Le Mariage de Loti by Pierre Loti
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Pierre Loti >> Le Mariage de Loti
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La reine Moe (_Moe_: sommeil ou mystere), en robe sombre, d'une beaute
reguliere et mystique, ses yeux etranges a demi fermes, avec une
expression de regard en dedans, comme les portraits d'autrefois.
Derriere ces groupes en pleine lumiere, dans le profondeur transparente
des nuits d'Oceanie, les cimes des montagnes se decoupant sur le ciel
etoile; une touffe de bananiers dessinant leurs silhouettes
pittoresques, leurs immenses feuilles, leurs grappes de fruits
semblables a des girandoles terminees par des fleurs noires. Derriere
ces arbres, les grandes nebuleuses du ciel austral faisaient un amas de
lumiere bleue, et la Croix-du-Sud brillait au milieu. Rien de plus
idealement tropical que ce decor profond.
Dans l'air, ce parfum exquis de gardenias et d'orangers, qui se condense
le soir sous le feuillage epais; un grand silence, mele de bruissements
d'insectes sous les herbes; et cette sonorite particuliere aux nuits
tahitiennes, qui predispose a subir la puissance enchanteresse de la
musique.
Le morceau choisi etait celui ou Vasco, enivre, se promene seul dans
l'ile qu'il vient de decouvrir, et admire cette nature inconnue;--
morceau ou le maitre a si parfaitement peint ce qu'il savait
d'intuition, les splendeurs lointaines de ces pays de verdure et de
lumiere.--Et Randle, promenant ses yeux autour de lui, commenca de sa
voix delicieuse:
Pays merveilleux, Jardins fortunes.. . . . . . . . . . . . . . . . . . .
.
Oh! paradis... sorti de l'onde.... . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . .
L'ombre de Meyerbeer dut cette nuit-la fremir de plaisir en entendant
ainsi, a l'autre bout du monde, interpreter sa musique.
XXV
Vers la fin de l'annee, une grande fete fut annoncee dans l'ile de
Moorea, a l'occasion de la consecration du temple d'Afareahitu.
La reine Pomare manifesta a l'_amiral a cheveux blancs_ l'intention de
s'y rendre avec toute sa suite, le conviant lui-meme a la ceremonie et
au grand banquet qui devait s'ensuivre.
L'amiral mit sa fregate a la disposition de la reine, et il fut convenu
que le _Rendeer_ appareillerait pour transporter la-bas toute la cour.
La suite de Pomare etait nombreuse, bruyante, pittoresque; elle s'etait
augmentee pour la circonstance de deux ou trois cents jeunes femmes, qui
avaient fait de folles depenses de _reva-reva_ et de fleurs.
Un beau matin pur de decembre, le _Rendeer_ ayant deja largue ses
grandes voiles blanches, se vit pris d'assaut par toute cette foule
joyeuse.
J'avais eu mission d'aller, en grande tenue, chercher la reine au
palais.
Celle-ci, qui desirait s'embarquer sans mise en scene, avait expedie en
avant toutes ses femmes,--et, en petit cortege intime, nous nous
acheminames ensemble vers la plage, aux premiers rayons du soleil
levant.
La vieille reine en robe rouge ouvrait la marche en tenant par la main
sa petite-fille si cherie,--et nous suivions a deux pas, la princesse
Ariitea, la reine Moe, la reine de Bora-Bora et moi.
C'est la un tableau que je retrouve souvent dans mes souvenirs... Les
femmes ont leurs heures de rayonnement,--et cette image d'Ariitea
marchant aupres de moi sous les arbres exotiques, dans la grande lumiere
matinale,--est celle que je revois encore, quand, a travers les
distances et les annees, je pense a elle...
Lorsque le canot d'honneur qui portait la reine et les princesses
accosta le _Rendeer_, les matelots de la fregate, ranges sur les vergues
suivant le ceremonial d'usage, pousserent trois fois le cri de: "Vive
Pomare!" et vingt et un coups de canon firent retenir les tranquilles
plages de Tahiti.
Puis la reine et la cour entrerent dans les appartements de l'amiral, ou
les attendait un lunch a leur gout compose de bonbons et de fruits,--
le tout arrose de vieux champagne rose.
Cependant les suivantes de toutes les classes s'etaient repandues dans
les differentes parties du navire, ou elles menaient grand et joyeux
tapage, en lancant aux marins des oranges, des bananes et des fleurs.
Et Rarahu etait la aussi, embarquee comme une petite personne de la
suite royale; Rarahu pensive et serieuse, au milieu de ce debordement de
gaite bruyante.--Pomare avait emmene avec elle les plus remarquables
choeurs d'_himene_ de ses districts, et Rarahu etant un des premiers
sujets du choeur d'Apire avait ete a ce titre conviee a la fete.
Ici une digression est necessaire au sujet du _tiare miri_,--objet qui
n'a point d'equivalent dans les accessoires de toilette des femmes
europeennes.
Ce _tiare_ est une sorte de dahlia vert que les femmes d'Oceanie se
plantent dans les cheveux, un peu au-dessus de l'oreille, les jours de
gala.--En examinant de pres cette fleur bizarre, on s'apercoit qu'elle
est factice; elle est montee sur une tige de jonc, et composee des
feuilles d'une toute petite plante parasite tres odorante, sorte de
lycopode rare qui pousse sur les branches de certains arbres des forets.
Les Chinois excellent dans l'art de monter des _tiares_ tres
artistiques, qu'ils vendent fort cher aux femmes de Papeete.
Le _tiare_ est particulierement l'ornement des fetes, des festins et des
danses; lorsqu'il est offert par une Tahitienne a un jeune homme, il a
le meme sens a peu pres que le mouchoir jete par le sultan a son
odalisque preferee.
Toutes les Tahitiennes avaient ce jour-la des _tiare_ dans les cheveux.
J'avais ete mande par Ariitea pour lui faire societe pendant ce lunch
officiel,--et la pauvre petite Rarahu, qui n'etait venue que pour moi,
m'attendit longtemps sur le pont, pleurant en silence de se voir ainsi
abandonnee. Punition bien severe que je lui avais infligee la, pour un
caprice d'enfant qui durait depuis la veille et lui avait deja fait
verser des larmes.
XXVI
La traversee durait depuis deux heures, nous approchions de l'ile de
Morea.
On faisait grand bruit au carre du _Rendeer_; une dizaine de jeune
femmes, choisies parmi les plus connues et les plus jolies, avaient ete
conviees a une collation que leur offraient les officiers.
Rarahu en mon absence avait accepte d'y prendre part.--Elle etait la,
en compagnie de Teourahi et de quelques autres de ses amies; elle avait
essuye ses pleurs et riait aux eclats.
Elle ne parlait point francais, comme la plupart des autres;--mais,
par signes et par monosyllabes, elle entretenait une conversation tres
animee avec ses voisins qui la trouvaient charmante.
Enfin,--ce qui etait le comble de la perfidie et de l'horreur,--au
dessert, elle avait avec mille graces offert son _tiare_ a Plumkett.
Elle etait assez intelligente, il est vrai, pour savoir qu'elle tombait
bien, et que Plumkett ne voudrait pas comprendre.
XXVII
Comment peindre ce site enchanteur, la baie d'Afareahitu!
De grands mornes noirs aux aspects fantastiques; des forets epaisses, de
mysterieux rideaux de cocotiers se penchant sur l'eau tranquille;--et,
sous les grands arbres, quelques cases eparses, parmi les orangers et
les lauriers-roses.
Au premier abord on eut dit qu'il n'y avait personne dans ce pays
ombreux;--et pourtant toute la population de Moorea nous attendait la
silencieusement, a demi cachee sous les voutes de verdure.
On respirait dans ces bois une fraicheur humide, une etrange senteur de
mousse et de plantes exotiques; tous les choeurs d'_himene_ de Moorea
etaient la, assis en ordre, au milieu des troncs enormes des arbres;
tous les chanteurs d'un meme district etaient vetus d'une meme couleur,
--les uns de blanc, les autres de vert ou de rose; toutes les femmes
etaient couronnees de fleurs,--tous les hommes, de feuilles et de
roseaux. Quelques groupes, plus timides ou plus sauvages, etaient restes
dans la profondeur du bois, et nous regardaient de loin venir, a moitie
caches derriere les arbres.
La reine quitta le _Rendeer_ avec le meme ceremonial qu'a l'arrivee et
le bruit du canon se repercuta au loin dans les montagnes.
Elle mit pied a terre, et s'avanca conduite par l'amiral.--Nous
n'etions deja plus au temps ou les indigenes l'enlevaient dans leurs
bras, de peur que son pied ne touchait leur sol; la vieille coutume qui
voulait que tout territoire foule par le pied de la reine devint
propriete de la couronne, est depuis longtemps oubliee en Oceanie.
Une vingtaine de lanciers a cheval, composant toute la garde d'honneur
de Pomare, etaient ranges sur la plage pour nous recevoir.
Quand la reine parut, tous les choeurs d'_himene_ entonnerent ensemble
le traditionnel: _Ia ora na oe, Pomare vahine!_ (Salut a toi, reine
Pomare!) Et les bois retentirent d'une bruyante clameur.
On eut cru mettre le pied dans quelque ile enchantee, qui se serait
eveillee soudain sous le coup d'une baguette magique.
XXVIII
Ce fut une longue ceremonie que la consecration du temple d'Afareahitu.
Les missionnaires firent en tahitien de grands discours, et les _himene_
chanterent de joyeux cantiques a l'Eternel.
Le temple etait bati en corail; le toit, en feuilles de pandanus, etait
soutenu par des pieces de bois des iles, que reliaient entre elles des
amarrages de differentes couleurs, reguliers et compliques; c'etait le
vieux style des constructions maories.
Je vois encore ce tableau original: les portes du fond grandes ouvertes
sur la campagne, sur un decor admirable de montagnes et de hauts
palmiers; aupres de la chaire du missionnaire, la reine en robe noire,
triste et recueillie, priant pour sa petite fille, avec sa vieille amie
la cheffesse de Papara. Les femmes de sa suite, groupees autour d'elles
en robes blanches. Le temple tout rempli de tetes couvertes de fleurs,-
-et Rarahu, que j'avais laissee partir du _Rendeer_ comme une inconnue,
melee a cette foule...
Un grand silence se fit quand l'_himene_ d'Apire, qui avait ete reserve
pour la fin, entonna ses cantiques--et je distinguai derriere moi la
voix fraiche de ma petite amie, qui dominait le choeur.--Sous
l'influence d'une exaltation religieuse ou passionnee, elle executait
avec frenesie ses variations les plus fantastiques; sa voix vibrait
comme un son de cristal dans le silence de ce temple ou elle captivait
l'attention de tous.
XXIX
Apres la ceremonie, nous passames dans la salle du banquet. C'etait en
plein air, au milieu des cocotiers, que les tables etaient dressees sous
des tendelets de verdure.
Les tables pouvaient contenir cinq ou six cents personnes; les nappes
etaient couvertes de feuilles decoupees et de fleurs d'amarantes. Il y
avait une grande quantite de _pieces montees_, composees par des Chinois
au moyen de troncs de bananiers et de diverses plantes extraordinaires.
A cote des mets europeens, se trouvaient en grande abondance les mets
tahitiens: les pates de fruits, les petits cochons rotis tout entiers
sous l'herbe, et les plats de chevrettes fermentees dans du lait. On
puisait differentes sauces dans de grandes pirogues qui en etaient
remplies et que des porteurs avaient grand'peine a promener a la ronde.
Les chefs et les cheffesses venaient a tour de role haranguer la reine a
tue-tete, avec des voix si retentissantes et une telle volubilite qu'on
les eut crus possedes. Ceux qui n'avaient point trouve de place a table
mangeaient debout, sur l'epaule de ceux qui avaient pu s'asseoir;
c'etait un vacarme et une confusion indescriptibles...
Assis a la table des princesses, j'avais affecte de ne point prendre
garde a Rarahu, qui etait perdue fort loin de moi, parmi les gens
d'Apire.
XXX
Quand la nuit descendit sur les bois d'Afareahitu, la reine rejoignit le
_Farehau_ du district ou un logement lui etait prepare. L'_amiral a
cheveux blancs_ regagna la fregate, et la _upa-upa_ commenca.
Toute pensee religieuse, tout sentiment chretien, s'etaient envoles avec
le jour; l'obscurite tiede et voluptueuse redescendait sur l'ile
sauvage; comme au temps ou les premiers navigateurs l'avaient nommee la
nouvelle Cythere, tout etait redevenu seduction, trouble sensuel et
desirs effrenes.
Et j'avais suivi l'_amiral a cheveux blancs_, abandonnant Rarahu dans la
foule affolee.
XXXI
A bord, quand je fus seul, je montai tristement sur le pont du
_Rendeer_. La fregate, le matin si animee, etait vide et silencieuse;
les mats et les vergues decoupaient leurs grandes lignes sur le ciel de
la nuit; les etoiles etaient voilees, l'air calme et lourd, la mer
inerte.
Les mornes de Moorea dessinaient en noir sur l'eau leurs silhouettes
renversees; on voyait de loin les feux qui a terre eclairaient le _upa-
upa_; des chants rauques et lubriques arrivaient en murmure confus,
accompagnes a contre-temps par des coups de tam-tam.
J'eprouvais un remords profond de l'avoir abandonnee au milieu de cette
saturnale; une tristesse inquiete me retenait la, les yeux fixes sur ces
feux de la plage; ces bruits qui venaient de terre me serraient le
coeur.
L'une apres l'autre, toutes les heures de la nuit sonnerent a bord du
_Rendeer_, sans que le sommeil vint mettre fin a mon etrange reverie. Je
l'aimais bien, la pauvre petite; les Tahitiens disaient d'elle: "C'est
la petite femme de Loti." C'etait bien ma petite femme en effet; par le
coeur, par les sens, je l'aimais bien. Et, entre nous deux, il y avait
des abimes pourtant, de terribles barrieres, a jamais fermees; elle
etait une petite sauvage; entre nous qui etions une meme chair, restait
la difference radicale des races, la divergence des notions premieres de
toutes choses; si mes idees et mes conceptions etaient souvent
impenetrables pour elle, les siennes aussi l'etaient pour moi; mon
enfance, ma patrie, ma famille et mon foyer, tout cela resterait
toujours pour elle l'incomprehensible et l'inconnu. Je me souvenais de
cette phrase qu'elle m'avait dite un jour: "J'ai peur que ce ne soit pas
le meme Dieu qui nous ait crees." En effet, nous etions enfants de deux
natures bien separees et bien differentes, et l'union de nos ames ne
pouvait etre que passagere, incomplete et tourmentee.
Pauvre petite Rarahu, bientot, quand nous serons si loin l'un de
l'autre, tu vas redevenir et rester une petite fille maorie, ignorante
et sauvage, tu mourras dans l'ile lointaine, seule et oubliee,--et
Loti peut-etre ne le saura meme pas...
A l'horizon une ligne a peine visible commencait a se dessiner du cote
du large: c'etait l'ile de Tahiti. Le ciel blanchissait a l'Orient; les
feux s'eteignaient a terre, et les chants ne s'entendaient plus.
Je songeais que, a cette heure particulierement voluptueuse du matin,
Rarahu etait la, enervee par la danse, et livree a elle-meme. Et cette
pensee me brulait comme un fer rouge.
XXXII
Dans l'apres-midi, la reine et les princesses s'embarquerent de nouveau
pour retourner a Papeete. Quand elles eurent ete recues avec les
honneurs d'usage, je restai les yeux fixes sur les canots nombreux,
pirogues et baleinieres qui ramenaient leur suite; la foule s'etait
augmentee encore d'une quantite de jeunes femmes de Moorea qui voulaient
prolonger la fete a Tahiti.
Enfin, je vis Rarahu; elle etait la, elle revenait aussi. Elle avait
change sa tapa blanche pour une tapa rose, et mis des fleurs fraiches
dans ses cheveux; on voyait plus nettement son tatouage sur son front
decolore, et les cercles bleuatres s'etaient accentues sous ses yeux.
Sans doute elle etait restee a la upa-upa jusqu'au matin, mais elle
etait la, elle revenait, et c'etait pour le moment tout ce que je
desirais d'elle.
XXXIII
La traversee s'etait effectuee par un beau temps calme.
C'etait le soir, le soleil venait de disparaitre; le fregate glissait
sans bruit, en laissant derriere elles des ondulations lentes et molles
qui s'en allaient mourir au loin sur une mer unie comme un miroir. De
grands nuages sombres etaient plaques ca et la dans le ciel, et
tranchaient violemment sur la teinte jaune pale du soir, dans une
etonnante transparence de l'atmosphere.
A l'arriere du _Rendeer_, un groupe de jeunes femmes se detachait
gracieusement sur la mer et sur les paysages oceaniens. C'etait une
groupe dont la vue me causa un etonnement extreme: Ariitea et Rarahu,
causant ensemble comme des amies; aupres d'elles, Maramo, Faimana et
deux autres suivantes de la cour.
Il etait question d'un _himene_ compose par Rarahu, et qu'elles allaient
chanter ensemble.
En effet, elles entonnaient un chant nouveau en trois parties, Ariitea,
Rarahu et Maramo.
La voix de Rarahu, qui dominait vibrante, disait nettement ces paroles,
dont aucune ne fut perdue pour moi:
--"Heahaa noa iho (e)! te tara no Paia (e)
--"Humble simplement meme le sommet du _Paia_ (le grand morne de Bora-
Bora).
i tou nei tai ia oe, tau hoa (e)! ehaha!...
aupres de ma ici douleur pour toi, o mon amant! helas!...
--"Ua iriti hoi au (e)! i te tumu no te tiare,
--"Ai arrache aussi moi les racines du _tiare_ (la fleur des fetes,
c'est-a-dire: il n'y aura plus pour moi ni joie ni fete),
ei faaite i tau tai ai oe, tau hoa (e)! ehahe!...
pour faire connaitre ma douleur pour toi, o mon amant! helas!
--"Un taa tau hoa (e)! ei Farani te fenua,
--"Tu es parti, mon amant, pour de France la terre,
e neva oe to mata, aita e hio hoi au (e)! ehahe!..."
--tourneras en haut tes yeux, pas verrai de nouveau moi! helas!..."
Traduction grossiere:
--"Ma douleur pour toi et plus haute que le sommet du Paia, o mon
amant! helas!...
--"J'ai arrache les racines du _tiare_ pour marquer ma douleur pour
toi, o mon amant! helas!...
--"Tu es parti, mon bien-aime, vers la terre de France; tu leveras tes
yeux vers moi, mais je ne te verrai plus! helas!..."
Ce chant qui vibrait tristement le soir sur l'immensite du Grand Ocean,
repete avec un rythme etrange par trois voix de femmes, est reste a
jamais grave dans ma memoire comme l'un des plus poignants souvenirs que
m'ait laisses la Polynesie...
XXXIV
Il etait nuit close quand le cortege bruyant fit son entree dans
Papeete, au milieu d'un grand concours de peuple.
Au bout d'un instant nous nous retrouvames marchant cote a cote, Rarahu
et moi, dans le sentier qui menait a notre demeure. Un meme sentiment
nous avait ramenes tous deux sur cette route, ou nous avancions sans
nous parler, comme deux enfants boudeurs qui ne savent plus comment
revenir l'un a l'autre.
Nous ouvrimes notre porte, et quand nous fumes entres nous nous
regardames...
J'attendais une scene, des reproches et des larmes. Au lieu de tout
cela, elle sourit en detournant la tete, avec un imperceptible mouvement
d'epaules, une expression inattendue de desenchantement, d'amere
tristesse et d'ironie.
Ce sourire et ce mouvement en disaient autant qu'un bien long discours;
ils disaient d'une maniere concise et frappante a peu pres ceci:
Je le savais bien, va, que je n'etais qu'une petite creature inferieure,
jouet de hasard que tu t'es donne. Pour vous autres, hommes blancs,
c'est tout ce que nous pouvons etre. Mais que gagnerais-je a me facher?
Je suis seule au monde; a toi ou a un autre, qu'importe? J'etais ta
maitresse; ici etait notre demeure: je sais que tu me desires encore.
Mon Dieu, je reste et me voila!...
La petite fille naive avait fait de terribles progres dans la science
des choses de la vie; l'enfant sauvage etait devenue plus forte que son
maitre et le dominait.
Je la regardais en silence, avec surprise et tristesse; j'en avais une
immense pitie. Et ce fut moi qui demandai grace et pardon, pleurant
presque et la couvrant de baisers.
Elle m'aimait encore, elle, comme on aimerait un etre surnaturel, que
l'on pourrait a peine saisir et comprendre.
Des jours doux et paisibles d'amour succederent encore a cette aventure
d'Afareahitu; l'incident fut oublie, et le temps reprit son cours
enervant...
XXXV
Tiahoui, qui etait en visite a Papeete, etait descendue chez nous avec
deux autres jeunes femmes de ses _fetii_, de Papeuriri.
Elle me prit a part un soir avec l'air grave qui precede les entretiens
solennels, et nous allames nous asseoir dans le jardin sous les
lauriers-roses.
Tiahoui etait une petite femme sage, plus serieuse que ne le sont
d'ordinaire les Tahitiennes; dans son district eloigne, elle avait suivi
avec admiration les instructions d'un missionnaire indigene: elle avait
la foi ardente d'une neophyte. Dans le coeur de Rarahu, ou elle savait
lire comme dans un livre ouvert, elle avait vu d'etranges choses:
--Loti, dit-elle, Rarahu se perd a Papeete. Quand tu seras parti, que
va-t-elle devenir?
En effet, l'avenir de Rarahu tourmentait mon coeur; avec la difference
si complete de nos natures, je ne savais qu'imparfaitement saisir tout
ce qu'il y avait en elle de contradictions et d'egarements. Je
comprenais pourtant qu'elle etait perdue, perdue de corps et d'ame.
C'etait peut-etre pour moi un charme de plus, le charme de ceux qui vont
mourir, et plus que jamais je me sentais l'aimer...
Personne n'avait l'air plus doux ni plus paisible cependant, que ma
petite amie Rarahu; silencieuse presque toujours, calme et soumise, elle
n'avait plus jamais de ses coleres d'enfant d'autrefois. Elle etait
gracieuse et prevenante pour tous. Quand on arrivait chez nous, et qu'on
la voyait la, assise a l'ombre de notre veranda, dans une pose heureuse
et nonchalante, souriant a tous du sourire mystique des Maoris, on eut
dit que notre case et nos grands arbres abritaient tout un poeme de
bonheur paisible et inalterable.
Elle avait pour moi des instants de tendresse infinie; il semblait alors
qu'elle eut besoin de se serrer contre son unique ami et soutien dans ce
monde; dans ces moments, la pensee de mon depart lui faisait verser des
larmes silencieuses, et je songeais encore a ce projet insense que
j'avais fait jadis, de rester pour toujours aupres d'elle.
Parfois elle prenait la vieille Bible qu'elle avait apportee d'Apire;
elle priait avec extase, et la foi ardente et naive rayonnait dans ses
yeux.
Mais souvent aussi elle s'isolait de moi et je retrouvais sur ses levres
ce meme sourire de doute et de scepticisme qui avait paru pour la
premiere fois le soir de notre retour d'Afareahitu. Elle semblait
regarder au loin, dans le vague, des choses mysterieuses; des idees
etranges lui revenaient de sa petite enfance sauvage; ses questions
inattendues sur des sujets singulierement profonds denotaient le
dereglement de son imagination, le cours tourmente de ses idees.
Son sang maori lui brulait les veines; elle avait des jours de fievre et
de trouble profond, pendant lesquels il semblait qu'elle ne fut plus
elle-meme. Elle m'etait absolument fidele, dans le sens que les femmes
de Papeete donnent a ce mot, c'est-a-dire qu'elle etait sage et reservee
vis-a-vis des jeunes gens europeens; mais je crus savoir qu'elle avait
de jeunes amants tahitiens. Je pardonnai, et feignis de ne pas voir;
elle n'etait pas tout a fait responsable, la pauvre petite, de sa nature
etrangement ardente et passionnee.
Physiquement elle n'avait encore aucun des signes qui en Europe
distinguent les jeunes filles malades de la poitrine: sa taille et sa
gorge etaient arrondies et correctes comme celles des belles statues de
la Grece antique. Et cependant, la petite toux caracteristique, pareille
a celle des enfants de la reine, devenait chez elle plus frequente, et
le cercle bleuatre s'accentuait sous ses grands yeux.
Elle etait une petite personnification touchante et triste de la race
polynesienne, qui s'eteint au contact de notre civilisation et de nos
vices, et ne sera plus bientot qu'un souvenir dans l'histoire
d'Oceanie...
XXXVI
Cependant le moment du depart etait arrive, le _Rendeer_, s'en allait en
Californie, _i te fenua California_, comme disait la petite-fille de la
reine.
Ce n'etait pas le depart definitif, il est vrai; au retour nous devions
nous arreter encore a _l'ile delicieuse_ un mois ou deux, en passant.
Sans cette certitude de revenir, il est probable qu'a ce moment-la je ne
serais pas parti: la laisser pour toujours eut ete au-dessus de mes
forces, et m'eut brise le coeur.
A l'approche du depart, j'etais etrangement obsede par la pensee de
cette Taimaha, qui avait ete la femme de mon frere Roueri. Il m'etait
extremement penible, je ne sais pourquoi, de partir sans la connaitre,
et je m'en ouvris a la reine, en la priant de se charger de nous menager
une entrevue.
Pomare parut prendre grand interet a ma demande:
--Comment, Loti, dit-elle, tu veux la voir? Il t'en avait parle,
Roueri? Il ne l'avait donc point oubliee?
Et la vieille reine sembla se recueillir dans de tristes souvenirs du
passe, retrouvant peut-etre dans sa memoire l'oubli de quelques-uns,
qu'elle avait aimes, et qui etaient partis pour ne plus revenir.
XXXVII
C'etait le dernier soir du _Rendeer_...
Il resultait des renseignements pris a la hate par la reine que Taimaha
etait depuis la veille a Tahiti;--et le chef des _mutoi_ du palais
avait ete charge de lui porter l'ordre de se trouver a l'heure du
coucher du soleil sur la plage, en face du _Rendeer_.
A l'heure du rendez-vous, nous y fumes, Rarahu et moi.
Longtemps nous attendimes, et Taimaha ne vint pas;--je l'avais prevu.
Avec un singulier serrement de coeur, je voyais s'envoler ces derniers
moments de notre derniere soiree.--J'attendais avec une inexplicable
anxiete; j'aurais donne cher a cet instant pour voir cette creature,
dont j'avais reve dans mon enfance, et qui etait liee au lointain et
poetique souvenir de Roueri; et j'avais le pressentiment qu'elle ne
paraitrait point...
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