Les desenchantees by Pierre Loti
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Pierre Loti >> Les desenchantees
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Leur voiture roule, au grand trot de deux chevaux magnifiques. Elles ne
devront pas en descendre, ce ne serait plus comme il faut. Et elles
envient les mendiantes libres qui les regardent passer.
Elles sont arrivées à la porte du Bazar, où des gens du peuple achètent
des marrons grillés.
"J’ai bien faim, dit l’une. Avons-nous de l’argent?
--Non.
--Dilaver en a.
--Dilaver, achète-nous des marrons.
Dans quoi les mettre? Elles tendent leurs mouchoirs de dentelles, tous
les marrons leur reviennent là-dedans, où ils ont pris une odeur
d'héliotrope.--Et c’est tout leur grand événement du jour, cette
dînette qu’elles s’amusent à faire là comme des femmes du peuple mais
sous le voile, et en voiture fermée.
Au retour, en se quittant, elles s’embrassent encore, et échangent ces
éternelles phrases de femmes turques entre elles:
"Allons, pas de chimères, pas de regrets vains. Réagissez!"
Cependant cela les fait sourire elles-mêmes, tant le conseil en connu et
usé.
La visiteuse est donc partie. C’est le soir. On allume de très bonne
heure, car la nuit tombe plus tôt dans les harems, à cause de ces
quadrillages de bois aux fenêtres. Votre nouveau fantôme noir d’hier,
monsieur Lhéry, se retrouve seul. Mais voici le bey qui rentre, le
maître annoncé par un bruit de sabre dans l’escalier. La pauvre petite
dame de céans a encore plus froid à l’âme. Par habitude, elle se regarde
dans une glace; l’image reflétée lui parait vraiment bien jolie, et elle
pense: "Toute cette beauté, pour lui, quel dommage!"
Lui, insolemment étendu sur une pile de coussins, commence une histoire:
"Vous savez, ma chère, aujourd’hui au palais....
Oui, le palais, les camarades et les fusils, les nouvelles armes, c’est
tout ce qui l’intéresse; rien de plus, jamais.
Elle n’écoute pas, elle a envie de pleurer. Alors, on la traite de
"détraquée".
Elle demande la permission de se retirer dans sa chambre, et bientôt
elle pleure à sanglots, la tête sur son oreiller de soie, lamé d’or et
d’argent, pendant que les Européennes, à Péra, vont au bal ou au
théâtre, sont belles et aimées, sous des flots de lumière...
"***"
XXIX
Pour la seconde fois depuis le retour du Bosphore, André et son trio de
fantômes étaient ensemble, dans la maison clandestine, au coeur du
Vieux-Stamboul.
“Vous ne savez pas, disait Mélek, notre prochain rendez-vous, ce sera
ailleurs, pour changer. Une amie à nous qui habite à Mehmed-Fatih, votre
quartier d’élection, nous a offert de nous réunir chez elle. Sa maison
tout à fait turque, où il n’y a aucun maître, est une vraie trouvaille,
calme et sûre. Je vous y prépare du reste une surprise, dans un harem,
plus luxueux que celui-ci et au moins aussi oriental. Vous verrez ça!"
André ne l’écoutait pas, décidé à brûler ses vaisseaux aujourd’hui pour
essayer de connaître les yeux de Djénane, et très préoccupé de
l’aventure, sentant que s’il s’y prenait mal, si elle se cabrait dans
son refus, avec son caractère incapable de fléchir, ce serait fini à
tout jamais. Or, cet éternel voile noir sur cette figure de jeune femme
devenait pour lui un malaise obsédant, une croissante souffrance, à
mesure qu’il s’attachait à elle davantage. Oh! savoir ce qu’il y avait
là-dessous! Rien qu’un instant, saisir l’aspect de cette sirène à voix
céleste, pour le fixer ensuite dans sa mémoire!... Et puis, pourquoi se
cachait-elle, et pas ses soeurs? Quelle différence y avait-il donc? A
quel sentiment autre et inavoué pouvait-elle bien obéir, la petite âme
altière et pure?...
Une explication parfois lui traversait l’esprit, mais il la chassait
aussitôt comme absurde et entachée de fatuité: ”Non, se disait-il
toujours, elle pourrait être ma fille; ça n’a pas le sens commun."
Et elle se tenait là tout près de lui; il n’aurait eu qu’à soulever de
la main ce morceau d’étoffe, qui pendait à peine plus bas que la barbe
d’un loup de bal masqué! Pourquoi fallait-il que ce geste si tentant, si
simple, fût aussi impossible et odieux qu’un crime!...
L’heure passait, et il serait bientôt temps de les quitter. Le rayon du
soleil de novembre s’en allait vers les toits,--toujours ce même rayon
sur le mur d’en face, dont le reflet jetait dans l’humble harem un peu
de lumière.
"Écoutez-moi, petite amie, dit-il brusquement, il faut à tout prix que
je connaisse vos yeux; je ne peux plus, je vous assure, je ne peux plus
continuer comme ça.... D’abord la partie est inégale, puisque vous voyez
les miens tout le temps, vous, à travers cette gaze double, ou triple,
je ne sais, qui est votre complice. Mais rien que vos yeux, si vous
voulez, vous m’entendez bien.... Au lieu de votre désolant tcharchaf
noir, venez en yachmak la prochaine fois; en yachmak aussi austère qu’il
vous plaira, ne découvrant que vos prunelles,--et les sourcils qui
concourent à l’expression du regard.... Le reste de la figure, j’y
consens, cachez-le-moi pour toujours, mais pas vos yeux.... Voyez, je
vous le demande, je vous en supplie.... Pourquoi faites-vous cela,
pourquoi? Vos soeurs ne le font plus.... De votre part, ce n’est que de
la méfiance, et c’est mal...."
Elle demeura interdite et silencieuse, un moment pendant lequel, lui,
entendait battre ses propres artères.
"Tenez, dit-elle enfin, du ton des résolutions graves, regardez, André,
si je me méfie!"
Et, levant son voile, qu’elle rejeta en arrière, elle découvrit tout son
visage pour planter bien droit, dans les yeux de son ami, ses jeunes
yeux admirables, couleur de mer profonde.
C’était la première fois qu’elle osait l’appeler par son nom, autrement
que dans une lettre. Et sa décision, son mouvement avaient quelque chose
de si solennel, que les deux autres petites ombres, dans leur surprise,
restaient muettes, tandis qu’André reculait imperceptiblement sous le
regard fixe de cette apparition, comme quand on a un peu peur, ou que
l’on est ébloui sans vouloir le paraître.
CINQUIÈME PARTIE
XXX
Au coeur de Stamboul, sous le ciel de novembre. Le dédale des vieilles
rues, bien entendu pleines de silence, et aux pavés sertis d’herbe
funèbre, sous les nuages bas et obscurs; l’enchevêtrement des maisons en
bois, jadis peintes d’ocre sombre, toutes déjetées, toutes de travers,
avec toujours leurs fenêtres à doubles grillages impénétrables au
regard.--Et c’était tout cela, tout ce délabrement, toute cette
vermoulure, qui, vu de loin, figurait dans son ensemble une grande ville
féerique, mais qui, vu en détail, eût fortement déçu les touristes des
agences. Pour André toutefois et pour quelques autres comme lui, ces
choses, même de près, gardaient leur charme fait d’immuabilité, de
recueillement et de prière. Et puis, de temps à autre, un détail exquis:
un groupe de tombes anciennes, très finement ciselées, à un carrefour,
sous un platane de trois cents ans; ou bien une fontaine en marbre, aux
arabesques d’or presque éteint.
André, coiffé du fez des Turcs, s’engageait dans ces quartiers d’après
les indications d’une carte faite par Mélek avec notes à l’appui. Une
fois, il s’arrêta pour contempler l’une de ces nichées de petits chiens
errants, qui pullulent à Constantinople, et auxquels les bonnes âmes du
voisinage avaient, comme d’habitude, fait l’aumône d’une litière en
guenille et d’un toit en vieux tapis. Ils gîtaient là-dessous, avec des
minois aimables et joyeux. Cependant il ne les caressa point, de peur de
se trahir, car les Orientaux, s’ils sont pleins de pitié pour les
chiens, dédaignent de les toucher, et réservent pour les chats leurs
câlineries. Mais la maman vint quand même ramper devant lui, en faisant
des grâces, pour bien marquer à quel point elle se sentait honorée de
son attention.
"La quatrième maison à gauche, après un kiosque funéraire et un cyprès",
était le lieu où le convoquait aujourd’hui le caprice de ses trois
amies. Un domino noir, au voile baissé et qui semblait n’être pas Mélek,
l’attendait derrière la porte entrouverte, le fit monter sans mot dire,
et le laissa seul dans un petit salon très oriental et très assombri par
des grillages de harem: divans tout autour et inscriptions d’Islam
décorant les murailles. A côté, on entendait des chuchotements, des pas
légers, des frous-frous de soie.
Et, quand le même domino inconnu revint l’appeler d’un signe et
l’introduisit dans la salle proche, il put se croire Aladin entrant dans
son sérail. Ses trois austères petits fantômes noirs d’autrefois étaient
là, métamorphosés en trois odalisques, qui étincelaient de broderies
d’or et de paillettes avec une magnificence adorablement surannée. Des
voiles anciens de la Mecque, en gaze blanche toute pailletée, tombaient
derrière elles, sur leurs épaules, enveloppant leurs cheveux arrangés en
longues nattes; debout, le visage tout découvert, inclinées devant lui
comme devant le maître, elles lui souriaient avec leur fraîche jeunesse
aux gencives roses.
C’étaient les costumes, les bijoux des aïeules, exhumés pour lui des
coffres de cèdre; encore avaient-elles su, avec leur tact d’élégantes
modernes, choisir parmi les satins doucement fanés et les archaïques
fleurs d’or brodées en relief pour composer des assemblages
particulièrement exquis. Elles lui donnaient là un spectacle que
personne ne voit plus et auquel ses yeux d’Européen n’auraient jamais
osé prétendre. Derrière elles, plus dans l’ombre, et rangées sur les
divans, cinq ou six complices discrètes se tenaient immobiles,
uniformément noires en tcharchaf et le voile baissé, leur silencieuse
présence augmentant le mystère. Tout cela, qu’on n’eût fait pour aucun
autre, était d’une audace inouïe, d’un stupéfiant défi au danger. Et on
sentait, autour de cette réunion défendue, la tristesse attentive d’un
Stamboul enveloppé dans la brume d’hiver, la muette réprobation d’un
quartier plein de mosquées et de tombeaux.
Elles s’amusèrent à le traiter comme un pacha, et dansèrent devant lui,
--une danse des grand-grand-mères dans les plaines de Karadjiamir, une
danse très chaste et très lente, avec des gestes de bras nus, une
pastorale d’Asie, que leur jouait sur un luth, dans l’ombre au fond de
la salle, une des femmes voilées. Souples, vives et faussement
languissantes, elles étaient redevenues, sous ces costumes, de pures
Orientales, ces trois petites extra-cultivées, à l’âme si inquiète, qui
avaient médité Kant et Schopenhauer.
"Pourquoi n’êtes-vous pas gai aujourd’hui? demanda Djénane tout bas à
André. Cela vous ennuie, ce que nous avions imaginé pour vous?
--Mais vous me ravissez au contraire; mais je ne verrai jamais rien
d’aussi rare et d’aussi délicieux. Non, ce qui m’attriste, je vous le
dirai quand les dames noires seront parties; si cela vous rend songeuse
peut-être, au moins je suis sûr que cela ne vous fera pas de peine."
Les dames noires ne restèrent qu’un moment. Parmi ces invisibles,--qui
étaient toutes des révoltées, il va sans dire,--André reconnut à leur
voix, dès que la conversation commença, les deux jeunes filles qui
étaient venues un jour à Sultan-Selim, celles qui avaient eu une aïeule
française et rêvaient d’une évasion; Mélek les pressait de relever aussi
leur voile, par bravade contre la règle tyrannique; mais elles
refusèrent, disant avec un gentil rire:
"Vous avez bien mis six mois, vous, à relever le vôtre!"
Il y avait aussi une femme vraisemblablement jeune, qui parlait le
français comme une Parisienne et que le livre promis par André Lhéry
passionnait beaucoup. Elle lui demanda:
"Vous voulez sans doute--et c’est ce que _nous_ voudrions aussi nous -
- prendre la femme turque au point actuel de son évolution? Eh bien,--
pardonnez à une ignorante petite Orientale de donner son avis à André
Lhéry,--si vous écrivez un roman impersonnel, en le faisant tourner
autour d’une héroïne, ou d’un groupe d’héroïnes, ne risquez-vous pas de
ne plus rester l’écrivain d’impulsion que nous aimions tant? Si cela
pouvait être plutôt une sorte de suite à _Medjé_, votre retour en
Orient, à des années de distance....
--Je lui avais exactement dit cela, interrompit Djénane; mais j’ai été
si mal accueillie que je n’ose plus guère lui exposer mes petites idées
sur ce livre....
--Mal accueillie, oui, répondit-il en riant; mais, malgré cela, ne vous
ai-je pas promis que, sauf me mettre en scène, je ferais tout ce que
vous voudriez? Alors, exposez-les-moi bien, au contraire, vos idées,
aujourd’hui même, et les dames-fantômes qui nous écoutent consentiront
peut-être à y joindre aussi les leurs....
--Le roman ou le poème d’amour d’une Orientale ne varie guère, reprit
la dame noire qui avait déjà parlé. Toujours ce sont des lettres
nombreuses et des entrevues furtives. L’amour plus ou moins complet, et,
au bout, la mort; quelquefois, mais rarement, la fuite. Je parle, bien
entendu, de l’amour avec un étranger, le _seul_ dont soit capable
l’Orientale cultivée, celle d’aujourd’hui, qui a pris conscience d’elle-
même.
--Combien la révolte vous rend injuste pour les hommes de votre pays!
essaya de dire André. Rien que parmi ceux que je connais, moi, je
pourrais vous en citer de plus intéressants que nous, et de plus....
--La fuite, non, interrompit Djénane, mettons seulement la mort. J’en
reviens à ce que je proposais l’autre jour à M. Lhéry; pourquoi ne pas
choisir une forme qui lui permette, sans être absolument en scène, de
traduire ses propres impressions? Celle-ci par exemple: "_Un étranger
qui lui ressemblerait comme un frère_", un homme gâté comme lui par la
vie, et un écrivain très lu par les femmes, revient un jour à Stamboul,
qu’il a aimé jadis. Y retrouve-t-il sa jeunesse, ses enthousiasmes?...
(A vous de répondre, monsieur Lhéry!) Il y rencontre une de nos soeurs
qui lui aurait écrit précédemment, comme tant d’autres pauvres petites,
éblouies par son auréole. Et alors ce qui, il y a vingt ans, fût devenu
de l’amour, n’est plus chez lui que curiosité artistique. Bien entendu,
je ne ferais pas de lui un de ces hommes fatals qui sont démodés depuis
1830, mais seulement un artiste, qu’amusent les impressions nouvelles et
rares. Il accepte donc les entrevues successives, parce qu’elles sont
dangereuses et inédites. Et que peut-il en advenir, si ce n’est
l’amour?... mais en elle, pas en lui, qui n’est qu’un dilettante et ne
voit là-dedans qu’une aventure....
"Ah! non, dit-elle tout à coup, en se levant avec une impatience
enfantine, vous m’écoutez là, tous, vous me faites pérorer comme un bas
bleu.... Tenez, je me sens ridicule. Plutôt je vais danser encore une
danse de mon village; je suis en odalisque, et ça m’ira mieux.... Toi,
Chahendé, je t’en prie, joue cette ronde des pastoures, que nous
répétions avant l’arrivée de monsieur Lhéry, tu sais.... Et elle voulut
prendre ses deux soeurs par la main pour danser.
Mais les assistantes protestèrent, réclamant la fin du scénario.
Et, pour la faire se rasseoir, elles s’y mirent toutes, aussi bien les
deux autres petites houris pailletées d’or que les fantômes en deuil.
"Oh! vous m’intimidez à présent!... Vous m’ennuyez bien.... La fin de
l’histoire?... Mais il me semble qu’elle était finie... N’avions-nous
pas dit tout à l’heure que l’amour d’une musulmane n’avait d’autre issue
que la fuite ou la mort?... Eh bien?... Mon héroïne à moi est trop fière
pour suivre l’étranger. Elle mourra donc, non pas directement de cet
homme, mais plutôt, si vous voulez, de ces exigences inflexibles du
harem qui ne lui laissent pas le moyen _de se consoler de son amour et
de son rêve, par l’action_."
André la regardait parler. Aujourd’hui son aspect d’odalisque, dans ses
atours qui avaient cent ans, rendait plus inattendu encore son langage;
ses prunelles vert sombre restaient levées obstinément vers le vieux
plafond compliqué d’arabesques, et elle disait tout cela avec le
détachement d’une personne qui invente un joli conte, mais ne saurait
être mise en cause.... Elle était insondable....
Ensuite, quand les dames noires s'en furent allées, elle s’approcha de
lui, toute simple et confiante, comme une bonne petite camarade:
"Et maintenant qu’elles sont parties, qu’avez-vous?
--Ce que j’ai.... Vos deux cousines peuvent l’entendre, n’est-ce pas?
--Certainement, répondit-elle, à demi blessée. Quels secrets pourrions-
nous avoir vis-à-vis d’elles, vous et moi? Ne vous ai-je pas dit, dès le
début, que toutes les trois nous ne serions jamais pour vous qu’une
seule âme?
--Eh bien! j’ai qu’en vous regardant je suis charmé et presque
épouvanté par une ressemblance. L’autre jour déjà, quand vous avez levé
votre voile pour la première fois, ne m’avez-vous pas vu reculer devant
vous? Je retrouvais le même ovale du visage, le même regard, les mêmes
sourcils, qu’elle avait coutume de rejoindre par une ligne de henneh. Et
encore, cette fois-là, je ne connaissais pas vos cheveux, pareils aux
siens, que vous me montrez aujourd’hui, nattés comme elle avait coutume
de faire...."
Elle répondit d’use voix grave:
"Ressembler à votre Nedjibé, moi!... Ah! j’en suis aussi troub1ée que
vous, allez!... Si je vous disais, André, que depuis cinq ou six ans
c’était mon rêve le plus cher...."
Ils se regardaient profondément, muets l’un devant l’autre; les sourcils
de Djénane s’étaient un peu relevés, comme pour laisser les yeux
s’ouvrir plus larges, et il voyait luire ses prunelles couleur de mer
sombre,--tandis que les deux autres jeunes femmes, dans ce harem où
commençait hâtivement le crépuscule, se tenaient à l’écart, respectant
cette confrontation mélancolique.
"Restez comme vous êtes là, ne bougez pas, André, dit-elle tout à coup.
Et vous deux, venez le regarder, notre ami; placé et éclairé comme il
est, on lui donnerait à peine trente ans?"
Lui, alors, qui avait tout à fait oublié son âge, ainsi qu’il lui
arrivait parfois, et qui se faisait à ce moment l’illusion d’être
réellement jeune, reçut un coup cruel, se rappela qu’il avait commencé
de redescendre la vie, et que c’est la seule pente inexorable qu’aucune
énergie n’a jamais remontée. “ Qu’est-ce que je fais, se demanda-t-il,
auprès de ces étranges petites qui sont la jeunesse même? Si innocente
qu’elle puisse être, l’aventure où elles m’ont jeté, ce n’est plus une
aventure pour moi...."
Il les quitta plus froidement peut-être que d’habitude, pour s’en aller,
si seul, par la ville immense où baissait le jour d’automne. Il avait à
traverser combien de quartiers différents, combien de foules
différentes, et des rues qui montaient, et des rues qui redescendaient,
et tout un bras de mer, avant de regagner, sur la hauteur de Péra, son
logis de hasard qui lui parut plus détestable et plus vide que jamais, à
la nuit tombante....
Et puis, pourquoi pas de feu chez lui, pas de lumière? Il demanda ses
domestiques turcs, chargés de ce soin. Son valet de chambre français,
qui s’empressait pour les suppléer, arriva levant les bras au ciel:
"Tous partis, faire la fête! C’est le carnaval des Turcs, qui commence
ce soir; pas eu moyen de les retenir...."
Ah! il avait oublié en effet; on était au 8 novembre, qui correspondait
cette année avec l’ouverture de ce mois de Ramazan, pendant lequel il y
a jeûne austère tous les jours, mais naïves réjouissances et
illuminations toutes les nuits. Il alla donc à une de ses fenêtres qui
regardaient Stamboul, pour savoir si la grande féerie qu’il avait connue
dans sa jeunesse, un quart de siècle auparavant, se jouait encore en
l’an 1322 de l’hégire.--Oui, c’était bien cela, rien n’avait changé;
l’incomparable silhouette de ville, là-bas, dans l’imprécision nocturne,
commençait de briller sur plusieurs points, s’illuminait rapidement
partout à la fois. Tous les minarets, qui venaient d’allumer leurs
doubles ou triples couronnes lumineuses, ressemblaient à de gigantesques
fuseaux d’ombre, portant, à différentes hauteurs dans l’air, des bagues
de feu. Et des inscriptions arabes, au-dessus des mosquées, se traçaient
dans le vide, si grandes et soutenues par de si invisibles fils que,
dans ce lointain et cette brume, on les eût dites composées avec des
étoiles, comme les constellations. Alors il se rappela que Stamboul, la
ville du silence tout le reste de l’année, était, pendant les nuits du
Ramazan, plein de musiques, de chants et de danses; parmi ces foules, il
est vrai, on n’apercevrait point les femmes, même pas sous leur forme
ordinaire de fantôme qui est encore jolie, puisque toutes, depuis le
coucher du soleil, devaient être rentrées derrière leurs grilles; mais
il y aurait mille costumes de tous les coins de l’Asie, et des
narguilés, et des théâtres anciens, et des marionnettes, et des ombres
chinoises. D’ailleurs, l’élément Pérote, autant par crainte des coups
que par inepte incompréhension, n’y serait aucunement représenté. Donc,
oubliant encore une fois le nombre de ses années, qui l’avait rembruni
tout à l’heure, il reprit son fez, et, comme ses domestiques turcs, s’en
alla vers cette ville illuminée, de l’autre côté de l’eau, faire la fête
orientale.
XXXI
Le 12 novembre, 4 du Ramazan, fut le jour enfin de cette visite ensemble
à la tombe de Nedjibé, qu’ils projetaient entre eux depuis des mois,
mais qui était bien une de leurs plus périlleuses entreprises; ils
l’avaient jusqu’ici différée, à cause de sa difficulté même, et à cause
de tant d’heures de liberté qu’elle exigeait, le cimetière étant très
loin.
La veille, Djénane, en lui donnant ses dernières instructions, lui avait
écrit: "Il fait si beau et si bleu, ce matin, j’espère de tout coeur que
demain aussi nous sourira." Et, quant à André, il s’était toujours
imaginé ce pèlerinage s’accomplissant par une de ces immobiles et
nostalgiques journées de novembre, où le soleil d’ici donne par surprise
une tiédeur de serre, dans ce pays en somme très méridional, apporte une
illusion d’été, et puis fait Stamboul tout rose le soir, et plus
mervei1leusement rose encore l’Asie qui est en face, à l’heure du
Moghreb, pour un instant fugitif, avant la nuit qui ramène tout de suite
le frisson du Nord.
Mais non, quand s’ouvrirent ses contrevents le matin, il vit le ciel
chargé et sombre: c’était le vent de la Mer Noire, sans espoir
d’accalmie.--Il savait du reste qu’à cette heure même, les jolis yeux
de ses amies cloîtrées devaient aussi interroger le temps avec anxiété,
à travers les grillages de leurs fenêtres.
Il n’y avait pas à hésiter cependant, tout cela ayant coûté tant de
peine à combiner, avec l’aide de complicités, payées ou gratuites, que
l’on ne retrouverait peut-être plus. A l’heure dite, une heure et demie,
en fez et le chapelet à la main, il était donc à Stamboul, à Sultan-
Fatih, devant la porte de cette maison de mystère où quatre jours plus
tôt elles l’avaient reçu en odalisques. Il les trouva prêtes, toutes
noires, impénétrablement voilées; Chahendé Hanum, la dame inconnue de
céans, avait voulu aussi se joindre à elles; c’était donc quatre
fantômes qui se disposaient à le suivre, quatre fantômes un peu émus, un
peu tremblants de l’audace de ce qu’on allait faire. André, à qui
reviendrait de prendre la parole en route, soit avec les cochers, soit
avec quelque passant imprévu, s’inquiétait aussi de son langage, de ses
hésitations peut-être, ou de son accent étranger, car le jeu était
grave.
"Il vous faudrait un nom turc, dirent-elles, pour le cas où nous aurions
besoin de vous parler.
--Eh bien, dit-il, prenons Arif, sans chercher plus. Jadis, je
m’amusais à me faire appeler Arif Effendi; aujourd’hui je peux bien être
monté en grade; je serai Arif Bey."
L’instant d’après, chose sans précédent à Stamboul, ils cheminaient
ensemble dans la rue, l’étranger et les quatre musulmanes, Arif Bey et
son harem. Un vent inexorable amenait toujours des nuages plus noirs,
charriait de l’humidité glacée; on était transi de froid. Mélek seule
restait gaie et appelait son ami: _Iki gueuzoum beyim effendim_
(Monsieur le Bey mes deux yeux, une locution usitée qui signifie:
Monsieur le Bey qui m’êtes aussi cher que la vue). Et André lui en
voulait de sa gaieté, parce que la figure de la petite morte, ce jour-
là, se tenait obstinément présente à sa mémoire, comme posée devant lui.
Arrivés à une place où stationnaient des fiacres, ils en prirent deux,
un pour le bey, un pour ses quatre fantômes, les convenances ne
permettant guère à un homme de monter dans la même voiture que les
femmes de son harem.
Un long trajet, à la file, à travers les vieux quartiers fanatiques,
pour arriver enfin, en dehors des murs, dans la solitude funèbre, dans
les grands cimetières, à cette saison pleins de corbeaux, sous les
cyprès noirs.
Entre la porte d’Andrinople et Eyoub, devant les immenses murailles
byzantines, ils descendirent de voiture, la route, jadis dallée, n’étant
plus possible. A pied, ils longèrent un moment ces remparts en ruine;
par les éboulements, par les brèches, des choses de Stamboul se
montraient de temps à autre, comme pour mieux imposer à l’esprit la
pensée de l’Islam, ici dominateur et exclusif: c'était, plus ou moins
dans le lointain, quelqu’une des souveraines mosquées, dômes superposés
en pyramide, minarets qui pointaient du sol comme une gerbe de fuseaux,
blancs sous le ciel noir.
Et ce lieu d’imposante désolation, où André passait avec les quatre
jeunes femmes voilées de deuil, pour accomplir le pieux pèlerinage,
était précisément celui où jadis, un quart de siècle auparavant, Nedjibé
et lui avaient fait leur seule promenade de plein jour; c’était là que
tous deux, si jeunes et si enivrés l’un de l’autre, avaient osé venir
comme deux enfants qui bravent le danger; là qu’ils s’étaient arrêtés
une fois, au pâle soleil d’hiver, pour écouter chanter dans les cyprès
une pauvrette de mésange qui se trompait de saison; là que, sous leurs
yeux, on avait enterré certaine petite fille grecque au visage de
cire.... Et plus d’un quart de siècle avait passé sur ces infimes
choses, uniques pourtant dans leurs existences, et ineffaçables dans la
mémoire de celui des deux qui continuait de vivre.
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