A  /  B  /  C  /  D  /  E  /   F  /  G  /  H  /  I  /  J  /   K  /  L  /  M  /  N  /  O   P  /  R  /  S  /  T  /  U  /  V  /  W  /  X  /  Y  /  Z

Les desenchantees by Pierre Loti

P >> Pierre Loti >> Les desenchantees

Pages:
1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | 10 | 11 | 12 | 13 | 14 | 15 | 16 | 17 | 18 | 19 | 20 | 21 | 22



Mon Dieu, ma petite histoire de mariage, combien m'en voici éloignée!...
J'en étais, je crois, à la fin de l'hiver qui suivit la belle fête de
mes noces. Un long hiver, cette année-là, et Stamboul, deux mois sous la
neige. J'avais beaucoup pâli et je languissais. La mère de Hamdi, Émiré
Hanum, devinait bien d'ailleurs que je n'étais pas heureuse. Elle
s'inquiéta, paraît-il, de me voir si blanche, car un jour les médecins
furent mandés, et, sur leurs conseils, elle m'envoya passer deux mois
aux îles (1), où vos amies Zeyneb et Mélek venaient déjà de s'installer.

Vous les connaissez, nos îles, et les douceurs de leur printemps? C'est
l'amour de la vie et l'amour de l'amour qu'on y respire. Dans cet air
pur, sous les pins qui embaument, je me sentais renaître. Les mauvais
souvenirs, les notes fausses de ma vie de femme, tout se fondit en une
langueur tendre. Je me jugeai folle d'avoir été auprès de mon mari si
compliquée et si exigeante. Ce climat et cet avril m'avaient changée.
Par les soirs de clair de lune, dans le beau jardin de notre villa, je
me promenais seule, sans autre désir, sans autre rêve que d'avoir près
de moi mon Hamdi, et, son bras autour de ma taille, de n'être rien
qu'une amoureuse. Je sentais le regret amer des baisers que je n'avais
pas su rendre, la nostalgie des caresses qui m'avaient ennuyée.

Avant le délai fixe, sans prévenir, je repartis pour Stamboul, suivie
seulement de mes esclaves.

Le bateau qui me ramenait, retardé par des avaries, n'arriva qu'à nuit
close,--et vous savez que nous n'avons pas le droit, nous autres
musulmanes, d'être dehors après le coucher du soleil. Il était bien neuf
heures, quand j'entrai sans bruit dans notre hôtel. Hamdi, à cette
heure-là, devait être au selamlike, avec son père et ses amis, comme
d'habitude; ma belle-mère, sans doute enfermée à méditer son Coran, et
ma cousine, en train de se faire dire son horoscope par quelque esclave
habile à lire dans le marc de café.

Je montai donc tout droit chez moi, et, en entrant dans ma chambre, je
ne vis rien autre chose que Durdané entre les bras de mon mari...

Vous direz, André, qu'elle est bien banale, mon aventure, et très
courante en Occident; aussi ne vous l'ai-je contée que pour la suite
qu'elle comporte.

Mais je suis fatiguée, ami que je ne dois plus revoir, et cette suite
sera pour demain.

DJÉNANE."


(1) Les îles des Princes, dans la mer de Marmara. A Constantinople, on
dit "les îles".


*136



XX


Cependant le mois de juillet tout entier s'écoula sans que la suite
annoncée parvînt à André Lhéry, non plus qu'aucune autre nouvelle des
trois petites ombres noires.

Comme tous les riverains du Bosphore à cette saison, il vivait beaucoup
sur l'eau, en va-et-vient de chaque jour entre l'Europe et l'Asie. Étant
au moins aussi Oriental qu'un Turc, il avait son caïque; et ses rameurs
portaient le traditionnel costume: chemises en gaze de Brousse aux
manches flottantes et vestes en velours brodé d'or. Le caïque était
blanc, long, effilé, pointu comme une flèche, et le velours des livrées
était rouge.

Un matin, dans cet équipage, il longeait la rive asiatique, parcourant
d'un regard distrait les vieilles demeures avancées tout au bord, les
fenêtres closes des harems, la retombée des verdures par-dessus les
grilles des mystérieux jardins,--quand il vit venir devant lui une
barque frêle où ramaient trois femmes drapées de soie blanche; un
eunuque, en redingote correctement boutonnée, se tenait assis à
l'arrière, et les trois rameuses donnaient toute leur force comme pour
une joute. Elles le croisèrent de près et tournèrent la tête vers lui;
il constata qu'elles avaient des mains élégantes, mais les voiles de
mousseline étaient baissés sur les visages, ne laissant deviner rien.

Et il ne se douta point d'avoir rencontré là ses trois petits fantômes
noirs, qui étaient devenus, avec l'été, des fantômes blancs.

Le lendemain, elles lui écrivirent:

"Le 3 août 1904.

Depuis deux jours, vos amies sont revenues s'installer au Bosphore, côté
d'Asie. Et hier matin, elles étaient montées en barque, ramant elles-
mêmes, comme c'est leur habitude, pour aller vers Pacha-Bagtché, où
c'est plein de mûres dans les haies, et plein de bleuets dans l'herbe.

Nous ramions. Au lieu du tcharchaf et du voile noir, nous n'avions qu'un
yeldirmé de soie claire et une écharpe de mousseline autour de la tête:
au

*137

Bosphore, à la campagne, on nous le permet. Il faisait beau, il faisait
jeune, un vrai temps d'amour et d'aube de vie. L'air était frais et
léger, et les avirons dans nos mains ne pesaient pas plus que des
plumes. Au lieu de jouir paisiblement de la belle matinée, je ne sais
quelle ardeur folle nous avait prises de nous hâter, et nous faisions
voler notre barque sur l'eau, comme à la poursuite du bonheur, ou de la
mort...

Ce n'est ni la mort, ni le bonheur que nous avons attrapé dans cette
course, mais notre ami, qui faisait son pacha, dans un beau caïque aux
rameurs rouges et dorés. Et moi, j'ai croisé en plein vos yeux, qui
regardaient dans la direction des miens sans les voir.

Depuis notre retour ici, nous sommes au peu grisées, comme des captives
qui sortiraient de cellule pour reprendre la prison simple: si vous
saviez, malgré la magnificence des roses, ce que c'était, là-bas d'où
nous venons!... Quand on est, comme vous, quelqu'un de l'Occident
fiévreux et libre, est-on capable de sentir l'horreur de nos existences
mortes, de nos horizons où n'apparaît qu'une seule chose: aller là-bas
dormir à l'ombre d'un cyprès, au cimetière d'Eyoub, après que l'Imam
aura bien dit les prières qu'il faut!

DJÉNANE."


"Nous vivons comme ces verreries précieuses, vous savez, que l'on tient
emballées dans des caisses pleines de son. Tous les chocs, on s'imagine
ainsi nous les éviter, mais il nous arrivent quand même, et alors les
cassures vives, avec les deux morceaux en perpétuel contact, nous font
un mal sourd, profond et horrible...

ZEYNBEB."


"Je suis la seule personne de bon sens dans le trio, ami André, vous
vous en êtes certainement déjà aperçu. Les deux autres,--ceci tout à
fait entre nous, n'est-ce pas,--sont un peu "maboul". Surtout Djénane,
qui veut bien continuer à vous écrire, mais ne plus vous revoir.
Heureusement que je suis là, moi, pour arranger les choses. Répondez-
nous à l'ancienne adresse (Madame Zahidé, vous vous rappelez?). Après-
demain nous avons une amie sûre qui doit aller en ville et passer à la
poste restante.

MÉLEK."





XXI


André leur écrivit sur l'heure. A Djénane, il disait: "Ne plus vous
revoir,--ou mieux ne plus entendre votre voix, car je ne vous ai
jamais vue,--et cela parce que vous m'avez fait une gentille
déclaration d'amitié intellectuelle! Quel enfantillage! J'en reçois bien
d'autres, allez, et ça ne m'émotionne pas du tout." Il tenait de prendre
la chose en badinage et de se confirmer dans un rôle de vieil ami, très
aîné, un peu paternel. Dans le fond, il était inquiet des résolutions
extrêmes que cette petite âme fière et obstinée était capable de
prendre; il ne s'y fiait pas, et sentait d'ailleurs qu'elle lui était
déjà très chère, que ne plus la revoir assombrirait tout son été.

Dans sa lettre, il réclamait aussi la suite de l'histoire promise, et,
en finissant, contait, pour l'acquit de sa conscience, comment par
hasard il les avait toutes les trois "identifiées".

Le surlendemain elles répondirent:

"Que vous nous ayez identifiées, est un malheur: ces amies dont vous ne
connaîtrez jamais le visage, vous intéressent-elles encore, maintenant
que leur petit mystère est usé, percé à jour?...

La suite de mon histoire: cela, rien de plus facile, vous l'aurez.

Nous revoir, André, c'est moins simple: laissez-moi réfléchir...

DJÉNANE."


"Eh bien! moi, je vais m'identifier à fond, en vous apprenant où est
notre demeure. Quand vous descendez le Bosphore, côté d'Asie, dans la
seconde crique après Tchiboukli, il y a une mosquée; après la mosquée,
un grand yali très vieux style, très grillagé, pompeux et triste, avec
toujours quelque aimable nègre en redingote qui rôde sur le quai étroit:
c'est chez nous. Au premier étage, qui s'avance en encorbellement sur la
mer, les six fenêtres de gauche, défendues par de farouches
quadrillages, sont celles de nos chambres. Puisque vous aimez cette côte
d'Asie, passez là de préférence et regardez à ces fenêtres, sans
regarder trop: vos amies, qui reconnaîtront de loin votre caïque,
montreront le bout de leur doigt par un trou, en signe d'amitié, ou bien
le coin de leur mouchoir.

Ça s'arrange avec Djénane, et comptez sur une entrevue à Stamboul pour
la semaine prochaine.

MÉLEK."


Il ne se fit point prier pour "passer là". Le lendemain précisément se
trouvait être un vendredi, jour de promenade élégante aux Eaux-Douces
d'Asie où il ne manquait jamais de se rendre, et la vieille demeure de
Djénane, sans doute très facile à reconnaître, était sur le chemin.
Étendu dans son caïque, il passa aussi près que la discrétion put l'y
autoriser. Le yali, tout en bois suivant la coutume turque, un peu
déjeté par le temps, et peint à l'ocre

*139

sombre, avait grand air, mais combien triste et secret! Par la base, il
baignait presque dans le Bosphore, et les fenêtres de ses amies captives
surplombaient l'eau marine, qu'agitait l'éternel courant. Derrière,
c'étaient des jardins haut murés, qui montaient se perdre dans les bois
du coteau voisin.

Sous la maison s'ouvrait une de ces espèces d'antres voûtés, qui étaient
d'usage général dans le vieux temps pour remiser les embarcations des
maîtres, et André, comme il approchait, en vit sortir un beau caïque
équipé pour la promenade, rameurs en veste de velours bleu brodé d'or,
et long tapis de même velours, brodé pareillement, qui traînait dans
l'eau. Iraient-elles aux Eaux-Douces, elles aussi, ses petites amies?
Cela en avait tout l'air.

Il passa, en jetant un coup d'oeil aux grillages indiqués; des doigt
fins, chargés de bagues, en sortirent, et le coin d'un mouchoir de
dentelles. Rien qu'à la façon enfantine de remuer ces doigts-là et de
faire danser ce bout de mouchoir, André tout de suite reconnut Mélek.

A Constantinople, il y a des Eaux-Douces d'Europe: c'est, dans les
arbres et les prairies, une petite rivière où l'on vient en foule, les
vendredis de printemps. Et il y a les Eaux-Douces d'Asie: une rivière
encore plus en miniature, presque un ruisseau, qui coule des collines
asiatiques pour se jeter dans le Bosphore, et où l'on se réunit tous les
vendredis d'été.

A l'heure où André s'y rendait aujourd'hui, quantité d'autres caïques y
venaient aussi des deux rives, les uns amenant des dames voilées, les
autres des hommes en fez rouge. Au pied d'une fantastique citadelle du
moyen âge sarrasin, hérissée de tours et de créneaux, et près d'un
somptueux kiosque au quai de marbre, appartenant à Sa Majesté le Sultan,
s'ouvre ce petit cours d'eau privilégié qui attire chaque semaine tant
de belles mystérieuses.

Avant de s'engager là, entre les berges de roseaux et de fougères, André
s'était retourné pour voir si vraiment elles venaient aussi, ses amies,
et il avait cru reconnaître, là-bas, loin derrière lui, leurs trois
silhouettes en tcharchaf noir, et la livrée bleu et or de leurs
bateliers.

Déjà beaucoup de monde, quand il arriva; du monde sur l'eau; des barques
de toute forme et des livrées de toute couleur; du monde alentour, sur
ces pelouses presque trop fines et trop jolies qui s'arrangent en
amphithéâtre, comme exprès pour les gens qui veulent s'asseoir et
regarder ces barques passer. Çà et là, de grands arbres, à l'ombre
desquels des petits cafés venaient de s'établir, et où d'indolents
fumeurs de narguilés avaient étendu des nattes sur l'herbe pour s'y
reposer à l'orientale. Et des deux côtés, les collines boisées,
touffues, un peu sauvages, enfermaient tout cela entre leurs pentes
délicieusement vertes. C'étaient des femmes surtout, qui garnissaient
le haut des gradins naturels, sur les deux charmants petits rivages, et
rien n'est aussi harmonieux qu'une foule de femmes turques à la
campagne, sans tcharchafs sombres comme à la ville, mais en longs
vêtements toujours d'une seule couleur,--des roses, des bleus, des
bruns, des rouges,--chacune ayant la tête uniformément enveloppée d'un
voile en mousseline blanche.

L'étrangeté amusante de la promenade, c'est cet encombrement même, sur
une eau si tranquille, si enclose et enveloppée de verdure,--avec tant
de paires de jolis yeux qui observent alentour, par la fente des voiles.
Souvent on n'avance plus, les avirons se croisent, se mêlent, les
rameurs crient, les caïques se frôlent, et on est stationnaire les uns
près des autres, avec tout loisir de se regarder. Il y a des dames sans
visage qui restent une heure rangées contre la berge, leur caïque
presque dans les joncs et les fleurs d'eau, et qui détaillent avec un
face-à-main ceux qui passent. Il en est d'autres qui ne craignent pas de
se lancer dans la mêlée, mais toujours impassibles et énigmatiques sous
le voile baissé, tandis que se démènent leurs bateliers chamarrés d'or.
Et, si l'on fait cinq ou six cents mètres à peine, en remontant la
gentille rivière, on est dans l'épaisseur des branchages, entre des
arbres qui se penchent sur vous, on touche les galets blancs du fond, il
faut rebrousser chemin, alors on tourne à grand-peine, tant l'étroit
caïque a de longueur, et on redescend le fil de l'eau,--mais pour le
remonter ensuite, et puis le redescendre, comme qui ferait les cent pas
dans une allée.

Quand son caïque eut tourné, dans la petite nuit verte où le ruisseau
finit d'être navigable, André songea: "Je vais sûrement croiser mes
amies, qui ont dû arriver aux Eaux-Douces quelques minutes après moi."
Il ne regarda donc plus les femmes assises par groupes sur l'herbe, plus
les paires d'yeux noirs, gris ou bleus que montraient toutes ces têtes
enveloppées de blanc; il ne s'occupa que de ce qui arrivait à sa
rencontre sur l'eau. Un défilé encore si joli dans son ensemble, bien
que ce ne soit déjà plus comme aux vieux temps et qu'il faille parfois
tourner la tête pour ne pas voir les prétentieuses yoles américaines des
jeunes Turcs dans le train, ni les vulgaires barques de louage où des
Levantines exhibent d'ahurissants chapeaux. Cependant les caïques
dominent encore, et il y en avait aujourd'hui de remarquables, avec
leurs beaux rameurs aux vestes de velours très dorées; là-dedans
passaient, à demi étendues, des dames en tcharchaf plus ou moins
transparent, et quelques grandes élégantes, en yachmak comme pour se
rendre à Yldiz, laissant voir leur front et leurs yeux d'ombre.--Au
fait, comment donc n'étaient-elles pas aussi en yachmak, ses petites
amies, des fleurs d'élégance pourtant, au lieu d'arriver ici toutes
noires, telles qu'il les avait aperçues là-bas? Sans doute à cause de
l'obstination de Djénane à rester pour lui une invisible.

A un détour de la rivière, elles apparurent enfin. C'était bien cela:
trois sveltes fantômes, sur un tapis de velours bleu, qui accrochait les
algues en traînant dans l'eau ses franges d'or. Trois, c'est beaucoup
pour un caïque; deux étaient royalement assises à l'arrière sur la
banquette de velours, le même velours que le tapis et la livrée des
rameurs,--les aînées sans doute, celles-là,--et la troisième, la
plus enfant, se tenait accroupie à leurs pieds. Elles passèrent à le
toucher. Il reconnut d'abord, de si près, sous la gaze noire qui
aujourd'hui n'était pas triple, ces yeux rieurs de Mélek entrevus un
jour dans un escalier, et regarda vite les deux autres assises aux
bonnes places. L'une avait aussi un voile semi-transparent qui
permettait de deviner presque le visage tout jeune, d'une finesse et
d'une régularité exquises, mais laissant encore les yeux dans
l'imprécision. Il n'hésita pas: ce devrait être Zeyneb, qui consentait
enfin à être moins cachée, et la troisième, aussi parfaitement
indéchiffrable que toujours, c'était Djénane.

Il va sans dire, ils n'échangèrent ni un salut, ni un signe. Seule,
Mélek, la moins sévèrement voilée, lui sourit, mais si discrètement
qu'il fallait être tout près pour le voir.

Deux autres fois encore ils se croisèrent, et puis ce fut le temps de
s'en aller. Le soleil n'éclairait bientôt plus que la cime des collines
et des bois: on sentait la fraîcheur délicieuse qui montait de l'eau
avec le soir. La petite rivière et ses entours se dépeuplaient peu à
peu, pour redevenir solitaires jusqu'à la semaine prochaine; les caïques
se dispersaient sur tous les points du Bosphore, ramenant les belles
promeneuses qui, avant le crépuscule, doivent être de retour et
mélancoliquement enfermées dans tous ces harems disséminés le long du
rivage. André laissa partir ses amies bien avant lui, de peur d'avoir
l'air de les suivre; puis rentra en rasant le bord asiatique, très
lentement pour laisser reposer ses rameurs et voir se lever la lune.





XXII

DJÉNANE A ANDRÉ


"Le 17 août 1904 (à la franque).

Vraiment, André, vous tenez à la suite de ma petite histoire? C'est
pourtant une bien pauvre aventure, que j'ai commencé de vous conter là.

Mais combien fait mal un amour qui meurt! Ah! s'il mourait du moins tout
d'un coup! Mais non, il lutte, il se débat, et c'est cette agonie qui
est cruelle.

Parce que de mes mains mon petit sac tomba, au bruit d'un flacon à
parfum qui se brisait par terre, Durdané tourna vers moi la tête. Elle
ne fut pas troublée. Ses yeux couleur d'eau s'ouvrirent et elle me fit
son joli sourire de panthère. Sans un mot, elle et moi nous regardions.
Hamdi encore ne voyait rien. Elle avait un bras passé autour de son cou
et, doucement, elle le força lui aussi à tourner la tête: "Djénane!"
dit-elle, d'une voix indifférente.

Je ne sais ce qu'il fit, car je me sauvai pour ne plus voir. D'instinct,
c'est auprès de sa mère que j'allai me réfugier. Elle lisait son Coran,
et d'abord gronda d'être interrompue dans sa méditation, puis se leva
effarée, pour aller vers eux, me laissant seule. Quand elle revint, je
ne sais combien de minutes après: "Rentre dans ton appartement, me dit-
elle, avec une douceur tranquille; va, ma pauvre petite, ils n'y sont
plus."

Dans mon boudoir, seule,les portes fermées, je me jetai sur une chaise
longue, et j'y pleurai jusqu'à m'endormir épuisée. Oh! ensuite, à
l'aube, ce réveil! Retrouver cela dans sa mémoire, recommencer à penser,
se dire qu'il faut prendre un parti. J'aurais voulu les haïr, et il n'y
avait en moi que de la douleur, pas de la haine; de la douleur et de
l'amour.

Il était grand matin, le jour commençait à peine. J'entendis des pas
s'approcher de ma porte, ma belle-mère entra, et je vis d'abord que ses
yeux avaient

*143

pleuré. "Durdané est partie, me dit-elle; je l'ai envoyée loin d'ici,
chez une de nos parentes." Puis, s'asseyant près de moi, elle ajouta que
ces choses arrivent tous les jours dans la vie; que les caprices d'un
homme ont moins de conséquences que ceux du vent; que je devais rentrer
dans ma chambre, me faire très belle, et sourire à Hamdi ce soir, quand
il rentrerait du palais; il était très malheureux, paraît-il, et ne
voulait pas m'approcher avant que je fusse consolée.

Dans l'après-midi, on m'apporta des blouses de soie, des dentelles, des
éventails, des bijoux.

Alors, je priai seulement, qu'on me laissât seule dans ma chambre. Je
voulais essayer de voir clair au fond de moi-même. Pensez donc que la
veille j'étais rentrée au harem toute vibrante d'un sentiment nouveau;
j'y avais apporté tout le printemps des îles, ses parfums et ses
chansons, et les baisers cueillis là dans l'air, et tout le frisson d'un
réveil amoureux...

Le soir Hamdi vint chez moi, tranquille, un peu pâle. Tranquille moi-
même, je lui demandai simplement de me dire la vérité: m'aimait-il
encore, ou non? Je serais retournée chez ma grand-mère, pour le laisser
libre. Il sourit et me prit dans ses bras. "Quelle enfant tu es, me dit-
il; voyons, pourrais-je cesser de t'aimer?" Et il me couvrait de
baisers, me grisait de caresses.

Je tentai pourtant de demander comment il avait pu aimer l'autre, s'il
m'aimait toujours... Oh! André, alors j'ai appris à juger les hommes,--
ceux de chez nous du moins: celui-là n'avait même pas le courage de son
amour! Cette Durdané, mais non il ne l'aimait point. Une fantaisie
seulement à cause de ses prunelles vertes, de son corps onduleux
lorsqu'elle dansait le soir. Et puis elle prétendait connaître des arts
subtils pour ensorceler les hommes, et il avait voulu tenter l'épreuve.
D'ailleurs, qu'est-ce que cela pouvait bien me faire? Sans ma rentrée à
l'improviste, l'aurais-je même su jamais?

Oh! de l'entendre, quelle pitié et quel dégoût au fond de moi-même, pour
elle, pour lui, et pour moi qui _voulais_ pardonner! Je souffrais moins
cependant, depuis que j'étais renseignée: ainsi donc, ce corps souple et
ces yeux d'eau, c'était là tout ce que Hamdi avait aimé chez l'autre! Eh
bien! je me savais plus jolie qu'elle; moi aussi j'avais des prunelles
vertes, d'un vert de mer plus sombre et plus rare que le sien, et, s'il
suffisait avec lui d'être jolie et amoureuse, j'étais les deux à
présent.

Et la campagne de reconquête commença. Oh! ce ne fut pas long; le
souvenir de Durdané ne pesa plus lourd bientôt sur la mémoire de son
amant... Mais jamais de ma vie je n'ai connu de jours plus lamentables.
Je sentais tout ce qui était en moi de haut et de pur s'en aller,
s'effeuiller comme des roses qui se fanent près du feu. Je n'avais plus
une pensée en dehors de celle-ci: lui plaire, lui faire oublier l'amour
de l'autre dans un amour plus grand.

Mais bientôt, quelle horreur de m'apercevoir qu'avec le mépris croissant
de moi-même, me venait peu à peu la haine de celui pour qui je
m'avilissais! Car j'étais devenue tout à fait et uniquement une poupée
de plaisir. Je ne songeais qu'à être belle, à l'être chaque jour d'une
manière différente. A pleines caisses, arrivaient de Paris les toilettes
du soir, les "déshabillés", les parfums, les fards; tous les artifices
de la coquetterie d'Occident et ceux de notre coquetterie orientale
étaient devenus mon seul souci. Je n'entrais plus jamais dans mon
boudoir, par crainte des reproches muets de mes livres délaissés; là
flottaient des pensées si différentes, hélas! de celles d'à présent...

La Djénane amoureuse avait beau faire, elle pleurait sur la Djénane
d'autrefois qui avait essayé d'avoir une âme... Et comment vous exprimer
cette torture, quand je sentis enfin bien nettement que mes caresses
étaient fausses, que mes baisers mentaient, que chez moi l'amour n'était
plus!

Mais il m'aimait, lui, maintenant, avec une ardeur qui devenait pour moi
une épouvante; quel parti prendre pour échapper à ses bras, que faire
pour ne pas prolonger cette honte? Je ne vis d'autre issue que la mort,
et je voulus l'avoir là, toujours préparée, et tout près de moi, sur
cette table de toilette devant laquelle à présent j'étais constamment
assise; une mort bien douce et prompte, à portée de ma main, dans un
flacon d'argent pareil à mes flacons de parfum.

C'est là que j'en étais, quand un matin, entrant dans le salon de ma
belle-mère Émiré Hanum, je trouvai deux visiteuses qui remettaient leur
tcharchaf pour partir: Durdané et la tante éloignée qui en avait pris
charge. Elle souriait, comme toujours, cette Durdané, mais aujourd'hui
avec un petit air de triomphe, tandis que les deux vieilles dames
paraissaient bouleversées. Mois au contraire, je me sentais si calme. Je
remarquai que sa robe, en drap beige, était un peu flottante, que sa
taille semblait épaissie et ses mouvements plus lourds: elle acheva
lentement de fixer son tcharchaf, son voile, nous salua et sortit.
"Qu'est-elle venue faire?" demandai-je simplement, quand nous fûmes
seules. Émiré Hanum me fit asseoir près d'elle en me tenant les mains,
hésita avant de répondre, et je vis des larmes couler sur ses rides:
cette Durdané allait avoir un enfant, et il fallait que mon mari
l'épousât; une femme de leur famille ne pouvait être mère sans être
épousée, et d'ailleurs une enfant de Hamdi avait de droit sa place dans
la maison.

Elle me disait cela en pleurant et m'avait prise dans ses bras. Mais
avec quelle tranquillité je l'écoutais! C'était la délivrance au
contraire qui venait à moi, quand je me croyais perdue! Et je répondis
aussitôt que je comprenais tout cela très bien, que Hamdi était libre,
que j'étais prête à divorcer sur l'heure sans en vouloir à personne.

"Divorcer! reprit-elle, avec une explosion de larmes. Divorcer! Tu veux
divorcer! Mais mon fils t'adore. Mais nous t'aimons tous, ici! Mais tu
es la joie de nos yeux!"

Pauvre femme, en quittant cette maison, elle est la seule que j'aie
regrettée... Pour me retenir, elle commença de me citer l'exemple des
épouses de son temps, qui savaient être heureuses dans des situations
semblables. Elle-même, n'avait-elle pas eu à partager l'amour du pacha
avec d'autres? Dès qu'avait pâli sa beauté, n'avait-elle pas vu une,
deux, trois jeunes femmes se succéder au harem? Elle les appelait _ses
soeurs_; jamais aucune ne lui avait manqué d'égards, et c'était toujours
à elle-même que revenait le pacha quand il avait une confidence à faire,
un avis à demander, ou bien quand il se sentait malade. De tout cela
avait-elle souffert? A peine, puisqu'elle ne se souvenait plus que d'un
seul chagrin dans sa vie: c'était quand mourut la petite Sahida, la
dernière de ses rivales, en lui confiant son bébé! Oui, le plus jeune
frère d'Hamdi, le petit Férid n'était pas son propre fils à elle, mais
le fils de la pauvre Sahida; c'est du reste à cette heure que je
l'apprenais...

Pages:
1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | 10 | 11 | 12 | 13 | 14 | 15 | 16 | 17 | 18 | 19 | 20 | 21 | 22

Scottish book of the year goes to Kieron Smith, Boy by James Kelman

The barrister Constance Briscoe has won the libel case brought against her by her mother, Carmen Briscoe-Mitchell, over her bestselling misery memoir Ugly, in which she accused Briscoe-Mitchell of childhood cruelty and neglect.

Briscoe-Mitchell claimed the allegations were "a piece of fiction", and sued Briscoe and her publishers Hodder & Stoughton for libel.

A 10-day hearing at the high court in London concluded earlier today with a unanimous verdict from the jury after more than a day's deliberation. Speaking outside the court, Briscoe, a part-time judge, said she was "very happy" with the verdict.

"It is sad that my mother still feels the need to pursue me. Now I just want to get on with my career," she said. "I can quite understand why my family went into collective denial, but whilst child abuse may be committed behind closed doors, it should never be swept under the carpet."

The hearing saw Briscoe tell Mr Justice Tugendhat and a jury how her mother beat her with a stick for wetting the bed, called her a "dirty little whore" and drove her to attempt suicide by drinking bleach.

Briscoe's account of her upbringing was published in 2006 and has sold more than 400,000 copies in the UK.

guardian.co.uk © Guardian News & Media Limited 2008 | Use of this content is subject to our Terms & Conditions | More Feeds

Would you have your ashes scattered in Jane Austen's garden?
American film producer to publish version of the Bible in which God says it is better to be gay than straight

The royal family doesn't need a poet

The power of Jane Austen never ceases to amaze: the myriad film and TV adaptations, the biopics, the spin-off self-help books, the novels about Austen book clubs and Austen obsessives and even, next spring, the publication of a book about "how Jane Austen conquered the world" (Jane's Fame, by Clare Harman). And now comes the just-too-weird story that deceased fans of Jane Austen have been banned from having their ashes scattered in her garden. In a letter to the Jane Austen Society, Louise West, the collections manager of Jane Austen's House Museum, wrote: "While we understand many admirers of Jane Austen would love to have ashes laid here, it is something we do not allow. It is distressing for visitors to see mounds of human ash, particularly so for our gardener. Also, it is of no benefit to the garden!" (Or is it? Surely a small quantity of fresh ashes judiciously placed beneath a hydrangea bush is just the ticket?)

Anyway, leaving aside the Gardeners' Question Time minutiae, what on earth is going on here? I like an Austen novel as much as the next person – I probably reread my way through the complete works every couple of years – but I am baffled as to why one would want to be laid to rest among the flowerbeds of Chawton. The only explanation is the currently unstoppable power of the Austen cult, fuelled by Colin Firth in a wet blouse, by Andrew Davies's adaptations, and by Hollywood. I'm all for enjoying books, but the cult of Austen has reached ridiculous proportions. In a post-feminist world that should know better, she seems to be adored as the comforting provider of romantic, happy-endings nonsense instead of the sharp and acerbic social satirist she deserves to be seen as.

(Does anyone actually believe her, by the way, when she foretells a happy marriage for Darcey and Elizabeth? I fear a woman as interesting as Elizabeth would be sorely disappointed with this standard-issue British Repressed Public-school Man - hopeless emotionally, and probably hopeless in bed.)

guardian.co.uk © Guardian News & Media Limited 2008 | Use of this content is subject to our Terms & Conditions | More Feeds

Copyright (c) 2007. booksboost.com. All rights reserved.