Les desenchantees by Pierre Loti
P >>
Pierre Loti >> Les desenchantees
Pages:
1 | 2 |
3 |
4 |
5 |
6 |
7 |
8 |
9 |
10 |
11 |
12 |
13 |
14 |
15 |
16 |
17 |
18 |
19 |
20 |
21 |
22
Quand elle redescendit enfin, elle se trouva en présence d'une petite
personne accommodée en fantôme noir pour la rue, l'air agité, pressé de
sortir:
"Et où allez-vous, ma petite amie?
--Chez mes cousines, leur montrer ça. (Ça, c'était la lettre.) Vous
venez, vous aussi, naturellement. Nous la lirons là-bas ensemble.
Allons, _trottons-nous!_
--Chez vos cousines? Soit!... Je vais remettre ma voilette et mon
chapeau.
--Votre chapeau! Alors nous en avons pour une heure, zut!
--Voyons, ma petite, voyons!...
--Voyons quoi?... Avec ça que vous ne le dites pas, vous aussi, zut,
quand ça vous prend... Zut pour le chapeau, zut pour la voilette, zut
pour le jeune bey, zut pour l'avenir, zut pour la vie et la mort, pour
tout zut!"
Mademoiselle Bonneau à ce moment pressentit qu'une crise de larmes était
proche et, afin d'amener une diversion, joignit les mains, baissa la
tête dans l'attitude consacrée au théâtre pour le remords tragique:
"Et songer, dit-elle, que votre malheureuse grand-mère m'a payée et
entretenue sept ans pour une éducation pareille!..."
Le petit fantôme noir, éclatant de rire derrière son voile, en un tour
de main coiffa mademoiselle Bonneau d'une dentelle sur les cheveux et
l'entraîna par la taille:
"Moi, que je m'embobeline, il faut bien, c'est la loi... Mais vous, qui
n'êtes pas obligée... Et pour aller à deux pas... Et dans ce quartier où
jamais on ne rencontre un chat!..."
Elles descendirent l'escalier quatre à quatre. Kondja-Gul et le vieux
Ismaël, eunuque éthiopien, les attendaient en bas pour leur faire
cortège:--Kondja-Gul empaquetée des pieds à la tête dans une soie
verte lamée d'argent: l'eunuque sanglé dans une redingote noire à
l'européenne qui, sans le fez, lui eût donné l'air d'un huissier de
campagne.
La lourde porte s'ouvrit; elles se trouvèrent dehors, sur une colline,
au clair soleil de onze heures, devant un bois funéraire, planté de
cyprès et de tombes aux dorures mourantes, qui dévalait en pente douce
jusqu'à un golfe profond chargé de navires.
Et au-delà de ce bras de mer étendu à leurs pieds, au-delà, sur l'autre
rive à demi cachée par les cyprès du bois triste et doux, se profilait
haut, dans la limpidité du ciel, cette silhouette de ville qui était
depuis vingt ans la hantise nostalgique d'André Lhéry; Stamboul trônait
ici, non plus vague et crépusculaire comme dans les songes du romancier,
mais précis, lumineux et réel.
Réel, et pourtant baigné comme d'un chimérique brouillard bleu, dans un
silence et une splendeur de vision, Stamboul, le Stamboul séculaire
était bien ici, tel encore que l'avaient contemplé les vieux Khalifes,
tel encore que Soliman le Magnifique en avait jadis conçu et fixé les
grandes lignes, en y faisant élever de plus superbes coupoles. Rien ne
semblait en ruine, de cette profusion de minarets et de dômes groupés
dans l'air du matin, et cependant il y avait sur tout cela on ne sait
quelle indéfinissable empreinte du temps; malgré la distance et l'un peu
éblouissante lumière, la vétusté s'indiquait extrême. Les yeux ne s'y
trompaient point: c'était un fantôme, un majestueux fantôme du passé,
cette ville encore debout, avec ses innombrables fuseaux de pierre, si
sveltes, si élancés qu'on s'étonnait de leur durée. Minarets et mosquées
avaient pris, avec les ans, des blancheurs déteintes, tournant aux
grisailles neutres; quant à ces milliers de maisons en bois, tassées à
leur ombre, elles étaient couleur d'ocre ou de brun rouge, nuances
atténuées sous le bleuâtre de la buée presque éternelle que la mer
exhale alentour. Et cet ensemble immense se reflétait dans le miroir du
golfe.
Les deux femmes, celle voilée en fantôme et l'autre avec sa dentelle
posée à la diable sur les cheveux, marchaient vite, suivies de leur
escorte nègre, regardant à peine ce décor prodigieux, qui était pour
elle le décor de tous les jours. Elles suivaient sur cette colline un
chemin au pavage en déroute, entre d'anciennes et aristocratiques
demeures momifiées derrière leurs grilles, et ce cimetière en pente de
Khassim-Pacha, qui laissait apercevoir dans l'intervalle de ses arbres
sombres la grande féerie d'en face. Les hirondelles, qui avaient partout
des nids sous les balcons grillés et clos, chantaient en délire, les
cyprès sentaient bon la résine, le vieux sol empli d'os de morts sentait
bon le printemps.
En effet, elles ne rencontrèrent personne dans leur courte sortie,
personne qu'un porteur d'eau, en costume oriental, venu pour remplir son
outre à une très vieille fontaine de marbre qui était sur le chemin,
toute sculptée d'exquises arabesques.
Dans une maison aux fenêtres grillées sévèrement, une maison de pacha,
où un grand diable à moustaches, vêtu de rouge et d'or, pistolets à la
ceinture, sans souffler mot leur ouvrit le portail, elles prirent en
habituées, sans rien dire non plus, l'escalier du harem.
Au premier étage, une vaste pièce blanche, porte ouverte, d'où
s'échappaient des voix et des rires de jeunes femmes. On s'amusait à
parler français là-dedans, sans doute parce qu'on parlait toilette. Il
s'agissait de savoir si certain piquet de roses à un corsage ferait
mieux posé comme ceci ou posé comme cela:
"C'est bonnet blanc, blanc bonnet, disait l'une.
--C'est kif-kif bourricot", appuyait une autre, une petite rousse au
teint de lait, aux yeux narquois, dont l'institutrice avait fréquenté
l'Algérie.
C'était la chambre de ces "cousines", deux soeurs de seize et vingt et
un ans, à qui la mariée de demain avait réservé la primeur de sa lettre
d'homme célèbre. Pour les deux jeunes filles, deux lits laqués de blanc,
chacun ayant son verset arabe brodé en or sur un panneau de velours
appliqué au mur. Par terre, d'autres couchages improvisés, matelas et
couvertures de satin bleu ou rose, pour quatre jeunes invitées à la fête
nuptiale. Sur les chaises (laqué blanc et soie Pompadour à petits
bouquets) des toilettes pour grand mariage, à peine arrivées de Paris,
s'étalaient fraîches et claires. Désordre des veilles de fête,
campement, eût-on dit, campement de petites bohémiennes, mais qui
seraient élégantes et très riches. (La règle musulmane interdisant aux
femmes de sortir après le crépuscule, c'est devenu entre elles un gentil
usage de s'installer ainsi les unes chez les autres, pendant des jours
ou même des semaines, à propos de tout et de rien, quelquefois pour se
faire une simple visite; et alors on organise gaiement des dortoirs.)
Des voiles d'orientale traînaient aussi çà et là, des parures de fleurs,
des bijoux de Lalique. Les grilles en fer, les quadrillages en bois aux
fenêtres donnaient un aspect clandestin à tout ce luxe épars, destiné à
éblouir ou charmer d'autres femmes, mais que les yeux d'aucun homme
portant moustache n'auraient le droit de voir. Et, dans un coin, deux
négresses esclaves, en costume asiatique, assises sans façon, se
chantaient des airs de leur pays, scandés sur un petit tambourin
qu'elles tapaient en sourdine. (Nos farouches démocrates d'Occident
pourraient venir prendre des leçons de fraternité dans ce pays
débonnaire, qui ne reconnaît en pratique ni castes ni distinctions
sociales, et où les plus humbles serviteurs ou servantes sont toujours
traités comme gens de la famille.)
L'entrée de la mariée fit sensation et stupeur. On ne l'attendait point
ce matin-là. Qui pouvait l'amener? Toute noire dans son costume de rue,
combien elle paraissait mystérieuse et lugubre au milieu de ces blancs,
de ces roses, de ces bleus pâles des soies et de mousselines! Qu'est-ce
qu'elle venait faire, comme ça, à l'improviste, chez ses demoiselles
d'honneur?
Elle releva son voile de deuil, découvrit son fin visage et, d'un petit
ton détaché, répondit en français - qui était décidément une langue
familière aux harems de Constantinople:
"Une lettre, que je venais vous communiquer!
--De qui, la lettre?
--Ah! devinez?
--De la tante d'Andrinople, je parie, qui t'annonce une parure de
brillants?
--Non.
--De la tante d'Érivan, qui t'envoie une paire de chats angora, pour
ton cadeau de noces?
--Non plus. C'est d'une personne étrangère... C'est... d'un monsieur...
--Un monsieur! Quelle horreur!... Un monsieur! Petit monstre que tu
es!...
Et, comme elle tendait sa lettre, contente de son effet, deux ou trois
jolies têtes blondes,--du blond vrai et du blond faux,--se
précipitèrent ensemble pour voir tout de suite la signature.
"André Lhéry!... Non! Alors il a répondu?... C'est de lui?...
Pas possible..."
Tout ce petit monde avait été mis dans la confidence de la lettre écrite
au romancier. Chez les femmes turques d'aujourd'hui, il y a une telle
solidarité de révolte contre le régime sévère des harems, qu'elles ne se
trahissent jamais entre elles; le manquement fût-il grave, au lieu
d'être innocent comme cette fois, ce serait toujours même discrétion,
même silence.
On se serra pour lire ensemble, cheveux contre cheveux, y compris
mademoiselle Bonneau de Saint-Miron, en se tiraillant le papier. A la
troisième phrase, on éclata de rire:
"Oh! tu as vu!... Il prétend que tu n'es pas Turque!... Impayable, par
exemple!... Il s'y connaît même si bien, paraît-il, que le voilà tout à
fait sûr que non!
--Eh! mais c'est un succès, ça, ma chère,--lui dit Zeyneb, l'aînée
des cousines,--ça prouve que le piquant de ton esprit, l'élégance de
ton style...
--Un succès,--contesta la petite rousse au nez en l'air, au minois
toujours comiquement moqueur,--un succès!... Si c'est qu'il te prend
pour une _Pérote_, merci de ce succès-là."
Il fallait entendre comment était dit ce mot _Pérote_ (habitante du
quartier de Péra). Rien que dans la façon de le prononcer, elle avait
mis tout son dédain de pure fille d'Osmanlis pour les Levantins ou
Levantines (Arméniens, Grecs ou Juifs) dont le Pérote représente le
prototype (1)
(1) Tout en me rangeant à l'avis des Osmanlis sur la généralité des
Pérotes, je reconnais avoir rencontré parmi eux d'aimables exceptions,
des hommes parfaitement distingués et respectables, des femmes qui
seraient trouvées exquises dans n'importe quel pays et quel monde.
(Note de l'auteur.)
"Ce pauvre Lhéry,--ajouta Kerimé, l'une des jeunes invitées,--il
retarde!... Il en est sûrement resté à la Turque des romans de 1830:
narguilé, confitures et divan tout le jour.
--Ou même simplement,--reprit Mélek, la petite rousse au bout de nez
narquois,--simplement à la Turque du temps de sa jeunesse. C'est qu'il
doit commencer à être marqué, tu sais, ton poète!..."
C'était pourtant vrai, d'une vérité incontestable, qu'il ne pouvait plus
être jeune, André Lhéry. Et, pour la première fois, cette constatation
s'imposait à l'esprit de sa petite amoureuse inconnue, qui n'avait
jamais pensé à cela: constatation plutôt décevante, dérangeant son rêve,
voilant de mélancolie son culte pour lui...
Malgré leurs airs de sourire et de railler, elles l'aimaient toutes, cet
homme lointain et presque impersonnel, toutes celles qui étaient là;
elles l'aimaient pour avoir parlé avec amour de leur Turquie, et avec
respect de leur Islam. Une lettre de lui écrite à l'une d'elles était un
événement dans leur vie cloîtrée où, jusqu'à la grande catastrophe
foudroyante du mariage, jamais rien ne se passe. On la relut à haute
voix. Chacune désira toucher ce carré de papier où sa main s'était
posée. Et puis, étant toutes graphologues, elles entreprirent de sonder
le mystère de l'écriture.
Mais une maman survint, la maman des deux soeurs, et vite, avec un
changement de conversation, la lettre disparut, escamotée. Non pas
qu'elle fût bien sévère, cette maman-là, au si calme visage, mais elle
aurait grondé tout de même, et surtout n'eût pas su comprendre; elle
était d'une autre génération, parlant peu le français et n'ayant lu
qu'Alexandre Dumas père. Entre elle et ses filles, un abîme s'était
creusé, de deux siècles au moins, tant les choses marchent vite dans la
Turquie d'aujourd'hui. Physiquement même, elle ne leur ressemblait pas,
ses beaux yeux reflétaient une paix un peu naïve qui ne se retrouvait
point dans le regard des admiratrices d'André Lhéry: c'est qu'elle avait
borné son rôle terrestre à être une tendre mère et une épouse
impeccable, sans en chercher plus. D'ailleurs, elle s'habillait mal en
Européenne, et portait gauchement encore des robes trop surchargées,
quand ses enfants au contraire savaient déjà être si élégantes et fines
dans des étoffes très simples.
Maintenant se fut l'institutrice française de la maison qui fit son
entrée,--genre Esther Bonneau, en plus jeune, en plus romanesque
encore. Et comme la chambre était vraiment trop encombrée, avec tant de
monde, de robes jetées sur les chaises et de matelas par terre, on passa
dans une plus grande pièce voisine, "modern style", qui était le salon
du harem.
Surgit alors sans frapper, par la porte toujours ouverte, une grosse
dame allemande à lunettes, en chapeau lourdement empanaché, amenant par
la main Fahr-el-Nissâ, la plus jeune des invitées. Et, dans le cercle
des jeunes filles, aussitôt on se mit parler allemand, avec la même
aisance que tout à l'heure pour le français. C'était le professeur de
musique, cette grosse dame-là, et d'ailleurs une femme de talent
incontestable; avec Fahr-el-Nissâ, qui jouait déjà en artiste, elle
venait de répéter à deux pianos un nouvel arrangement des fugues de
Bach, et chacune y avait mis toute son âme.
On parlait allemand, mais sans plus de peine on eût parlé italien ou
anglais, car ces petites Turques lisaient Dante, ou Byron, ou
Shakespeare dans le texte original. Plus cultivées que ne le sont chez
nous la moyenne des jeunes filles du même monde, à cause de la
séquestration sans doute et des longues soirées solitaires, elles
dévoraient les classiques anciens et les grands détraqués modernes; en
musique se passionnaient pour Gluck aussi bien que pour César Franck ou
Wagner, et déchiffraient les partitions de Vincent d'Indy. Peut-être
aussi bénéficiaient-elles des longues tranquillités et somnolences
mentales de leurs ascendantes; dans leur cerveau, composé de matière
neuve ou longtemps reposée, tout germait à miracle, comme, en terrain
vierge, les hautes herbes folles et les jolies fleurs vénéneuses.
Le salon du haremlike, ce matin-là, s'emplissait toujours; les deux
négresses avaient suivi, avec leur petit tambourin. Après elles, une
vieille dame entra, devant qui toutes se levèrent par respect: la grand-
mère. On se mit alors à parler turc, car elle n'entendait rien aux
langues occidentales,--et ce qu'elle se souciait d'André Lhéry, cette
aïeule! Sa robe brodée d'argent était de mode ancienne et un voile de
Circassie enveloppait sa chevelure blanche. Entre elle et ses petites-
filles, l'abîme d'incompréhension demeurait absolument insondable, et,
pendant les repas, plus d'une fois lui arrivait-il de les scandaliser
par l'habitude qu'elle avait conservée de manger le riz avec ses doigts
comme les ancêtres,--ce que faisant, elle restait grande dame quand
même, grande dame jusqu'au bout des ongles, et imposante à tous.
Donc, on s'était mis à parler turc, par déférence pour l'aïeule, et
subitement le murmure des voix était devenu plus harmonieux, doux comme
de la musique.
Parut maintenant une femme, svelte et ondoyante, qui arrivait du dehors,
et ressemblait, bien entendu, à un fantôme tout noir. C'était Alimé
Hanum, professeur agrégée de philosophie au lycée de jeunes filles fondé
par Sa Majesté Impériale le Sultan; d'habitude elle venait trois fois
par semaine enseigner à Mélek la littérature arabe et persane. Il va
sans dire, pas de leçon aujourd'hui, veille de mariage, jour où les
cervelles étaient à l'envers. Mais quand elle eut relevé son voile en
cagoule et montré sa jolie figure grave, la conversation tomba sur les
vieux poètes de l'Iran, et Mélek, devenue sérieuse, récita un passage du
"Pays des roses", de Saadi.
Aucune trace d'odalisques, ni de narguilé, ni de confitures, dans ce
harem de pacha, composé de la grand-mère, de la mère, des filles, et des
nièces avec leurs institutrices.
Du reste, à part deux ou trois exceptions peut-être, tous les harems de
Constantinople ressemblent à celui-ci: le _harem_ de nos jours, c'est
tout simplement la partie féminine d'une famille constituée comme chez
nous,--et éduquée comme chez nous, sauf la claustration, sauf les
voiles épais pour la rue, et l'impossibilité d'échanger une pensée avec
un homme, s'il n'est le père, le mari, le frère, ou quelquefois par
tolérance le cousin très proche avec qui l'on a joué étant enfant.
On avait recommencé de parler français et de discuter toilette quand une
voix humaine, si limpide qu'on eût dit une voix céleste, tout à coup
vibra dehors, comme tombant du haut de l'air:
l'Imam de la plus voisine mosquée appelait du haut du minaret les
fidèles à la prière méridienne.
Alors la petite fiancée, se rappelant que sa grand-mère déjeunait à
midi, s'échappa comme Cendrillon, avec mademoiselle Bonneau, encore plus
effarée qu'elle à l'idée que la vieille dame pourrait attendre.
III
Elle fut silencieux son dernier déjeuner dans la maison familiale, entre
ces deux femmes sourdement hostiles l'une à l'autre, l'institutrice et
l'aïeule sévère.
Après, elle se retira chez elle, où elle eût souhaité s'enfermer à
double tour; mais les chambres des femmes turques n'ont point de
serrure, il fallut se contenter d'une consigne donnée à Kondja-Gul pour
toutes les servantes ou esclaves jour et nuit aux aguets, suivant
l'usage, dans les vestibules, dans les longs couloirs de son
appartement, comme autant de chiens de garde familiers et indiscrets.
Pendant cette suprême journée qui lui restait, elle voulait se préparer
comme pour la mort, ranger ses papiers et mille petits souvenirs, brûler
surtout, brûler par crainte des regards de l'homme inconnu qui serait
dans quelques heures son maître. La détresse de son âme était sans
recours, et son effroi, sa rébellion allaient croissant.
Elle s'assit devant son bureau, où la bougie fut rallumée pour
communiquer son feu à tant de mystérieuses petites lettres qui dormaient
dans les tiroirs de laque blanche; lettres de ses amies mariées d'hier
ou bien tremblant de se marier demain; lettres en turc, en français, en
allemand, en anglais, toutes criant la révolte, et toutes empoisonnées
de ce grand pessimisme qui, de nos jours, ravage les harems de la
Turquie. Parfois elle relisait un passage, hésitait tristement, et puis,
quand même, approchait le feuillet de la petite flamme pâle, que l'on
voyait à peine luire, à cause du soleil. Et tout cela, toutes les
pensées secrètes des belles jeunes femmes, leurs indignations refrénées,
leurs plaintes vaines, tout cela faisait de la cendre, qui s'amassait et
se confondait dans un brasero de cuivre, seul meuble oriental de la
chambre.
Les tiroirs vidés, les confidences anéanties, restait devant elle un
grand buvard à fermoir d'or, qui était bondé de cahiers écrits en
français... Brûler cela aussi?... Non, elle n'en sentait vraiment plus
le courage. C'était toute sa vie de jeune fille, c'était son journal
intime commencé le jour de ses treize ans,--le jour funèbre où elle
avait _pris le tcharchaf_ (pour employer une locution de là-bas), c'est-
à-dire le jour où il avait fallu pour jamais cacher son visage au monde,
se cloîtrer, devenir l'un des innombrables fantômes noirs de
Constantinople.
Rien d'antérieur à la prise de voile n'était noté dans ce journal. Rien
de son enfance de petite princesse barbare, là-bas, au fond des plaines
de Circassie, dans le territoire perdu où, depuis deux siècles, régnait
sa famille. Rien non plus de son existence de petite fille mondaine,
quand, vers sa onzième année, son père était venu s'établir avec elle à
Constantinople, où il avait reçu de Sa Majesté le Sultan le titre de
maréchal de la Cour; cette période-là avait été toute d'étonnements et
d'acclimatation élégante, avec en outre des leçons à apprendre et des
devoirs à faire; pendant deux ans, on l'avait vue à des fêtes, à des
parties de tennis, à des sauteries d'ambassade; avec les plus difficiles
danseurs de la colonie européenne, elle avait valsé tout comme une
grande jeune fille, très invitée, son carnet toujours plein, elle
charmait par son délicieux petit visage, par sa grâce, par son luxe, et
aussi par cet air qu'aucune autre n'eût imité, cet air à la fois
vindicatif et doux, à la fois très timide et très hautain. Et puis, un
beau jour, à un bal donné par l'ambassade anglaise pour les tout jeunes,
on avait demandé: "Ou est-elle, la petite Circassienne?" Et des gens du
pays avaient simplement répondu: "Ah! vous ne saviez pas? Elle vient de
prendre le tcharchaf." - (Elle a pris le tcharchaf, autant dire: fini,
escamotée d'un coup de baguette; on ne la verra jamais plus; si par
hasard on la rencontre, passant dans quelque voiture fermée, elle ne
sera qu'une forme noire, impossible à reconnaître; elle est comme
morte...)
Donc, avec ses treize ans accomplis, elle était entrée, suivant la règle
inflexible, dans ce monde voilé, qui, à Constantinople, vit en marge de
l'autre, que l'on frôle dans toutes les rues, mais qu'il ne faut pas
regarder et qui, dès le coucher du soleil, s'enferme derrière des
grilles; dans ce monde que l'on sent partout autour de soi, troublant,
attirant, mais impénétrable, et qui observe, conjecture, critique, voit
beaucoup de choses à travers son éternel masque de gaze noire, et devine
ensuite ce qu'il n'a pas vu.
Soudainement captive, à treize ans, entre un père toujours en service au
palais et une aïeule rigide sans tendresse manifestée, seule dans sa
grande demeure de Khassim-Pacha, au milieu d'un quartier de vieux hôtels
princiers et de cimetières, où, dès la nuit close, tout devenait frayeur
et silence, elle s'était adonnée passionnément à l'étude. Et cela avait
duré jusqu'à ses vingt-deux ans aujourd'hui près de sonner, cette ardeur
à tout connaître, à tout approfondir, littérature, histoire ou
transcendante philosophie. Parmi tant de jeunes femmes, ses amies,
supérieurement cultivées aussi dans la séquestration propice, elle était
devenue une sorte de petite étoile dont on citait l'érudition, les
jugements, les innocentes audaces, en même temps que l'on copiait ses
élégances coûteuses; surtout elle était comme le porte-drapeau de
l'insurrection féminine contre les sévérités du harem.
Après tout, elle ne le brûlerait pas, ce journal commencé le premier
jour du tcharchaf! Plutôt elle le confierait, bien cacheté, a quelque
amie sûre et un peu indépendante, dont les tiroirs n'auraient pas chance
d'être fouillés par un mari. Et qui sait, dans l'avenir, s'il ne lui
serait pas possible de le reprendre et de le prolonger encore?... Elle y
tenait surtout parce qu'elle y avait presque fixé des choses de sa vie
qui allait finir demain, des instants heureux d'autrefois, des journées
de printemps plus étrangement lumineuses que d'autres, des soirs de plus
délicieuse nostalgie dans le vieux jardin plein de roses, et des
promenades sur le Bosphore féerique, en compagnie de ses cousines
tendrement chéries. Tout cela lui aurait semblé plus irrévocablement
perdu dans l'abîme du temps, une fois le pauvre journal détruit.
L'écrire avait été d'ailleurs sa grande ressource contre ses mélancolies
de jeune fille emmurée,--et voici que le désir lui venait de le
continuer à présent même, pour tromper la détresse de ce dernier jour...
Elle demeura donc assise à son bureau, et reprit son porte-plume, qui
était un bâton d'or cerclé de petits rubis. Si elle avait adopté notre
langue dès le début de ce journal, sur les premiers feuillets déjà vieux
de neuf ans, c'était surtout pour être certaine que sa grand-mère, ni
personne dans la maison, ne s'amuserait à le lire. Mais, depuis environ
deux années, cette langue française, qu'elle soignait et épurait le plus
possible, était à l'intention d'un lecteur imaginaire. (Un journal de
jeune femme est toujours destiné à un lecteur, fictif ou réel, fictif
nécessairement s'il s'agit d'une femme turque.) Et le lecteur ici était
un personnage lointain, lointain, pour elle à peu près inexistant: le
romancier André Lhéry!... Tout s'écrivait maintenant pour lui seul, en
imitant même, sans le vouloir, un peu sa manière; cela prenait forme de
lettres à lui adressées, et dans lesquelles, pour se donner mieux
l'illusion de le connaître, on l'appelait par son nom: André, tout
court, comme un vrai ami, un grand frère.
Or, ce soir-là, voici ce que commença de tracer la petite main alourdie
par de trop belles bagues:
"18 avril 1901.
Je ne vous avais jamais parlé de mon enfance, André, n'est-ce pas? Il
faut que vous sachiez pourtant: moi, qui vous parus tellement civilisée,
je suis au fond une petite barbare. Quelque chose restera toujours en
moi de la fille des libres espaces, qui jadis galopait à cheval au
cliquetis des armes, ou dansait dans la lumière au tintement des ses
ceintures d'argent.
Et, malgré tout le vernis de la culture européenne, quand mon âme
nouvelle, dont j'étais fière, mon âme d'être qui pense, mon âme
consciente, quand cette âme donc souffre trop, ce sont les souvenirs de
mon enfance qui reviennent me hanter. Ils reparaissent impérieux,
colorés et brillants; ils me montrent une terre lumineuse, un paradis
perdu, auquel je ne puis plus ni _ne voudrais_ retourner; un village
circassien, bien loin, au-delà de Koniah, qui s'appelle Karadjiamir. Là,
ma famille règne depuis sa venue du Caucase. Mes ancêtres, dans leur
pays, étaient des khans de Kiziltépé, et le sultan d'alors leur donna en
fief ce pays de Karadjiamir. Là, j'ai vécu jusqu'à l'âge de onze ans.
J'étais libre et heureuse. Les jeunes filles circassiennes ne sont pas
voilées. Elles dansent et causent avec les jeunes hommes, et choisissent
leur mari selon leur coeur.
Pages:
1 | 2 |
3 |
4 |
5 |
6 |
7 |
8 |
9 |
10 |
11 |
12 |
13 |
14 |
15 |
16 |
17 |
18 |
19 |
20 |
21 |
22