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Les desenchantees by Pierre Loti

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Walter Debeuf




Les Désenchantées

par Pierre Loti.


LES DÉSENCHANTÉES

Roman des harems Turcs contemporains.


_A la chère et vénérée et angoissante mémoire de_

LEYLA-AZIZÉ-AÏCHÉ Hanum,

fille de Mehmed Bey J... Z... et de Esma Hanum D..., née le 16 Rébi-ul-
ahir 1297 à T... (Asie-Mineure), morte le 28 Chebâl 1323 (17 décembre
1905) à Ch... Z... (Stamboul).

Pierre Loti.




AVANT PROPOS


C'est une histoire entièrement imaginée. On perdrait sa peine en voulant
donner à Djénane, à Zeyneb, à Mélek ou à André, des noms véritables, car
ils n'ont jamais existé.

Il n'y a de vrai que la haute culture intellectuelle répandue
aujourd'hui dans les harems de Turquie, et la souffrance qui en résulte.

Cette souffrance-là, apparue peut-être d'une manière plus frappante à
mes yeux d'étranger, mes chers amis les Turcs s'en inquiètent déjà et
voudraient l'adoucir.

Le remède, je n'ai, bien entendu, aucune prétention à l'avoir découvert,
quand de profonds penseurs, là-bas, le cherchent encore. Mais, comme
eux, je suis convaincu qu'il existe et se trouvera, car le merveilleux
prophète de l'Islam, qui fut avant tout un être de lumière et de
charité, ne peut pas vouloir que des règles édictées par lui jadis,
deviennent, avec l'inévitable évolution du temps, des motifs de
souffrir.

Pierre Loti.





PREMIÉRE PARTIE


I


André Lhéry, romancier connu, dépouillait avec lassitude son courrier,
un pâle matin de printemps, au bord de la mer de Biscaye, dans la
maisonnette où sa dernière fantaisie le tenait à peu près fixé depuis le
précédent hiver.

"Beaucoup de lettres, ce matin-là, soupirait-il, trop de lettres."

Il est vrai, les jours où le facteur lui en donnait moins, il n'était
pas content non plus, se croyant tout à coup isolé dans la vie. Lettres
de femmes, pour la plupart, les unes signées, les autres non, apportant
à l'écrivain l'encens des gentilles adorations intellectuelles. Presque
toutes commençaient ainsi: "Vous allez être bien étonné, monsieur, en
voyant l'écriture d'une femme que vous ne connaissez point." André
souriait de ce début: étonné, ah! non, depuis longtemps il avait cessé
de l'être. Ensuite chaque nouvelle correspondance, qui se croyait
généralement la seule au monde assez audacieuse pour une telle démarche,
ne manquait jamais de dire: "Mon âme est une petite soeur de la vôtre;
_personne, je puis vous le certifier, ne vous a jamais compris comme
moi_." Ici, André ne souriait pas, malgré le manque d'imprévu d'une
pareille affirmation; il était touché, au contraire. Et, du reste, la
conscience qu'il prenait de son empire sur tant de créatures, éparses et
à jamais lointaines, la conscience de sa part de responsabilité dans
leur évolution, le rendait souvent songeur.

Et puis, il y en avait, parmi ces lettres, de si spontanées, si
confiantes, véritables cris d'appel, lancés comme vers un grand frère
qui ne peut manquer d'entendre et de compatir! Celles-là, André Lhéry
les mettait de côté, après avoir jeté au panier les prétentieuses et les
banales; il les gardait avec la ferme intention d'y répondre. Mais, le
plus souvent, hélas! le temps manquait, et les pauvres lettres
s'entassaient, pour être noyées bientôt sous le flot des suivantes et
finir dans l'oubli.

Le courrier de ce matin en contenait une timbrée de Turquie, avec un
cachet de la poste où se lisait, net et clair, ce nom toujours troublant
pour André: Stamboul.

Stamboul! Dans ce seul mot, quel sortilège évocateur!... Avant de
déchirer l'enveloppe de celle-ci, qui pouvait fort bien être tout à fait
quelconque, André s'arrêta, traversé soudain par ce frisson, toujours le
même et d'ordre essentiellement inexprimable, qu'il avait éprouvé chaque
fois que Stamboul s'évoquait à l'improviste au fond de sa mémoire, après
des jours d'oubli. Et, comme déjà si souvent en rêve, une silhouette de
ville s'esquissa devant ses yeux qui avaient vu toute la terre, qui
avaient contemplé l'infinie diversité du monde: la ville des minarets et
des dômes, la majestueuse et l'unique, l'incomparable encore dans sa
décrépitude sans retour, profilée hautement sur le ciel, avec le cercle
bleu de la Marmara fermant l'horizon....

Une quinzaine d'années auparavant, il avait compté, parmi ses
correspondantes inconnues, quelques belles désoeuvrées des harems turcs;
les unes lui en voulaient, les autres l'aimaient avec remords pour avoir
conté dans un livre de prime jeunesse son aventure avec une de leurs
humbles soeurs, elles lui envoyaient clandestinement des pages intimes
en un français incorrect, mais souvent adorable; ensuite, après
l'échange de quelques lettres, elles se taisaient et retombaient dans
l'inviolable mystère, confuses à la réflexion de ce qu'elles venaient
d'oser comme si c'eût été péché mortel.

Il déchira enfin l'enveloppe timbrée du cher _là-bas_,--et le contenu
d'abord lui fit hausser les épaules: ah! non, cette dame-là s'amusait de
lui, par exemple! Son langage était trop moderne, son français trop pur
et trop facile. Elle avait beau citer le Coran, se faire appeler Zahidé
Hanum, et demander réponse poste restante avec des précautions de Peau
Rouge en maraude, ce devait être quelque voyageuse de passage à
Constantinople, ou la femme d'un attaché d'ambassade, qui sait? ou, à la
rigueur, une Levantine éduquée à Paris?

La lettre cependant avait un charme qui fut le plus fort, car André,
presque malgré lui, répondit sur l'heure. Du reste, il fallait bien
témoigner de sa connaissance du monde musulman et dire, avec courtoisie
toutefois: "Vous, une dame turque! Non, vous savez, je ne m'y prends
pas!..."

Incontestable, malgré l'invraisemblance, était le charme de cette
lettre... Jusqu'au lendemain, où, bien entendu, il cessa d'y penser,
André eut le vague sentiment que quelque chose commençait dans sa vie,
quelque chose qui aurait une suite, une suite de douceur, de danger et
de tristesse.

Et puis aussi, c'était comme un appel de la Turquie à l'homme qui
l'avait tant aimée jadis, mais qui n'y revenait plus. La mer de Biscaye,
ce jour-là, ce jour d'avril indécis, dans la lumière encore hivernale,
se révéla tout à coup d'une mélancolie intolérable à ses yeux, mer
pâlement verte avec les grandes volutes de sa houle presque éternelle,
ouverture béante sur des immensités trop infinies qui attirent et qui
inquiètent. Combien la Marmara, revue en souvenir, était plus douce,
plus apaisante et endormeuse, avec ce mystère d'Islam tout autour sur
ses rives! Le pays Basque, dont il avait été parfois épris, ne lui
paraissait plus valoir la peine de s'y arrêter; l'esprit du vieux temps
qui, jadis, lui avait semblé vivre encore dans les campagnes
pyrénéennes, dans les antiques villages d'alentour,--même jusque
devant ses fenêtres, là, dans cette vieille cité de Fontarabie, malgré
l'invasion des villas imbéciles,--le vieil esprit basque, non,
aujourd'hui il ne le retrouvait plus. Oh! là-bas à Stamboul, combien
davantage il y avait de passé et d'ancien rêve humain, persistant à
l'ombre des hautes mosquées, des cimetières où les veilleuses à petite
flamme jaune s'allument le soir par milliers pour les âmes des morts.
Oh! ces deux rives qui se regardent, l'Europe et l'Asie, se montrant
l'une à l'autre des minarets et des palais tout le long du Bosphore,
avec de continuels changements d'aspect, aux jeux de la lumière
orientale! Auprès de la féerie du Levant, quoi de plus morne et de plus
âpre que ce golfe de Gascogne! Comment donc y demeurait-il au lieu
d'être là-bas? Quelle inconséquence de perdre ici les jours comptés de
la vie, quand là-bas était le pays des enchantements légers, des
griseries tristes et exquises par quoi la fuite du temps est oubliée!...

Mais c'était ici, au bord de ce golfe incolore, battu par les rafales et
les ondées de l'Océan, que ses yeux s'étaient ouverts au spectacle du
monde, ici que _la conscience lui avait été donnée_ pour quelques
saisons furtives; donc, les choses d'_ici_, il les aimait désespérément
quand même, et il savait bien qu'elles lui manquaient lorsqu'il était
ailleurs.

Alors, ce matin d'avril, André Lhéry sentit une fois de plus
l'irrémédiable souffrance de s'être éparpillé chez tous les peuples,
d'avoir été un nomade sur toute la terre, s'attachant çà et là par le
coeur. Mon Dieu, pourquoi fallait-il qu'il eût maintenant deux patries:
la sienne propre, et puis l'autre, sa patrie d'Orient?...





II


Un soleil d'avril, du même avril, mais de la semaine suivante, arrivant
tamisé de stores et de mousselines, dans la chambre d'une jeune fille
endormie. Un soleil de matin, apportant, même à travers des rideaux, des
persiennes, des grillages, cette joie éphémère et cette tromperie
éternelle des renouveaux terrestres, à quoi se laissent toujours
prendre, depuis le commencement du monde, les âmes compliquées ou
simples des créatures, âmes des hommes, âmes des bêtes, petites âmes des
oiseaux chanteurs.

Au-dehors, on entendait le tapage des hirondelles récemment arrivées et
les coups sourds d'un tambourin frappé au rythme oriental. De temps à
autre, des beuglements comme poussés par de monstrueuses bêtes
s'élevaient aussi dans l'air: voix des paquebots empressés, cris des
sirènes à vapeur, témoignant qu'un port devait être là, un grand port
affolé de mouvement; mais ces appels des navires, on les sentait venir
de très loin et d'_en bas_, ce qui donnait la notion d'être dans une
zone de tranquillité, sur quelque colline au-dessus de la mer.

Élégante et blanche, la chambre où pénétrait ce soleil et où dormait
cette jeune fille; très moderne, meublée avec la fausse naïveté et le
semblant d'archaïsme qui représentaient encore cette année-là (l'année
1901) l'un des derniers raffinements de nos décadences, et qui
s'appelait "l'art nouveau". Dans un lit laqué de blanc,--où de vagues
fleurs avaient été esquissées, avec un mélange de gaucherie primitive et
de préciosité japonaise, par quelque décorateur en vogue de Londres ou
de Paris,--la jeune fille dormait toujours: au milieu d'un désordre de
cheveux blonds, tout petit visage, d'un ovale exquis, d'un ovale
tellement pur qu'on eût dit une statuette en cire, un peu
invraisemblable pour être trop jolie; tout petit nez aux ailes presque
trop délicates, imperceptiblement courbé en bec de faucon; grands yeux
de madone et très longs sourcils inclinés vers les tempes comme ceux de
la Vierge des Douleurs. Un excès de dentelles peut-être aux draps et aux
oreillers, un excès de bagues étincelantes aux mains délicates,
abandonnées sur la couverture de satin, trop de richesse, eût-on dit
chez nous, pour une enfant de cet âge; à part cela, tout répondait bien,
autour d'elle, aux plus récentes conceptions de notre luxe occidental.
Cependant il y avait aux fenêtres ces barreaux de fer, et puis ces
quadrillages de bois,--choses scellées, faites pour ne jamais
s'ouvrir,--qui jetaient sur cette élégance claire un malaise, presque
une angoisse de prison.

Avec ce soleil si rayonnant et ce délire joyeux des hirondelles au-
dehors, la jeune fille dormait bien tard, du sommeil lourd où l'on verse
tout à coup sur la fin des nuits d'insomnie, et ses yeux avaient un
cerne, comme si elle avait beaucoup pleuré hier.

Sur un petit bureau laqué de blanc, une bougie oubliée brûlait encore,
parmi des feuillets manuscrits, des lettres toutes prêtes dans des
enveloppes aux monogrammes dorés. Il y avait là aussi du papier à
musique sur lequel des notes avaient été griffonnées, comme dans la
fièvre de composer. Et quelques livres traînaient parmi de frêles
bibelots de Saxe: le dernier de la comtesse de Noailles, voisinant avec
des poésies de Baudelaire et de Verlaine, la philosophie de Kant et
celle de Nietzsche... Sans doute, une mère n'était point dans cette
maison pour veiller aux lectures, modérer le surchauffage de ce jeune
cerveau.

Et, bien étrange dans cette chambre où n'importe quelle petite
Parisienne très gâtée se fût trouvée à l'aise, bien inattendue au-dessus
de ce lit laqué de blanc, une inscription en caractères arabes
s'étalait, à la place même où chez nous on attacherait peut-être encore
le crucifix: une inscription brodée de fils d'or sur du velours vert-
émir, un passage du livre de Mahomet, aux lettres enroulées avec un art
ancien et précieux.

Des chansons plus éperdues que commençaient ensemble deux hirondelles,
effrontément posées au rebord même de la fenêtre, firent coup à coup
s'entrouvir de grands yeux, dans le si petit visage, si petit et si
jeune de contours; des yeux aux larges prunelles d'un brun vert, qui,
d'abord indécises et effarées, semblaient demander grâce à la vie,
supplier la _réalité_ de chasser au plus tôt quelque intolérable songe.

Mais la réalité sans doute ne restait que trop d'accord avec le mauvais
rêve, car le regard se faisait de plus en plus sombre, à mesure que
revenaient la pensée et le souvenir; et il s'abaissa même tout à fait,
comme soumis sans espoir à l'inéluctable, lorsqu'il eut rencontré des
objets qui probablement étaient des pièces à conviction: dans un écrin
ouvert, un diadème jetant ses feux, et, posée sur des chaises, une robe
de soie blanche, robe de mariée, avec des fleurs d'oranger jusqu'au bas
de sa longue traîne...

En coup de vent, sans frapper, survint une personne maigre, aux yeux
ardents et déçus. Robe noire, grand chapeau noir, d'une simplicité
distinguée, sévère avec pourtant un rien d'extravagance, presque une
vieille fille, mais cependant pas encore; quelque institutrice, cela se
devinait, très diplômée, et de bonne famille pauvre.

"Je l'ai!... Nous l'avons, chère petite!..." dit-elle en français,
montrant avec un geste de puéril triomphe une lettre non ouverte,
qu'elle venait de prendre à la poste restante.

Et la petite princesse couchée répondit dans la même langue, sans le
moindre accent étranger:

"Non, vrai?

--Mais oui, vrai!... De qui voulez-vous que ce soit, enfant, sinon de
_lui_?... Y a-t-il ou n'y a-t-il pas _Zahidé Hanum_ sur cette
enveloppe?... Eh bien!... Ah! si vous avez donné le mot de passe à
d'autres, c'est différent...

--Ça, vous savez que non!...

--Eh bien! alors..."

La jeune fille s'était redressée, les yeux à présent très ouverts, une
lueur rose sur les joues,--comme une enfant qui aurait eu un gros
chagrin, mais à qui on viendrait de donner un jouet si extraordinaire
que, pour une minute, tout s'oublie. Le jouet, c'était la lettre; elle
la retournait dans ses mains, avide de la toucher, mais effrayée en même
temps, comme si rien que cela fût un léger crime. Et puis, prête à
déchirer l'enveloppe, elle s'arrêta pour supplier, avec câlinerie:

"Bonne mademoiselle, mignonne mademoiselle, ne vous fâchez pas de ma
fantaisie: je voudrais être toute seule pour la lire.

--Décidément, en fait de drôle de petite créature, il n'y a pas plus
drôle que vous, ma chérie!... Mais vous me la laisserez voir après, tout
de même? C'est le moins que je mérite, il me semble!... Allons, soit! Je
vais aller ôter mon chapeau, ma voilette, et je reviens..."

Très drôle de petite créature en effet, et, de plus, étrangement
timorée, car il lui parut maintenant que les convenances l'obligeaient à
se lever, à se vêtir et à se _couvrir les cheveux_, avant de décacheter,
pour la première fois de sa vie, une lettre d'homme. Ayant donc passé
bien vite une "matinée" bleu pastel, venue de la rue de la Paix, de chez
le bon faiseur, puis ayant enveloppé sa tête blonde d'un voile en gaze,
brodé jadis en Circassie, elle brisa ce cachet, toute tremblante.

Très courte, la lettre; une dizaine de lignes toutes simples,--avec un
passage imprévu qui la fit sourire, malgré sa déconvenue de ne trouver
rien de plus confiant ni de plus profond,--une réponse courtoise et
gentille, un remerciement où se laissait entrevoir un peu de lassitude,
et voilà tout. Mais quand même, la signature était là, bien lisible,
bien réelle: André Lhéry. Ce nom, écrit par cette main, causait à la
jeune fille un trouble comme le vertige. Et, de même que lui, là-bas, au
reçu de l'enveloppe timbrée de Stamboul, avait eu l'impression que
_quelque chose commençait_, de même elle, ici, présageait on ne sait
quoi de délicieux et de funeste, à cause de cette réponse arrivée
justement un tel jour, la veille du plus grand événement de toute son
existence. Cet homme, qui régnait depuis si longtemps sur se rêves, cet
homme aussi séparé d'elle, aussi inaccessible que si chacun d'eux eût
habité une planète différente, venait vraiment d'entrer ce matin-là dans
sa vie, du fait seul de ces quelques mots écrits et signés par lui, pour
elle.

Et jamais à ce point elle ne s'était sentie prisonnière et révoltée,
avide d'indépendance, d'espace, de courses par le monde inconnu... Un
pas vers ces fenêtres, où elle s'accoudait souvent pour regarder au-
dehors:--mais non, là il y avait ces treillages de bois, ces grilles
de fer qui l'exaspéraient. Elle rebroussa vers une porte entrouverte,
écartant d'un coup de pied la traîne de la robe de mariée qui s'étalait
sur le somptueux tapis,--la porte de son cabinet de toilette, tout
blanc de marbre, plus vaste que la chambre, avec des ouvertures non
grillées, très larges, donnant sur le jardin aux platanes de cent ans.
Toujours tenant sa lettre dépliée, c'est à l'une de ces fenêtres qu'elle
s'accouda, pour voir du ciel libre, des arbres, la magnificence des
premières roses, exposer ses joues à la caresse de l'air, du soleil...
Et pourtant, quels grands murs autour de ce jardin! Pourquoi ces grands
murs, comme on en bâtit autour du préau des prisons cellulaires? De
distance en distance, des contreforts pour les soutenir, tant ils
étaient démesurément grands: leur hauteur, combinée pour que, des plus
hautes maisons voisines, on ne pût jamais apercevoir qui se promènerait
dans le jardin enclos...

Malgré la tristesse d'un tel enfermement, on l'aimait, ce jardin, parce
qu'il était très vieux, avec de la mousse et du lichen sur ses pierres,
parce qu'il avait des allées envahies par l'herbe entre leurs bordures
de buis, un jet d'eau dans un bassin de marbre à la mode ancienne, et un
petit kiosque tout déjeté par le temps, pour rêver à l'ombre sous les
platanes noueux, tordus, pleins de nids d'oiseaux. Il avait tout cela,
ce jardin d'autrefois, surtout il avait comme une âme nostalgique et
douce, une âme qui peu à peu lui serait venue avec les ans, à force de
s'être imprégné de nostalgies de jeunes femmes cloîtrées, de nostalgies
de jeunes beautés doucement captives.

Ce matin, quatre ou cinq hommes,--des nègres aux figures imberbes,--
étaient là, en bras de chemise, qui travaillaient à des préparatifs pour
la grande journée de demain, l'un tendant un velum entre des branches,
l'autre dépliant par terre d'admirables tapis d'Asie. Ayant aperçu la
jeune fille là-haut, ils lui adressèrent, après des petits clignements
d'oeil pleins de sous-entendus, un bonjour à la fois familier et
respectueux, qu'elle s'efforça de rendre avec un gai sourire, nullement
effarouchée de leurs regards.--Mais tout à coup elle se retira avec
épouvante, à cause d'un jeune paysan à moustache blonde, venu pour
apporter des mannes de fleurs, qui avait presque entrevu son visage...

La lettre! Elle avait entre les mains une lettre d'André Lhéry, une
vraie. Pour le moment cela primait tout. La précédente semaine, elle
avait commis l'énorme coup de tête de lui écrire, déséquilibrée qu'elle
se sentait par la terreur de ce mariage, fixé à demain. Quatre pages
d'innocentes confidences, qui lui avaient semblé, à elle, des choses
terribles, et, pour finir, la prière, la supplication de répondre tout
de suite, poste restante, à un nom d'emprunt. Sur l'heure, par crainte
d'hésiter en réfléchissant, elle avait expédié cela, un peu au hasard,
faute d'adresse précise, avec la complicité et par l'intermédiaire de
son ancienne institutrice (mademoiselle Esther Bonneau,--Bonneau de
Saint-Miron, s'il vous plaît,--agrégée de l'Université, officier de
l'Instruction publique), celle qui lui avait appris le français,--en y
ajoutant même, pour rire, sur la fin de ses cours, un peu d'argot
cueilli dans les livres de Gyp.

Et c'était arrivé à destination, ce cri de détresse d'une petite fille,
et voici que le romancier avait répondu, avec peut-être une nuance de
doute et de badinage, mais gentiment en somme; une lettre qui pouvait
être communiquée aux plus narquoises de ses amies et qui serait pour les
rendre jalouses... Alors, tout d'un coup, l'impatience lui vint de la
faire lire à ses cousines (pour elle, comme des soeurs), qui avaient
déclaré qu'il ne répondait pas. C'était tout près, leur maison, dans le
même quartier hautain et solitaire; elle irait donc en "matinée", sans
perdre du temps à faire toilette, et vite elle appela, avec une langueur
impérieuse d'enfant qui parle à quelque vieille servante-gâteau, à
quelque vieille nourrice: "Dadi!" (1)--Puis encore, et plus vivement:
"Dadi!" habituée sans doute à ce qu'on fût toujours là, prêt à ses
caprices, et, la dadi ne venant pas, elle toucha du doigt une sonnerie
électrique.

(1) "Dadi", appellation amicale, usitée pour des vieilles servantes ou
esclaves devenues avec le temps comme de la famille.

Enfin parut cette dadi, plus imprévue encore dans une telle chambre que
le verset du Coran brodé en lettres d'or au-dessus du lit: visage tout
noir, tête enveloppée d'un voile lamé d'argent, esclave éthiopienne
s'appelant Kondja-Gul (Bouton de rose). Et la jeune fille se mit à lui
parler dans une langue lointaine, une langue d'Asie, dont s'étonnaient
sûrement les tentures, les meubles et les livres.

"Kondja-Gul, tu n'es jamais là!"

Mais c'était dit sur un ton dolent et affectueux qui atténuait beaucoup
le reproche. Un reproche inique du reste, car Kondja-Gul était toujours
là au contraire, beaucoup trop là, comme un chien fidèle à l'excès, et
la jeune fille souffrait plutôt de cet usage de son pays qui veut qu'on
n'ait jamais de verrou à sa porte; que les servantes de la maison
entrent à toute heure comme chez elles; qu'on ne puisse jamais être
assurée d'un instant de solitude. Kondja-Gul, sur la pointe du pied,
était bien venue vingt fois ce matin pour guetter le réveil de sa jeune
maîtresse. Et quelle tentation elle avait eue de souffler cette bougie
qui brûlait toujours! Mais voilà, c'était sur ce bureau où il lui était
interdit de jamais porter la main, qui lui semblait plein de dangereux
mystères, et elle avait craint, en éteignant cette petite flamme,
d'interrompre quelque envoûtement peut-être...

"Kondja-Gul, vite mon _tcharchaf_ (1)! J'ai besoin d'aller chez mes
cousines.

(1)Voiles dissimulateurs pour la rue.

Et Kondja-Gul entreprit d'envelopper l'enfant dans des voiles noirs.
Noire, l'espèce de jupe qu'elle posa sur la matinée du bon faiseur;
noire la longue pèlerine qu'elle jeta sur les épaules, et sur la tête
comme un capuchon; noir, le voile épais, retenu au capuchon par des
épingles, qu'elle fit retomber jusqu'au bas du visage afin de le
dissimuler comme sous une cagoule. Pendant ses allées et venues pour
ensevelir ainsi la jeune fille, elle disait des choses en langue
asiatique, avec un air de se parler à soi-même ou de se chanter une
chanson, des choses enfantines et berceuses, comme ne prenant pas du
tout au sérieux la douleur de la petite fiancée:

"Il est blond, il est joli, le jeune bey qui va venir demain chercher ma
bonne maîtresse. Dans le beau palais où il va nous emmener toutes les
deux, oh! comme nous serons contentes!

--Tais-toi, dadi, dix fois j'ai défendu qu'on m'en parle!"

Et, l'instant d'après:

"Dadi, tu étais là, tu as dû entendre sa voix le jour qu'il était venu
causer avec mon père. Alors, dis, comment est-elle, la voix du bey?
Douce un peu?

--Douce comme la musique de ton piano, comme celle que tu fais avec ta
main gauche, tu sais, en allant vers le bout où ça finit... Douce comme
ça!... Oh! qu'il est blond et qu'il est joli, le jeune bey.

--Allons, tant mieux!" interrompit la jeune fille en français, avec
l'accent d'une gouaillerie presque tout à fait parisienne.

Et elle reprit en langue d'Asie:

"Ma grand-mère est-elle levée, sais-tu?

--Non, la dame a dit qu'elle se reposerait tard, pour être plus jolie
demain.

--Alors, à son réveil, on lui dira que je suis chez mes cousines. Va
prévenir le vieux Ismaël pour qu'il m'accompagne; c'est toi et lui, vous
deux que j'emmène."

Cependant mademoiselle Ester Bonneau (de Saint-Miron), là-haut dans sa
chambre,--son ancienne chambre du temps où elle habitait ici et
qu'elle venait de reprendre pour assister à la solennité de demain;--
mademoiselle Ester Bonneau avait des inquiétudes de conscience. Ce
n'était pas elle, bien entendu, qui avait introduit sur le bureau laqué
de blanc le livre de Kant, ni celui de Nietzsche, ni même celui de
Baudelaire; depuis dix-huit mois que l'éducation de la jeune fille était
considérée comme finie, elle avait dû aller s'établir chez un autre
pacha, pour instruire ses petites filles; alors seulement sa première
élève s'était ainsi émancipée dans ses lectures, n'ayant plus personne
pour contrôler sa fantaisie. C'est égal, elle, l'institutrice, se
sentait responsable un peu de l'essor déréglé pris par ce jeune esprit.
Et puis, cette correspondance avec André Lhéry, qu'elle avait favorisée,
où ça mènerait-il? Deux êtres, il est vrai, qui ne se verraient jamais:
ça au moins on pouvait en être sûr; les usages et les grilles en
répondaient... Mais cependant...

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