Les desenchantees by Pierre Loti
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Toutes ces feuilles jaunes par terre, André a déjà connu les pareilles,
dans cette même vallée, l'an passé;--et cela attache à un lieu, d'y
avoir vu deux fois la chute des feuilles. Il sait donc que ce sera une
souffrance de quitter pour jamais ce petit coin pastoral de l'Asie, où
il est venu presque chaque jour pendant deux étés radieux. Il sait aussi
que cette souffrance, comme tant d'autres déjà éprouvées ailleurs,
s'oubliera vite, hélas! dans les grisailles de plus en plus sombres d'un
proche avenir...
Toute l'année, ils s'étaient vus dans l'impossibilité de refaire par ici
aucune promenade ensemble, André et ses amies. Mais ils en avaient
combiné deux, coûte que coûte, pour le 3 et 5 octobre, les dernières et
les suprêmes.
Le but fixé pour celle d'aujourd'hui 3, était la petite forêt vierge
découverte par eux en 1904. Et ils se retrouvèrent là tous ensemble, au
bord de ce marécage dissimulé comme exprès, dans un recreux de montagne.
Ils reprirent leurs places de jadis, sur les mêmes pierres moussues,
près de cette eau dormante d'où sortaient des roseaux si grands et de si
hautes fougères. Osmondes que l'on eût dit une sorte tropicale.
André vit tout de suite qu'elles n'étaient pas comme d'habitude, les
pauvres petites, ce soir, mais nerveuses et outrées, chacune à sa
manière, Djénane avec une affectation de froideur, Mélek avec violence:
"Maintenant on veut nous remarier toutes, dirent-elles, pour rompre
notre trio de révoltées. Et puis nous avons des allures trop
indépendantes, à ce qu'il paraît, et il nous faut des maris qui sachent
nous mater.
--Quant à moi, précisa Mélek, la chose a été arrêtée en conseil de
famille samedi, on a désigné le bourreau, un certain Omar Bey, capitaine
de cavalerie, un bellâtre au regard dur, que l'on a cependant daigné me
montrer un jour de ma fenêtre; donc ça ne traînera pas..."
Et elle frappait du pied, les yeux détournés, en froissant dans ses
doigts toutes les feuilles à sa portée.
Il ne trouva rien à lui dire et regarda les deux autres. A Zeyneb, la
plus près de lui, il allait demander: "Et vous?" Mais il craignait la
réponse, qu'il devinait trop bien, le geste doux et navré qu'elle aurait
pour lui indiquer sa poitrine. Et c'est à Djénane, comme toujours la
seule au voile baissé, qu'il posa la question:
"Et vous?
--Oh! moi, répondit-elle, avec cette indifférence un peu hautaine qui
lui était venue depuis quelques jours, moi, il est question de me
redonner à Hamdi...
--Et alors, qu'est-ce que vous ferez?
--Mon Dieu, que voulez-vous que je fasse! Il est probable que je me
soumettrai. Puisqu'il en faut un, n'est-ce pas, autant subir celui-là
qui a déjà été mon mari; la honte me semblera moindre qu'auprès d'un
inconnu..."
André l'entendit avec stupeur. L'épais voile noir l'empêchait du reste
de lire dans ses yeux ce qu'il y avait de sincère ou non, sous cette
résignation soudaine. Ce consentement inespéré à un retour vers Hamdi,
c'était ce qu'il pouvait souhaiter de meilleur, pour trancher une
situation inextricable; mais d'abord il y croyait à peine, et puis il
s'apercevait que ce serait plutôt un dénouement pour le faire souffrir.
Ils ne dirent plus rien sur ces sujets qui brûlaient, et un silence
plein de pensées s'ensuivit. Ce fut la voix douce de Djénane qui après
s'éleva la première, dans ce lieu, si calme que l'on entendait l'une
après l'autre tomber chaque feuille. Sur un ton bien détaché, bien
tranquille, elle reparla du livre:
"Ah! dit-il en essayant de n'être plus sérieux, c'est vrai, le livre!
Depuis des temps, nous n'y pensions plus... Voyons, qu'est-ce que je
vais raconter? Que vous voulez aller dans le monde le soir, et porter le
jour des beaux chapeaux, avec beaucoup de roses et de plumets dessus,
comme les dames Pérotes?
--Non, ne soyez pas moqueur, André, aujourd'hui, si près de notre
dernier jour..."
Il les écouta donc avec recueillement. Sans s'illusionner le moins du
monde sur la portée de ce qu'il pourrait faire pour elles, il voulait au
moins ne pas les présenter sous un jour fantaisiste, ne rien écrire qui
ne fût conforme à leurs idées. Il lui parut qu'elles tenaient à la
plupart des coutumes de l'Islam, et qu'elles aimaient infiniment leur
voile, à condition de le relever parfois devant des amis choisis et à
l'épreuve. Le maximum de leurs revendications était qu'on les traitât
davantage comme des êtres pensants, libres et responsables; qu'il leur
fût permis de recevoir certains hommes, même voilées si on l'exigeait,
et de causer avec eux,--surtout lorsqu'il s'agirait d'un fiancé.
"Avec ces seules concessions, insista Djénane, nous nous estimerions
satisfaites, nous et celles qui vont nous suivre, pendant au moins un
demi-siècle, jusqu'à une période plus avancée de nos évolutions. Dites-
le bien, notre ami, que nous ne demanderions pas plus, afin qu'on ne
nous juge point folles et subversives. D'ailleurs, ce que nous
souhaitons là, je défie que l'on trouve dans le livre de notre prophète
un texte un peu formel qui s'y oppose."
Quand il prit congé d'elles, le soir approchant, il sentit la petite
main que lui tendit Mélek brûler comme du feu.
"Oh! lui dit-il, effrayé, mais vous avez une main de grande fièvre!
--Depuis hier, oui, une fièvre qui augmente... Tant pis, hein, pour le
capitaine Omar Bey!... Et ce soir, cela ne va pas du tout; je sens une
lourdeur dans la tête, une lourdeur... Il fallait bien que ce fût pour
vous revoir, sans quoi je ne me serais pas levée aujourd'hui."
Et elle s'appuya au bras de Djénane. Une fois arrivés dans la plaine,
ils ne devaient plus avoir l'air de se connaître,--dans la plaine
tapissée de fleurs violettes et jonchée de feuilles d'or,--puisqu'il y
avait là d'autres promeneurs, et des groupes de femmes, toujours ces
groupes harmonieux et lents qui viennent le soir peupler la Vallée de
Béicos. Comme d'habitude, André de loin les regarda partir, mais avec le
sentiment cette fois qu'il ne reverrait plus jamais, jamais cela: à
l'heure dorée par le soleil d'automne, ces trois petites créatures de
transition et de souffrance, ayant leurs aspects d'ombres païennes et
s'éloignant au fond de cette vallée du Repos, sur ces fines pelouses qui
n'ont pas l'air réel, l'une dans ses voiles noirs, les deux autres dans
leurs voiles blancs...
Quand elles eurent disparu, il se dirigea vers les cabanes de ces petits
cafetiers turcs, qui sont là sous les arbres, et demanda un narguilé,
bien que déjà la fraîcheur du soir d'octobre eût commencé de tomber.
Dans un dernier rayon de soleil, contre l'un des platanes géants, il
s'assit à réfléchir. Pour lui un effondrement venait de se faire; cette
résignation de Djénane avait anéanti son rêve, son dernier rêve
d'Orient. Sans bien s'en apercevoir, il avait tellement compté que cela
durerait après son départ de Turquie; une fois séparée de lui, et ne le
voyant plus vieillir, elle lui aurait gardé longtemps, avait-il espéré,
cette sorte d'amour idéal, qui ainsi serait resté à l'abri des
déceptions par lesquelles meurt l'amour ordinaire. Mais non, reprise
maintenant par ce Hamdi, qui était jeune et que sans doute elle n'avait
pas cessé de désirer, elle allait être tout à fait perdue pour lui:
"Elle ne m'aimait pas tant que ça, songeait-il; je suis encore bien naïf
et présomptueux! C'était très gentil, mais c'était de la "littérature",
et c'est fini, ou plutôt cela n'a jamais existé... J'ai l'âge que j'ai,
voilà d'ailleurs ce que ça prouve, et demain, ni pour elle ni pour
aucune autre, je ne compterai plus."
Il restait le seul fumeur de narguilé en ce moment sous les platanes.
Décidément c'était passé, la saison des beaux soirs tièdes qui amenaient
dans cette vallée tant de rêveurs d'alentour; ce soleil oblique et rose
n'avait plus de force; il faisait froid: "Je m'obstine à vouloir
prolonger ici mon dernier été, se disait-il, mais c'est aussi vain et
absurde que de vouloir prolonger ma jeunesse; le temps de ces choses est
révolu à jamais..."
Maintenant le soleil s'était couché derrière l'Europe voisine, et dans
le lointain les chalumeaux des bergers rappelaient les chèvres; autour
de lui cette plaine, devenue déserte sous ses quelques grands arbres
jaunis, prenait cet air tristement sauvage qu'il lui avait déjà connu à
l'arrière-saison d'antan... Tristesse du crépuscule et des jonchées de
feuilles sur la terre, tristesse du départ, tristesse d'avoir perdu
Djénane et de redescendre la vie, tout cela ensemble n'était plus
tolérable et disait trop l'universelle mort...
XLII
Ils venaient d'imaginer depuis quelques jours un moyen très ingénieux de
correspondre, pour les cas d'urgence. Une de leurs amies appelée
Kiamouran avait autorisé André à contrefaire son écriture, très connue
de la domesticité soupçonneuse, et à signer de son nom; de plus, elle
avait fourni plusieurs enveloppes à son chiffre, avec l'adresse de
Djénane mise de sa propre main. Il pouvait donc leur écrire ainsi (à
mots couverts cependant, par crainte des indiscrétions), et son valet de
chambre, qui avait pris l'habitude du fez et du chapelet, allait porter
cela directement au yali des trois petites coupables; parfois même André
l'envoyait à une heure précise et convenue d'avance; l'une de ses trois
amies se trouvait alors comme par hasard dans le vestibule, d'où les
nègres venaient d'être écartés, et pouvait donner une réponse verbale au
messager si sûr.
Le lendemain donc, il risqua une de ces lettres signées Kiamouran, pour
s'informer de la fièvre de Mélek et demander si la promenade à la
mosquée de la montagne tiendrait toujours. Et il reçut le soir un mot de
Djénane, disant que Mélek était couchée avec beaucoup plus de fièvre, et
que les deux autres ne pourraient s'éloigner d'elle.
Seul, il voulut la faire quand même, cette promenade, le 5 octobre, jour
qu'ils avaient fixé pour monter là une dernière fois ensemble.
Et c'était par un temps merveilleux de l'automne méridional; les bois
sentaient bon, les abeilles bourdonnaient. Aujourd'hui, il se croyait
moins attaché à ses petites amies turques, même à Djénane, et il avait
conscience qu'il se reprendrait à la vie _ailleurs_, où elles ne
seraient pas. Il lui semblait aussi qu'au départ son regret maintenant
serait moins pour elles que pour l'Orient lui-même, pour cet Orient
immobile qu'il avait adoré depuis ses années de prime jeunesse, et pour
le bel été d'ici qui s'achevait, pour ce recoin pastoral de l'Asie où il
venait de passer deux saisons dans le calme des vieux temps, dans
l'ombre des arbres, dans la senteur des feuilles et des mousses... Oh!
le clair soleil encore aujourd'hui! Et ces chênes, ces scabieuses, ces
fougères aux teintes rougies et dorées, lui rappelaient les bois de son
pays de France, à tel point qu'il retrouvait tout à coup les mêmes
impressions que jadis, à la fin de ses vacances d'enfant, lorsqu'il
fallait à cette même époque de l'année quitter la campagne où l'on avait
fait tan de jolis jeux sous le ciel de septembre...
A mesure qu'il s'élevait cependant, par les petits sentiers de lichens
et de bruyères, à mesure que se découvraient les lointains, s'en allait
son illusion de France; ce n'était plus cela, et la notion du pays turc
s'imposait à la place; les méandres profonds du Bosphore s'ouvraient à
ses pieds, montrant les villages ou les palais des rives, et les
caravanes de bateaux en marche. Vers l'intérieur des terres, c'étaient
aussi des aspects étrangers, une succession infinie de collines
couvertes d’un même et épais manteau de verdure, des forêts trop grandes
et tranquilles, comme notre France n’en connaît plus.
Quand il atteignit enfin ce plateau, battu par tous les souffles du
large, qui sert de péristyle à la vieille mosquée solitaire, quantité de
femmes turques étaient assises là sur l’herbe, venues en pèlerinage dans
de très primitives charrettes à boeufs. Vite, dès qu’il fut aperçu, vite
les mousselines enveloppantes s’abaissèrent pour cacher tous les
visages. Et cela devint une muette compagnie de fantômes voilés, qui se
détachaient, avec une grâce archaïque, sur l’immensité de la Mer Noire,
soudainement apparue autour de l’horizon.
André se dit alors que, pour lui, le charme de ce pays et de son mystère
résisterait à tout, même à la déception causée par Djénane, même aux
désenchantements du déclin de la vie....
XLIII
Le lendemain, qui tombait un vendredi, il ne voulut pas manquer d’aller
aux Eaux-Douces d’Asie, car c’était bien la dernière des dernières fois:
son contrat de la saison, pour le caïque et les rameurs, expirait ce
soir-là même, et du reste les ambassades redescendaient toutes à
Constantinople la semaine suivante; le temps du Bosphore touchait à sa
fin.
Et jamais jour de plein été ne fut si lumineux ni si calme; à part qu'il
y avait moins de barques peut-être le long de la rive déjà un peu
délaissée on aurait pu se croire à un vendredi du beau mois d’août. Par
habitude, par attachement aussi, toujours et quand même, il fit passer
son caïque sous les fenêtres closes du yali de ses amies.... Le petit
signal blanc était là, à son poste! Quelle inexplicable surprise! Est-ce
donc qu’elles allaient venir ?...
Là-bas, aux Eaux-Douces, les prairies étaient couleur d’or autour de la
gentille rivière, tant il y avait de feuilles mortes en jonchée, et les
arbres disaient bien l'automne. Cependant la plupart des caïques
élégants, habitués de ce lieu, entraient l’un après l'autre, amenant les
belles des harems, et André reçut au passage, encore une fois pour
l’adieu final, des sourires discrets qui lui venaient de dessous les
voiles.
Longtemps il attendit, regardant de tous côtés; mais ses amies toujours
n’arrivaient point, et la Journée s’avançait, et les promeneuses
commençaient à se retirer.
Il s’en allait donc lui aussi, et il était presque à la sortie de la
rivière, lorsqu’il vit poindre dans un beau caïque a livrée bleu et or,
une femme seule, la tête enveloppée du yachmak blanc qui laisse paraître
les yeux; des coussins sans doute l’élevaient, car elle semblait un peu
grande et haute sur l’eau, comme s’étant arrangée ainsi pour être mieux
vue.
Ils se croisèrent, et elle le regarda fixement: Djénane!... Ces yeux
couleur de bronze vert et ces longs sourcils roux, que depuis une année
elle lui avait cachés, n’étaient comparables à aucuns et ne pouvaient
être confondus avec d’autres.... Il frissonna devant l’apparition si
imprévue qui se dressait à deux pas de lui; mais il ne fallait pas
broncher, à cause des bateliers, et ils passèrent immobiles, sans
échanger un signe.
Cependant il fit retourner son caïque l’instant d’après, pour la croiser
encore tout à l’heure quand elle redescendrait le cours du ruisseau.
Presque plus personne lorsqu’ils se retrouvèrent près l’un de l’autre,
dans ce croisement rapide. Et, à cette seconde rencontre, la figure
qu’enveloppait le yachmak de mousseline blanche se détacha pour lui sur
les cyprès sombres et les stèles d’un vieux cimetière, qui est posé là
au bord de l’eau;--car dans ce pays les cimetières sont partout, sans
doute pour maintenir plus présente la pensée de la mort.
Le soleil, déjà bas, et ses rayons, devenus roses, il fallait s’en
aller. Leurs deux caïques sortirent presque en même temps de l’étroite
rivière, et se mirent à remonter le Bosphore, dans la magnificence du
soir, celui d’André à une centaine de mètres derrière celui de
Djénane..., Il la vit de loin mettre pied sur son quai de marbre et
rentrer dans son yali sombre.
Ce qu’elle venait de faire en disait très long: seule, être allée aux
Eaux-Douces,--de pus, y être allée en yachmak, afin de montrer ses
yeux et d’en graver l’expression dans la mémoire de son ami. Mais André,
qui d'abord avait senti tout ce qu’il y avait là de particulier et de
touchant, se rappela soudain un passage de Medjé où il racontait quelque
chose d’analogue, à propos d’un regard solennel échangé dans une barque
au moment de la séparation : “ C’était très gentil de sa part, se dit-il
donc tristement; mais c’était encore un peu “ littéraire “; elle voulait
imiter Nedjibé.... Cela ne l’empêchera pas, dans quelques jours, de
rouvrir les bras à son Hamdi.
Et il continua de remonter le Bosphore en longeant de tout près la rive
d’Asie; déjà beaucoup de maisons vides, hermétiquement closes; beaucoup
de jardins aux grilles fermées, sous l' enchevêtrement des vignes
vierges couleur de pourpre; partout s’indiquait l’automne, le départ, la
fin. Çà et là, sur ces petits quais où il est si défendu d’aborder,
quelques femmes attardées à la campagne étaient encore venues s'asseoir
au bord de l’eau pour ce dernier vendredi de la saison; mais leurs yeux
(tout ce qu’on voyait de leur visage), exprimaient la tristesse du
retour si prochain au harem de la ville, l’appréhension de l'hiver. Et
le soleil couchant éclairait toute cette mélancolie, comme un feu de
Bengale rouge.
Lorsque André fut rentré dans sa maison de Thérapia, ses rameurs vinrent
lui présenter leurs sélams d’adieu; ils avaient repris leurs humbles
costumes et chacun rapportait, soigneusement pliées, sa belle chemise en
gaze de Brousse, et sa belle veste de velours capucine. Ils rapportaient
aussi le long tapis en velours de même couleur, recommandant avec
naïveté de bien le faire sécher parce qu’il était imprégné d’humidité
salée. André regarda ces pauvres loques, où les broderies d’or avaient
commencé de prendre, sous les embruns et le soleil, la patine des
vieilles choses précieuses. Qu’en faire? Les détruire, ne serait-ce pas
moins triste que de les rapporter dans son pays, pour se dire plus tard,
dans l'avenir morne, en retrouvant ces reliques, fanées de p lus en
plus: "C’était la livrée de mon caïque jadis, du temps lumineux où
j’habitais au Bosphore...."
Le crépuscule arrivait. Il pria son domestique turc, celui qui était un
ancien berger d’Eski-Chehir, de prendre sa flûte au son grave et de
rejouer l’air de l’an dernier, l’espèce de fugue sauvage qui exprimait
maintenant pour lui tout l’indicible d’une fin d’été, dans ce lieu, et
dans ces circonstances spéciales. Puis, s’étant accoudé à sa fenêtre, il
regarda partir son caïque dont les rameurs étaient redevenus de pauvres
bateliers, et qui allait redescendre par étapes vers Constantinople pour
s’y louer à un nouveau maître. Longtemps il suivit des yeux, sur l’eau
de plus en plus couleur de nuit, cette longue chose blanche, effilée,
dont la disparition dans les grisailles crépusculaires représentait pour
lui la fuite pareille de deux étés d’Orient.
XLIV
Le samedi 7 octobre dernier jour du Bosphore, il reçut un mot de Djénane
le prévenant que Mélek avait toujours plus de fièvre, que les aïeules
étaient inquiètes, et que l'on rentrait en ville aujourd’hui même pour
une consultation de médecins.
Toutes les ambassades aussi pliaient bagage. André brusqua ses
préparatifs de départ, pour avoir le temps de passer encore une fois sur
la rive d’Asie, en face, avant la tombée de la nuit, et faire ses adieux
à la Vallée-du-Grand-Seigneur. Il y arriva tard, sous un ciel où
couraient de gros nuages sombres qui jetaient en passant des gouttes de
pluie. La vallée était déserte et, depuis la veille, les petits cafés
sous les arbres avaient déménagé. Il dit adieu à deux ou trois humbles
âmes en turban qui habitaient là dans des cabanes;--ensuite à un bon
chien jaune et un bon chat gris, petites âmes aussi de cette vallée,
qu’il avait connues pendant deux saisons et qui semblaient comprendre
son définitif départ. Et puis il refit, au petit pas de funérailles, le
tour de ces tranquilles prairies encloses, désertes ce soir, mais où les
voiles de ses amies avaient si souvent frôlé l’herbe fine et les fleurs
violettes des colchiques. Et cette promenade le retint jusqu’à l’heure
semi-obscure où les étoiles s’allument et où commencent de s’entendre
les premiers aboiements des chiens errants. Au retour de ce pèlerinage,
quand il se retrouva sous les énormes platanes de l’entree, qui forment
là une sorte de bocage sacré, il faisait déjà vraiment noir, et les
pieds butaient contre les racines, allongées comme des serpents sous les
amas de feuilles mortes. Dans l’obscurité, il revint au petit
embarcadère, dont chaque pavé de granit lui était familier, et monta en
caïque pour regagner la côte d’Europe.
Le vent a hurlé toute la nuit sur le Bosphore, ce vent de la Mer Noire
dont la voix lugubre s’entendra bientôt d’une façon presque continue
pendant quatre ou cinq mois d’hiver. Et ce matin il y a redoublement de
rafales, qui viennent secouer la maison d’André pour ajouter à la
tristesse de son dernier réveil à Thérapia.
"Eh bien! il en fait, un temps!" lui dit son valet de chambre, en
ouvrant ses fenêtres.
En face, sur les collines d’Asie, on voit des nuages bas et obscurs, qui
se traînent, à toucher les arbres échevelés.
Et c'est sous la tourmente sinistre, sous le coup de fouet des averses
qu’il descend aujourd’hui le Bosphore pour la dernière fois, passant
devant le yali de ses amies, où déjà tout est fermé, calfeutré, des
envolées de feuilles mortes dansant la farandole sur le quai de marbre.
Le soir donc il se réinstalle à Constantinople, oh! pour si peu de temps
avant le grand départ! Juste cinquante jours, car il a décidé de rentrer
en France par mer et de prendre le paquebot du 30 novembre, ceci afin
d’avoir une date fixée d’avance, inchangeable, à laquelle il faudra bien
se soumettre.
Et une lettre de Djénane, à la nuit tombante, lui apporte le verdict des
médecins: fièvre cérébrale, d’apparence tout de suite très grave; la
pauvre petite Mélek sans doute va mourir, vaincue par tant de
surexcitation nerveuse, de révolte, d’épouvante, que lui a causé ce
nouveau mariage.
XLVI
Ces deux semaines de fin octobre, que dura l’agonie de Mélek, furent de
beau temps presque inaltérable et de mélancolique soleil. André, chaque
soir, à la manière des écoliers, effaçait maintenant le jour révolu, sur
un calendrier où la date du 30 novembre était marquée d’une croix. Il
vivait le plus possible à Stamboul, de cette vie turque si près de finir
pour lui. Mais, ici comme au Bosphore, la tristesse de l’automne
s’ajoutait à celle du départ si prochain, et il faisait déjà presque
froid, pour les rêveries, pour les narguilés de plein air, devant les
saintes mosquées, sous les arbres qui s’effeuillaient.
Naturellement, il ne voyait plus jamais ses amies, car Djénane et Zeyneb
ne s’éloignaient pas de celle qui allait mourir. Sur la fin, elles
mettaient pour lui, aux grillages d’une fenêtre, un imperceptible signal
blanc qui signifiait: elle vit toujours; et il était convenu qu’un
signal bleu signifierait: tout est fini. Dès le matin donc, et ensuite
deux fois dans la journée, lui-même, ou son ami Jean Renaud, ou son
valet de chambre, passaient par le cimetière de Khassim-Pacha, pour
regarder anxieusement à cette fenêtre.
Pendant ce temps-là, dans la maison de la petite mourante, où régnait un
attentif silence, des Imams, sur la requête des aïeules, étaient
constamment en prière; l’Islam, le vieil Islam divinement berceur des
agonies, enveloppait de plus en plus l’enfant révoltée, qui cédait par
degrés à son influence, et s’endormait sans terreur; du reste le doute
chez elle n’était qu’un mal encore curable, une greffe encore récente
sur de longues hérédités de calme et de foi. Et voici que peu à peu,
même les observances naïves, qui sont au Coran ce que chez nous les
pratiques de Lourdes sont à l'Évangile, même les superstitions des deux
vénérables aïeules, ne choquaient plus cette petite incrédule d’hier,
qui acceptait qu’on lui mît des amulettes, et que ses vêtements fussent
exorcisés par les derviches; on faisait bénir dans la mosquée d’Eyoub
ses chemises d’élégante, qui venaient de chez le bon faiseur parisien,
ou bien on les envoyait plus loin encore, à Scutari, chez les saints
Hurleurs dont le souffle a le don de guérir, tant qu’ils sont dans
l’extase, après leurs longs cris vers Allah.
Quand finit le mois d'octobre elle était depuis deux jours sans paroles,
et probablement sans connaissance, plongée dans une sorte de brûlant et
lourd sommeil que les médecins disaient tout proche de la mort.
XLVII
Le 2 novembre, Zeyneb, qui était de veille à son chevet, se retourna
tout à coup frissonnante, parce que du fond de la chambre demi-obscure,
une voix s’élevait au milieu du si continuel silence, une voix très
douce, très fraîche, qui disait des prières. Elle ne l’avait pas entendu
venir, cette jeune fille au voile baissé. Pourquoi était-elle là, son
Coran à la main?--Ah! oui, elle comprit tout de suite: la prière des
morts! C'est un usage en Turquie, lorsqu’il y a dans une maison
quelqu’un qui agonise, que les jeunes filles ou les femmes du quartier
viennent à tour de rôle lire les prières: elles entrent comme de droit,
sans se nommer, sans lever leur voile, anonymes et fatales; et leur
présence est signe de mort, comme chez nous celle du prêtre qui apporte
l’extrême-onction.
Mélek aussi avait compris, et ses yeux depuis longtemps fermés se
rouvrirent; elle était arrivée à ce _mieux_ plein de mystère qui, chez
les mourants, survient presque toujours. Et elle retrouva un peu de sa
voix, que l’on aurait pu croire éteinte pour jamais:
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