuelle, et jetaient des malefices sur les premiers
hommes qui habitaient Tahiti; ceux qui levaient la tete pour les fixer
etaient pris de folies etranges.--Le grand dieu Taaroa se mit a les
conjurer. Alors elles s'agiterent;--on les entendit chanter ensemble
dans l'immensite, avec de grandes voix lointaines et terribles; elles
chantaient des chants magiques en s'eloignant de la terre; mais sous la
puissance de Taaroa, elles commencerent a trembler, furent prises de
vertige, et tomberent avec un bruit de tonnerre sur l'ocean qui s'ouvrit
en bouillonnant pour les recevoir.

"Ces cinq lunes en tombant formerent les iles de Bora-Bora, Emeo,
Huahine, Raiatea et Toubouai-Manou."





XVIII


Le prince Tamatoa etait assis pres de moi sous la veranda du palais.
C'etait un peu avant les scenes atroces qui le firent enfermer de
nouveau dans la prison de Taravao. Il tenait sur ses genoux sa pale
petite fille, Pomare V, qu'il caressait doucement dans ses larges mains
terribles. Et la vieille reine les considerait tous deux, avec une
expression de tendresse infinie et d'inexprimable tristesse.

La petite princesse etait fort triste aussi; elle tenait a la main un
oiseau mort, et contemplait une cage vide avec des yeux pleins de
larmes.

C'etait un oiseau chanteur, bete peu connue a Tahiti, rarete qu'on lui
avait rapportee d'Amerique, et dont la possession lui avait cause une
joie tres grande.

--Loti, dit-elle, _l'amiral a cheveux blancs_ nous a prevenus que ton
navire irait bientot a la terre de Californie (_i te fenua California_).

Quand tu reviendras de la-bas, je veux que tu m'apportes une tres grande
quantite d'oiseaux, une cage entierement pleine: et je les ferai
s'envoler dans les bois de Fataoua afin qu'il y ait, quand je serai
grande, dans notre pays comme dans les autres, des oiseaux qui
chantent...





XIX


Dans l'ile de Tahiti, la vie est localisee au bord de la mer, les
villages sont tous dissemines le long des plages, et le centre est
desert.

Les zones interieures sont inhabitees et couvertes de forets profondes.
Ce sont des regions sauvages, coupees par des remparts d'inaccessibles
montagnes et ou regne un eternel silence. Dans les vallees etrangement
encaissees du centre, la nature est sombre et imposante; de grands
mornes surplombent les forets, et des pics aigus se dressent dans l'air;
on est la comme au pied de cathedrales fantastiques, dont les fleches
accrochent les nuages au passage; tous les petits nuages errants que le
vent alize promene sur la grande mer sont arretes au vol; ils viennent
s'amonceler contre les parois de basalte, pour redescendre en rosee, ou
retomber en ruisseaux et en cascades. Les pluies, les brumes epaisses et
tiedes entretiennent dans les gorges une verdure d'une inalterable
fraicheur, des mousses inconnues et d'etonnantes fougeres.

En sens inverse des cascades du bois de Boulogne et de Hyde-Park, la
cascade de Fataoua tombe la-bas, en dessous du vieux monde, troublant de
son grand bruit monotone cette nature si profondement calme et
silencieuse.

A environ mille metres plus haut que la case abandonnee de Huamahine et
Tahaapairu, en remontant le cours du ruisseau, dans les bois et les
rochers, on arrive a cette cascade celebre en Oceanie, que Tiahoui et
Rarahu m'avaient autrefois souvent fait visiter.

Nous n'y etions pas revenus depuis notre installation a Papeete, et nous
y fimes, en septembre, une excursion qui marqua dans nos souvenirs.

En passant, Rarahu voulut revoir d'abord la case de ses vieux parents
morts; elle entra, en me tenant par la main, sous le chaume deja
effondre de son ancienne demeure et regarda en silence les objets
familiers que le temps et les hommes avaient encore laisses a leur
place. Rien n'avait ete derange dans cette case ouverte, depuis le jour
ou en etait parti le corps de Tahaapairu. Les coffres de bois etaient
encore la, avec les banquettes grossieres, les nattes et la lampe
indigene pendue au mur; Rarahu n'avait emporte avec elle que la grosse
Bible des deux vieillards.

Nous continuames notre route, nous enfoncant dans la vallee par des
sentiers touffus et ombreux, vrais sentiers de foret vierge encaisses
dans les rochers.

Au bout d'une heure de marche, nous entendimes pres de nous le bruit
sourd et puissant de la chute. Nous arrivions au fond de la gorge
obscure ou le ruisseau de Fataoua, comme une grande gerbe argentee, se
precipite de trois cents metres de haut dans le vide.

Au fond de ce gouffre, c'etait un vrai enchantement:

Des vegetations extravagantes s'enchevetraient a l'ombre, ruisselantes,
trempees par un deluge perpetuel; le long des parois verticales et
noires, s'accrochaient des lianes, des fougeres arborescentes, des
mousses et des capillaires exquises. L'eau de la cascade, emiettee,
pulverisee par sa chute, arrivait en pluie torrentielle, en masse
echevelee et furieuse.

Elle se reunissait ensuite en bouillonnant dans les bassins de roc vif,
qu'elle avait mis des siecles a creuser et a polir; et puis se reformait
en ruisseau, et continuait son chemin sous la verdure.

Une fine poussiere d'eau etait repandue comme un voile sur toute cette
nature; tout en haut apparaissaient le ciel, comme entrevu du fond d'un
puits, et la tete des grands mornes a moitie perdus dans des nuages
sombres.

Ce qui frappait surtout Rarahu, c'etait cette agitation eternelle, au
milieu de cette solitude tranquille: un grand bruit, et rien de vivant;
--rien que la matiere inerte suivant depuis des ages incalculables
l'impulsion donnee au commencement du monde.

Nous primes a gauche par des sentiers de chevre qui montaient en
serpentant sur la montagne.

Nous marchions sous une epaisse voute de feuillage; des arbres
seculaires dressaient autour de nous leurs troncs humides, verdatres,
polis comme d'enormes piliers de marbre.--Les lianes s'enroulaient
partout, et les fougeres arborescentes etendaient leurs larges parasols,
decoupes comme de fines dentelles. En montant encore, nous trouvames des
buissons de rosiers, des fouillis de rosiers en fleurs.--Les roses du
Bengale de toutes les nuances s'epanouissaient la-haut avec une
singuliere profusion, et, a terre dans la mousse, c'etaient des tapis
odorants de petites fraises des bois;--on eut dit des jardins
enchantes.

Rarahu n'etait jamais allee si loin; elle eprouvait une terreur vague en
s'enfoncant dans ces bois. Les paresseuses Tahitiennes ne s'aventurent
guere dans l'interieur de leur ile, qui leur est aussi inconnu que les
contrees les plus lointaines; c'est a peine si les hommes visitent
quelquefois ces solitudes, pour y cueillir des bananes sauvages, ou y
couper des bois precieux.

C'etait si beau cependant qu'elle etait ravie.

--Elle s'etait fait une couronne de roses, et dechirait gaiment sa robe
a toutes les branches du chemin.

Ce qui nous charmait le plus tout le long de notre route, c'etaient ces
fougeres toujours, qui etalaient leurs immenses feuilles avec un luxe de
decoupure et une fraicheur de nuances incomparables.

Et nous continuames tout le jour a monter, vers des regions solitaires
que ne traversait plus aucun sentier humain; devant nous s'ouvraient de
temps a autre des vallees profondes, des dechirures noires et
tourmentees; l'air devenait de plus en plus vif, et nous rencontrions de
gros nuages, aux contours nets et accuses, qui semblaient dormir appuyes
contre les mornes, les unes au-dessus de nos tetes, les autres sous nos
pieds.





XX


Le soir nous etions presque arrives a la zone centrale de l'ile
tahitienne: au-dessous de nous se dessinaient dans la transparence de
l'air tous les effondrements volcaniques, tous les reliefs des
montagnes;--de formidables aretes de basalte partaient du cratere
central, et s'en allaient en rayonnant mourir sur les plages.--Autour
de tout cela l'immense ocean bleu; l'horizon monte si haut, que par une
commune illusion d'optique, toute cette masse d'eau produisait a nos
yeux un effet concave. La ligne des mers passait au-dessus des plus
hauts sommets; l'Oroena, le geant des montagnes tahitiennes, la dominait
seul de sa majestueuse tete sombre.--Tout autour de l'ile, une
ceinture blanche et vaporeuse se dessinait sur la nappe bleue du
Pacifique: l'anneau des recifs, la ligne des eternels brisants de
corail.

Tout au loin apparaissaient l'ilot de Toubouaimanou et l'ile de Moorea;
sur leurs pics bleuatres, planaient de petits nuages colores de teintes
invraisemblables, qui etaient comme suspendus dans l'immensite sans
bornes.

De si haut, nous observions, comme n'appartenant plus a la terre, tous
ces aspects grandioses de la nature oceanienne.--C'etait si
admirablement beau que nous restions tous deux en extase et sans rien
nous dire, assis l'un pres de l'autre sur les pierres.

--Loti, demanda Rarahu apres un long silence, quelles sont tes pensees?
(_E loti, e aho ta oe manao iti?)

--Beaucoup de choses, repondis-je, que toi tu ne peux pas comprendre.
Je pense, o ma petite amie, que sur ces mers lointaines sont dissemines
des archipels perdus; que ces archipels sont habites par une race
mysterieuse bientot destinee a disparaitre; que tu es une enfant de
cette race primitive;--que tout en haut d'une de ces iles, loin des
creatures humaines, dans une complete solitude, moi, enfant du vieux
monde, ne sur l'autre face de la terre, je suis la aupres de toi, et que
je t'aime.

"Vois-tu, Rarahu, a une epoque bien reculee, avant que les premiers
hommes fussent nes, la main terrible d'Atua fit jaillir de la mer ces
montagnes; l'ile de Tahiti, aussi brulante que du fer rougi au feu,
s'eleva comme une tempete, au milieu des flammes et de la fumee.

"Les premieres pluies qui vinrent rafraichir la terre apres ces
epouvantes, tracerent ce chemin que le ruisseau de Fataoua suit encore
aujourd'hui dans les bois.--Tous ces grands aspects que tu vois sont
eternels; ils seront les memes encore dans des centaines de siecles,
quand la race des Maoris aura depuis longtemps disparu, et ne sera plus
qu'un souvenir lointain conserve dans les livres du passe.

--Une chose me fait peur, dit-elle, o Loti, mon aime (e Loti, ta u
here); comment les premiers Maoris sont-ils venus ici, puisque
aujourd'hui meme ils n'ont pas de navires assez forts pour communiquer
avec les iles situees en dehors de leurs archipels; comment ont-ils pu
venir de ce pays si eloigne ou, d'apres la Bible, fut cree le premier
homme? Notre race differe tellement de la tienne que j'ai peur, quoi que
nous disent les missionnaires, que votre Dieu sauveur ne soit pas venu
pour nous et ne nous reconnaisse point.... . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Le soleil, qui allait bientot se lever sur l'Europe pour une matinee
d'automne, s'abaissait rapidement dans notre ciel; il jetait sur ces
tableaux gigantesques ses dernieres lueurs dorees.--Les gros nuages
qui dormaient sous nos pieds dans les gorges de basalte prenaient
d'extraordinaires teintes de cuivre;

--a l'horizon, l'ile de Moorea s'epanouissait comme une braise, avec
ses grands pics rougis,--eblouissants de lumiere.

Et puis tout cet incendie s'eteignit par la base, et la nuit descendit,
rapide et sans crepuscule, et la Croix-du-Sud et toutes les etoiles
australes s'allumerent dans le ciel profond.

--Loti, dit Rarahu,--ton pays, a quelle hauteur faudrait-il monter
pour l'apercevoir?...





XXI


... Quand l'obscurite fut venue, Rarahu eut peur, cela va sans dire...

Le silence de cette nuit ne ressemblait a rien de connu. Les brisants,
bien loin sous nos pieds, ne s'entendaient plus; pas meme un leger
craquement de branches, pas meme un bruissement de feuilles;
l'atmosphere etait immobile.--On ne peut trouver de silence semblable
que dans ces regions desertes, ou les oiseaux memes n'habitent pas...

Il y avait toujours autour de nous des silhouettes d'arbres et de
fougeres, tout comme si nous eussions ete en bas, dans des bois bien
connus de Fataoua;--mais on apercevait par echappees, a la lueur pale
qui tombait des etoiles, la vertigineuse concavite bleuatre de l'Ocean,
et on etait comme en proie au sublime de l'isolement et de l'immensite.


Tahiti est un des rares pays ou l'on puisse impunement s'endormir dans
les bois, sur un lit de feuilles mortes et de fougeres, avec un pareo
pour couverture.--C'est la ce que nous fimes bientot tous deux,--
apres avoir toutefois choisi un lieu decouvert, ou aucune surprise ne
fut a redouter de la part des Toupapahous... Encore, ces sombres rodeurs
de la nuit qui hantent de preference les lieux ou des etres humains ont
vecu, ne montent-ils guere aussi haut, dans les regions presque vierges
ou nous etions couches...

Longtemps, je restai en contemplation du ciel. Des etoiles et des
etoiles... Des myriades d'etoiles brillantes, dans l'etonnante
profondeur bleue; toutes les constellations invisibles a l'Europe,
tournant lentement autour de la Croix-du-Sud...

... Rarahu contemplait, elle aussi, les yeux grands ouverts et sans rien
dire; tour a tour elle me regardait en souriant ou regardait en l'air...
--Les grandes nebuleuses de l'hemisphere austral scintillaient comme
des taches de phosphore, laissant entre elles des espaces vides, de
grandes trouees noires, ou l'on n'apercevait plus aucune poussiere
cosmique,--et qui donnaient a l'imagination une notion apocalyptique
et terrifiante de l'immensite vide...


Tout a coup, nous vimes une terrible masse noire qui descendait de
l'Oroena et se dirigeait lentement vers nous...--Elle avait des formes
extraordinaires, des aspects de cataclysme.--En un instant elle nous
enveloppa d'une obscurite si profonde, que nous cessames de nous voir.
Une rafale passa dans l'air, nous couvrant de feuilles et de branches
mortes,--en meme temps qu'une pluie torrentielle nous inondait d'eau
glacee...

A tatons, nous rencontrames le tronc d'un gros arbre contre lequel nous
nous mimes a l'abri, bien serres l'un contre l'autre,--tremblant de
froid tous deux,--et elle, de frayeur aussi un peu...

Quand cette grande ondee fut passee, le jour se leva, chassant devant
lui les nuages et les fantomes.--En riant nous fimes secher nos
vetements au beau soleil, et, apres un tres grand frugal repas tahitien,
nous commencames a redescendre...





XXII


... Le soir, harasses de fatigue, et tres affames aussi, nous arrivions
au bas de Fataoua sans incident nouveau...

La se trouvaient deux jeunes hommes inconnus, qui revenaient des forets;
ils etaient vetus du pareo national noue autour des reins; en passant
dans la zone des rosiers, ils s'etaient fait de larges couronnes
semblables a celle de Rarahu, et portaient au bout de longs batons leur
recolte sur leurs epaules nues: de beaux fruits de l'arbre-a-pain, et
des bananes sauvages, rouges et vermeilles.

Nous fimes halte avec eux dans un bas-fond delicieux, sous une voute
odorante de citronniers en fleurs.

La flamme jaillit bientot entre leurs mains, du frottement de deux
branches seches; un grand feu fut allume, et les fruits cuits sous
l'herbe nous constituerent un repas excellent dont les deux jeunes
hommes inconnus nous offrirent joyeusement la moitie, comme c'est la-bas
la coutume...

Rarahu avait rapporte de cette expedition autant d'etonnements et
d'emotions que d'un voyage en pays lointain.

Son intelligence d'enfant s'etait ouverte a une foule de conceptions
nouvelles,--sur l'immensite et sur la formation des races humaines,
sur le mystere de leurs destinees...





XXIII


... Elles etaient a Papeete deux elegantes personnes, Rarahu et son amie
Teourahi,--qui donnaient le ton aux jeunes femmes pour certaines
couleurs nouvelles d'etoffes, certaines fleurs ou certaines coiffures.

Elles allaient generalement pieds nus, les pauvres petites, et leur
luxe, qui consistait surtout en couronnes de roses naturelles, etait un
luxe bien modeste. Mais le charme et la jeunesse de leurs figures, la
perfection et la grace antique de leurs tailles, leur permettaient
encore, avec de si simples moyens, d'avoir l'air parees et d'etre
ravissantes.

Elles couraient souvent en mer, sur une mince pirogue a balancier
qu'elles menaient elles-memes, et aimaient a venir en riant passer a
poupe du _Rendeer_.

Quand elles naviguaient a la voile, leur frele embarcation, couchee par
le vent alize, prenait des vitesses surprenantes,--et alors, debout
toutes deux, le regard anime, les cheveux flottants, elles glissaient
sur l'eau comme des visions.--Elles savaient, par des flexions habiles
de leur corps, maintenir l'equilibre de cette fleche qui les emportait
si vite, en laissant derriere elles une longue trainee d'ecume
blanche...





XXIV

_Tahiti la delicieuse, cette reine polynesienne, cette ile d'Europe au
milieu de l'Ocean sauvage,--la perle et le diamant du cinquieme
monde._ (Dumont D'Urville.)


La scene se passait chez la reine Pomare, en novembre 1872.

La cour, qui est le plus souvent pieds nus, etendue sur l'herbe fraiche
ou sur les nattes de pandanus, etait en fete ce soir-la, et en habits de
luxe.

J'etais assis au piano, et la partition de _l'Africaine_ etait ouverte
devant moi. Ce piano, arrive le matin, etait une innovation a la cour de
Tahiti; c'etait un instrument de prix qui avait des sons doux et
profonds,--comme des sons d'orgue ou de cloches lointaines,--et la
musique de Meyerbeer allait pour la premiere fois etre entendue chez
Pomare.

Debout pres de moi, il y avait mon camarade Randle, qui laissa plus
tard le metier de marin pour celui de premier tenor dans les theatres
d'Amerique, et eut un instant de celebrite sous le nom de Randetti,
jusqu'au moment ou, s'etant mis a boire, il mourut dans la misere.

Il etait alors dans toute la plenitude de sa voix et de son talent, et
je n'ai entendu nulle part de voix d'homme plus vibrante et plus
delicieuse. Nous avons charme a nous deux bien des oreilles tahitiennes,
dans ce pays ou la musique est si merveilleusement comprise par tous,
meme par les plus sauvages.


Au fond du salon--sous un portrait en pied d'elle-meme, ou un artiste
de talent l'a peinte il y a quelque trente ans, belle et poetisee--
etait assise la vieille reine, sur son trone dore, capitonne de brocart
rouge. Elle tenait dans ses bras sa petite fille mourante, la petite
Pomare V, qui fixait sur moi ses grands yeux noirs, agrandis par la
fievre.

La vieille femme occupait toute la largeur de son siege par la masse
disgracieuse de sa personne. Elle etait vetue d'une tunique de velours
cramoisi; un bas de jambe nue s'emprisonnait tant bien que mal dans une
bottine de satin.

A cote du trone, etait un plateau rempli de cigarettes de pandanus.

Un interprete en habit noir se tenait debout pres de cette femme, qui
entendait le francais comme une Parisienne, et qui n'a jamais consenti a
en prononcer seulement un mot.

L'amiral, le gouverneur et les consuls etaient assis pres de la reine.

Dans cette vieille figure ridee, brune, carree, dure, il y avait encore
de la grandeur; il y avait surtout une immense tristesse,--tristesse
de voir la mort lui prendre l'un apres l'autre tous ses enfants frappes
du meme mal incurable,--tristesse de voir son royaume, envahi par la
civilisation, s'en aller a la debandade,--et son beau pays degenerer
en lieu de prostitution...

Des fenetres ouvertes donnaient sur les jardins;--on voyait par la
s'agiter plusieurs tetes couronnees de fleurs, qui s'approchaient pour
ecouter: toutes les suivantes de la cour, Faimana, coiffee comme une
naiade, de feuilles et de roseaux;--Tehamana, couronnee de fleurs de
datura; Teria, Raourea, Tapou, Erere, Tairea,--Tiahoui et Rarahu.

La partie du salon qui me faisait face etait entierement ouverte; la
muraille absente, remplacee par une colonnade de bois des iles, a
travers laquelle la campagne tahitienne apparaissait par une nuit
etoilee.

Au pied de ces colonnes, sur ce fond obscur et lointain, se detachait
une banquette chargee de toutes les femmes de la cour, cheffesses ou
princesses. Quatre torcheres dorees, d'un style pompadour, qui
s'etonnaient de se trouver en pareil lieu, les mettaient en pleine
lumiere, et faisaient briller leurs toilettes, vraiment elegantes et
belles. Leurs pieds, naturellement petits, etaient chausses ce soir dans
d'irreprochables bottines de satin.

C'etait d'abord la splendide Ariinoore, en tunique de satin cerise,
couronnee de peia,--Ariinoore, qui refusa la main du lieutenant de
vaisseau francais M.., qui s'etait ruine pour la corbeille de mariage,-
-et la main de Kamehameha V, roi des iles Sandwich.

A cote d'elle, Paura, son inseparable amie, type charmant de la
sauvagesse, avec son etrange laideur ou son etrange beaute,--tete a
manger du poisson cru et de la chair humaine,--singuliere fille qui
vit au milieu des bois dans un district lointain,--qui possede
l'education d'une miss anglaise, et valse comme une Espagnole...

Titaua, qui charma le prince Alfred d'Angleterre, type unique de la
Tahitienne restee belle dans l'age mur; constellee de perles fines, la
tete surchargee de reva-reva flottants.

Ses deux filles, recemment debarquees d'une pension de Londres, deja
belles comme leur mere; des toilettes de bal europeennes, a demi
dissimulees, par condescendance pour les desirs de la reine, sous des
tapas tahitiennes en gaze blanche.

La princesse Ariitea, belle-fille de Pomare, avec sa douce figure,
reveuse et naive, fidele a sa coiffure de roses du Bengale naturelles,
piquees dans ses cheveux denoues.

La reine de Bora-Bora, autre vieille sauvagesse aux dents aigues, en
robe de velours.

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Theatre review: Three Women, Jermyn Street, London
Obituary: Prolific crime novelist, Oscar-nominated screenwriter and man of many pseudonyms

Climbing the walls

Barack Obama is teaming up with Spider-Man in a comic from Marvel, which will see the future president exchanging a fist-bump with the superhero. The story sees one of Spidey's oldest enemies, the Chameleon, trying to stop Obama being inaugurated. Spider-Man's alter ego, Peter Parker, is covering the event as a photographer, and saves the day.

"Ya hear that, Chameleon?" Spider-Man says as he thwacks the villain in the face. "The president-elect here just appointed me ... secretary of shuttin' you up."

He tells Obama: "This is your day, and I know it wouldn't look good to be seen palling around with me" - in a nod to Sarah Palin's comment that Obama had been "palling around with terrorists".

"When we heard that president-elect Obama is a collector of Spider-Man comics, we knew that these two historic figures had to meet in our comics' Marvel Universe," said the publisher's editor-in-chief, Joe Quesada.

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Maggie O'Farrell hails the reissue of The Yellow Wallpaper, a tale of marriage and madness

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