Le Mariage de Loti by Pierre Loti
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Pierre Loti >> Le Mariage de Loti
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Effet de nuit. Les lumieres etaient baissees.--Devant nous, le public
du parterre,--un alignement de tetes rasees, ornees d'impayables
queues que terminaient des tresses de soie.
Il nous vint une idee satanique,--dont l'execution rapide fut
favorisee par la disposition des sieges, l'obscurite, la tension des
esprits: attacher les queues deux a deux, et deguerpir...
O Confucius!...
IV
... La Californie, Quadra et Vancouver, l'Amerique russe... Six mois
d'expeditions et d'aventures qui ne tiennent en rien a cette histoire.
Dans ces pays, on se sentait plus pres de l'Europe et deja bien loin de
l'Oceanie.
Tout ce passe tahitien semblait un reve, un reve aupres duquel la
realite presente n'interessait plus.
En septembre il fut fortement question de rentrer en Europe par
l'Australie et le Japon; "l'amiral a cheveux blancs" voulait traverser
l'ocean Pacifique dans l'hemisphere nord, en laissant a d'effroyables
distances dans le sud _l'ile delicieuse_.
Je ne pouvais rien contre ce projet, qui me mettait l'angoisse au
coeur... Rarahu avait du m'ecrire plusieurs lettres, mais la vie errante
que nous menions sur les cotes d'Amerique les empechait de me parvenir,
et je ne recevais plus rien d'elle...
V
... Dix mois ont passe.
Le _Rendeer_, parti le 1er novembre de San-Francisco, se dirige a toute
vitesse vers le sud. Il s'est engage depuis deux jours dans cette zone
qui separe les regions temperees des regions chaudes, et qui s'appelle:
_zone des calmes tropicaux_.
Hier, c'etait un calme morne, avec un ciel gris qui rappelait encore les
regions temperees; l'air etait froid, un rideau de nuages immobiles et
tout d'une piece nous voilait le soleil.
Ce matin nous avons passe le tropique, et la mise en scene a brusquement
change; c'est bien ce ciel etonnamment pur, cet air vif, tiede,
delicieux, de la region des alizes, et cette mer si bleue, asile des
poissons volants et des dorades.
Les plans sont changes, nous revenons en Europe par le sud de
l'Amerique, le cap Horn et l'ocean Atlantique; Tahiti est sur notre
route dans le Pacifique, et l'amiral a decide qu'il s'y arreterait en
passant. Ce sera peu, rien qu'une relache de quelques jours, quand
apres, tout sera fini pour jamais; mais quel bonheur d'arriver, surtout
apres avoir craint de ne pas revenir!...
... J'etais accoude sur les bastingages, regardant la mer. Le vieux
docteur du _Rendeer_ s'approcha de moi, en me frappant doucement sur
l'epaule:
--Eh bien, Loti, dit-il, je sais bien a quoi vous revez: nous y serons
bientot, dans votre ile, et meme nous allons si vite que ce sont, je
pense, vos amies tahitiennes qui nous tirent a elles...!
--Il est incontestable, docteur, repondis-je, que si elles s'y
mettaient toutes...
VI
26 novembre 1873.
En mer.--Nous avons passe hier par un grand vent au milieu des iles
Pomotous.
La brise tropicale souffle avec force, le ciel est nuageux.
A midi, la terre (Tahiti) par babord devant.
C'est John qui l'a vue le premier; une forme indecise au milieu des
nuages: la pointe de Faaa.
Quelques minutes plus tard, les pics de Moorea se dessinent par tribord,
au-dessus d'une panne transparente.
Les poissons volants se levent par centaines.
_L'ile delicieuse_ est la tout pres... Impression singuliere, qui ne
peut se traduire...
Cependant la brise apporte deja les parfums tahitiens, des bouffees
d'orangers et de gardenias en fleurs.
Une masse enorme de nuages pese sur toute l'ile. On commence a
distinguer sous ce rideau sombre la verdure et les cocotiers. Les
montagnes defilent rapidement: Papenoo, le grand morne de Mahena,
Fataoua, et puis la pointe Venus, Fare-Ute, et la baie de Papeete.
J'avais peur d'une desillusion, mais l'aspect de Papeete est enchanteur.
Toute cette verdure doree fait de loin un effet magique au soleil du
soir.
Il est sept heures quand nous arrivons au mouillage: personne sur la
plage, a nous regarder arriver. Quand je mets pied a terre il fait
nuit...
On est comme enivre de ce parfum tahitien qui se condense le soir sous
le feuillage epais... Cette ombre est enchanteresse. C'est un bonheur
etrange de se retrouver dans ce pays...
... Je prends l'avenue qui mene au palais. Ce soir elle est deserte. Les
bouaros l'ont jonchee de leurs grandes fleurs jaune pale et de leurs
feuilles mortes. Il fait sous ces arbres une obscurite profonde. Une
tristesse inquiete, sans cause connue, me penetre peu a peu au milieu de
ce silence inattendu; on dirait que ce pays est mort...
J'approche de l'habitation de Pomare... Les filles de la reine sont la,
assises et silencieuses. Quel caprice bizarre a retenu la ces creatures
indolentes, qui en d'autres temps fussent venues joyeusement au-devant
de nous... Cependant elles se sont parees; elles ont mis de longues
tuniques blanches, et des fleurs dans leurs cheveux; elles attendent.
Une jeune femme qui se tient debout a l'ecart, une forme plus svelte que
les autres, attire mon regard, et instinctivement je me dirige vers
elle.
--_Aue! Loti!_... dit-elle en me serrant de toutes ses forces dans ses
bras...
Et je rencontre dans l'obscurite les joues douces et les levres fraiches
de Rarahu...
VII
Rarahu et moi, nous passames la soiree a errer sans but dans les avenues
de Papeete ou dans les jardins de la reine; tantot nous marchions au
hasard dans les allees qui se presentaient a nous; tantot nous nous
etendions sur l'herbe odorante, dans les fouillis epais des plantes...
Il est de ces heures d'ivresse qui passent et qu'on se rappelle ensuite
toute une vie;--ivresses du coeur, ivresses des sens sur lesquelles la
nature d'Oceanie jetait son charme indefinissable, et son etrange
prestige.
Et pourtant nous etions tristes, tous deux, au milieu de ce bonheur de
nous revoir; tous deux nous sentions que c'etait la fin, que bientot nos
destinees seraient separees pour jamais...
Rarahu avait change; dans l'obscurite, je la sentais plus frele, et la
petite toux si redoutee sortait souvent de sa poitrine. Le lendemain, au
jour, je vis sa figure plus pale et plus accentuee; elle avait pres de
seize ans; elle etait toujours adorablement jeune et enfant; seulement
elle avait pris plus que jamais ce quelque chose qu'en Europe on est
convenu d'appeler _distinction_, elle avait dans sa petite physionomie
sauvage une distinction fine et supreme. Il semblait que son visage eut
pris ce charme ultra-terrestre de ceux qui vont mourir...
Par une fantaisie bien inattendue, elle s'etait fait admettre au nombre
des suivantes du palais; elle avait precisement demande d'etre au
service d'Ariitea, a laquelle elle appartenait en ce moment, et qui
s'etait prise a beaucoup l'aimer. Dans ce milieu, elle avait puise
certaines notions de la vie des femmes europeennes; elle avait appris,
surtout a mon intention, l'anglais qu'elle commencait presque a savoir;
elle le parlait avec un petit accent singulier, enfantin et naif; sa
voix semblait plus douce encore dans ces mots inusites, dont elle ne
pouvait pas prononcer les syllabes dures.
C'etait bizarre d'entendre ces phrases de la langue anglaise sortir de
la bouche de Rarahu; je l'ecoutais avec etonnement, il semblait que ce
fut une autre femme...
Nous passames tous deux, en nous donnant la main comme autrefois, dans
la grande rue qui jadis etait pleine de mouvement et d'animation.
Mais, ce soir, plus de chants, plus de couronnes etalees sous les
verandas. La meme tout etait desert. Je ne sais quel vent de tristesse,
depuis notre depart, avait souffle sur Tahiti...
C'etait jour de reception chez le gouverneur francais; nous nous
approchames de sa demeure. Par les fenetres ouvertes, on plongeait dans
les salons eclaires; il y avait la tous mes camarades du _Rendeer_, et
toutes les femmes de la cour; la reine Pomare, la reine Moe, et la
princesse Ariitea. On se demanda plus d'une fois sans doute: "Ou donc
est Harry Grant?..." Et Ariitea put repondre avec son sourire
tranquille:
--Il est certainement avec Rarahu, qui est maintenant ma suivante pour
rire, et qui l'attendait depuis le coucher du soleil devant le jardin de
la reine.
Le fait est que Loti etait avec Rarahu, et que pour l'instant le reste
n'existait plus pour lui...
Une petite creature qu'on tenait sur les genoux dans le coin le plus
tranquille du salon, m'avait seule apercu et reconnu; sa voix d'enfant,
deja bien affaiblie et presque mourante, cria:
--_Ia ora na, Loti!_ (Je te salue, Loti!)
C'etait la petite princesse Pomare V, la fille adoree de la vieille
reine.
J'embrassai par la fenetre sa petite main qu'elle me tendait, et
l'incident passa inapercu du public...
Nous continuames a errer tous deux; nous n'avions plus de gite ou nous
retirer ensemble; Rarahu etait influencee comme moi par la tristesse des
choses, le silence et la nuit.
A minuit elle voulut rentrer au palais, pour faire son service aupres de
la reine et d'Ariitea. Nous ouvrimes sans bruit la barriere du jardin et
nous avancames avec precaution pour examiner les lieux. C'est qu'il
fallait eviter les regards du vieil Ariifaite, le mari de la reine, qui
rode souvent le soir sous les verandas de ses domaines.
Le palais s'elevait isole, au fond du vaste enclos; sa masse blanche se
dessinait clairement a la faible clarte des etoiles; on n'entendait
nulle part aucun bruit. Au milieu de ce silence, le palais de Pomare
prenait ce meme aspect qu'il avait autrefois, quand je le voyais dans
mes reves d'enfance. Tout etait endormi a l'entour; Rarahu, rassuree,
monta par le grand perron, en me disant adieu.
Je descendis a la plage, prendre mon canot pour rentrer a bord; tout ce
pays me semblait ce soir-la d'une tristesse desolee.
Pourtant c'etait une belle nuit tahitienne, et les etoiles australes
resplendissaient...
VIII
Le lendemain Rarahu quitta le service d'Ariitea qui ne s'y opposa point.
Notre case sous les grands cocotiers, qui etait restee deserte en mon
absence, se rouvrit pour nous. Le jardin etait plus fouillis que jamais,
et tout envahi par les herbes folles et les goyaviers; les pervenches
roses avaient pousse et fleuri jusque dans notre chambre... Nous
reprimes possession du logis abandonne avec une joie triste. Rarahu y
rapporta son vieux chat fidele, qui etait demeure son meilleur ami et
qui s'y retrouva en pays connu.... Et tout fut encore comme aux anciens
jours...
IX
Les oiseaux commandes par la petite princesse m'avaient donne la plus
grande peine en route, la plus grande peine que des oiseaux puissent
donner.--Une vingtaine survivaient, sur trente qu'ils avaient ete
d'abord, encore se trouvaient-ils tres fatigues de leur traversee,--
une vingtaine de petits etres depeignes, gluants, piteux, qui avaient
ete autrefois des pinsons, des linottes et des chardonnerets.--
Cependant ils furent agrees par l'enfant malade, dont les grands yeux
noirs s'eclairerent a leur vue d'une joie tres vive.
--_Mea maitai!_ (C'est bien, dit-elle, c'est bien, Loti!)
Les oiseaux avaient conserve un de leurs plus grands charmes;--
deplumes, souffreteux, ils chantaient tout de meme,--et la petite
reine les ecoutait avec ravissement.
X
Papeete, 28 novembre 1873.
A sept heures du matin,--heure delicieuse entre toutes dans les pays
du soleil,--j'attendais, dans le jardin de la reine, Taimaha, a qui
j'avais fait donner rendez-vous.
De l'avis meme de Rarahu, Taimaha etait une incomprehensible creature
qu'elle avait a peine pu voir depuis mon depart et qui ne lui avait
jamais donne que des reponses vagues ou incoherentes au sujet des
enfants de Roueri.
A l'heure dite, Taimaha parut en souriant, et vint s'asseoir pres de
moi. Pour la premiere fois je voyais en plein jour cette femme qui,
l'annee precedente, m'etait apparue d'une maniere a moitie fantastique,
la nuit, et a l'instant du depart.
--Me voici, Loti, dit-elle,--en allant au-devant de mes premieres
questions,--mais mon fils Taamari n'est pas avec moi; deux fois
j'avais charge le chef de son district de l'amener ici; mais il a peur
de la mer, et il a refuse de venir. Atario, lui, n'est plus a Tahiti; la
vieille Huahara l'a fait partir pour l'ile de Raiatea, ou une de ses
soeurs desirait un fils.
Je me heurtais encore contre l'impossible,--contre l'inertie et les
inexplicables bizarreries du caractere maori.
Taimaha souriait.--Je sentais qu'aucun reproche, aucune supplication
ne la toucheraient plus. Je savais que ni prieres, ni menaces, ni
intervention de la reine ne pourraient obtenir que dans des delais si
courts on me fit venir de si loin cet enfant que je voulais connaitre.
Et je ne pouvais prendre mon parti de m'eloigner pour toujours sans
l'avoir vu.
--Taimaha, dis-je apres un moment de reflexion silencieuse, nous allons
partir ensemble pour l'ile de Moorea. Tu ne peux pas refuser au frere de
Roueri de l'accompagner dans son voyage chez ta vieille mere, pour lui
montrer ton fils.
Et pourtant j'etais bien avare de ces quelques jours derniers passes a
Papeete, bien jaloux de ces dernieres heures d'amour et d'etrange
bonheur...
XI
Papeete, 29 novembre.
Encore le chant rapide, et le bruit et la frenesie de la _upa-upa_;
encore la foule des Tahitiennes devant le palais de Pomare; une derniere
grande fete au clair des etoiles comme autrefois.
Assis sous la veranda de la reine, je tenais dans ma main la main
amaigrie de Rarahu, qui portait dans ses cheveux une profusion inusitee
de fleurs et de feuillage. Pres de nous etait assise Taimaha, qui nous
contait sa vie d'autrefois, sa vie avec Roueri. Elle avait ses heures de
souvenir et de douce sensibilite; elle avait verse des larmes vraies, en
reconnaissant certain pareo bleu,--pauvre relique du passe que mon
frere avait jadis rapportee au foyer, et que moi j'avais trouve plaisir
a ramener en Oceanie.
Notre voyage a Moorea etait decide en principe; il n'y avait plus que
les difficultes materielles qui en retardaient l'execution.
XII
1er decembre 1873.
Le depart pour Moorea s'organisa de grand matin sur la plage.
Le chef Tatari, qui rejoignait son ile, donnait passage a Taimaha et a
moi sur la recommandation de la reine.--Il emmenait aussi deux jeunes
hommes de son district, et deux petites filles qui tenaient des chats en
laisse. Ce fut en face meme de la case abandonnee de Roueri que nous
vinmes nous embarquer; le hasard avait amene ce rapprochement.
Ce n'etait pas sans grand'peine que ce voyage avait pu s'arranger,
l'amiral ne comprenait point quelle nouvelle fantaisie me prenait
d'aller courir dans cette ile de Moorea, et, en raison du peu de temps
que le _Rendeer_ devait passer a Papeete, il m'avait pendant deux jours
refuse l'autorisation de partir. De plus, les vents regnants rendaient
les communications difficiles entre les deux pays, et la date de mon
retour a Tahiti restait problematique.
On mettait a l'eau la baleiniere de Tatari; les passagers apportaient
leur leger bagage et prenaient gaiment conge de leurs amis; nous allions
partir.
A la derniere minute, Taimaha, changeant brusquement d'idee, refusa de
me suivre; elle alla s'appuyer contre la case de Roueri, et, cachant sa
tete dans ses mains, elle se mit a pleurer.
Ni mes prieres, ni les conseils de Tatari ne purent rien contre la
decision inattendue de cette femme, et force nous fut de nous eloigner
sans elle.
XIII
La traversee dura pres de quatre heures; au large, le vent etait fort et
la mer grosse, la baleiniere se remplit d'eau.
Les deux chats passagers, fatigues de crier, s'etaient couches tout
mouilles aupres des deux petites filles, qui ne donnaient plus signe de
vie.
Tout trempes, nous abordames loin du point que nous voulions atteindre,
dans une baie voisine du district de Papetoai,--pays sauvage et
enchanteur, ou nous tirames la baleiniere au sec sur le corail.
Il y avait tres loin, de ce lieu au district de Mataveri qu'habitaient
les parents de Taimaha et le fils de mon frere.
Le chef Tauiro me donna pour guide son fils Tatari, et nous partimes
tous deux par un sentier a peine visible, sous une voute admirable de
palmiers et de pandanus.
De loin en loin nous traversions des villages batis sous bois, ou les
indigenes assis a l'ombre, immobiles et reveurs comme toujours, nous
regardaient passer.--Des jeunes filles se detachaient des groupes, et
venaient en riant nous offrir des cocos ouverts et de l'eau fraiche.
A mi-chemin, nous fimes halte chez le vieux chef Tairapa, du district de
Teharosa. C'etait un grave vieillard a cheveux blancs, qui vint au-
devant de nous appuye sur l'epaule d'une petite fille delicieusement
jolie.
Jadis il avait vu l'Europe et la cour du roi Louis-Philippe. Il nous
conta ses impressions d'alors et ses etonnements; on eut cru entendre le
vieux Chactas contant aux Natchez sa visite au Roi-Soleil.
XIV
Vers trois heures de l'apres-midi, je fis mes adieux au chef Tairapa, et
continuai ma route.
Nous marchames encore une heure environ, dans des sentiers sablonneux,
sur des terrains que Tatari me dit appartenir a la reine Pomare.
Puis nous arrivames a une baie admirable, ou des milliers de cocotiers
balancaient leur tete au vent de la mer.
On se sentait sous ces grands arbres aussi ecrases, aussi infime, qu'un
insecte microscopique circulant sous de grands roseaux.--Toutes ces
hautes tiges greles etaient, comme le sol, d'une monotone couleur de
cendre; et, de loin en loin, un pandanus ou un laurier-rose charge de
fleurs jetait une nuance eclatante sous cette immense colonnade grise.-
-La terre nue etait semee de debris de madrepores, de palmes
dessechees, de feuilles mortes.--La mer, d'un bleu fonce, deferlait
sur une plage de coraux brises d'une blancheur de neige; a l'horizon
apparaissait Tahiti, a demi perdu dans la vapeur, baigne dans la grande
lumiere tropicale.
Le vent sifflait tristement la-dessous, comme parmi des tuyaux d'orgues
gigantesques; ma tete s'emplissait de pensees sombres, d'impressions
etranges,--et ces souvenirs de mon frere, que j'etais venu la
invoquer, revivaient comme ceux de mon enfance, a travers la nuit du
passe...
XV
--Voici, dit Tatari, les personnes de la famille de Taimaha; l'enfant
que tu cherches doit etre la, ainsi que sa vieille grand'mere Hapoto.
Nous apercevions en effet devant nous un groupe d'indigenes assis a
l'ombre; c'etaient des enfants et des femmes dont les silhouettes
obscures se profilaient sur la mer etincelante.
Mon coeur battait fort en approchant d'eux, a la pensee que j'allais
voir cet enfant inconnu, deja aime,-pauvre petit sauvage, lie a moi-
meme par les puissants liens du sang.
--Celui-ci est Loti, le frere de Roueri,--celle-ci est Hapoto, la
mere de Taimaha, dit Tatari en me montrant une vieille femme qui me
tendit sa main tatouee.
--Et voici Taamari, continua-t-il, en designant un enfant qui etait
assis a mes pieds.
J'avais pris dans mes bras avec amour cet enfant de mon frere;--je le
regardais, cherchant a reconnaitre en lui les traits deja lointains de
Roueri. C'etait un delicieux enfant, mais je retrouvais dans sa figure
ronde les traits seuls de sa mere, le regard noir et veloute de Taimaha.
Il me semblait bien jeune aussi: dans ce pays, ou les hommes et les
plantes poussent si vite, j'attendais un grand garcon de treize ans, au
regard profond comme celui de Georges, et pour la premiere fois un doute
amerement triste me traversa l'esprit...
XVI
Verifier l'epoque de la naissance de Taamari etait chose difficile,--
et j'interrogeai inutilement les femmes. La-bas ou les saisons passent
inapercues, dans un eternel ete, la notion des dates est incomplete,--
et les annees se comptent a peine.
--Cependant, dit Hapoto, on avait remis au chef des ecrits qui etaient
comme les actes de naissance de tous les enfants de la famille,--et
ces papiers etaient conserves dans le _farehau_ du district.
Une jeune fille, a ma priere, partit pour les chercher, au village de
Tehapeu, en demandant deux heures pour aller et revenir.
Ce site ou nous etions avait quelque chose de magnifique et de terrible;
rien dans les pays d'Europe ne peut faire concevoir l'idee de ces
paysages de la Polynesie; ces splendeurs et cette tristesse ont ete
creees pour d'autres imaginations que les notres.
Derriere nous, les grands pics s'elancaient dans le ciel clair et
profond. Dans toute l'etendue de cette baie, deployee en cercle immense,
les cocotiers s'agitaient sur leurs grandes tiges; la puissante lumiere
tropicale etincelait partout.--Le vent du large soufflait avec
violence, les feuilles mortes voltigeaient en tourbillons; la mer et le
corail faisaient grand bruit...
J'examinai ces gens qui m'entouraient; ils me semblaient differents de
ceux de Tahiti; leurs figures graves avaient une expression plus
sauvage.
L'esprit s'endort avec l'habitude des voyages; on se fait a tout,--aux
sites exotiques les plus singuliers, comme aux visages les plus extra-
ordinaires. A certaines heures pourtant, quand l'esprit s'eveille et se
retrouve lui-meme, on est frappe tout a coup de l'etrangete de ce qui
vous entoure.
Je regardais ces indigenes comme des inconnus,--penetre pour la
premiere fois des differences radicales de nos races, de nos idees et de
nos impressions; bien que je fusse vetu comme eux, et que je comprisse
leur langage, j'etais isole au milieu d'eux tous, autant que dans l'ile
du monde la plus deserte.
Je sentais lourdement l'effroyable distance qui me separait de ce petit
coin de la terre qui est le mien, l'immensite de la mer, et ma profonde
solitude...
Je regardai Taamari et l'appelai pres de moi: il appuya familierement
sur mes genoux sa petite tete brune. Et je pensai a mon frere Georges
qui dormait a cette heure, du sommeil eternel, couche dans les
profondeurs de la mer, la-bas, sur la cote lointaine du Bengale.--Cet
enfant etait son fils, et une famille issue de notre sang se
perpetuerait dans ces iles perdues...
--Loti, dit en se levant la vieille Hapoto, viens te reposer dans ma
case, qui est a cinq cents pas d'ici sur l'autre plage. Tu y trouveras
de quoi manger et dormir; tu y verras mon fils Teharo, et vous
conviendrez ensemble des moyens de retourner a Tahiti, avec cet enfant
que tu veux emmener.
XVII
La case de la vieille Hapoto etait a quelques pas de la mer; c'etait la
classique case maorie, avec les vieux paves de galets noirs, la muraille
a jours, et le toit de pandanus, repaire des scorpions et des cents-
pieds.--Des pieces de bois massives soutenaient de grands lits d'une
forme antique, dont les rideaux etaient faits de l'ecorce distendue et
assouplie du murier a papier.--Une table grossiere composait, avec ces
lits primitifs, tout l'ameublement du logis; mais sur cette table etait
posee une Bible tahitienne, qui venait rappeler au visiteur que la
religion du Christ etait en honneur dans cette chaumiere perdue.
Teharo, le frere de Taimaha, etait un homme de vingt-cinq ans, a la
figure intelligente et douce; il avait conserve de mon frere un souvenir
mele de respect et d'affection, et me recut avec joie.
Il avait a sa disposition la baleiniere du chef du district, et nous
convinmes de repartir pour Tahiti des que le vent et l'etat de la mer
nous le permettraient.
J'avais dit que j'etais habitue a la nourriture indigene, et que je me
contenterais comme le reste de la famille des fruits de l'arbre-a-pain.
Mais la vieille Hapoto avait ordonne de grands preparatifs pour mon
repas du soir, qui devait etre un festin. On poursuivit plusieurs poules
pour les etrangler, et on alluma sur l'herbe un grand feu, destine a
cuire pour moi le _feii_ et les fruits de l'arbre-a-pain.
XVIII
Cependant le temps s'ecoulait lentement. Il fallait plus d'une heure
encore avant que la jeune fille qui etait allee chercher les actes de
naissance des enfants de Taimaha put revenir.
En l'attendant, je fis au bord de la mer, avec mes nouveaux amis, une
promenade qui m'a laisse un souvenir fantastique comme celui d'un reve.
Depuis cet endroit jusqu'au district d'Afareahitu vers lequel nous nous
dirigions, le pays n'est plus qu'une etroite bande de terrain, longue et
sinueuse, resserree entre la mer et les mornes a pic,--au flanc
desquels sont accrochees d'impenetrables forets.
Autour de moi, tout semblait de plus en plus s'assombrir. Le soir,
l'isolement, la tristesse inquiete qui me penetrait, pretaient a ces
paysages quelque chose de desole.
C'etaient toujours des cocotiers, des lauriers-roses en fleurs et des
pandanus, tout cela etonnamment haut et frele, et courbe par le vent.
Les longues tiges des palmiers, penchees en tous sens, portaient ca et
la des touffes de lichen qui pendaient comme des chevelures grises.--
Et puis, sous nos pieds, toujours cette meme terre nue et cendree,
criblee de trous de crabes.
Le sentier que nous suivions semblait abandonne: les crabes bleus
avaient tout envahi; ils fuyaient devant nous, avec ce bruit particulier
qu'ils font le soir.--La montagne etait deja pleine d'ombres.
Le grand Teharo marchait pres de moi, reveur et silencieux comme un
Maori, et je tenais par la main l'enfant de mon frere.
De temps a autre, la voix douce de Taamari s'elevait au milieu de tous
les grands bruits monotones de la nature; ses questions d'enfant etaient
incoherentes et singulieres.--J'entendais cependant sans difficulte le
langage de ce petit etre, que bien des gens qui parlent a Tahiti le
_dialecte de la plage_ n'eussent pas compris; il parlait la vieille
langue maorie a peu pres pure.
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