Les desenchantees by Pierre Loti
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Pierre Loti >> Les desenchantees
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"Venez plus près, dit-elle à l’inconnue, je n’entends pas assez bien....
Ne craignez pas que j’aie peur, venez.... Lisez plus haut... que je ne
perde pas...."
Ensuite elle voulut confesser elle-même la foi musulmane et, ouvrant
dans la pose de la prière ses petites mains de cire blanche, elle répéta
les paroles sacramentelles:
"Il n’y a de Dieu que Dieu seul, et Mahomet est son élu (1)..."
(1) La illahé illallah Mohammedun Ressoulallah. Ech hedu en la illahé
illallah vé ech hedu en le Mohammedul alihé hou ve ressoulouhou”
Mais, avant la fin de sa confession, insaisissable comme un souffle, les
pauvres mains qui s’étaient tendues venaient de retomber. Alors, celle
dont on ne savait pas le nom rouvrit son Coran pour continuer de
lire.... Oh! la douceur rythmée, le bercement de ces prières d’Islam,
surtout lorsqu’elles sont dites par des lèvres de jeune fille sous un
voile épais!... Jusqu’à une heure avancée de la nuit, les pieuses
inconnues se succédèrent, entrant et se retirant sans bruit comme des
ombres, mais il n’y eut point de cesse dans l’harmonieuse mélopée qui
aide à mourir.
Souvent d’autres personnes aussi entraient sur la pointe du pied, et se
penchaient, sans mot dire, vers ce lit de mortel sommeil. C’était la
mère, créature passive et bonne, toujours si effacée qu’elle comptait à
peine. C’étaient les deux aïeules, mal résignées, muettes et presque
dures dans la concentration de leur désespoir. Ou c’était le père,
Mehmed-Bey, visage bouleversé de douleur et peut-être de remords; au
fond il l’adorait, sa fille Mélek, et par son implacable observance des
vieilles coutumes, il l’avait conduite à mourir.... Ou bien encore, qui
entrait en tremblant, c’était la pauvre mademoiselle Tardieu, l’ex-
institutrice, mandée les derniers jours parce que Mélek l’avait voulu,
mais tolérée avec hostilité comme responsable et néfaste.
Les yeux de l’enfant agonisante s’étaient refermés; à part un
frémissement des mains quelquefois, ou une crispation des lèvres, elle
ne donnait plus signe de vie.
XLVIII
Environ quatre heures du matin. C’était maintenant Djénane qui veillait.
Depuis un instant la visiteuse voilée, dont la prière emplissait cette
chambre de harem, forçait la voix au milieu du silence plus solennel,
lisait avec exaltation comme si elle avait le sentiment que _quelque
chose se passait_, quelque chose de suprême. Et Djénane, qui tenait
toujours une des petites mains transparentes de Mélek dans les siennes,
sans s’apercevoir qu’elle devenait froide, sursauta de terreur, parce
qu’on lui frappait sur l’épaule: deux petits coups d’avertissement, avec
une discrétion sinistre... Oh! l’atroce figure de vieille, jamais vue,
qui venait de surgir là derrière elle, entrée sans bruit par cette porte
toujours ouverte, une grande vieille, large de carrure, mais décharnée,
livide, et qui, sans rien dire, lui faisait signe: "Allez-vous-en!" Elle
avait dû longuement épier dans le couloir, et puis, sûre, avec son tact
professionnel, que son heure était venue, elle s’approchait pour
commencer son rôle.
"Non! Non! dit Djénane, en se jetant sur la petite morte, pas encore! Je
ne veux pas que vous l'emportiez, non!...
--Là, là, doucement, dit la vieille femme, en l’écartant avec autorité,
je ne lui ferai point de mal."
Du reste, il n’y avait aucune méchanceté dans sa laideur, mais plutôt de
la compassion morne, et surtout une grande lassitude. Tant et tant de
jolies fleurs fauchées dans les harems, tant elle avait dû en emporter,
cette vieille aux bras robustes, cette "Laveuse de morte", ainsi qu’on
les appelle.
Elle la prit à son cou, comme une enfant malade, et la belle chevelure
rousse, dénouée, s’épandit sur son horrible épaule. Deux de ses aides, -
- d’autres vieilles praticiennes encore plus effrayantes,--attendaient
dans l’antichambre avec des lumières. Djénane et celle qui priait se
mirent à suivre, par les corridors et les vestibules plongés dans le
froid silence d’avant-jour, le groupe macabre qui s’en allait, se
dirigeant vers l’escalier pour descendre....
Ainsi la petite Mélek-Sadiha-Saadet, à vingt ans et demi, mourut de la
terreur d’être jetée une seconde fois dans les bras d’un maître
imposé....
L’escalier descendu, les vieilles avec leur fardeau arrivèrent à la
porte d’une salle du rez-de-chaussée, dans les communs de cette antique
demeure, une sorte d’office pavée de marbre, où il y avait au milieu une
table en bois blanc, une cuve pleine d’eau chaude encore fumante, et un
drap déplié sur un trépied; dans un coin, un cercueil,--un léger
cercueil aux parois minces comme on les fait en Turquie,--et enfin,
par terre, un châle ancien roulé autour d’un bâton, un de ces châles
"Validé" qui servent de drap mortuaire pour les riches: toutes ces
choses, préparées bien à l’avance, car dans les pays d’Islam, un
ensevelissement doit marcher très vite.
Quand les vieilles eurent étendu l’enfant sur la table, qui était
courte, les beaux cheveux roux, toujours dénoués, descendirent jusque
par terre. Avant de commencer leur besogne, elles firent à Djénane et à
l’inconnue voilée un geste qui les congédiait. Celles-ci d’ailleurs se
retiraient d’elles-mêmes, pour attendre dehors. Et Zeyneb, éveillée par
quelque intuition de ce qui se passait, était venue se joindre à elles,
--une Zeyneb qui ne pleurait pas, mais qui était plus blanche que la
morte, avec des yeux plus cernés de bleuâtre. Toutes les trois restèrent
là immobiles et glacées, suivant en esprit les phases de la toilette
suprême, écoutant les bruits sinistres de l’eau qui ruisselait, des
objets qui se déplaçaient dans cette salle sonore; et, quand ce fut
fini, la grande vieille les rappela:
"Venez maintenant la voir."
Elle était blottie dans son étroit cercueil, et tout enveloppée de
blanc, sauf le visage, encore découvert pour recevoir les baisers
d’adieu; on n’avait pu fermer complètement ses paupières, ni sa bouche;
mais elle était si jeune, et ses dents si blanches, qu’elle demeurait
quand même délicieusement jolie, avec une expression d’enfant et une
sorte de demi-sourire douloureux.
Alors on alla éveiller tout le monde pour venir l’embrasser, le père, la
mère, les aïeules, les vieux oncles rigides, qui depuis quelques jours
ne l’étaient plus, les servantes, les esclaves. La grande maison
s’emplit de lumières qui s’allumaient, d’effarements, de pas précipités,
de soupirs et de sanglots.
Quand arriva l’une des aïeules, la plus violente des deux, celle qui
était aussi grand-mère de Djénane et qui, ces derniers jours, campait
dans la maison, quand arriva cette vieille cadine 1320, musulmane
intransigeante s’il en fut et, ce matin, si exaspérée contre l’évolution
nouvelle qui lui enlevait ses petites-filles,--justement
l’institutrice craintive, mademoiselle Tardieu, était là, auprès du
cercueil, à genoux. Et les deux femmes se regardèrent une seconde en
silence, l’une terrible, l’autre humble et épouvantée:
"Allez-vous-en! lui dit l'aïeule dans sa langue turque, en frémissant de
haine. Qu’est-ce donc qu’il vous reste à faire là, vous? Votre oeuvre
est finie.... Vous m’entendez, allez-vous-en!"
Mais la pauvre fille, en reculant devant elle, la regardait avec tant de
candeur et de désespoir dans des yeux pleins de larmes, que la vieille
cadine eut soudainement pitié; sans doute comprit-elle, en un éclair, ce
que depuis des années elle se refusait à admettre, que l’institutrice
dans tout cela n'était qu'un instrument irresponsable au service du
Temps.... Alors elle lui tendit les mains, en lui criant: "Pardon!..."
Et ces deux femmes, jusque-là si ennemies, pleurèrent à sanglots dans
les bras l’une de l’autre. Des incompatibilités d’idées, de races et
d’époques les avaient séparées longuement; mais toutes deux étaient
bonnes et maternelles, capables de tendresse et de spontané retour.
Cependant un peu de lueur blême à travers les vitres annonçait la fin de
cette nuit de novembre. Djénane donc, se souvenant d’André, monta
chercher un bout de ruban bleu comme c’était convenu, et, enlevant
l’autre signal, attacha celui-là aux quadrillages de la même fenêtre.
XLIX
Ce fut le valet de chambre qui vint regarder au lever du jour, et
remonta tout effaré vers Péra:
"Mademoiselle Mélek doit être morte, dit-il à son maître en le
réveillant; elles ont mis un signal bleu, que je viens de voir...."
Il avait eu plus d’une fois l’occasion de parler à cette petite Mélek,
par quelque fente de porte, lorsqu’il venait faire les dangereuses
commissions d’André; même elle lui avait montré gentiment son visage en
lui disant merci. Et pour lui c’était mademoiselle Mélek, tant il lui
avait trouvé l’air jeune.
André, informé une heure plus tard par Djénane qu’on l’emporterait à la
mosquée vers midi, descendit à Khassim-Pacha avant onze heures. Il avait
pris un fez et des vêtements d’homme du peuple, pour être plus sûr qu’on
ne le reconnaîtrait pas, car il voulait à un moment donné s’approcher
beaucoup, et essayer de remplir un pieux devoir d’Islam envers sa petite
amie.
D’abord il attendit à l’écart, dans le cimetière voisin de la maison. Et
bientôt il vit sortir le léger cercueil, porté à l’épaule par des gens
quelconques, ainsi que le veut l’usage en Turquie; un vieux châle
l’enveloppait exactement, un châle "Validé" à raies vertes et rouges, et
aux minutieux dessins de cachemire; un petit voile blanc était posé
dessus, du côté de la tête, pour indiquer que c’était une femme, et,
innovation surprenante, il y avait aussi un modeste bouquet de roses
épinglé au châle.
Chez les Turcs, on se hâte bien plus que chez nous d’enterrer les morts,
et on n’envoie point de lettres de faire-part. Vient qui veut, les
parents, les amis, chez qui la nouvelle s’est répandue, les voisins, les
domestiques. Jamais de femmes dans ces cortèges improvisés, et surtout
point de porteurs: ce sont les passants qui en font l’office.
Un beau soleil de novembre, une belle journée lumineuse et calme;
Stamboul, resplendissant là-bas et, prenant son grand air immuable, au-
dessus du léger brouillard d'automne qui enveloppait à ses pieds la
Corne-d’Or.
Bien souvent il passait d’une épaule à une autre, le cercueil de Mélek,
au gré des sens rencontrés en chemin et qui voulaient tous faire une
action pieuse en portant quelques minutes cette petite morte inconnue.
Devant, marchaient deux prêtres à turban vert; une centaine d’hommes
suivaient, des hommes de toutes classes; et il était venu aussi des
vieux derviches, avec leurs bonnets de mages, qui psalmodiaient en
route, à voix haute et lugubre,--comme ces cris de loups, les soirs
d’hiver dans les bois.
On se rendit à une antique mosquée, en dehors des maisons, presque à la
campagne, dans un bas-fond tout de suite sauvage. La petite Mélek fut
déposée sur les dalles de la cour, et les Imams, en voix de fausset très
douces, chantèrent les prières des morts.
Dix minutes à peine, et on se remit en marche pour descendre vers le
golfe, prendre ensuite des barques, et gagner l’autre rive, les grands
cimetières d’Eyoub où serait sa définitive demeure.
En approchant de la Corne-d’Or, dans les quartiers bas où il y avait
beaucoup de monde, le cortège se fit plus lent, à cause de tous ceux qui
voulurent en être. La petite Mélek fut portée là, à tour de rôle, par
une quantité de bateliers ou de matelots. André, qui avait hésité
jusqu’à cette heure, s’approcha enfin, rassuré par cette foule où il
était comme perdu, il toucha de la main le vieux châle "Validé", avança
l’épaule, et sentit le poids de sa petite amie s’y appuyer un peu le
temps de faire une vingtaine de pas avec elle vers la mer.
Après, il s’éloigna pour tout à fait, de peur que son obstination à
suivre ne fût remarquée...
L
Une semaine plus tard, les deux qui restaient, Djénane et Zeyneb
l’appelèrent à Sultan-Selim. Dans la toujours pareille petite maison si
humble, si cachée, si sombre, ils se retrouvèrent ensemble pour l’avant-
dernière fois de leur vie, elles toutes noires et invisibles, sous des
voiles également épais et également baissés.
Entre eux, il ne fut guère question que de celle qui était partie, celle
qui était "libérée", comme elles disaient, et André apprit tous les
détails de sa fin. Il lui sembla que leurs voix n’avaient point de
larmes sous les masques de gaze noire; toutes deux se montraient graves
et apaisées. De la part de Zeyneb, rien que de très normal dans ce
détachement-là, car elle n’appartenait pour ainsi dire plus à ce monde.
Mais Djénane l’étonnait d’être si tranquille. A un moment donné, croyant
bien faire, il lui dit avec beaucoup de douceur affectueuse: "On m’a
fait connaître Hamdi Bey, ce dernier vendredi à Yldiz; il est distingué,
élégant et de jolie figure." Mais elle coupa court, s’animant pour la
première fois: "Si vous voulez bien, André, nous ne parlerons pas de cet
homme." Il apprit alors par Zeyneb que dans la famille, si atterrée par
la mort de Mélek, on ne songeait plus à ce mariage pour le moment.
C’était vrai qu’il avait rencontré Hamdi Bey et l’avait trouvé tel.
Depuis lors, il s’efforçait même de se dire: "Je suis très heureux qu il
soit ainsi, le mari de ma chère petite amie." Mais cela sonnait faux,
car au contraire il souffrait davantage de l’avoir vu, d’avoir constaté
son charme extérieur et surtout sa jeunesse.
Après les avoir quittées, lorsqu’il refit, comme tant d’autres fois, la
si longue route entre cette maison et la sienne, Stamboul, plus que
jamais, lui produisit l’effet d’une ville qui s’en va, qui piteusement
s’occidentalise, et plonge dans la banalité, l’agitation, la laideur;
après ces rues encore immobiles, autour de Sultan-Selim, dès qu’il
atteignit les quartiers bas qui sont proches des ponts, il s’écoeura au
milieu du grouillement des foules qui, de ce côté, n’a point de cesse;
dans la boue, dans l’obscurité des ruelles étroites, dans le brouillard
froid du soir, tous ces empressés qui vendaient ou achetaient mille
pauvres choses pitoyables et d'immondes victuailles, n’étaient plus des
Turcs, mais un mélange de toutes les races levantines. Sauf le fez rouge
qu’ils portaient encore, la moitié d’entre eux n’avaient pas la dignité
de garder le costume national, et s’affublaient de ces loques
européennes, rebuts de nos grandes villes, qui se déversent ici à pleins
paquebots. Jamais aussi bien que cette fois il n’avait aperçu les
usines, qui fumaient déjà de place en place, ni les grandes maisons
bêtes, copies en plâtre de celles de nos faubourgs. "Je m’obstine à voir
Stamboul comme il n’est plus, se dit-il; il s’écroule, il est fini.
Maintenant il faut faire une complaisante et continuelle sélection de ce
qu’on y regarde, des coins que l’on y fréquente; sur la hauteur, les
mosquées tiennent encore, mais tous les bas quartiers sont déjà minés
par le "progrès", qui arrive grand train avec sa misère, son alcool, sa
désespérance et ses explosifs. Le mauvais souffle d’Occident a passé
aussi sur la ville des Khalifes; la voici "désenchantée" dans le même
sens que le seront bientôt toutes les femmes de ses harems....
Mais ensuite il songea, plus tristement encore: "Après tout, qu’est-ce
que ça peut me faire? Je ne suis déjà plus quelqu’un d’ici, moi; il y a
une date absolue, qui va arriver très vite, celle du 30 novembre, et qui
m’emmènera sans doute pour jamais. A part les humbles stèles blanches de
Nedjibé, là-bas, dont l’avenir m’inquiétera encore, que m’importera tout
le reste? Et moi-même d’ailleurs, dans cinq ans, dans dix ans si l’on
veut, que serai-je autre chose qu’un débris? La vie n’a pas de durée, et
la mienne est déjà en arrière de ma route, les choses de ce monde ne me
regarderont bientôt plus. Le Temps peut bien continuer sa course à
donner le vertige, emporter tout cet Orient que j’aimais, et toutes les
beautés de Circassie qui ont de grands yeux couleur de mer, emporter
toutes les races humaines et le monde entier, le cosmos immense; qu’est-
ce que ça me fera, puisque je ne le verrai pas, moi qui ai presque fini
à présent, et qui demain aurai perdu la conscience d’être....
A certains moments en revanche, il lui semblait que cette date du 30
novembre ne pourrait jamais arriver, tant il était chez lui à
Constantinople, ancré dans cette ville, et même ancré dans sa demeure où
rien encore n’avait été dérangé pour le départ. Et en continuant de
marcher parmi ces foules, tandis que s’allumaient d’innombrables
lanternes, au milieu des cris, des appels, des marchandages en toutes
les langues du Levant, il se sentait flotter à la dérive entre des
impressions contradictoires.
LI
Novembre allait finir, et ils étaient ensemble la dernière et suprême
fois. Ce toujours même rayon de soleil, sur la maison d’en face, leur
envoyait, pour un moment encore avant le soir, dans le petit harem
pauvre et si caché au coeur de Stamboul, sa lueur réfléchie et comme
fadice. La pâle Zeyneb au visage dévoilé et l’invisible Djénane perdue
dans le noir de ses draperies, causaient avec leur ami André aussi
tranquillement qu’au cours de leurs entrevues ordinaires; on eût dit que
cette journée aurait des lendemains, que la date du 30 novembre,
désignée pour trancher tout, n’était pas si proche, ou peut-être même
n'arriverait point; vraiment, rien n'indiquait que jamais, jamais plus,
après cette fois-là, ils ne réentendraient sur terre sonner leurs
voix....
Zeyneb, sans apparente émotion, combinait des moyens de s’écrire quand
il serait en France : "La poste restante est maintenant trop surveillée;
en ces temps de terreur que nous traversons, plus personne n’a le droit
d’entrer dans les bureaux sans se nommer. Notre correspondance au
contraire sera très sûre par le chemin que j’ai imaginé; un peu long
seulement; ne vous étonnez donc pas si nous tardons quelquefois quinze
jours à vous répondre.
Djénane exposait avec sang-froid ses plans pour au moins apercevoir
encore son ami, le soir même de ce 30 novembre: "A quatre heures de
l’horloge de Top-hané, qui est l’heure où les paquebots partent, nous
passerons toutes deux le long du quai. Ce sera dans la plus ordinaire
des voitures de louage, vous m’entendez bien. Nous passerons aussi près
que possible du bord; vous, de la dunette où vous vous tiendrez, veillez
bien tous les fiacres pour ne pas nous manquer; il y a toujours foule
par là, vous savez, et, comme des femmes turques n’ont jamais le droit
de s’arrêter, ça durera le temps d’un éclair, notre adieu..."
Ce soir, c’était leur rayon de soleil en face qui devait leur marquer le
moment précis de la séparation; quand il disparaîtrait au faîte du toit,
André se lèverait pour partir: ils étaient convenus de cela dès le
début; ils s’étaient accordé cette limite extrême, après laquelle tout
serait fini.
André, qui d’avance s’était figuré les trouver douloureusement
vibrantes, à cette entrevue suprême, restait confondu devant leur calme.
Et puis il avait bien compté revoir les yeux de Djénane, ce dernier
jour; mais non, les minutes passaient, et rien ne bougeait dans
l’arrangement du tcharchaf sévère, ni dans les plis de ce voile, sans
doute aussi définitivement baissé que s’il était de bronze sur un visage
de statue.
Vers trois heures et demie enfin, tandis qu’ils parlaient du "livre"
pour dire quelque chose, une presque soudaine pénombre vint envahir le
petit harem, et tous les trois en même temps firent silence.--"Allons
!..." dit simplement Zeyneb, de sa jolie voix malade, en montrant de la
main les fenêtres grillagées que n’éclairait plus le reflet de la maison
voisine.... Le rayon venait de se perdre au-dessus des vieux toits;
c’était l’heure, et André se leva. Pendant la minute de l’extrême fin,
où ils furent debout les uns devant les autres, il eut le temps de
penser: "Cette fois était la seule, bien la seule où j'aurais pu la
regarder encore, avant que ses yeux et les miens retournent à la
poussière...." Être si absolument sûr de ne plus jamais la rencontrer,
et cependant partir ainsi, sans l’avoir revue, non, il ne s’attendait
pas à cela; mais il en subit la déception et l’angoissante mélancolie
sans rien dire. Sur la petite main qui lui était tendue, il s’inclina
cérémonieusement pour la baiser du bout des lèvres, et ce fut tout
l’adieu....
Maintenant, les vieilles rues désertes, les vieilles rues mortes, par où
il s’en allait seul.
Cela a très bien fini, se disait-il. Pauvre petite emmurée, cela ne
pouvait mieux finir!... Et moi, je m’imaginais fatuitement que ce serait
dramatique....
C’était même plutôt trop bien, cette fin-là, car il s’en allait avec un
tel sentiment de vide et de solitude!... Et une tentation le prenait de
revenir sur ses pas, vers la porte au vieux frappoir de cuivre, pendant
qu’elles pouvaient y être encore. A Djénane il aurait dit: "Ne nous
quittons pas ainsi, chère petite amie; vous qui êtes gentille et bonne,
ne me faites pas cette peine; montrez-moi vos yeux une dernière fois, et
puis serrez ma main plus fort; je m’en irai moins triste...." Bien
entendu il n’en fit rien et continua sa route. Mais, à cette heure, il
aimait avec détresse tout ce Stamboul, dont les milliers de feux du soir
commençaient à se refléter dans la mer; quelque chose l’y attachait
désespérément, il ne définissait pas bien quoi, quelque chose qui
flottait dans l’air au-dessus de la ville immense et diverse, sans doute
une émanation d’âmes féminines,--car dans le fond c’est presque
toujours cela qui nous attache aux lieux ou aux objets,--des âmes
féminines qu’il avait aimées et qui se confondaient; était-ce de
Nedjibé, ou de Djénane, ou d’elles deux, il ne savait trop....
LII
Deux lettres du lendemain:
ZEYNEB A ANDRÉ
"Vraiment, je n’ai pas compris que nous nous voyions hier pour la
dernière fois; sans cela je me serais traînée comme une pauvre
malheureuse, à vos pieds, et je vous aurais supplié de ne pas nous
laisser ainsi.... Oh! vous nous laissez perdues dans les ténèbres de
l’esprit et du coeur. Vous, vous allez à la lumière, à la vie, et nous
nous végéterons nos jours lamentables, toujours pareils dans la torpeur
de nos harems....
Après votre départ, nous avons eu des sanglots. Zérichteh, la bonne
nourrice de Djénane, est descendue, elle nous a grondées beaucoup et
nous a prises dans ses bras; mais elle aussi, la pauvre bonne âme,
pleurait de nous voir pleurer.
ZEYNEB."
"J’ai fait remettre ce matin chez vous d’humbles souvenirs turcs. La
broderie est de la part de Djénane; c’est l’"ayette", le verset du
Coran, qui, depuis son enfance, veillait au-dessus de son lit. Acceptez
les voiles de moi: celui brodé de roses est un voile circassien qui m’a
été donné par mon aïeule; celui brodé d’argent était dans les coffres de
notre yali: vous les jetterez sur quelque canapé, dans votre maison de
France.
Z...."
DJÉNANE A ANDRÉ
"Je voudrais lire en vous, quand le navire doublera la Pointe-du-Sérail,
quand à chaque tour d’hélice s’enfuiront les cyprès de nos cimetières,
nos minarets, nos coupoles.... Vous les regarderez jusqu’à la fin, je le
sais. Et puis, plus loin, déjà dans la Marmara, vos yeux chercheront
encore, près de la muraille byzantine, le cimetière abandonné où nous
avons prié un jour.... Et enfin, pour vos yeux tout se brouillera, les
cyprès de Stamboul, et tous les minarets et toutes les coupoles, et,
dans votre coeur bientôt, tous les souvenirs....
Oh! qu’ils se brouillent donc et que tout se confonde : la petite maison
d’Eyoub qui fut celle de votre amour et l’autre pauvre logis au coeur de
Stamboul près d’une mosquée, et la grande demeure triste où vous êtes
une fois entré en fraude.... Et qu’elles se brouillent aussi, toutes ces
silhouettes: l’aimée d’autrefois, qui près de vous allait dans son
feredjé gris, le long de la muraille, parmi les petites marguerites de
janvier (j’ai suivi son Sentier et appelé son ombre), et ces trois
autres plus tard, qui voulaient être vos amies. Confondez-les toutes,
confondez-les bien et gardez-les ensemble dans votre coeur (dans votre
mémoire, ce n’est pas assez). Elles aussi, celles d’aujourd’hui, vous
ont aimé, plus que vous ne l’avez cru peut-être.... Je sais que vos yeux
auront des larmes, lorsque disparaîtra le dernier cyprès... et je veux
pour moi, une larme...
Et là-bas.., quand vous serez arrivé, comment penserez-vous à vos amies?
Le charme rompu, sous quel aspect vous apparaîtront-elles? C’est atroce
de se dire que peut-être il ne restera rien, que peut-être vous
hausserez les épaules et vous sourirez en y repensant....
Quelle hâte et quelle frayeur j’ai de le lire, ce livre où vous parlerez
des femmes turques,--de nous!.... Y trouverai-je ce que je cherche en
vain à découvrir depuis que nous nous connaissons: le fond de votre âme,
le vrai intime de vos sentiments; tout ce que ne révèlent ni vos lettres
brèves, ni vos paroles rares. J’ai bien quelquefois senti en vous
l’émotion, mais c’était si tôt réprimé, si furtif! Il y a eu des moments
ou j’aurais voulu vous ouvrir la tête et le coeur, pour savoir enfin ce
qu’il y avait derrière vos yeux froids et clairs!...
Oh! André, ne dites pas que je divague!... Je suis malheureuse et
seule,... je souffre et me débats dans la nuit!... Adieu. Plaignez-moi.
Aimez-moi un peu si vous pouvez.
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