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Les desenchantees by Pierre Loti

P >> Pierre Loti >> Les desenchantees

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Le dimanche 12 décembre 1904, jour choisi pour cette promenade, après
mille combinaisons et roueries, se trouva être l'un de ces jours de
splendeur qui, sous ce climat variable, viennent tout à coup en plein
hiver, entre deux périodes de neige, ramener l'été. Sur le pont de la
Corne-d'Or, d'où partent les petits vapeurs pour les Échelles d'Asie,
ils se rencontrèrent en plein soleil de midi, mais sans broncher, en
voyageurs qui ne se connaissent point, et ils prirent comme par hasard
le même bateau, où elles s'installèrent correctement dans le roufle-
harem réservé aux musulmanes, après avoir congédié nègres et négresses.

A cause de ce beau ciel, il y avait aujourd'hui un monde fou qui allait
se promener sur l'autre rive. En même temps qu'eux, étaient parties une
cinquantaine de dames-fantômes et, quand on accosta l'Échelle de
Scutari, André, s'embrouillant au milieu de tous ces voiles noirs qui
débarquaient ensemble, prit d'abord une fausse piste, suivit trois dames
qu'il ne fallait pas et risqua d'amener un affreux scandale. Par
bonheur, elles avaient l'allure moins élégante que le petit trio en
marche là-bas, et il les lâcha tout confus au détour du premier chemin,
pour rejoindre ses trois amies,--les vraies, cette fois.

Ils frétèrent une voiture de louage, la même pour eux quatre, ce qui est
toléré à la campagne. Lui, étant le bey, s'assit à la place d'honneur,
contrairement à nos idées occidentales, Djénane à côté de lui, Zeyneb et
Mélek en face, sur la banquette de devant. Et, les chevaux lancés au
trot, elles éclatèrent de rire toutes les trois sous leurs voiles, à
cause du tour bien joué, à cause de la liberté conquise jusqu'à ce soir,
à cause de leur jeunesse, et du temps clair, et des lointains bleus.
Elles étaient du reste le plus souvent adorables de gaieté enfantine,
entre leurs crises sombres, même Zeyneb qui savait oublier son mal et
son désir de mourir. C'est avec une souriante aisance de défi qu'elles
bravaient tout, la séquestration absolue, l'exil, ou peut-être quelque
autre châtiment plus lourd encore.

A mesure qu'on s'avançait le long de la Marmara, le perpétuel courant
d'air du Bosphore se faisait de moins en moins sentir. Leur petite baie
était loin, mais baignée d'air tiède, comme elles l'avaient prévu, et si
paisible dans sa solitude, si rassurante pour eux dans son absolu
délaissement! Elle s'ouvrait au plein Sud, et une falaise en miniature
l'entourait comme un abri fait exprès. Sur ce sable fin, on était chez
soi, préservé des regards comme dans le jardin clos d'un harem. On ne
voyait rien d'autre que la Marmara, sans un navire, sans une ride, avec
seulement la ligne des montagnes d'Asie à l'extrême horizon; une Marmara
toute d'immobilité comme aux beaux jours apaisés de septembre, mais
peut-être trop pâlement bleue, car cette pâleur apportait, malgré le
soleil, une tristesse d'hiver; on eût dit une coulée d'argent qui se
refroidit. Et ces montagnes, tout là-bas, avaient déjà leurs neiges
éblouissantes.

En montant sur la petite falaise, on n'apercevait âme qui vive, dans la
plaine un peu nue et désolée qui s'étendait alentour. Donc, ayant relevé
leur voile jusqu'aux cheveux, toutes trois se grisaient d'air pur;
jamais encore André n'avait vu au soleil, au grand air, leurs si jeunes
visages, un peu pâlis; jamais encore ils ne s'étaient sentis tous dans
une si complète sécurité ensemble,--malgré les risques fous de
l'entreprise, et les périls du retour, ce soir.

D'abord, elles s'assirent par terre, pour manger des bonbons achetés en
passant chez le confiseur en vogue de Stamboul. Et ensuite elles
passèrent en revue tous les recoins de la gentille baie, devenue leur
domaine clandestin pour l'après-midi. Un étonnant concours de
circonstances, et de volontés, et d'audaces, avait réuni là,--par
cette journée de décembre si étrangement ensoleillée, presque
inquiétante d'être si belle et d'être si furtive entre deux crises du
vent de Russie,--ces hôtes qui lui arrivaient de mondes très
différents et qui semblaient voués par leur destinée première à ne se
rencontrer jamais. Et André, en regardant les yeux, le sourire de cette
Djénane, qui allait repartir après-demain pour son palais de Macédoine,
appréciait tout ce que l'instant avait de rare et de non retrouvable;
les impossibilités qu'il avait fallu déjouer pour se réunir là, devant
la pâleur hivernale de cette mer, les impossibilités reparaîtraient
encore demain et toujours; qui sait? on ne se reverrait peut-être même
jamais plus, au moins avec tant de confiance et le coeur si léger;
c'était donc une heure dans la vie à noter, à graver, à défendre, autant
que faire se pourrait, contre un trop rapide oubli...

A tour de rôle, un d'eux montait sur la minuscule falaise, pour signaler
les dangers de plus loin. Et une fois, la dame du guet, qui était
Zeyneb, annonça un Turc arrivant le long de la mer, en compagnie lui
aussi de trois dames au voile relevé. Elles jugèrent que ce n'était pas
dangereux, qu'on pouvait affronter la rencontre; seulement elles
rabattirent pour un temps les gazes noires sur leur visage. Quand le
Turc passa, sans doute quelque bey authentique promenant les dames de
son harem, celles-ci avaient également baissé leur voile, à cause
d'André; mais les deux hommes se regardèrent distraitement, sans
méfiance d'un côté ni de l'autre; l'inconnu n'avait pas hésité à prendre
ces gens rencontrés dans cette baie pour les membres d'une même famille.

Des petits cailloux tout plats, comme taillés à souhait, que le flot
tranquille de la Marmara avait soigneusement rangés en ligne sur le
sable, rappelèrent tout à coup à André un jeu de son enfance; il apprit
donc à ses trois amies la manière de les lancer, pour les faire
sautiller longtemps à la surface polie de la mer, et elles s'y mirent
avec passion, sans succès du reste... Mon Dieu! combien elles étaient
enfants, et rieuses, et simples, aujourd'hui, ces trois pauvres petites
compliquées, surtout cette Djénane, qui s'était donné tant de mal pour
gâcher sa vie!

Après cette heure unique, ils allèrent rejoindre leur voiture qui
attendait là-bas, loin, pour les ramener à Scutari. Sur le bateau, bien
entendu, ils ne se connaissaient plus. Mais pendant la courte traversée,
ils eurent ensemble la réapparition merveilleuse de Stamboul, éclairage
des soirs limpides. Un Stamboul vu de face, en enfilade; d'abord les
farouches remparts crénelés du Vieux Sérail, que baignait la nappe tout
en argent rose de la Marmara; et puis, au-dessus, l'enchevêtrement des
minarets et des coupoles, profilé sur un rose différent, un rose de
décembre aussi, mais moins argenté, moins blême que celui de la mer,
tirant plutôt sur l'or...





XXXV

DJÉNANE A ANDRÉ, LE LENDEMAIN


"Encore une fois sauvées! Nous avons eu de terribles difficultés au
retour; mais maintenant il fait calme dans la maison... Avez-vous
remarqué, en arrivant, comme notre Stamboul était beau?

Aujourd'hui la pluie, la neige fondue battent nos vitres, le vent glacé
joue de la flûte triste sous nos portes. Combien nous aurions été
malheureuses, si ce temps-là s'était déchaîné hier! A présent que notre
promenade est dans le passé et qu'il nous en reste comme le souvenir
d'un joli rêve, elles peuvent souffler, toutes les tempêtes de la Mer
Noire...

André, nous ne nous reverrons pas avant mon départ, les circonstances ne
permettent plus d'organiser un rendez-vous à Stamboul; c'est donc mon
adieu que je vous envoie, sans doute jusqu'au printemps. Mais voulez-
vous faire une chose que je vous demande en grâce? Dans un mois, quand
vous partirez pour la France, puisque vous comptez prendre les
paquebots, emportez un fez et choisissez la ligne de Salonique; on s'y
arrête quelques heures, et je sais un moyen de vous y rencontrer. Un de
mes nègres viendra vous porter à bord le mot d'ordre. Ne me refusez pas.

Que le bonheur vous accompagne, André, dans votre pays!...

DJÉNANE."


Après le départ de Djénane, André resta cinq semaines encore à
Constantinople, où il revit Zeyneb et Mélek. Quand le moment vint de
prendre son congé de deux mois, il s'en alla par la ligne indiquée,
emportant son fez; mais à Salonique aucun nègre ne se présenta au
paquebot. La relâche fut donc pour lui toute de mélancolie, à cause de
cette attente déçue,--et aussi à cause du souvenir de Nedjibé qui
planait encore sur cette ville et sur ces arides montagnes alentour. Et
il repartit sans rien savoir de sa nouvelle amie.

Quelques jours après être arrivé en France, il reçut cette lettre de
Djénane:

"Bounar-Bachi, près Salonique, 10 janvier 1905.

Quand et par qui pourrai-je faire jeter à la poste ce que je vais vous
écrire, gardée comme je le suis ici?

Vous êtes loin et on n'est pas sûr que vous reviendrez. Mes cousines
m'ont raconté vos adieux et leur tristesse depuis votre départ. Quelle
étrange chose, André, si on y songe, qu'il y ait des êtres dont la
destinée soit de traîner la souffrance avec eux, une souffrance qui
rayonne sur tout ce qui les approche! Vous êtes ainsi et ce n'est pas
votre faute. Vous souffrez de peines infiniment compliquées, ou peut-
être infiniment simples. Mais vous souffrez; les vibrations de votre âme
se résolvent toujours en douleur. On vous approche: on vous hait ou l'on
vous aime. Et, si l'on vous aime, on souffre avec vous, par vous, de
vous. Ces petites de Constantinople, vous avez été cette année un rayon
dans leur vie; rayon éphémère, elles le savaient d'avance. Et à présent
elles souffrent de la nuit où elles sont retombées.

Pour moi, ce que vous avez été, peut-être un jour vous le dirai-je. Ma
souffrance à moi est moins de ce que vous soyez parti que de vous avoir
rencontré.

Vous m'en avez voulu sans doute de n'avoir pas arrangé une entrevue, à
votre passage par Salonique. La chose en soi était possible, dans la
campagne qui est déserte comme au temps de votre Nedjibé. Nous aurions
eu dix minutes à nous, pour échanger quelques mots d'adieu, un serrement
de main. Il est vrai, mon chagrin n'en aurait pas été allégé, au
contraire. Pour des raisons qui m'appartiennent, je me suis abstenue.
Mais ce n'est point la peur du danger qui a pu m'arrêter, oh! loin de
là; si, pour aller à vous, j'avais su la mort embusquée sur le chemin de
mon retour, je n'aurais pas eu d'hésitation ni de trouble, et je vous
aurais porté alors, André, l'adieu de mon coeur, tel que mon coeur
voudrait vous le dire. Nous autres, femmes turques d'aujourd'hui, nous
n'avons pas peur de la mort. N'est-ce pas vers elle que l'amour nous
pousse? Quand donc, pour nous, l'amour a-t-il été synonyme de vie?

DJÉNANE."


Et Mélek, chargée de faire passer cette lettre en France, avait ajouté
sous la même enveloppe ces réflexions qui lui étaient venues:

"En songeant longuement à vous, notre ami, j'ai trouvé, j'en suis sûre,
plusieurs des causes de votre souffrance. Oh! je vous connais
maintenant, allez! D'abord vous voulez toujours tout éterniser, et vous
ne jouissez jamais pleinement de rien, parce que vous vous dites: "Cela
va finir." Et puis la vie vous a tellement comblé, vous avez eu tant de
choses bonnes dans les mains, tant de choses dont une seule suffirait au
bonheur d'un autre, que vous les avez toutes laissé tomber, parce qu'il
y en avait surabondance. Mais votre plus grand mal, c'est qu'on vous a
trop aimé et qu'on vous l'a trop dit; on vous a trop fait sentir que
vous étiez indispensable aux existences dans lesquelles vous
apparaissiez; on est toujours venu au-devant de vous; jamais vous n'avez
eu besoin de faire aucun pas dans le chemin d'aucun sentiment: chaque
fois, vous avez attendu. A présent vous sentez que tout est vide, parce
que vous _n'aimez pas vous-même_, vous vous laissez aimer. Croyez-moi,
aimez à votre tour, n'importe, une quelconque de vos innombrables
amoureuses, et vous verrez comme ça vous guérira.

MÉLEK."


La lettre de Djénane déplut à André, qui la jugea pas assez naturelle.
"Si son affection, se disait-il, était si profonde, elle aurait, avant
tout et malgré tout, désiré me dire adieu, soit à Stamboul, soit à
Salonique; il y a de la _littérature_ là-dedans." Il se sentait déçu; sa
confiance en elle était ébranlée, et il en souffrait. Il oubliait que
c'était une Orientale, plus excessive en tout qu'une Européenne, et
d'ailleurs bien plus indéchiffrable.

Il fut sur le point, dans sa réponse, de la traiter en enfant, comme il
faisait quelquefois: "Un être qui traîne la souffrance avec lui! Alors
nous y voilà, à votre _homme fatal_ que vous déclariez vous-même démodé
depuis 1830..." Mais il craignit d'aller trop loin et répondit sur un
ton sérieux, lui disant qu'elle l'avait péniblement atteint en le
laissant partir ainsi.

Aucune communication directe n'était possible avec elle, à Bounar-Bachi,
dans son palais de belle-au-bois-dormant; tout devait passer par
Stamboul, par les mains de Zeyneb ou de Mélek, et de bien d'autres
complices encore.

Au bout de trois semaines, il reçut ces quelques mots, dans une lettre
de Zeyneb.

"André, comment vous blesser de n'importe ce que je puisse dire ou
faire, moi qui suis un rien auprès de vous? Ne savez-vous pas que toute
ma pensée, toute mon affection est une chose humble, que vos pieds
peuvent fouler; un long tapis ancien, aux dessins quand même encore
jolis, sur lequel vos pieds ont le droit de marcher. Voilà ce que je
suis, et vous pourriez vous fâcher contre moi, m'en vouloir?

DJÉNANE."


Elle était redevenue Orientale tout entière là-dedans, et André, qui en
fut charmé et ému, lui récrivit aussitôt, cette fois avec un élan de
douce affection,--d'autant plus que Zeyneb ajoutait: "Djénane est
malade là-bas, d'une fièvre nerveuse persistante qui inquiète notre
grand-mère, et le médecin ne sait qu'en penser."

Des semaines après, Djénane le remercia par cette petite lettre, encore
très courte, et orientale autant que la précédente:

"Bounar-Bachi, 21 février 1905.

Je me disais depuis des jours: Où est-il, le bon remède qui doit me
guérir? Il est arrivé, le bon remède, et mes yeux, qui sont devenus trop
grands, l'ont dévoré. Mes pauvres doigts pâles le tiennent, merci! Merci
de me faire l'aumône d'un peu de vous-même, l'aumône de votre pensée.
Soyez béni pour la paix que votre seconde lettre m'a apportée!

Je vous souhaite du bonheur, ami, en remerciement de l'instant de joie
que vous venez de me donner. Je vous souhaite un bonheur profond et
doux, un bonheur qui charme votre vie comme un jardin parfumé, comme un
matin clair d'été.

DJÉNANE."


Malade, vaincue par la fièvre, la pauvre petite cloîtrée redevenait
quelqu'un de la plaine de Karadjiamir,--comme on redevient enfant. Et,
sous cet aspect, antérieur à l'étonnante culture dont elle était si
fière, André l'aimait davantage.

Cette fois encore, au petit mot de Djénane, il y avait un post-scriptum
de Mélek. Après des reproches sur la rareté de ses lettres toujours
courtes, elle disait:

"Nous admirons votre agitation, en vous demandant comment il faudrait
nous y prendre pour être agitées nous aussi, occupées, surmenées,
empêchées d'écrire à nos amis. Enseignez-nous le moyen, s'il vous plaît.
Nous au contraire, c'est tout le jour que nous avons le temps d'écrire,
pour notre malheur et pour le vôtre...

MÉLEK."





XXXVI


Quand André revint en Turquie, son congé terminé, aux premiers jours de
mars 1905, Stamboul avait encore son manteau de neige, mais, ce jour-là,
c'était sous un ciel admirablement bleu. Autour du paquebot qui le
ramenait, des milliers de goélands et de mouettes tourbillonnaient; le
Bosphore était criblé de ces oiseaux comme d'une sorte de neige à plus
gros flocons; des oiseaux fous, innombrables, une nuée de plumes
blanches qui s'agitaient en avant d'une ville blanche; un merveilleux
aspect d'hiver, avec l'éclat d'un soleil méridional.

Zeyneb et Mélek qui savaient par quel paquebot il devait rentrer, lui
envoyèrent le soir même, par leur nègre le plus fidèle, leurs _sélams_
de bienvenue, en même temps qu'une longue lettre de Djénane qui,
disaient-elles, était guérie, mais prolongeait encore son séjour dans
son vieux palais lointain.

Une fois guérie, la petite barbare de la plaine de Karadjiamir était
redevenue volontaire et compliquée, plus du tout la "chose humble que
son ami pouvait fouler aux pieds". Oh! non, car elle écrivait maintenant
avec rébellion et violence. C'est qu'il y avait eu, derrière la grille
des harems, d'incohérents bavardages sur se livre qu'André préparait;
une jeune femme, que cependant il avait à peine entrevue et seulement
sous l'épais voile noir, se serait vantée, prétendaient quelques-unes,
d'être son amie, la grande inspiratrice de l'oeuvre projetée; et
Djénane, la pauvre séquestrée là-bas, s'affolait d'une jalousie un peu
sauvage:

"André, ne comprenez-vous pas quelle rage d'impuissance doit nous
prendre, quand nous pensons que d'autres peuvent se glisser entre vous
et nous? Et c'est pis encore quand cette rivalité s'exerce sur ce qui
est notre domaine: vos souvenirs, vos impressions d'Orient. Ne savez-
vous pas, ou avez-vous oublié que nous avons joué notre vie (sans parler
de notre repos), et cela uniquement pour vous les donner complètes, ces
impressions de notre pays,--car ce n'était même pas pour gagner votre
coeur (nous le savions las et fermé); non, c'était pour frapper votre
sensibilité d'artiste, et lui procurer, si l'on peut dire, une sorte de
_rêve à demi réel_. Afin d'arriver à cela, qui semblait impossible, afin
de vous montrer ce que, sans nous, vous n'auriez pu qu'imaginer, nous
avons risqué, les yeux ouverts, de nous mettre dans l'âme un chagrin et
un regret éternels. Croyez-vous que beaucoup d'Européennes en eussent
fait autant?

Oui, il y a des heures où c'est une torture de songer que d'autres
pensées viendront en vous qui chasseront notre souvenir, que d'autres
impressions vous seront plus chères que celles de notre Turquie _vue
avec nous et à travers nous_. Et je voudrais, votre livre fini, que vous
n'écriviez plus rien, que vous ne pensiez plus, que vos yeux durs et
clairs ne s'adoucissent jamais plus pour d'autres. Et quand la vie m'est
trop intolérable, je me dis qu'elle ne durera pas longtemps, et
qu'alors, si je pars la première et s'il est possible aux âmes libérées
d'agir sur celles des vivants, mon âme à moi s'emparera de la vôtre pour
l'attirer, et, où je serai, il faudra qu'elle vienne.

Ce qui me reste à vivre, je le donnerais sur l'heure pour lire dix
minutes en vous. Je voudrais avoir la puissance de vous faire souffrir,
--_et le savoir_, moi qui aurais donné, il y a quelques mois, cette
même vie pour vous savoir heureux.

Mon Dieu, André, êtes-vous donc si riche en amitiés, que vous en soyez
si gaspilleur? Est-ce généreux à vous de faire tant de peine à qui vous
aime, et à qui vous aime de si loin, d'une tendresse si désintéressée?
Ne gâtez pas follement une affection qui,--pour être un peu exigeante
et jalouse,--n'en est pas moins la plus vraie peut-être et la plus
profonde que vous ayez rencontrée dans votre vie.

DJÉNANE."


André se sentit nerveux après avoir lu. Le reproche était enfantin et ne
tenait pas debout, puisqu'il n'avait parmi les femmes turques d'autres
amies que ces trois-là. Mais c'est le ton général, qui n'allait plus.
"Cette fois, il n'y a pas à se le dissimuler, se dit-il, voici une vraie
fausse note, un grand éclat discord, au milieu de ces trois amitiés
soeurs, dont je m'obstinais à croire la pure harmonie tellement
inaltérable... Pauvre petite Djénane, est-ce possible pourtant?"

Il essaya d'envisager cette situation nouvelle, qui lui parut sans
issue. "_Cela ne peut pas être_, se dit il, _cela ne sera jamais, parce
que je ne veux pas que cela soit. Voilà pour ce qui me concerne; de mon
côté, la question est tranchée._" Et quand on s'est prononcé d'une façon
aussi nette envers soi-même, cela protège bien contre les pensées
troubles et les alanguissements perfides.

Son mérite à se parler ainsi n'était d'ailleurs pas très grand, car il
avait la conviction absolue que Djénane, même l'aimât-elle, resterait
toujours intangible. Il connaissait à présent cette petite créature à la
fois confiante et hautaine, audacieuse et immaculée: elle était capable
de se livrer loin à un ami qu'elle jugeait décidé à ne pas sortir de son
rôle de grand aîné fraternel, mais sans doute elle eût laissé retomber à
jamais son voile sur son visage, avec une déception irrémédiable, rien
que pour une pression de main un peu prolongée ou tremblante...

L'aventure ne lui en paraissait pas moins pleine de menaces. Et des
phrases, dites autrefois par elle et qui l'avaient à peine frappé, lui
revenaient à la mémoire aujourd'hui avec des résonances graves: "L'amour
d'une musulmane pour un étranger n'a d'autre issue que la fuite ou la
mort."

Mais le lendemain, par un beau temps presque déjà printanier, tout lui
sembla beaucoup moins sérieux. Comme l'autre fois, il se dit qu'il y
avait peut-être pas mal de "littérature" dans cette lettre, et surtout
de l'exagération orientale. Depuis quelques années du reste, pour lui
faire entendre qu'on l'aimait, il fallait de lui prouver jusqu'à
l'évidence,--tant le chiffre de son âge lui était constamment présent
à l'esprit, en obsession cruelle...

Et, le coeur plus léger qu'hier, il se rendit à Stamboul, à Sultan-
Selim, où l'attendaient Zeyneb et Mélek qu'il lui tardait de revoir.
Stamboul, toujours diversement superbe dans le lointain, était ce jour-
là pitoyable à voir de près, sous l'humidité et la boue des grands
dégels, et l'impasse où s'ouvrait la maisonnette des rendez-vous, avait
des plaques de neige encore, le long des murs à l'ombre.

Dans l'humble petit harem, où il faisait froid, elles le reçurent le
voile relevé, confiantes et affectueuses, comme on reçoit un grand frère
qui revient de voyage. Et tout de suite, il fut frappé de l'altération
de leurs traits. Le visage de Zeyneb, qui restait toujours la finesse et
la perfection mêmes, avait pris une pâleur de cire, les yeux s'étaient
agrandis et les lèvres décolorées: l'hiver, très rude cette année-là en
Orient, avait dû aggraver beaucoup le mal qu'elle dédaignait de soigner.
Quant à Mélek, pâlie elle aussi, un pli douloureux au front, on la
sentait concentrée, presque tragique, mûrie soudain pour quelque
résistance suprême.

"Ils veulent encore me marier! dit-elle, âprement et sans plus en
réponse à l'interrogation muette qu'elle avait devinée dans les yeux
d'André.

--Et vous? demanda-t-il à Zeyneb.

--Oh! moi... j'ai la délivrance là, sous ma main", répondit-elle en
touchant sa poitrine, que soulevait de temps à autre une petite toux
sinistre.

Toutes deux se préoccupaient de cette lettre de Djénane, qui hier venait
de passer par leurs mains, et qui était _cachetée_, chose sans précédent
entre elles où il n'y avait jamais eu un mystère.

"Que pouvait-elle bien vous dire?

--Mon Dieu!... Rien... Des enfantillages... Je ne sais quels absurdes
caquets de harem, dont elle s'est émue bien à tort...

--Ah! sans doute l'histoire de cette nouvelle inspiratrice de votre
livre, qui aurait surgi, en dehors de nous?...

--Justement. Et ça ne tient pas debout, je vous assure; car, en dehors
de vous trois et des quelques vagues fantômes à qui vous m'avez vous
même présenté...

--Nous n'y avons jamais cru, ni ma soeur, ni moi... Mais elle, là-bas,
loin de tout... Dans la réclusion, qu'est-ce que vous voulez, on se
monte la tête...

--Et elle se l'est montée si bien qu'elle m'en veut très
sérieusement...

--Pas à mort, toujours, interrompit Mélek, ou du moins cela n'en a pas
l'air... Tenez, regardez plutôt ce qu'elle m'écrit ce matin..."

Elle lui tendit ce passage de lettre, après avoir replié la feuille, sur
la suite que sans doute il ne devait pas lire:

"Dites-lui que je pense à lui sans cesse, que ma seule joie au monde est
son souvenir. Ici, je vous envie, c'est tout ce que je fais; je vous
envie pour les moments que vous passez ensemble, pour ce qu'il vous
donne de sa présence; je vous envie de ce que vous êtes si près de lui,
de ce que vous pouvez _voir_ son regard, de ce que vous pouvez serrer sa
main. Ne m'oubliez pas quand vous êtes ensemble; je veux ma part de vos
réunions et de leur danger."

"Évidemment, conclut-il, en rendant la lettre pliée, cela n'a pas l'air
d'une haine bien mortelle..."

Il avait fait son possible pour parler d'un ton léger, mais ces quelques
phrases, communiquées par Mélek, le laissaient plus convaincu et plus
troublé que la longue lettre violente à lui adressée. Pas de
"littérature" là-dedans; c'était tout simple, et si clair!... Et avec
quelle candeur elle écrivait à ses cousines ces phrases transparentes,
quand elle avait pris la peine de cacheter si soigneusement ses grands
reproches amoureux de l'autre jour!

Ainsi avait décidément tourné, contre son attente, cette étrange et
paisible amitié de l'année dernière, avec trois femmes, qui, au début,
ne devaient former qu'une indissoluble petite trinité, _une seule âme, à
jamais sans visage_. Ce résultat l'épouvantait bien, mais le charmait
aussi; en ce moment, il se sentait incapable de dire s'il préférait que
ce fût ainsi ou que ce ne fût pas...

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Scottish book of the year goes to Kieron Smith, Boy by James Kelman

The barrister Constance Briscoe has won the libel case brought against her by her mother, Carmen Briscoe-Mitchell, over her bestselling misery memoir Ugly, in which she accused Briscoe-Mitchell of childhood cruelty and neglect.

Briscoe-Mitchell claimed the allegations were "a piece of fiction", and sued Briscoe and her publishers Hodder & Stoughton for libel.

A 10-day hearing at the high court in London concluded earlier today with a unanimous verdict from the jury after more than a day's deliberation. Speaking outside the court, Briscoe, a part-time judge, said she was "very happy" with the verdict.

"It is sad that my mother still feels the need to pursue me. Now I just want to get on with my career," she said. "I can quite understand why my family went into collective denial, but whilst child abuse may be committed behind closed doors, it should never be swept under the carpet."

The hearing saw Briscoe tell Mr Justice Tugendhat and a jury how her mother beat her with a stick for wetting the bed, called her a "dirty little whore" and drove her to attempt suicide by drinking bleach.

Briscoe's account of her upbringing was published in 2006 and has sold more than 400,000 copies in the UK.

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Would you have your ashes scattered in Jane Austen's garden?
American film producer to publish version of the Bible in which God says it is better to be gay than straight

The royal family doesn't need a poet

The power of Jane Austen never ceases to amaze: the myriad film and TV adaptations, the biopics, the spin-off self-help books, the novels about Austen book clubs and Austen obsessives and even, next spring, the publication of a book about "how Jane Austen conquered the world" (Jane's Fame, by Clare Harman). And now comes the just-too-weird story that deceased fans of Jane Austen have been banned from having their ashes scattered in her garden. In a letter to the Jane Austen Society, Louise West, the collections manager of Jane Austen's House Museum, wrote: "While we understand many admirers of Jane Austen would love to have ashes laid here, it is something we do not allow. It is distressing for visitors to see mounds of human ash, particularly so for our gardener. Also, it is of no benefit to the garden!" (Or is it? Surely a small quantity of fresh ashes judiciously placed beneath a hydrangea bush is just the ticket?)

Anyway, leaving aside the Gardeners' Question Time minutiae, what on earth is going on here? I like an Austen novel as much as the next person – I probably reread my way through the complete works every couple of years – but I am baffled as to why one would want to be laid to rest among the flowerbeds of Chawton. The only explanation is the currently unstoppable power of the Austen cult, fuelled by Colin Firth in a wet blouse, by Andrew Davies's adaptations, and by Hollywood. I'm all for enjoying books, but the cult of Austen has reached ridiculous proportions. In a post-feminist world that should know better, she seems to be adored as the comforting provider of romantic, happy-endings nonsense instead of the sharp and acerbic social satirist she deserves to be seen as.

(Does anyone actually believe her, by the way, when she foretells a happy marriage for Darcey and Elizabeth? I fear a woman as interesting as Elizabeth would be sorely disappointed with this standard-issue British Repressed Public-school Man - hopeless emotionally, and probably hopeless in bed.)

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