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Les desenchantees by Pierre Loti

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Durdané devait faire le lendemain sa rentrée dans le harem. Que
m'importait cette femme, au point où nous en étions? D'ailleurs Hamdi ne
l'aimait plus et ne voulait que moi. Mais elle était le prétexte qu'il
fallait saisir, l'occasion qu'il ne fallait perdre à aucun prix. Pour
abréger, par horreur des scènes et plus encore par crainte de Hamdi qui
s'affolerait, je fis séance tenante ma demi-soumission. A genoux devant
cette mère qui pleurait, je demandai seulement, et j'obtins, d'aller
passer deux mois de retraite à Khassim-Pacha, dans ma chambre de jeune
fille; j'avais besoin de cela, disais-je, pour me résigner; ensuite je
reviendrais.

Et j'étais partie avant que Hamdi ne fût rentré d'Yldiz.

C'est à ce moment-là, André, que vous arriviez à Constantinople. Les
deux mois expirés, mon mari, bien entendu, voulut me reprendre: je lui
fis dire qu'il ne m'aurait pas vivante, le petit flacon d'argent ne me
quitta plus, et ce fut une lutte atroce, jusqu'au jour où Sa Majesté le
Sultan daigna signer l'iradé qui me rendit libre.

Vous avouerai-je que j'ai souffert encore, les premières semaines.
Contre mon attente, l'image de cet homme, ses baisers que j'avais trop
aimés et trop haïs, devaient continuer quelque temps de me poursuivre.

Aujourd'hui tout s'apaise. Je lui ai pardonné d'avoir fait de moi
presque une courtisane; il ne m'inspire plus ni le désir ni haine; c'est
fini. Un peu de honte me reste pour avoir cru rencontrer l'amour parce
qu'un joli garçon me serrait dans ses bras. Mais j'ai reconquis ma
dignité, j'ai retrouvé mon âme et repris mon essor.

Maintenant, répondez-moi, André, que je sache si vous me comprenez, ou
bien si, comme tant d'autres, vous me tenez pour une pauvre petite
déséquilibrée, en quête de l'impossible.

DJÉNANE.





XXIII


André répondit à Djénane que son Hamdi lui faisait l'effet de ressembler
beaucoup à tous les hommes, à ceux d'Occident aussi bien qu'à ceux de
Turquie, et que c'était elle, la petite créature d'exception et d'élite.
Et puis il la pria de remarquer,--ce qui n'était pas neuf,--que rien
ne fuyait comme le temps; les deux années de son séjour à Constantinople
avaient déjà commencé leur fuite, et ne se retrouveraient jamais plus;
ils devaient donc en profiter tous deux pour échanger leurs pensées, qui
seraient si promptes à s'anéantir, comme les pensées de tous les êtres,
dans les abîmes de la mort.

Et il reçut un avis de rendez-vous pour le jeudi suivant, à Stamboul, à
Sultan-Selim, dans la vieille maison, au fond de l'impasse de silence.

Ce jour-là, il descendit le Bosphore dès le matin, dans une mouche à
vapeur, et trouva un Stamboul de grand été, qui semblait s'être
rapproché de l'Arabie, tant il y faisait chaud et calme, tant les
mosquées étaient blanches sous l'ardent soleil d'août. Comment imaginer
aujourd'hui qu'une ville pareille pouvait avoir de si longs hivers et de
si persistants linceuls de neige? Les rues étaient plus désertes, à
cause de tout ce monde qui avait émigré vers le Bosphore ou les îles de
la Marmara, et les senteurs orientales s'y exagéraient dans l'atmosphère
surchauffée.

Pour attendre l'heure, il alla à Sultan-Fatih, s'asseoir à sa place
d'autrefois, sous les arbres, à l'ombre, devant la mosquée. Des imams
qui étaient là, et ne l'avaient pas vu depuis tant de jours, lui firent
grand accueil; après quoi, ils retombèrent dans leur rêverie. Et le
"cafedji", le traitant comme un habitué, lui apporta, avec le narguilé
berceur, la petite Tékir, la chatte de la maison, qui avait été souvent
sa compagne au printemps et qui s'installa tout de suite près de lui, la
tête sur ses genoux pour être caressée. En face, les murs de la mosquée
éblouissaient avec leur réverbération blanche. Des enfants puisaient
l'eau d'une fontaine et la versaient sur les vieux pavés, autour des
fumeurs, mais il faisait quand même si chaud que les pinsons et les
merles, dans les cages pendues aux branches, restaient muets et
somnolents. Des feuilles jaunes cependant tombaient déjà, annonçant que
ce bel été ne tarderait pas à courir vers son déclin.

A Sultan-Selim, où il arriva sous l'accablement de deux heures,
l'impasse était inquiétante de sonorité et de solitude. Derrière la
porte au frappoir de cuivre, il trouva Mélek en faction, qui lui sourit
comme une bonne petite camarade, heureuse de le revoir enfin. Son voile
était mis en simple et sa figure se voyait à peu près comme celle d'une
Européenne en voilette de deuil. En haut, il trouva Zeyneb arrangée
pareillement et, pour la première fois, il vit briller ses prunelles
brunes, il rencontra le regard de ses jeunes yeux graves et doux. Mais,
ainsi qu'il s'y attendait, Djénane persistait à n'être qu'une svelte
apparition noire, absolument sans visage.

La question qu'elle lui posa, d'un petit ton drôle, dès qu'il fut assis
sur le modeste divan décoloré:

"Eh bien! comment va votre ami Jean Renaud?...

--Mais parfaitement, je vous remercie, répondit-il de même; vous savez
son nom?

--On sait tout, dans les harems. Exemple: je puis vous dire que vous
dîniez hier au soir chez madame de Saint-Enogat, à côté d'une personne
en robe rose; que vous vous êtes isolés après, tous deux, sur un banc du
jardin et qu'elle a accepté une de vos cigarettes au clair de lune.
Ainsi de suite... Tout ce que vous faites, tout ce qui vous arrive, nous
savons... Alors, vous m'assurez qu'il va toujours bien, monsieur Jean
Renaud?

--Mais oui, je vous dis...

--Alors, Mélek, tu as perdu ta peine: ça n'agit pas."

Il apprit donc que Mélek, depuis quelques jours, avait entrepris des
prières et un envoûtement pour obtenir sa mort,--un peu comme
enfantillage et plus encore pour tout de bon, s'étant imaginée qu'il
incarnait une influence hostile et maintenait André en défiance contre
elles.

"Voilà, dit Djénane en riant, vous avez voulu connaître des Orientales,
eh bien! c'est ainsi que nous sommes. Dès qu'on gratte un peu le vernis:
des petites barbares!

--En tout cas, pour celui-ci, vous vous trompiez bien. Mais au
contraire, il rêve de vous tout le temps, le pauvre Jean Renaud! Et
tenez, sans lui, nous ne nous connaîtrions pas; notre premier rendez-
vous, à Pacha-Bagtché, le jour de ce grand vent, il m'a entraîné, je
refusais d'y venir...

--Bon Jean Renaud! s'écria Mélek. Écoutez, alors emmenez-le demain
vendredi aux Eaux-Douces, dans votre beau caïque, et j'irai tout exprès,
moi, pour lui faire un sourire en passant..."

Dans le petit harem triste et semi-obscur, où la splendeur de ce jour
d'été se devinait à peine, Djénane, plus encore que la dernière fois,
faisait son sphinx et ne bougeait pas. On sentait qu'une timidité
nouvelle, une gêne lui étaient venues, pour s'être trop livrée dans ses
longues lettres, et de la voir ainsi, cela rendait André un peu nerveux,
par instants, presque agressif.

Aujourd'hui, elle cherchait à maintenir la conversation sur le livre:

"Ce sera un roman, n'est-ce pas?...

--Comment saurais-je faire autre chose? Mais encore, je ne le vois pas
du tout ce roman-là.

--Permettez-vous que je vous dise ce que je pensais? Un roman, oui, et
dans lequel vous seriez un peu.

--Ah! cela non, par exemple.

--Laissez-moi expliquer. Vous ne parleriez pas à la première personne,
je sais déjà que vous ne le voulez plus. Mais il pourrait y avoir là-
dedans un Européen de passage dans notre pays, un chantre de l'Orient
qui verrait avec vos yeux et sentirait avec votre âme...

--Et on ne me reconnaîtrait pas du tout, soyez-en sûre!

--Qu'est-ce que ça peut vous faire? Laissez-moi continuer, voulez-
vous... Il aurait rencontré clandestinement, avec les mille dangers
inévitables, une de nos soeurs de Turquie et ils se seraient aimés...

--Ensuite?

--Ensuite, eh bien! il part, comme c'est fatal, voilà tout...

--Ce sera tout à fait nouveau dans mon oeuvre cette petite intrigue-
là...

--Pardon, il pourrait y avoir ceci de nouveau, que l'amour entre eux
deux resterait pur et toujours inavoué...

--Ah!... Et elle après son départ?

--Elle!... Eh bien! mais... que voulez-vous qu'elle fasse? _Elle
meurt!_"

Elle meurt... C'était prononcé avec l'accent d'une conviction si
poignante qu'André en reçut comme un choc profond qui le surprit et lui
commanda le silence.

Et Zeyneb ensuite fut celle qui recommença de parler:

"Dis-lui, Djénane, le titre auquel tu songeais; il nous avait paru si
joli, à nous: _Le bleu dont on meurt..._ Non? Il n'a pas l'air de vous
plaire?

--Il est gentil, c'est vrai, dit André... Je le trouve peut-être un
peu... Comment dire cela, voyons... Un peu romance...

--Allons, reprit Djénane, dites tout de suite que vous le trouvez
1830... Il est rococo; passons....

--Un titre qui a des papillotes", ajouta Mélek.

Il comprit alors que, depuis un moment il lui faisait de la peine en
contrecarrant avec demi-moquerie ses petites idées littéraires, qu’elle
s’était acquises toute seule, avec tant d’effort et parfois avec une
intuition merveilleuse. Soudain elle lui parut si naïve et si jeune,
elle qu’il jugeait à première vue peut-être un peu trop frottée de
lectures! il fut désolé d’avoir pu la froisser, même très légèrement, et
tout de suite changea de ton, pour redevenir tout à fait doux, presque
avec tendresse.

"Mais non, chère petite amie invisible, il n'est pas rococo, il n’est
pas ridicule, votre titre, ni rien de ce que vous pouvez imaginer ou
dire.... Seulement, ne mettons pas de mort là-dedans, voulez-vous?
D’abord ça changera; j’en ai tant fait mourir dans mes livres; vous n’y
pensez pas, on me prendrait pour le sire de Barbe-Bleue! Non, pas de
mort, dans ce livre; mais au contraire, si possible, de la jeunesse et
de la vie.... Cette restriction posée, j’essaierai de l’écrire sous la
forme qui vous plaira, et nous travaillerons ensemble, comme deux
collaborateurs bien d’accord, bien camarades, n'est-ce pas?"

Et ils se quittèrent beaucoup plus amis qu’ils ne l’avaient été jusqu’à
ce jour.





XXIV


DJÉNANE A ANDRÉ


"Le 16 septembre 1904.

J’étais parmi les fleurs du jardin, et je m’y sentais si seule, et si
lasse de ma solitude! Un orage avait passé dans la nuit et saccagé les
rosiers. Les roses jonchaient la terre. De marcher sur ces pétales
encore frais, il me semblait piétiner des rêves.

C'est dans ce jardin-là, au Bosphore, que, depuis mon arrivée de
Karadjiamir, j’ai passé tous mes étés d’enfant et de jeune fille, avec
vos amies Zeyneb et Mélek. En ce temps-là de notre vie, je ne dirai pas
que nous fussions malheureuses. Tout était souriant. Chacun autour de
nous goûtait ce bonheur négatif où l'on se contente de la paix du moment
qui passe et de la sécurité pour celui qui vient. Nous n'avions jamais
vu saigner des coeurs. Et nos journées qui glissaient douces et lentes,
entre nos études et nos petits plaisirs, nous laissaient en demi-
sommeil, dans cette torpeur qu'apportent nos étés toujours chauds: nous
n'avions jamais pensé que nous pourrions être à plaindre. Nos
institutrices étrangères avaient beaucoup souffert dans leur pays. Elles
se trouvaient bien parmi nous; ce calme était pour elle comme celui d'un
port après la tempête. Et lorsque nous leur disions parfois nos rêves
vagues et nos désirs imprécis: vivre comme les Européennes, voyager,
voir, elles nous répondaient en vantant la tranquillité et la douceur
dont nous étions entourées. Tranquillité, douceur de la vie des
musulmanes, toute notre enfance, nous n'avions pas entendu autre chose.
Aussi rien d'extérieur ne nous avait préparées à souffrir. La douleur
est venue de nous. L'inquiétude et l'inassouvissable désir sont nés de
nous-mêmes. Et mon drame à moi a vraiment commencé le jour de mon
mariage, quand les fils d'argent de mon voile de mariée m'enveloppaient
encore...

Oh! notre première rencontre, André, dans ce sentier, par ce grand vent,
vous vous souvenez, auriez-vous pensé en ce temps-là que vous seriez si
tôt pour nous un ami très cher? Et vous, je sens que vous commencez à
vous attacher à ces petites Turques, bien qu'elles aient déjà perdu
l'attrait d'être mystérieuses. Quelque chose d'infiniment doux s'est
glissé en moi depuis notre dernière entrevue, depuis l'instant où votre
voix et vos yeux ont changé, parce que vous aviez peur de m'avoir
blessée; alors j'ai compris que vous étiez bon et consentiriez à être
mon confident en même temps que mon ami. Quel bien cela me ferait de
vous dire, à vous qui devez le comprendre, tant de choses lourdes que
personne n'a jamais entendues; des choses dans ma destinée qui me
déroutent; vous qui êtes un homme et qui _savez_, vous me les
expliqueriez peut-être.

J'ai votre portrait, là, tout près, sur ma table à écrire, et il me
regarde avec ses yeux clairs. Vous-même, je vous sais non loin d'ici,
sur l'autre rive; un coin de Bosphore seul nous sépare, et cependant,
entre nous deux, quelle distance toujours, quel abîme de difficultés,
avec une si constante incertitude de nous revoir jamais! Malgré tout
cela, je voudrais, quand vous aurez quitté notre pays, ne plus être
seulement un vague fantôme dans votre mémoire; je voudrais au moins y
demeurer comme une réalité, une pauvre, triste petite réalité.

Ces roses sur lesquelles je marchais tout à l'heure, savez-vous ce
qu'elles me rappelaient? Un effeuillement pareil, dans les allées de ce
même jardin, il y a un peu plus de deux ans. Mais ce n'était pas une
bourrasque d'été, cette fois, qui en était cause, c'était bien
l'automne. Octobre avait jauni les arbres, il faisait froid, et nous
devions rentrer le lendemain en ville, à Khassim-Pacha. Tout était
emballé, la maison en désordre. Nous étions allées dire adieu au jardin
et cueillir les dernières fleurs. Un vent aigre gémissait dans les
branches. La vieille Irfané, une de nos esclaves un peu sorcière qui lit
dans le marc de café, avait prétendu que ce jour était favorable pour
des prédictions sur notre destinée. Elle vint donc nous apporter du café
qu'il fallut boire; cela ce passait au fond du jardin, dans un recoin
abrité par la colline, et je la vois encore, assise à nos pieds, parmi
les feuilles mortes, anxieuse de ce qu'elle allait découvrir. Dans les
tasses de Zeyneb et Mélek, elle ne vit qu'amusements et cadeaux; elles
étaient encore si jeunes. Mais elle hocha la tête, en lisant dans la
mienne: "Oh! l'amour veille, dit-elle, mais l'amour est perfide. Tu ne
reviendras plus au Bosphore de longtemps, et quand tu y reviendras, la
fleur de ton bonheur sera envolée. Oh! pauvre, pauvre! Il n'y a dans ton
destin que l'amour et la mort." Je ne devais en effet revenir ici que
cet été, après mon triste mariage. Cependant, est-ce bien la _fleur de
mon bonheur_ qui s'est envolée, puisque, le bonheur, je ne l'ai point
connu?... Non, n'est-ce pas? Mais jamais sa prédiction finale ne m'avait
frappée autant qu'aujourd'hui: "Il n'y a dans ton destin que l'amour et
la mort."

DJÉNANE"





XXV


Ils se rencontrèrent beaucoup, pendant toute cette délicieuse fin de
l'été. Aux Eaux-Douces d'Asie, chaque semaine au moins une fois, leurs
caïques se frôlèrent, eux ne bronchant point, Zeyneb et Mélek, dont les
traits se voyaient un peu, osant à peine sourire à travers leurs gazes
noires. A Stamboul, chez la bonne nourrice, ils se revirent aussi; elles
étaient plus libres au Bosphore que dans leurs grandes maisons d'hiver à
Khassim-Pacha, trouvaient mille prétextes pour venir en ville et
semaient leurs esclaves en route; il est vrai, chaque entrevue nouvelle
nécessitait des tissus d'audaces et de ruses, qui toujours paraissaient
près de se rompre et de changer en drame l'innocente aventure, mais qui
toujours finissaient par réussir miraculeusement. Et le succès leur
donnait plus d'assurance, leur faisait imaginer de plus téméraires
entreprises. "Vous pourriez raconter cela dans le monde, à
Constantinople, s'amusaient-elles à lui dire, personne ne vous
croirait."

Dans la petite maison de Stamboul, quand ils étaient ensemble, à causer
comme de vieux amis, il arrivait maintenant que Zeyneb et Mélek
relevaient leur voile, montraient l'ovale entier de leur visage, les
cheveux seuls restant cachés sous la mante noire, et ainsi elles
ressemblaient à des petites nonnains, toutes jeunes et élégantes.
Djénane seule ne transigeait point; rien ne pouvait se deviner de ses
traits, aussi funèbrement enveloppés de noir que le premier jour, et,
lui, tremblait d'en faire la remarque, prévoyant quelque réponse absolue
qui enlèverait toute espérance de jamais connaître ses yeux.

Il osait aller quelquefois, le soir, après entente avec elles, les
écouter faire de la musique, par ces nuits immobiles et perfides du
Bosphore, qui n'ont pas un souffle, qui sont tièdes, enjôleuses, mais
vous imprègnent tout de suite d'une pénétrante rosée froide. Presque
chaque jour, l'été, le courant d'air violent de la Mer Noire passe dans
ce détroit et le blanchit d'écume; mais il ne manque jamais de s'apaiser
au coucher du soleil, comme si on fermait soudain les écluses du vent;
dès le crépuscule, rien n'agite plus les arbres sur les rives, tout
s'immobilise et se recueille; la surface de la mer devient un miroir
sans rides, pour les étoiles, pour la lune, pour les mille lumières des
maisons ou des palais; une langueur orientale se répand, avec
l'obscurité, sur ces bords extrêmes de l'Europe et de l'Asie qui se
regardent, et l'humidité continuelle de ces parages enveloppe les choses
d'une buée qui les harmonise et les grandit, les choses proches comme
les choses lointaines, les montagnes, les bois, les mosquées, les
villages turcs et les villages grecs, les petites baies asiatiques plus
silencieuses que celles de la côte européenne et plus figées chaque soir
dans leur calme absolu.

Entre Thérapia, où André habitait, et le yali de ses trois amies, il
fallait, à l'aviron, presque une demi-heure.

La première fois, il avait pris son caïque, et c'était toujours un
enchantement de circuler, la nuit, en cet équipage, de s'en aller ainsi
presque à toucher l'eau même, et comme étendu sur ce beau miroir bleu
pâle et argent que devenait la surface apaisée. La rive d'Europe, à
mesure qu'on s'en éloignait, reprenait, elle aussi, du mystère et de la
paix; tous ses feux traçaient sur le Bosphore d'innombrables petites
raies lumineuses qui avaient l'air de descendre jusqu'aux profondeurs
d'en dessous; ses musiques d'Orient dans les petits cafés en plein air,
les vocalises étranges de ses chanteurs continuaient de vous suivre,
portées et embellies par les sonorités de la mer; même les affreux
orchestres de Thérapia s'adoucissaient dans le lointain et dans la magie
nocturne, jusqu'à être agréables à entendre. Et, là-bas en face, il y
avait cette rive d'Asie, vers laquelle on se rendait, si voluptueusement
couché; ses fouillis d'épaisse verdure, ses collines tapissées d'arbres
faisaient des masses noires, qui paraissaient démesurément grandes au-
dessus de leurs reflets renversés; quant à ses lumières, plus discrètes
et plus rares, elles étaient projetées par des fenêtres garnies de
grillages, derrière lesquels on devinait la présence des femmes qu'il ne
faut pas voir.

Cette fois-là, en caïque, André n'osa pas s'arrêter sous les fenêtres
éclairées de ses amies, et il passa son chemin. Ses rameurs, dont les
broderies du reste brillaient trop à la lune, et pouvaient éveiller le
soupçon de quelque nègre aux aguets sur la rive, ses rameurs étaient des
Turcs, et, malgré leur dévouement, capables de le trahir, dans leur
indignation, s'ils avaient flairé la moindre connivence entre leur
maître européen et les femmes de ce harem.

Il revint les autres soirs dans la plus humble de ces barques de pêche
qui se répandent par milliers toutes les nuits sur le Bosphore. Ainsi il
put longuement s'arrêter, en faisant mine de tendre des filets; il
écouta Zeyneb qui chantait, accompagnée au piano par Mélek ou Djénane;
il connut sa jeune voix chaude. Une voix si belle et si naturellement
posée, surtout en ses notes graves,--et où l'on sentait par instants
une imperceptible fêlure, qui la rendait peut-être plus prenante encore,
en la marquant pour bientôt mourir.

Vers la mi-septembre, ils osèrent une chose inouïe: gravir ensemble une
colline toute rose de bruyères et se promener dans un bois. Cela se fit
sans encombre au-dessus de Béicos, le point de la côte d'Asie qui est en
face de Thérapia et qu'André avait adopté pour y venir chaque soir, au
déclin du soleil. Comment dire le charme de ce Béicos, qui fit plus tard
un de leurs lieux de rendez-vous les plus chers et les moins troublés
par la crainte... De Thérapia, si niaisement agité avec ses prétentions
mondaines, on arrive là, par contraste, dans le silence ombreux des
grands arbres, dans la paix réfléchie du temps passé. Un petit
débarcadère aux vieilles dalles blanches, et tout de suite on trouve une
plaine édénique, sous des platanes de quatre cents ans, qui n'ont plus
l'air d'appartenir à nos climats, tant ils ont pris avec les siècles des
formes de baobab ou de banian indien. C'est une plaine parfaitement
unie, qui est veloutée en automne d'une herbe plus fine que celle des
pelouses dans nos jardins les mieux soignés, une plaine qui a l'air
d'avoir été créée exprès pour les promenades de méditation et de sage
mélancolie; elle a juste la grandeur qu'il faut (une demi-lieu à peine)
pour rester intime, sans que l'on s'y sente prisonnier; elle est close
de tous côtés par des collines solitaires, couvertes de bois,--et les
Turcs, frappés de son charme unique, l'ont nommée "la Vallée-du-Grand-
Seigneur". On ne s'y doute point que le Bosphore est là tout près, avec
son va-et-vient qui dérangeait le recueillement; les collines vous le
cachent. On y est isolé de tout, et on n'y entend aucun bruit, si ce
n'est, à la tombée du soir, les chalumeaux des berges qui rassemblent
leurs chèvres, dans les montagnes alentour. Les majestueux platanes, qui
étendent sur la terre leurs racines comme d'énormes serpents, forment à
l'entrée de cette plaine une sorte de bois sacré; mais, plus loin, ils
s'espacent, puis se rangent en allée, pour laisser libres les grandes
pelouses où se promènent lentement, le soir, les musulmanes au voile
blanc. Il y a aussi un ruisseau qui coule dans cette Vallée-du-Grand-
Seigneur, un ruisseau frais, habité par des tortues; des petits ponts en
planches le traversent; sur ses bords, à l'ombre de quelques vieux
arbres, les marchands de café turc s'installent pour l'été dans des
cabanes, et c'est là que les hommes prennent place pour fumer leur
narguilé, le vendredi surtout, en regardant de loin les femmes voilées
qui vont et viennent sur cette prairie des longs rêves. Elles marchent
par groupes de trois, de quatre, de dix, ces femmes, un peu clairsemées
là, un peu perdues, car ces pelouses déploient pour elles de très vastes
tapis. Elles ont des vêtements tout d'une pièce et tout d'une couleur, -
- souvent des soies de Damas roses ou bleues, lamées d'or,--qui
tombent en plis à l'antique, et des mousselines blanches enveloppent
toutes les têtes; ces costumes, au milieu de ce site très particulier,
et cette quiétude charmée qu'elles ont dans l'allure, font songer, quand
approche le crépuscule, aux Ombres bienheureuses du paganisme se
promenant dans les Champs Élyséens...

André était un des fidèles habitués de la Vallé-du-Grand-Seigneur; il y
vivait presque journellement, depuis qu'il était censé résider à
Thérapia.

A l’heure fixée il avait débarqué là sous les platanes-baobabs, en
compagnie de Jean Renaud, chargé encore de faire le guet et s’amusant
toujours de ce rôle. Ses domestiques musulmans, impossibles en pareille
circonstance, il les avait laissés sur la rive d’Europe, pour n’amener
qu’un fidèle serviteur français qui lui apportait comme d’habitude un
fez turc dans un sac de voyage. Depuis ses intimités nouvelles, il était
coutumier de ces changements de coiffure qui avaient jusqu’ici conjuré
le danger, et qui se faisaient n'importe où, dans un fiacre, dans une
barque, ou simplement au milieu d’une rue déserte.

Il les vit arriver toutes les trois en talika, puis mettre pied à terre;
et, comme des petites personnes qui vont innocemment se promener, elles
prirent à travers la plaine, qui déjà, par places, devenait violette
sous la floraison des colchiques d’automne. Zeyneb et Mélek portaient le
yeldirmé léger que l'on tolère à la campagne et le voile de gaze blanche
qui laisse paraître les yeux; Djénane seule avait gardé le tcharchaf
noir des citadines, pour continuer d’être strictement invisible.

Quand elles s’engagèrent dans certain sentier, convenu entre eux, un
sentier qui grimpe vers la montagne, il les rejoignit, présenta Jean
Renaud,--à qui elles avaient désiré toucher le bout des doigts pour
s'excuser d’avoir préparé sa mort,--et qui fut envoyé en avant comme
éclaireur. Par l’exquise soirée qu’il faisait, ils montèrent gaiement au
milieu des châtaigniers et des chênes; l’herbe autour d’eux était pleine
de scabieuses. Bientôt ce fut la région des bruyères, et les dessous de
tous ces bois en devinrent entièrement roses. Et puis les lointains peu
à peu se découvrirent. De ce côté-ci du Bosphore, le côté asiatique,
c'étaient des forêts et des forêts: à perte de vue, sur les collines et
les montagnes, s’étendait ce superbe et sauvage manteau vert, qui abrite
encore ses brigands et ses ours. Ensuite ce fut la Mer Noire, qui tout à
coup se déploya infinie sous leurs pieds; d’un bleu plus décoloré et
plus septentrional que celui de la Marmara pourtant si voisine, elle
paraissait aujourd’hui doucereusement tranquille et pensive, au soleil
de ces derniers beaux jours d’été, comme si elle méditait déjà ses
continuelles fureurs et son tapage de l’hiver, pour quand recommencerait
à se lever le terrible vent de Russie.

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