Les desenchantees by Pierre Loti
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Pierre Loti >> Les desenchantees
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"Quand revient-elle? demanda-t-il.
--Aux premiers jours de mai, répondit Zeyneb. Nous devons nous
réinstaller, comme l'année dernière, dans notre yali de la côte d'Asie.
Nos humbles projets sont d'y passer encore un dernier été ensemble, si
la volonté de nos maîtres ne vient pas nous séparer par quelque mariage
avant l'automne. Je dis dernier, parce que moi, l'hiver sans doute
m'emportera, et, dans tous les cas, les deux autres, l'été prochain,
seront remariées.
--Ça, on verra bien!" dit Mélek, avec un sombre défi.
Pour André également, ce serait le dernier été du Bosphore. Son poste à
l'ambassade prenait fin en novembre, et il était décidé à suivre
passivement sa destinée, un peu par fatalisme, et puis aussi parce qu'il
y a des choses qu'il vaut mieux ne pas s'entêter à prolonger, surtout
lorsqu'elles ne sauraient avoir que des solutions douloureuses ou
coupables. Il entrevoyait donc, avec beaucoup de mélancolie, le
recommencement de cette saison enchantée au Bosphore, où l'on circule en
caïque sur l'eau bleue, le long des deux rives aux maisons grillagées,
ou bien dans la Vallée-du-Grand-Seigneur et dans les montagnes de la
côte d'Asie, tapissées de bruyères roses. Tout cela reviendrait une
suprême fois, mais pour finir sans aucune espérance de retour. Sur les
rendez-vous avec ses trois amies, pèserait, comme l'année dernière, la
continuelle attente des délations, des espionnages capables en une
minute de le séparer d'elles pour jamais, de plus, cette certitude de ne
pas revoir l'été suivant serait là pour donner plus d'angoisse à la
fuite des beaux jours d'août et de septembre, à la floraison des
colchiques violets, à la jonchée de feuilles des platanes, à la première
pluie d'octobre. Et puis surtout, il y aurait cet élément nouveau si
imprévu, l'amour de Djénane, qui, même incomplètement avoué, même tenu
en bride comme elle en serait capable avec sa petite main de fer, ne
manquerait pas de rendre plus haletante et plus cruelle la fin de ce
rêve oriental.
XXXVII
Vers le 10 du mois d'avril, le valet de chambre d'André, en le
réveillant le matin, lui annonça d'une voix joyeuse, comme un événement
pour lui faire plaisir:
"J'ai vu deux hirondelles! Oh! elles chantaient, mais elles
chantaient!..."
Déjà les hirondelles étaient à Constantinople! Et quel chaud soleil
entrait ce matin-là par les fenêtres! Mon Dieu, les jours fuyaient donc
encore plus vite qu'autrefois! Déjà commencé, le printemps; déjà une
chose _entamée_, au lieu d'être en réserve pour l'avenir, comme André
pouvait se le figurer hier encore par le temps sombre qu'il faisait, et
avant les hirondelles apparues! Et le prochain été, qui arriverait
demain, qui arriverait tout de suite, serait le dernier,
irrévocablement le dernier de sa vie d'Orient et le dernier sans doute
de sa simili-jeunesse... Retourner en Turquie, plus tard, dans les
grisailles crépusculaires de son avenir et de son déclin,... peut-être
oui... Mais cependant pour quoi faire? Quand on revient, qu'est-ce qu'on
trouve, de soi-même et de ce qu'on a aimé? Quelle décevante aventure,
que ces retours, puisque tout est changé ou mort!... Et d'ailleurs, se
disait-il, quand j'aurai écrit le livre dont ces pauvres petites m'on
arraché la promesse, ne me serai-je pas fermé à tout jamais ce pays,
n'aurai-je pas perdu la confiance de mes amis les Turcs et le droit de
cité dans mon cher Stamboul?...
Il passa comme un jour, ce mois d'avril. Pour André, il passa en
pèlerinage et rêveries à Stamboul, stations à Eyoub ou à Sultan-Fatih,
et narguilés de plein air,--malgré les temps incertains, les reprises
du froid et du vent de neige.
Et puis ce fut le 1er mai, et Djénane ne parla point de quitter son
vieux palais inaccessible. Elle écrivait moins que l'an dernier, et des
lettres plus courtes. "Excusez mon silence, lui dit-elle une fois.
Tâchez de le comprendre, il y a tant de choses dedans..."
Zeyneb et Mélek cependant affirmaient toujours qu'elle viendrait et
semblaient bien en être sûres.
Ces deux-là aussi, André les voyait moins que l'année dernière. L'une
était plus retirée de la vie, et la seconde plus inégale, sous cette
menace d'un mariage. En outre, les surveillances avaient redoublé cette
année, autour de toutes les femmes en général,--et peut-être en
particulier autour de celles-là, que l'on soupçonnait (oh! très
vaguement encore) d'allées et venues illicites. Elles écrivaient
beaucoup à leur ami, qui pourtant les aimait bien, mais se contentait
parfois de répondre _en esprit_, d'intention seulement. Et alors elles
lui faisaient des reproches,--et si discrets:
"Khassim-Pacha, le 8 mai 1905.
Cher ami, qu'y a-t-il? Nous sommes inquiètes, nous vos pauvres amies
lointaines et humbles. Quand des jours se passent ainsi sans des lettres
de vous, un lourd manteau de tristesse nous écrase les épaules, et tout
devient terne, et la mer, et le ciel, et nos coeurs.
Nous ne nous plaignons pas pourtant, je vous assure, et ceci n'est que
pour vous redire encore une fois une chose déjà vieille et que vous
savez du reste, c'est que vous êtes notre grand et seul ami.
Êtes-vous heureux dans ce moment? Vos jours ont-ils des fleurs?
Suivant ce que nous offre la vie, le temps passe vite ou il se traîne.
Pour nous, c'est se traîner qu'il fait. Je ne sais vraiment pourquoi
nous sommes là, dans ce monde?... Mais peut-être bien pour l'unique joie
d'être vos esclaves très dévouées, très fidèles, jusqu'à la mort et au-
delà...
ZEYNEB ET MÉLEK."
Déjà le 8 mai!... Il lut cette lettre à sa fenêtre, par un long
crépuscule tiède qui invitait à s'attarder là, devant l'immense
déploiement des lointains et du ciel. Chez lui, on n'était vraiment plus
à Péra; très loin de la "grand-rue" tapageuse, on dominait ce bois de
vieux cyprès odorants, qui est enclavé dans la ville et s'appelle le
petit champ-des-morts, et on avait Stamboul, avec ses dômes, dressé en
face de soi sur tout l'horizon.
La nuit descendit peu à peu sur la Turquie, une nuit sans lune, mais
très étoilée. Stamboul, dans l'obscurité, se drapa de magnificence,
redevint comme chaque soir une imposante découpure d'ombre sur le ciel.
Et la clameur des chiens, le heurt du bâton ferré des veilleurs,
commencèrent de s'entendre dans le silence. Et puis, ce fut l'heure des
muezzins, et, de toute cette ville fantastique, étalée là-bas, s'éleva
l'habituelle symphonie des vocalises en mineur, hautes, faciles et
pures, ailées comme la prière même.
La première nuit, cette année, qui fut une vraie nuit de langueur et
d'enchantement. André, de sa fenêtre, l'accueillit avec moins de joie
que de mélancolie: son _dernier_ été commençait...
Le lendemain, à son ambassade, on lui annonça comme très prochaine
l'installation de tous les ans à Thérapia. Pour lui, cela équivalait
presque au grand départ de Constantinople, puisqu'il n'y reviendrait que
pour quelques tristes journées, à la fin de la saison, avant de quitter
définitivement la Turquie.
D'ailleurs, Turcs et Levantins s'agitaient déjà pour l'émigration
annuelle vers le Bosphore ou les îles. Partout, le long du détroit, rive
d'Europe et rive d'Asie, les maisons se rouvraient; sur les quais de
pierre ou de marbre, se démenaient les eunuques préparant la
villégiature de leurs maîtresses, apportant, à pleins caïques
peinturlurés et dorés, les tentures de soie, les matelas pour les
divans, les coussins à broderies. C'était bien l'été, venu pour André
plus vite que d'habitude, et qui fuirait certainement plus vite encore,
puisque toujours les durées semblent de plus en plus diminuer de
longueur, à mesure que l'on avance dans la vie.
XXXVIII
Le 1er du beau mois de juin! Mai n'avait eu aucune durée; Djénane
n'était d'ailleurs pas revenue, et ses lettres, maintenant toujours
courtes, n'expliquaient rien.
Le 1er du beau mois de juin! André qui avait repris son appartement de
Thérapia, au bord de l'eau, devant l'ouverture de la Mer Noire,
s'éveilla dans la splendeur du matin, le coeur plus serré, du seul fait
d'être en juin; rien que ce changement de date lui donnait le sentiment
d'un grand pas de plus vers _la fin_.--D'ailleurs, son mal sans
remède, qui était l'angoisse de la fuite des jours, ne manquait jamais
de s'exaspérer dans l'effarement extra-lucide des réveils.--Ce qu'il
sentait fuir, cette fois, c'était ce printemps oriental, qui le grisait
comme au temps de sa jeunesse, et qu'il ne retrouverai jamais, jamais
plus... Et il songeait: "Demain finira tout cela, demain s'éteindra pour
moi ce soleil; les heures me son strictement comptées, avant la
vieillesse et le néant..."
Mais comme toujours, quand le réveil fut complet, reparurent à son
esprit les mille petites choses amusantes et jolies de la vie
quotidienne, les mille petits mirages qui font oublier la marche du
temps, et la mort. Pour commencer, ce fut la Vallée-du-Grand-Seigneur
qui se représenta à son souvenir; elle était là, en face de lui,
derrière ces collines boisées de la rive d'Asie qu'il apercevait chaque
matin en ouvrant les yeux, et il irait dans l'après-midi s'y asseoir
comme l'année dernière à l'abri des platanes, pour fumer des narguilés
en regardant de loin passer sur la prairie les promeneuses voilées qui
ressemblent à des ombres élyséennes. Ensuite ce fut la préoccupation
puérile de son nouveau caïque; on l'avertit qu'il venait d'accoster sous
les fenêtres, arrivant tout fraîchement doré de Stamboul, et que les
rameurs demandaient à essayer leurs livrées neuves. Pour son dernier été
d'Orient, il voulait paraître en bel équipage, les vendredis, aux Eaux-
Douces, et il avait imaginé une très orientale combinaison de couleurs;
les vestes des bateliers et le long tapis traînant allaient être en
velours capucine brodé d'or, et sur ce tapis, le domestique assis à la
turque, tout au bout de la petite proue effilée, serait en bleu-de-ciel
brodé d'argent. Quand ces figurants eurent endossé leurs parures
nouvelles, il descendit pour voir l'effet sur l'eau. En ce moment, elle
était un miroir imperceptiblement ondulé, cette eau du Bosphore,
d'habitude plutôt remuante. Paix infinie dans l'air, fête de juin et de
matin dans les verdures des deux rives. André fut content de l'essayage,
s'amusa les yeux avec le contraste de ce bonhomme, bleu et argenté,
trônant sur ce velours jaune sombre,--dont les broderies dorées
reproduisaient un vieux poème arabe consacré à la perfidie de l'amour.
Et puis il s'étendit dans le caïque, pour aller faire un tour jusqu'en
Asie, avant l'ardeur du soleil méridien.
Le soir, il reçut une lettre de Zeyneb, qui lui donnait rendez-vous au
prochain jour des Eaux-Douces, rien que pour se croiser en caïque, bien
entendu. Tout devenait plus dangereux, disait-elle, la surveillance
était redoublée; on venait aussi de leur interdire de se promener le
long de la côte, comme l'an passé dans cette barque légère, où elles
ramaient elles-mêmes en voile de mousseline. Par ailleurs, jamais aucune
amertume dans ses plaintes, à Zeyneb; elle était une trop douce créature
pour s'irriter, et puis aussi trop lasse et tellement résignée à tout,
avec cette bonne et prochaine mort, qu'elle avait accueillie dans sa
poitrine... En post-scriptum elle racontait que le pauvre vieux Mevlut
(eunuque d'Éthiopie) venait de se laisser mourir, dans sa quatre-vingt-
troisième année; et c'était un vrai malheur, car il les chérissait, les
ayant élevées, et ne les aurait trahies ni pour or ni pour argent. Elles
aussi l'aimaient bien; il était pour ainsi dire quelqu'un de la famille.
"Nous l'avons soigné, écrivait-elle, soigné comme un grand-père." Mais
ce dernier mot avait été effacé après coup, et à la place, on lisait,
au-dessus, de l'écriture moqueuse de Mélek: "grand-_oncle!_..."
Le vendredi suivant, il alla donc aux Eaux-Douces, pour la première fois
de la saison, et dans son équipage aux couleurs plus étranges que l'an
passé. Il y croisa et recroisa ses deux amies, qui avaient changé aussi
leur livrée bleue pour du vert et or, et qui étaient en tcharchaf noir,
voile semi-transparent, mais baissé sur le visage. D'autres belles
dames, aussi très voilées de noir, tournaient la tête pour le regarder,
--des dames qui passaient comme étendues sur cette eau aujourd'hui si
encombrée d'énigmatiques promeneuses, entre ses rives de fougères et de
fleurs: presque toutes ces invisibles s'occupaient de lui, pour avoir lu
ses livres, le connaissaient, pour se l'être fait montrer par d'autres;
peut-être même, avec quelques-unes d'entre elles, avait-il causé
l'automne dernier, sans voir leur visage, pendant ses aventureuses
visites à ses petites amies. Il cueillait çà et là un regard attentif,
un gentil sourire, à peine perceptible sous les épaisses gazes noires.
Et puis aussi elles approuvaient l'assemblage de couleurs qu'il avait
imaginé, et qui glissait avec un éclat de capucine et d'hortensia bleu,
sur le ruisseau vert, entre les prairies vertes et les rideaux ombreux
des arbres; elles s'étonnaient avec sympathie de cet Européen qui se
révélait un pur Oriental.
Et lui, encore si enfant à ses heures, s'amusait d'attirer l'attention
des jolies inconnaissables, et d'avoir parfois régné secrètement sur
leurs pensées, à cause de ses livres qu'on lisait beaucoup cette année-
là dans les harems. Le ciel de juin était adorable de tranquillité et de
profondeur. Les spectatrices aux voiles blancs, qui observaient assises
en groupes sur les pelouses des bords, montraient, par l'entrebâillement
des mousselines, de jolis yeux calmes. On sentait la bonne odeur des
foins, et celle de tous ces narguilés qui se fumaient à l'ombre.
Et on savait que l'été durerait bien trois mois encore, on savait que la
saison des Eaux-Douces commençait à peine; on reviendrait donc plusieurs
vendredis et tout cela aurait en somme une petite durée, ne finirait pas
dès demain...
Quand André remisa pour un temps son beau caïque dans les herbages, afin
d'aller lui aussi fumer un narguilé à l'ombre des arbres, et faire à son
tour celui qui regarde passer le monde sur l'eau, il était en pleine
illusion de jeunesse, et griserie d'oubli.
XXXIX
LETTRE QU'IL REÇUT DE DJÉNANE, LA SEMAINE SUIVANTE
"Le 22 juin 1905.
Me voici de retour au Bosphore, André, comme je vous l'avais promis, et
il me tarde infiniment de vous revoir. Voulez-vous descendre jeudi à
Stamboul et venir vers deux heures à Sultan-Selim, dans la maison de ma
bonne nourrice? J'aime mieux là que chez notre amie, à Sultan-Fatih,
parce que c'était le lieu de nos premières rencontres...
Mettez votre fez, naturellement, et observez les précautions
d'autrefois; mais n'entrez que si notre signal habituel, le coin d'un
mouchoir blanc, sort d'entre les grilles, à l'une des fenêtres du
premier étage. Sinon, l'entrevue sera manquée, hélas! et peut-être pour
longtemps; alors continuez votre chemin jusqu'au bout de l'impasse,
puis, revenez sur vos pas, de l'air de quelqu'un qui s'est trompé.
Tout est plus difficile cette année, et nous vivons dans les transes
continuelles...
Votre amie,
DJÉNANE."
Ce jeudi-là, il sentit plus que jamais, dès son réveil, l'inquiétude de
son aspect. "Depuis l'année dernière, se disait-il, j'ai dû sensiblement
vieillir; il y a des fils argentés dans ma moustache, qui n'y étaient
pas quand elle est partie." Il eût donné beaucoup pour n'avoir jamais
troublé le repos de son amie; mais l'idée de déchoir physiquement à ses
yeux lui était quand même insupportable.
Les êtres comme lui, qui auraient pu être de grands mystiques mais n'ont
su trouver nulle part la lumière tant cherchée, se replient avec toute
leur ardeur déçue vers l'amour et la jeunesse, s'y accrochent en
désespérés quand ils les sentent fuir. Et alors commencent les puérils
et lamentables désespoirs, parce que les cheveux blanchissent et que les
yeux s'éteignent; on épie, dans la terreur désolée, le moment où les
femmes détourneront vers d'autres leur regard...
Le jeudi venu, André, à travers les désolations charmantes du Vieux-
Stamboul, sous le beau ciel de juin, s'achemina vers Sultan-Selim,
effrayé de la revoir, et peut-être plus encore d'être revu par elle...
En arrivant à l'impasse funèbre, levant les yeux, il aperçut tout de
suite la petite chose blanche indicatrice, qui se détachait sur les
bruns et les ocres sombres des maisons. Et, derrière la porte, il trouva
Mélek aux aguets:
"Elles sont là? demanda-t-il.
--Oui, _toutes deux_; elles vous attendent."
A l'entrée du petit harem, de plus en plus pauvre et fané, Zeyneb se
tenait le visage découvert.
Au fond, très dans l'ombre, Djénane, qui cependant vint à lui avec un
élan tout spontané, tout jeune, lui donner sa main. Elle était bien là;
il réentendit sa voix de musique lointaine... Mais les yeux couleur
d'eau profonde n'y étaient plus, ni les sourcils inclinés comme ceux des
madones de douleur, ni l'ovale pur, ni rien: le voile était retombé
aussi impénétrable qu'aux premiers jours; prise d'épouvante pour s'être
trop avancée, la petite princesse blanche se retirait dans sa tour
d'ivoire... Et André comprit dès l'abord que tout prière serait inutile,
que ce voile ne se relèverait plus jamais, à moins peut-être que ne
survînt quelque circonstance tragique et suprême. Il eut le sentiment
que, dans cette affection si défendue, la période légère et douce avait
pris fin. On marchait à partir d'aujourd'hui vers l'inévitable drame.
SIXIÈME PARTIE
XL
Toutefois des jours de calme apparent leur étaient réservés encore.
Il est vrai, juillet passa sans qu'il leur fût possible de se revoir,
même de loin, aux Eaux-Douces,--juillet qui est à Constantinople une
saison de grand vent et d'orages, une période pendant laquelle le
Bosphore, du matin au soir, se couvre d'écume blanche. Ce mois-là, c'est
à peine si Djénane put lui écrire, tant elle était surveillée par une
vieille tante revêche, venue d'Erivan pour faire une visite
interminable, et qui ne supporterait pas de sortir en caïque si l'eau
n'était lisse comme un miroir.
Mais la dame, qu'André et ses trois amies appelaient "Peste Hanum",
déguerpit au commencement d'août, et le reste de l'été, de leur dernier
été, ne cessa plus d'être si beau! Août, septembre et octobre, c'est au
Bosphore la saison délicieuse, où le ciel a des limpidités édéniques, où
les jours déclinent, se recueillent et s'apaisent, mais en gardant la
splendeur.
Ils redevinrent les habitués des Eaux-Douces d'Asie, et arrangèrent des
entrevues à Stamboul dans la maisonnette de Sultan-Selim.
Extérieurement, tout se retrouvait pour eux comme pendant l'été de 1904,
même le voile noir baissé à demeure sur le visage de Djénane; mais il y
avait dans leurs âmes des sentiments nouveaux, des sentiments encore
inexprimés, dont on n'était pas tout à fait certain, et qui cependant
amenaient parfois au milieu de leurs causeries des silences trop lourds.
Et puis, l'année précédente ils se disaient: "Nous avons un autre été en
réserve devant nous." Tandis que maintenant tout allait finir, puisque
André quittait la Turquie en novembre; et constamment ils pensaient à
cette séparation prochaine, qui leur apparaissait comme aussi définitive
qu'une mise au tombeau.
Étant de vieux amis, ils avaient déjà des souvenirs en commun, et ils
formaient des projets pour _recommencer_ avant l'inexorable fin, des
choses d'antan, promenades ou pèlerinages faits naguère à eux quatre:
"Il faudrait tâcher de revoir ensemble, encore une fois dans la vie,
notre petite forêt vierge de l'automne passé, à Béicos... La tombe de
Nedjibé, il faudrait y retourner une suprême fois, nous tous..."
Pour André, qui cette année-là éprouvait la petite mort chaque fois que
changeait le nom du mois, le matin du 1er septembre marqua un grand
échelon franchi, dans cette descente de la vie qui s'accélérait comme
une chute. Il lui parut que, depuis la veille, l'air avait soudainement
pris sa limpidité et sa fraîcheur de l'automne, et qu'il était plus
sonore aussi, comme cela arrive d'habitude à l'arrière-saison; mieux
qu'hier on entendait les trompettes turques, au timbre grave, qui
sonnaient en face, sur la côte d'Asie où les soldats ont un poste, à
l'ombre des platanes de Béicos. L'été s'enfuyait décidément, et ils
songea, avec un frisson, que les colchiques violets allaient commencer
de fleurir parmi des feuilles mortes, dans la Vallée-du-Grand-Seigneur.
Cependant combien tout était radieux ce matin, et quel calme inaltéré
sur le Bosphore! Pas un souffle, et, à mesure que montait le soleil, une
tiédeur délicieuse. Sur l'eau passait maintenant une longue caravane de
navires voiliers, remorqués par un bateau à vapeur; navires turcs
d'autrefois, avec des châteaux-d'arrière aux peinturlures archaïques,
navires comme on n'en voit plus qu'en ces parages; toute toile serrée,
ils s'en allaient docilement ensemble vers la Mer Noire, dont l'entrée
s'apercevait là-bas entre deux plans d'abruptes montagnes, et qui
semblait une mer si tranquille et inoffensive, pour qui ne l'eût point
connue. Directement au-dessous de ses fenêtres, André regarda le petit
quai ensoleillé, le long duquel de beaux caïques attendaient, entre
autres le sien, qui ce soir le conduirait aux Eaux-Douces...
Les Eaux-Douces!... Encore cinq ou six fois à reparaître là, en
Oriental, sur ce ruisseau bordé de verdure, où il exerçait comme une
petite royauté éphémère et où les dames voilées reconnaissaient de loin
la livrée de ses rameurs. Et beaucoup de jours encore à s'asseoir, au
baisser du soleil, sous les platanes géants du Grand-Seigneur, à fumer
là des narguilés au milieu d'une paix sans nom, tout en regardant la
lente promenade des femmes, des "ombres heureuses", dans les lointains
de la prairie élyséenne... Au moins trente ou trente-cinq jours d'été,
un répit vraiment acceptable avant la grande fin, qui ne serait tout de
même pas immédiate... Les collines d'Asie, ce matin-là, au-dessus de
Béicos, étaient entièrement roses sous le floraison des bruyères, mais
roses comme des rubans roses. Les maisonnettes des villages turcs qui
s'avancent dans l'eau, les grands platanes verts aux branches desquels
depuis trois cents ans les pêcheurs suspendent leurs filets, tout cela,
et le ciel bleu, se regardait tranquillement dans la glace du Bosphore
qui avait sa netteté des inaltérables beaux jours. Et ces choses
ensemble paraissaient tellement confiantes dans la durée de l'été, et du
calme, et de la vie, et de la jeunesse, qu'André une fois de plus s'y
laissa prendre, oublia la date et ne sentit plus la menace des proches
lendemains.
L'après-midi, il alla donc aux Eaux-Douces, où tout rayonnait dans une
lumière idéale; il y croisa ses trois amies, et cueillit d'autres
regards de femmes voilées. Il en revint par un incomparable soir, en
longeant la côte d'Asie: vieilles maisons muettes où l'on ne sait jamais
quel drame se passe; vieux jardins secrets sous des retombées de
verdure; vieux quais de marbre très gardés, où d'invisibles belles sont
toujours assises les vendredis pour assister au retour des caïques.
Entraîné par la cadence vive de ses rameurs, il fendait l'air caressant
et suave; respirer était une ivresse. Il se sentait reposé, il avait
conscience d'être jeune d'aspect à ce moment, et en lui s'éveillait la
même ardeur à vivre qu'au temps de sa prime jeunesse, la même soif de
jouir éperdument de tout ce qui passe. Son âme, qui le plus souvent
n'était qu'un obscur abîme de lassitude, pouvait ainsi changer, sous le
voluptueux enjôlement des choses extérieures, ou devant quelque
fantasmagorie jouée pour ses yeux d'artiste,--changer, redevenir comme
neuve, se sentir prête pour toute une suite d'aventures et d'amours.
Il ramenait dans son caïque Jean Renaud, qui lui confiat avec des
plaintes brûlantes sa peine d'être amoureux d'une belle dame des
ambassades, très aimablement indifférente à son désir, et d'être
amoureux en même temps de Djénane qu'il n'avait jamais vue, mais dont la
silhouette et la voix troublaient son sommeil. Et André écoutait sans
hausser les épaules de tels aveux, qui étaient bien dans le ton de cette
soirée; il se sentait au diapason avec ce jeune, et préoccupé uniquement
des mêmes questions, tout le reste ne comptant plus. L'amour était
partout dans l'air. Confidence pour confidence, il avait envie de lui
crier, dans une sorte de triomphe: "Eh bien! moi, tenez, je suis plus
aimé que vous!..."
Ils continuèrent leur chemin sans plus se parler, chacun pour soi
égoïstement plongé dans ses pensées que dominait l'amour; et la
splendeur d'un soir d'été sur le Bosphore magnifiait leur rêverie.
Auprès d'eux, les quais interdits des vieilles demeures continuaient de
défiler; des femmes assises tout au bord les regardaient glisser, dans
les rayons maintenant couleur de cuivre rouge, et ils s'amusaient en
eux-mêmes de savoir que, pour les spectatrices voilées, leur passage,
leur caïque avec ses nuances rares, devait faire bien, au milieu de
cette apothéose du soleil couchant.
XLI
Septembre vient de finir!... Maintenant la belle teinte rose des
bruyères, sur les collines d'Asie, se meurt de jour en jour, se change
en une couleur de rouille. Et, dans la vallée de Béicos, les colchiques
violets sont fleuris à profusion parmi l'herbe fine des pelouses; la
jonchée des feuilles de platanes, la jonchée d'or est partout répandue.
Le soir, pour fumer son narguilé devant la cabane de quelqu'un de ces
humbles petits cafetiers qui sont encore là, mais qui vont repartir, on
choisit une place au soleil, on recherche la dernière chaleur de l'été
déclinant, ensuite, dès que les rayons commencent à raser la terre et
que l'on voit comme un reflet rouge d'incendie sur l'énorme ramure des
platanes, on sent une fraîcheur soudaine qui vous saisit et qui est
triste; on s'en va, et les pas sur l'herbe font bruisser les feuilles
mortes. A présent, les grandes pluies d'automne, qui laissent la prairie
toute détrempée, alternent avec ces jours encore chauds et étrangement
limpides, où les abeilles bourdonnent sur les scabieuses d'arrière-
saison, mais où des buées froides s'exhalent du sol et des bois quand le
soir tombe.
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