Les desenchantees by Pierre Loti
P >>
Pierre Loti >> Les desenchantees
Pages:
1 |
2 |
3 |
4 |
5 |
6 |
7 |
8 |
9 |
10 | 11 |
12 |
13 |
14 |
15 |
16 |
17 |
18 |
19 |
20 |
21 |
22
L'un après l'autre, les rêveurs se lèvent, entrent dans la zone d'ombre
où l'esplanade est encore plongée, la traversent et se dirigent
lentement vers la sainte porte. Par petits groupes d'abord de trois, de
quatre, de cinq, les turbans blancs et les longues robes s'en vont
prier. Et puis il en vient d'autres, de différents côtés, sortant des
entours obscurs, du noir des arbres, du noir des rues et des maisons
closes. Ils arrivent en babouches silencieuses, ils marchent calmes,
recueillis et graves. Cette haute ogive, qui les attire tous, percée
dans la si grande muraille austère, c'est un fanal du vieux temps qui
est censé l'éclairer; il est pendu à l'arceau, et sa petite flamme
paraît toute jaune et morte, au-dessous du bel éblouissement lunaire
dont le ciel est rempli. Et, tandis que les voix d'en haut chantent
toujours, cela devient une procession ininterrompue de têtes enroulées
de mousseline blanche, qui s'engouffrent là-bas sous l'immense portique.
Quand les bancs de la place se sont vidés, André Lhéry se dirige aussi
vers la mosquée, le dernier et se sentant le plus misérable de tous, lui
qui ne priera pas. Il entre et reste debout près de la porte. Deux ou
trois mille turbans sont là, qui d'eux-mêmes viennent de s'aligner sur
plusieurs rangs pareils et font face au mihrab. Une voix plane sur leur
silence, une voix si plaintive, et d'une mélancolie sans nom, qui
vocalise en notes très hautes comme les muezzins, semble mourir épuisée,
et puis se ranime, vibre à nouveau en frissonnant sous les vastes
coupoles, traîne, traîne, s'éteint comme d'une lente agonie, et meurt,
pour recommencer encore. C'est elle, cette voix, qui règle les deux
mille prières de tous ces hommes attentifs; à son appel, d'abord ils
tombent à genoux; ensuite, se prosternent en humilité plus grande, et
enfin se jettent le front contre terre, tous en même temps d'un régulier
mouvement d'ensemble, comme fauchés à la fois par ce chant triste et
pourtant si doux, qui passe sur leurs têtes, qui s'affaiblit par
instants jusqu'à n'être qu'un murmure, mais qui remplit quand même la
nef immense.
Très peu éclairé, le vaste sanctuaire; rien que des veilleuses, pendues
à de longs fils qui descendent çà et là des voûtes sonores; sans la pure
blancheur de toutes les parois, on y verrait à peine. Il se fait par
instants des bruits d'ailes: les pigeons familiers, ceux qu'on laisse
nicher là-haut dans les tribunes; réveillés par ces petites lumières et
par les frôlements légers de toutes ces robes, ils prennent leur vol et
tournoient, mais sans effroi, au-dessus des milliers de turbans
assemblés. Et le recueillement est si absolu, la foi si profonde, quand
les fronts se courbent sous l'incantation de la petite voix haute et
tremblante, qu'on croit la sentir monter comme une fumée d'encensoir,
leur silencieuse et innombrable prière...
Oh! puissent Allah et le Khalife protéger et isoler longtemps le peuple
turc religieux et songeur, loyal et bon, l'un des plus nobles de ce
monde, et capable d'énergies terribles, d'héroïsmes sublimes sur les
champs de bataille, si la terre natale est en cause, ou si c'est l'Islam
et la foi!
La prière finie, André retourna avec les autres fidèles s'asseoir et
fumer dehors, sous la belle lune qui montait toujours. Il pensait, avec
un contentement très calme, à la tombe réparée, qui devait à cette heure
se dresser si blanche, droite et jolie, dans la nuit claire, pleine de
rayons. Et maintenant, ce devoir accompli, il aurait pu quitter le pays,
puisqu'il s'était dit autrefois qu'il n'attendrait que cela. Mais non,
le charme oriental l'avait peu à peu repris tout à fait, et puis, ces
trois petites mystérieuses, qui reviendraient bientôt avec l'été de
Turquie, il désirait entendre encore leurs voix. Les premiers temps, il
avait eu des remords de l'aventure, à cause de l'hospitalité confiante
que lui donnaient ses amis les Turcs; ce soir, au contraire, il n'en
éprouvait plus: "En somme, se disait-il, je ne porte atteinte à
l'honneur d'aucun d'eux; entre cette Djénane, assez jeune pour être ma
fille, et moi qui ne l'ai même pas vue et ne la verrai sans doute
jamais, comment pourrait-il y avoir de part et d'autre rien de plus
qu'une gentille et étrange amitié?"
Du reste, il avait reçu dans la journée une lettre d'elle, qui semblait
mettre définitivement les choses au point:
"Un jour de caprice,--écrivait-elle du fond de son palais de belle-au-
bois-dormant, qui ne l'empêchait plus d'être si bien réveillée,--un
jour de caprice et de pire solitude morale, irritées contre cette
barrière infranchissable à laquelle nous nous heurtons toujours et qui
nous meurtrit, nous sommes parties bravement à la découverte du
personnage que vous pouviez bien être. De tout cela, défi, curiosité,
était fait notre premier désir d'entrevue.
Nous avons rencontré un André Lhéry tout autre que nous l'imaginions. Et
maintenant, le _vrai vous_ que vous nous avez permis de connaître,
jamais nous ne l'oublierons plus. Mais il faut pourtant l'expliquer,
cette phrase, qui, d'une femme à un homme, a l'air presque d'une
galanterie pitoyable. Nous ne vous oublierons plus parce que, grâce à
vous, nous avons connu ce qui doit faire le charme de la vie des femmes
occidentales: le contact intellectuel avec un artiste. Nous ne vous
oublierons jamais parce que vous nous avez témoigné un peu de sympathie
affectueuse, sans même savoir si nous sommes belles ou bien des vieilles
masques; vous vous êtes intéressé à cette meilleure partie de nous-
mêmes, _notre âme_, que nos maîtres jusqu'ici avaient toujours
considérée comme négligeable; vous nous avez fait entrevoir combien
pouvait être précieuse une pure amitié d'homme."
C'était donc décidément ce qu'il avait pensé: un gentil flirt d'âmes, et
rien de plus; un flirt d'âmes, avec beaucoup de danger autour, mais du
danger matériel et aucun danger moral. Et tout cela resterait blanc
comme neige, blanc comme ces dômes de mosquée au clair de lune.
Il l'avait sur lui, cette lettre de Djénane, reçue tout à l'heure à
Péra, et il a reprit, pour la relire plus tranquillement, à la lueur du
fanal pendu aux branches voisines:
"Et maintenant,--disait-elle,--maintenant que nous ne vous avons
plus, quelle tristesse de retomber dans notre torpeur! Votre existence à
vous, si colorée, si palpitante, vous permet-elle de concevoir les
nôtres, si pâles, faites d'ans qui se traînent sans laisser de
souvenirs. D'avance, nous savons toujours ce que demain nous apportera,
--rien,--et que tous les demains, jusqu'à notre mort, glisseront avec
la même douceur fade, dans la même tonalité fondue. Nous vivons des
jours gris perle, ouatés d'un éternel duvet qui nous donne la nostalgie
des cailloux et des épines.
Dans les romans qui nous arrivent d'Europe, on voit toujours des gens
qui, sur le soir de leur vie, pleurent des illusions perdues. Eh bien!
au moins ils en avaient, ceux-là; ils ont éprouvé une fois l'ivresse de
partir pour quelque belle course au mirage! Tandis que nous, André,
jamais on ne nous a laissé la possibilité d'en avoir, et, quand notre
déclin sera venu, il nous manquera même ce mélancolique passe-temps, de
les pleurer... Oh! combien nous sentons cela plus vivement depuis votre
passage!
Ces heures, en votre compagnie, dans la vieille maison du quartier de
Sultan-Selim!... Nous réalisions là un rêve dont nous n'aurions pas osé
autrefois faire une espérance; posséder André Lhéry à nous seules; être
traitées par lui comme des _êtres pensants_, et non comme des jouets, et
même un peu comme des amies, au point qu'il découvrait pour nous des
côtés secrets de son âme! Si peu que nous connaissions la vie européenne
et les usages de votre monde, nous avons senti tout le prix de la
confiance avec laquelle vous répondiez à nos indiscrétions. Oh! de
celles-ci, par exemple, nous étions bien conscientes, et, sans nos
voiles, nous n'aurions certes pas été si audacieuses.
Maintenant, en toute simplicité et sincérité de coeur, nous voulons vous
proposer une chose. Vous entendant parler l'autre jour de la tombe qui
vous est chère, nous avons eu toutes les trois la même idée, que le même
sentiment de crainte nous a retenues d'exprimer. Mais nous osons
maintenant, par lettre... Si nous savions où elle est, cette tombe de
votre amie, nous pourrions y aller prier quelquefois, et, quand vous
serez parti, y veiller, puis vous en donner des nouvelles. Peut-être
vous serait-il doux de penser que ce coin de terre, où dort un peu de
votre coeur, n'est pas entouré que d'indifférence. Et nous serions si
heureuses, nous, de ce lien un peu _réel_ avec vous, quand vous serez
loin; le souvenir de votre amie d'autrefois défendrait peut-être ainsi
de l'oubli vos amies d'à présent...
Et, dans nos prières pour celle qui vous a appris à aimer notre pays,
nous prierons aussi pour vous, dont la détresse intime nous est bien
apparue, allez!... Comme c'est étrange que je me sente revenir à une
espérance, depuis que je vous connais, moi qui n'en avais plus! Est-ce
donc à moi de vous rappeler qu'on n'a pas le droit de borner son attente
et son idéal à la vie, quand on a écrit certaines pages de vos livres...
DJÉNANE."
Il avait souhaité cela depuis bien longtemps, pouvoir recommander la
tombe de Nedjibé à quelqu'un d'ici qui en aurait soin; surtout il avait
fait ce rêve, en apparence bien irréalisable, de la confier à des femmes
turques, soeurs de la petite morte par la race et par l'Islam. Donc, la
proposition de Djénane, non seulement l'attachait beaucoup à elle, mais
comblait son voeu, achevait de mettre sa conscience en repos vis-à-vis
des cimetières.
Et, dans l'admirable nuit, il songeait au passé et au présent; en
général, il lui semblait qu'entre la première phase, si enfantine, de sa
vie turque, et la période actuelle, le temps avait creusé un abîme; ce
soir, au contraire, était un des moments où il les voyait le plus
rapprochées comme en une suite ininterrompue. A se sentir là, encore si
vivant et jeune, quand elle, depuis si longtemps, n'était plus rien
qu'un peu de terre, parmi d'autre terre dans l'obscurité d'en dessous,
il éprouvait tantôt un remords déchirant et une honte, tantôt,--dans
son amour éperdu de la vie et de la jeunesse,--presque un sentiment
d'égoïste triomphe...
Et, pour la seconde fois, ce soir, il les associait dans son souvenir,
Nedjibé, Djénane: elles étaient du même pays d'ailleurs, toute deux
Circassiennes; la voix de l'une, à plusieurs reprises, lui avait rappelé
celle de l'autre; il y avait des mots turcs qu'elles prononçaient
pareillement...
Il s'aperçut tout à coup qu'il devait être fort tard, en entendant, du
côté des arbres en fouillis sombre, des sonnailles de mules,--ces
sonnailles toujours si argentines et claires dans les nuits de Stamboul:
l'arrivée des maraîchers, apportant les mannequins de fraises, de
fleurs, de fèves, de salades, de toutes ces choses de mai, que viennent
acheter de grand matin, autour des mosquées, les femmes du peuple au
voile blanc. Alors il regarda autour de lui et vit qu'il restait seul et
dernier fumeur sur cette place. Presque toutes les lanternes des petits
cafés s'étaient éteintes. La rosée se déposait sur ses épaules qui se
mouillaient, et un jeune garçon, debout derrière lui, adossé à un arbre,
attendait docilement qu'il eût fini, pour emporter le narguilé et fermer
sa porte.
Près de minuit. Il se leva pour redescendre vers les ponts de la Corne-
d'Or et passer sur l'autre rive où il demeurait. Plus aucune voiture
bien entendu, à une heure pareille. Avant de sortir du Vieux-Stamboul,
endormi sous la lune, un très long trajet à faire dans le silence, au
milieu d'une ville de rêve, aux maisons absolument muettes et closes, où
tout était comme figé maintenant par les rayons d'une grande lumière
spectrale trop blanche. Il fallait traverser des quartiers où les
petites rues descendaient, montaient, s'enlaçaient comme pour égarer le
passant attardé, qui n'eût trouvé personne du reste pour le remettre
dans son chemin; mais André en savait par coeur les détours. Il y avait
aussi des places pareilles à des solitudes, autour de mosquées qui
enchevêtraient leurs dômes et que la lune drapait d'immenses suaires
blancs. Et partout il y avait des cimetières, fermés par des grilles
antiques aux dessins arabes, avec des veilleuses à petite flamme jaune,
posées çà et là sur des tombes. Parfois des kiosques de marbre jetaient
par leurs fenêtres une vague lueur de lampe; mais c'étaient encore des
éclairages pour les morts et il valait mieux ne pas regarder là-dedans:
on n'aurait aperçu que des compagnies de hauts catafalques, rongés par
la vétuste et comme poudrés de cendre. Sur les pavés, des chiens, tous
fauves, dormaient par tribus, roulés en boule,--de ces chiens de
Turquie, aussi débonnaires que les musulmans qui les laissent vivre, et
incapables de se fâcher même si on leur marche dessus, pour peu qu'ils
comprennent qu'on ne l'a pas fait exprès. Aucun bruit, si ce n'est, à de
longs intervalles, le heurt, sur quelque pavé sonore, du bâton ferré
d'un veilleur. Le Vieux-Stamboul, avec toutes ses sépultures, dormait
dans sa paix religieuse, tel cette nuit qu'il y a trois cents ans.
QUATRIÉME PARTIE
XVIII
Après les ciels changeants du mois de mai, où le souffle de la Mer Noire
s'obstine à promener encore tant de nuages chargés de pluie froide, le
mois de juin avait déployé tout à coup sur la Turquie le bleu profond de
l'Orient méridional. Et l'exode annuel des habitants de Constantinople
vers le Bosphore s'était accompli. Le long de cette eau, presque tous
les jours remuée par le vent, chaque ambassade avait pris possession de
sa résidence d'été, sur la côte d'Europe; André Lhéry donc s'était vu
obligé de suivre le mouvement et de s'installer à Thérapia, sorte de
village cosmopolite, défiguré par des hôtels monstres où sévissent le
soir des orchestres de café-concert; mais il vivait surtout en face, sur
la côte d'Asie restée délicieusement orientale, ombreuse et paisible.
Il retournait souvent aussi à son cher Stamboul, dont il était séparé là
par une petite heure de navigation sur ce Bosphore, peuplé de la
multitude des navires et des barques qui sans trêve montent ou
descendent.
Au milieu du détroit, entre les deux rives bordées sans fin de maisons
ou de palais, c'est le défilé ininterrompu des paquebots, des énormes
vapeurs modernes, ou bien des beaux voiliers d'autrefois cheminant par
troupes dès que s'élève un vent propice; tout ce que produisent et
exportent les pays du Danube, le Sud de la Russie, même la Perse
lointaine et le Boukhara, s'engouffre dans ce couloir de verdure, avec
le courant d'air perpétuel qui va des steppes du Nord à la Méditerranée.
Plus près des berges, c'est le va-et-vient des embarcations de toute
forme, yoles, caïques effilés que montent des rameurs brodés d'or,
mouches électriques, grandes barques peinturlurées et dorées où des
équipes de pêcheurs rament debout, étendant leurs longs filets qui
accrochent tout au
*130-131
passage. Et, traversant cette mêlée de choses en marche, de continuels
et bruyants bateaux à roues, du matin au soir, transportent entre les
Échelles d'Asie et les Échelles d'Europe, les hommes au fez rouge et les
dames au visage caché.
De droite et de gauche, le long de ce Bosphore, vingt kilomètres de
maisons, dans les jardins et les arbres, regardent par leurs myriades de
fenêtres, ces empressements qui ne cessent jamais sur l'eau verte ou
bleue. Fenêtres libres, ou fenêtres si grillagées des impénétrables
harems. Maisons de tous les temps et de tous les styles. Du côté
d'Europe, hélas! déjà quelques villas baroques de Levantins en délire,
façades composites ou même art nouveau, écoeurantes à côté des
harmonieuses demeures de la vieille Turquie, mais noyées encore et
négligeables dans la beauté du grand ensemble. Du côté d'Asie, où
n'habitent guère que des Turcs, dédaigneux des pacotilles nouvelles et
jaloux de silence, on peut sans déception longer de près la terre, car
il est intact, le charme de passé et d'Orient qui plane encore là
partout. A chaque détour de la rive, à chaque petite baie qui s'ouvre au
pied des collines boisées, on ne voit apparaître que choses d'autrefois,
grands arbres, recoins d'oriental mystère. Point de chemins pour suivre
le bord de l'eau, chaque maison, d'après la coutume ancienne, ayant son
petit quai de marbre, séparé et fermé, où les femmes du harem ont le
droit de se tenir, en léger voile, pour regarder à leurs pieds les
gentils flots toujours courants et les fins caïques qui passent, arqués
en croissant de lune. De temps à autre, des criques ombreuses, et si
calmes, emplies de barques à longue antenne. De très saints cimetières,
dont les stèles dorées semblent s'être mises là bien au bord, pour
regarder elles aussi cheminer tous ces navires, et se mouvoir en cadence
tous ces rameurs. Des mosquées, sous de vénérables platanes plusieurs
fois centenaires. Des places de village, où des filets sèchent, pendus
aux ramures qui font voûte, et où des rêveurs à turbans sont assis
autour de quelque fontaine de marbre, inaltérablement blanche avec
pieuses inscriptions et arabesques d'or.
Quand on descend vers Constantinople, venant de Thérapia et de
l'embouchure de la Mer Noire, cette féerie légendaire du Bosphore se
déroule peu à peu en crescendo de magnificence, jusqu'à l'apothéose
finale, qui est au moment où s'ouvre la Marmara: alors sur la gauche
apparaît Scutari d'Asie, et, sur la droite, au-dessus des longs quais de
marbre et des palais du Sultan, le haut profil de Stamboul se lève avec
ses amas de flèches et de coupoles.
Tel était le décor à changements et à surprises dans lequel André Lhéry
devait vivre jusqu'à l'automne, et attendre ses amies, les trois petites
ombres noires, qui lui avaient dit: "Nous serons aussi pendant l'été au
Bosphore", mais qui depuis tant de jours ne donnaient plus signe de vie.
Et comment savoir à présent ce qu'elles étaient devenues, n'ayant pas le
mot de passe pour leur vieux palais perdu dans les bois de Macédoine?
XIX
DJÉNANE A ANDRÉ
"Bounar-Bachi, près de Salonique, 20 juin 1904 (à la franque).
Votre amie pensait à vous; mais, pendant des semaines, elle était trop
bien gardée pour écrire.
Aujourd'hui, elle voudrait vous conter sa pâle petite histoire, son
histoire de mariage; subissez-la, vous qui avez écouté celles de Zeyneb
et de Mélek avec tant de bienveillance, à Stamboul, si vous vous
rappelez, dans la maisonnette de ma bonne nourrice.
Moi, l'inconnu que mon père m'avait donné pour mari, André, n'était ni
un brutal ni un malade: au contraire, un joli officier blond, aux
manières élégantes et douces, que j'aurais pu aimer. Si je l'ai exécré
d'abord, en tant que maître imposé par la force, je ne garde plus à
présent contre lui aucune haine. Mais je n'ai pas su admettre l'amour
comme il l'entendait, lui, un amour qui n'était que du désir et restait
si indifférent à la possession de mon coeur.
Chez nous, musulmans, vous savez combien, dans une même maison, hommes
et femmes vivent séparés. Cela tend à disparaître, il est vrai, et je
connais des privilégiées dont l'existence se passe vraiment avec leur
mari. Mais ce n'est point le cas dans les vieilles familles strictement
pratiquantes comme les nôtres, là, le _harem_ où nous devons nous tenir,
et le _selamlike_ où résident les hommes nos maîtres, sont des demeures
tout à fait distinctes. J'habitais donc notre grand harem princier, avec
ma belle-mère, deux belles-soeurs et une jeune cousine de Hamdi, nommée
Durdané, celle-ci jolie, d'une blancheur d'albâtre, avec des cheveux au
henneh ardent, des yeux glauques, des prunelles comme phosphorescentes
dont on ne rencontrait jamais le regard.
Hamdi était fils unique, et sa femme fut très choyée. On m'avait donné
tout un étage du vieil hôtel immense; j'avais pour moi seule quatre
luxueux salons à l'ancienne mode turque, où je m'ennuyais bien; pourtant
ma chambre à coucher était venue de Paris, ainsi que certain salon Louis
XVI, et mon boudoir où l'on m'avait permis d'apporter mes livres;--oh!
je me rappelle qu'en les rangeant dans des petites armoires de laque
blanche, je me sentais si angoissée à songer que, là où ma vie de femme
venait de commencer, elle devrait aussi finir, et qu'elle m'avait déjà
donné tout ce que j'en devais attendre!... C'était donc cela, le
mariage: des caresses et des baisers qui ne cherchaient jamais mon âme,
de longues heures de solitude, d'enfermement, sans intérêt et sans but,
et puis ces autres heures où il me fallait jouer un rôle de poupée,--
ou de moins encore...
J'avais essayé de rendre mon boudoir agréable et de décider Hamdi à y
passer ses heures de liberté. Je lisais les journaux, je causais avec
lui des choses du palais et de l'armée, je tâchais de découvrir ce qui
l'intéressait, pour apprendre à en parler. Mais non, cela dérangeait ses
idées héréditaires, je le vis bien. "Tout cela, disait-il, était bon
pour les conversations entre hommes, au selamlike." Il ne me demandait
que d'être jolie et amoureuse... Il me le demanda tant, qu'il me le
demanda trop...
Une qui devait savoir l'être, amoureuse, c'était Durdané! Dans la
famille, on l'admirait pour sa grâce,--une grâce de jeune panthère qui
faisait ondoyer tous ses mouvements. Elle dansait le soir, jouait du
luth; elle parlait à peine mais souriait toujours, d'un sourire à la
fois prometteur et cruel, qui découvrait ses petites dents pointues.
Souvent elle entrait chez moi, pour me tenir compagnie, soi-disant. Oh!
le dédain qu'elle affichait alors pour mes livres, mon piano, mes
cahiers et mes lettres! Loin de tout cela elle m'entraînait toujours,
dans l'un des salons à la turque, pour s'étendre sur un divan et fumer
des cigarettes, en jouant avec un éternel miroir. A elle, qui avait été
mariée et qui était jeune, je pouvais, croyais-je, dire mes peines. Mais
elle ouvrait ses grands yeux d'eau et éclatait de rire: "De quoi peux-tu
te plaindre? Tu es jeune, jolie, et tu as un mari que tu finis par
aimer!--Non, répondais-je, il n'est pas à moi, puisque je n'ai rien de
sa pensée.--Que t'importe sa pensée? Tu l'as, _lui_, et tu l'as _à toi
seule!_" Elle appuyait sur ces derniers mots, les yeux mauvais.
Un vrai chagrin pour la mère de Hamdi était que je n'eusse pas d'enfant
au bout d'une année de mariage; certes, disait-elle, on m'avait jeté un
sort. Et je refusais de me laisser conduire aux sources, aux mosquées et
vers les derviches réputés pour conjurer de tels maléfices: un enfant,
non, je n'en voulais point. Si par malheur il nous était né une petite
fille, comment l'aurais-je élevée? En Orientale, comme Durdané, sans
autre but dans la vie que les chansons et les caresses? Ou bien comme
nous l'avions été, Zeyneb, Mélek et moi-même, et ainsi la condamner à
cruellement souffrir?
Voyez-vous, André, je le sais bien, qu'elle est inévitable, notre
souffrance, que nous sommes l'échelon, nous et sans doutes celles qui
vont immédiatement suivre, l'échelon par lequel les musulmanes de
Turquie sont appelées à monter et à s'affranchir. Mais une petite
créature de mon sang, et que j'aurais bercée dans mes bras, la vouer à
ce rôle sacrifié, je ne m'en sentais pas le courage.
Hamdi, à cette époque-là, avait l'intention bien arrêtée de demander un
poste à l'étranger, dans quelque ambassade. "Je t'emmènerai, me
promettait-il, et là-bas tu vivras de la vie des Occidentales, comme la
femme de notre ambassadeur à Vienne, ou comme la princesse Éminé en
Suède. "Je pensais donc qu'alors, seuls dans une maison plus petite,
notre existence deviendrait forcément plus intime. Je pensais aussi qu'à
l'étranger il serait content, peut-être fier, d'avoir une femme
cultivée, au courant de toutes choses.
Et comme je m'y appliquais, à être au courant! Toutes les grandes revues
françaises, je les lisais, tous les grands journaux, et les romans et
les pièces de théâtre. C'est alors, André, que j'ai commencé à vous
connaître d'une manière si profonde. Jeune fille, j'avais déjà lu
_Medjé_ et quelques-uns de vos livres sur nos pays d'Orient. Je les ai
relus, pendant cette période de ma vie, et j'ai mieux compris encore
pourquoi nous toutes, les musulmanes, nous vous devons de la
reconnaissance, et pourquoi nous vous aimons plus que tant d'autres.
C'est que nous nous sommes trouvées en intime parenté d'âme avec vous
par votre compréhension de l'Islam. Oh! notre Islam faussé, méconnu,
auquel pourtant nous restons si fidèlement attachées, car ce n'est pas
lui qui a voulu nos souffrances!... Oh! notre Prophète, ce n'est pas lui
qui nous a condamnées au martyre qu'on nous inflige! Le voile, qu'il
nous donna jadis, était une protection, non un signe d'esclavage.
Jamais, jamais, il n'a entendu que nous ne fussions que des poupées de
plaisir: le pieux Imam qui nous a instruites dans notre saint livre nous
l'a nettement dit. Vous, dites-le vous-même, André; dites-le pour
l'honneur du Coran et pour la vengeance de celles qui souffrent. Dites-
le, enfin, parce que nous vous aimons...
Après vos livres d'Orient, il m'a fallu tous les autres. Sur chacune de
leurs pages est tombée une larme... Les auteurs très lus, en écrivant,
songent-ils à l'infinie diversité des âmes où s'en ira plonger leur
pensée? Pour les femmes occidentales qui _voient_ le monde, qui y
vivent, les impressions produites par un écrivain pénètrent sans doute
moins avant. Mais pour nous, les éternellement cloîtrées, vous tenez le
miroir qui le reflète, ce monde à jamais inconnu; c'est par vous que
nous le voyons. Et c'est à travers vous que nous sentons, que nous
vivons; ne comprenez-vous pas alors que l'écrivain aimé devienne une
partie de nous-mêmes? Je vous ai suivi partout autour de la terre, et
j'ai des albums pleins de coupures de journaux qui parlaient de vous;
j'en ai entendu dire beaucoup de mal que je n'ai pas cru. Bien avant de
vous avoir rencontré, j'avais exactement pressenti l'homme que vous
deviez être. Quand je vous ai connu enfin, mais je vous connaissais
déjà! Quand vous m'avez donné vos portraits, mais, André, je les avais
tous, dormant au fond d'un coffret secret, dans un sachet de satin!...
Et après cet aveu, vous demanderiez à nous revoir? Non, ces choses se
disent seulement à l'ami _qu'on ne reverra jamais..._
Pages:
1 |
2 |
3 |
4 |
5 |
6 |
7 |
8 |
9 |
10 | 11 |
12 |
13 |
14 |
15 |
16 |
17 |
18 |
19 |
20 |
21 |
22