Les desenchantees by Pierre Loti
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Pierre Loti >> Les desenchantees
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DJÉNANE."
André répondit:
"Il ne vous reste plus grand-chose à découvrir, allez derrière mes yeux
"froids et clairs". Je sais bien moins ce qui se passe derrière les
vôtres, chère petite énigme....
Vous me la reprochez toujours, ma manière silencieuse et fermée: c'est
que j’ai trop vécu, voyez-vous; quand il vous en sera arrivé autant,
vous comprendrez mieux....
Et si vous croyez que vous n’avez pas été glaciale, vous, hier, au
moment de nous quitter...!
Donc, à demain soir quatre heures, au triste quai de Galata. Dans ce
tohubohu des départs, je veillerai bien; je n’aurai d’autre
préoccupation, je vous assure, que de ne pas manquer le passage de votre
chère silhouette noire,... puisque c’est tout ce que vous me laissez le
droit de regarder encore..... . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
ANDRÉ.
LIII
Le jeudi 30 novembre est arrivé, prompt et sans merci, comme arriveront
empressées toutes les dates décisives ou fatales, non seulement pour
chacun de nous celle où il faudra mourir, mais celles après qui verront
tomber les derniers de notre génération, finir l’Islam et disparaître
nos races au déclin, puis celles encore qui amèneront la consommation
des Temps, l’anéantissement et l'oubli des tourbillons de soleils dans
les souveraines Ténèbres....
Vite, vite il est arrivé ce jeudi 30 novembre, date quelconque et
inaperçue pour la majorité des êtres si divers que Constantinople voit
s’agiter dans ses foules; mais, pour Djénane, pour André, date marquant
un de ces tournants brusques où la vie change.
A l'aube froide et grise, tous deux s’éveillèrent presque en même temps,
tous deux sous le même ciel, dans la même ville pour quelques heures
encore, séparés seulement par un ravin empli d’habitations humaines et
par un bois de cyprès empli de morts,--mais en réalité très loin l’un
de l’autre à cause d’invisibles barrières. Lui, fut saisi par
l’impression du départ, dès qu’il rouvrit les yeux, car il n’habitait
plus sa maison, mais campait à l’hôtel; il s’y était du reste perché le
plus haut possible, pour fuir le tapage d’en bas, les casquettes des
globe-trotters d’Amérique et les élégances des aigrefins de Syrie; et
surtout pour avoir vue encore sur Stamboul, avec Eyoub au lointain.
Et tous deux, Djénane et André, interrogèrent d’abord l’horizon,
l’épaisseur des nuées, la direction du vent d’automne, l’un de sa
fenêtre largement ouverte, l’autre à travers l’oppressant, l’éternel
quadrillage de bois où s’emprisonnent les harems.
Ils avaient souhaité pour ce jour un temps lumineux et le rayonnement
nostalgique de ce soleil d’arrière-saison, qui parfois vient épandre sur
Stamboul une tiédeur de serre. Lui, c’était pour emporter, dans ses yeux
avides et affolés de couleur, une dernière vision magnifique de la ville
aux minarets et aux coupoles.
Elle, c’était pour être plus sûre de réussir à l’apercevoir encore une
fois, de ce quai de Galata, en passant le long de son navire en
partance,--car autrement, rien ne lui causait plus intime mélancolie
que ces pâles illuminations roses des beaux soirs de novembre, et depuis
longtemps elle s’était dit que s’il fallait, après qu’il serait parti
pour jamais, rentrer s’ensevelir chez soi par un de ces couchers de
soleil languides et tout en or, ce serait plus intolérable que sous la
morne tombée des crépuscules pluvieux. Mais voila, par temps de pluie
tout deviendrait plus compliqué et plus incertain: quel prétexte
inventer alors pour une promenade, comment échapper à l’espionnage
redoublé des eunuques noirs et des servantes?...
Or, la pluie s’annonçait, à n’en pas douter, pour tout le jour. Un ciel
obscur, remué et tourmenté par le vent de Russie; de gros nuages qui
couraient bas, presque à toucher la terre, enténébrant les lointains et
inondant toutes choses; du froid et de la mouillure.
Et Zeyneb aussi, par sa fenêtre aux vitres ouvertes, regardait le ciel,
indifférente à sa propre conservation, aspirant longuement l’humidité
glacée des hivers de Constantinople, qui déjà l’année précédente avait
développé dans sa poitrine les germes de la mort. Puis tout à coup il
lui sembla qu’elle gaspillait les minutes utiles; ce n’était pourtant
que ce soir à quatre heures, le départ d’André, mais elle ne se tint pas
d’aller chez Djénane, comme elle l’avait promis hier; toutes deux
avaient à revoir ensemble leurs plans, a combiner de plus infaillibles
ruses, afin de passer bien exactement à l’heure voulue sur ce quai des
paquebots. Il demeurait encore là pour presque un jour, lui; donc,
l’agitation causée par sa présence, le trouble et le danger continuaient
de les soutenir; elles se sentaient actives et fébriles; tandis
qu’après, oh! après ce serait la replongée soudaine dans ce calme où il
n’y aurait plus rien....
Pour André au contraire, la journée commençait dans la mélancolie plutôt
tranquille. L’immense lassitude d’avoir tant vécu, tant aimé et tant de
fois dit adieu, endormait décidément son âme à l’heure de ce départ, que
d’avance il s’était représenté plus cruel. Avec surprise, presque avec
remords, il constatait déjà en soi-même une sorte de détachement avant
d’être en route.... "D’ailleurs il fallait couper court, se disait-il;
quand je serai loin, tout ira mieux pour elle; tout s’arrangera, hélas!
sous les caresses de Hamdî....
Mais quel ciel décevant, pour le dernier jour! Il avait compté, dans une
flânerie triste et douce au soleil de novembre, aller encore jusqu’à
Stamboul. Mais non, impossible, avec ce temps d’hiver; ce serait finir
sur des images trop décolorées.... Il ne passerait donc pas les ponts, -
- plus jamais,--et resterait dans ce Péra insipide et crotté, à
s’ennuyer en attendant l’heure.
Deux heures, temps de quitter l’hôtel pour se diriger vers la mer. Avant
de descendre, il y eut cependant l’infinie tristesse du dernier regard
jeté de la fenêtre, vers cet Eyoub et ces grands champs des morts que
l’on n’apercevrait plus d’en bas, ni de Galata, ni de nulle part: tout
au loin, dans le brouillard, au-delà de Stamboul, quelque chose comme
une crinière noire dressée sur l’horizon, une crinière de mille cyprès
que, malgré la distance, on voyait aujourd’hui remuer, tant le vent les
tourmentait....
Après qu’il eut regardé, il descendit donc vers ce quartier bas de
Galata, toujours encombré d’une vile populace Levantine, qui est la
partie de Constantinople la plus ulcérée par le perpétuel contact des
paquebots, et par les gens qu’ils amènent, et par la pacotille moderne
qu’ils vomissent sans trêve sur la ville des Khalifes.
Ciel sombre, ruelles feutrées de boue gluante, cabarets immondes
empestant la fumée et l’alcool anisé des Grecs, cohue de portefaix en
haillons, et troupes de chiens galeux.--De tout cela, le soleil
magicien parvient encore à faire de la beauté, parfois; mais
aujourd’hui, quelle dérision, sous la mouillure de l’hiver!
Quatre heures maintenant; on sent déjà baisser le jour de novembre
derrière l’épaisseur des nuages. C’est l’heure officielle du départ,--
et l’heure aussi où doit passer lentement la voiture de Djénane pour le
grand adieu. André, sa cabine choisie, ses bagages placés, se tient à
l’arrière sur la dunette, entouré d’aimables gens des ambassades qui
sont venus pour le conduire, tantôt distrait de ce qu’on lui dit par
l’attente de cette voiture, tantôt oubliant un peu celles qui vont
passer, pour répondre en riant à ceux qui lui parlent.
Le quai, comme toujours, est bondé de monde. Il ne pleut plus. L’air est
plein du bruit des machines, des treuils à vapeur, et des appels, des
cris lancés par les portefaix ou les matelots, en toutes les langues du
Levant. Cette foule mouillée, qui hurle et se coudoie, c’est un méli-
mélo de costumes turcs et de loques européennes, mais les fez bien
rouges sur toutes les têtes font quand même l’ensemble encore oriental.
Le long de la rue, derrière tout ce monde, les cafés regorgent de
Levantins, des figures coiffées de bonnets rouges garnissent chaque
fenêtre de ces maisons en bois, perpétuellement remplies de musiquettes
orientales et de fumées de narguilés. Et ces gens regardent, comme
toujours, le paquebot en partance. Mais, au-delà de ce quartier
interlope, de cette bigarrure de costumes et de ce bruit, au-delà,
séparé par les eaux d’un golfe qui supporte une forêt de navires, le
grand Stamboul érige ses mosquées dans la brume; sa silhouette toujours
souveraine écrase les laideurs proches, domine de son silence le
grossier tumulte....
Ne viendront-elles pas, les pauvres petites ?... Voici qu’André les
oublie presque, dans cette griserie inévitable des départs, occupé qu’il
est à distribuer des poignées de main, à répondre à des propos
d'insouciante gaieté. Et puis, il n’est plus bien certain si c'est lui
en personne qui s’en va: tant de fois il est monté sur ces mêmes
paquebots, en face de ce même quai et de ces mêmes foules, venant
reconduire ou recevoir des amis, comme c’est l’usage à Constantinople.
Du reste, cette ville de Stamboul, profilée là-bas, est tellement
sienne, presque sa ville à lui depuis plus d’un quart de siècle; est-ce
possible qu’il la quitte bien réellement? Non, il lui semble que demain
il y retournera comme d’habitude, retrouvant les endroits si familiers
et les visages si connus....
Cependant le second coup de la cloche du départ achève de sonner; les
amis qui le reconduisaient s’en vont, la dunette se vide; ceux-là seuls
qui doivent prendre la mer restent en face les uns des autres et
s’observent.--Il n’y a pas à dire, il a tinté un peu lugubrement, ce
second coup de cloche, le dernier,--et André alors se ressaisit....
Ah! cette voiture là-bas, ce doit être cela. Un coupé de louage,--bien
quelconque, mais elle l’avait annoncé tel,--et qui avance avec plus de
lenteur encore que l’encombrement ne l'exigerait. Il va passer tout
près; la glace est baissée; là-dedans ce sont bien deux femmes voilées
de noir.... Et l’une soulève brusquement son voile. Djénane!... Djénane
qui a voulu être vue; Djénane qui le regarde, la durée d’une seconde,
avec une de ces expressions d’angoisse qui ne peuvent plus s’oublier
jamais....
Ses yeux resplendissaient au milieu de ses larmes; mais déjà ils n’y
sont plus.... Le voile est retombé, et cette fois André a senti que
c’était quelque chose de définitif et d’éternel, comme lorsqu’on vous
cache une figure aimée sous le couvercle d’un cercueil.... Elle ne s’est
point penchée à la portière, elle n’a pas fait un adieu de la main, pas
un signe; rien que ce regard, qui suffisait du reste pour mettre une
femme turque en danger grave. Et maintenant le coupé de louage continue
lentement sa marche, il s’éloigne à travers la foule pressée....
Cependant ce regard-là vient de pénétrer plus avant dans le coeur
d’André que toutes les paroles et toutes les lettres. Sur le quai, ces
groupes de gens, qui lui disent adieu de la main ou du chapeau,
n’existent plus pour lui; il n’y a au monde à présent que cette voiture
là-bas, qui s’en retourne lentement vers un harem. Et ses yeux, qui
voudraient au moins la suivre, tout à coup s’embrument, voient les
choses comme oscillantes et troubles....
Mais quoi? alors, c’est qu’il rêve! La voiture, qui cheminait toujours
au pas, on dirait qu’elle s’éloigne rapidement quand même, et dans un
sens différent de celui où les chevaux marchent! Elle s’en va par le
travers, comme une image que l’on emporte, et tout s’en va avec elle,
les gens, ce grouillement de peuple, les maisons, la ville.... Ah! c’est
le paquebot qui est parti!... Sans un bruit, sans une secousse, sans
qu’on ait entendu tourner son hélice.... La pensée ailleurs, il n’y
avait pas pris garde.... Le grand paquebot, entraîne par des
remorqueurs, s’éloigne du quai sans qu'on le sente remuer; on dirait que
c’est le quai qui fuit, qui se dérobe très vite, avec sa laideur, avec
ses foules, tandis que le grand Stamboul, étant plus haut et plus
lointain, ne bouge pas encore. La clameur des voix se perd, on ne
distingue plus les mains qui disent adieu,--ni la caisse noire de
cette voiture, au milieu des mille points rouges qui sont des fez turcs.
Toujours sans que rien n'ait semblé remuer à bord, et dans un silence
presque soudain que l’on n’attendait pas, Stamboul lui-même commence de
s’estomper sous le brouillard et le crépuscule; toute cette Turquie
s’efface, avec une sorte de majesté funèbre, dans le lointain,--
bientôt dans le passé.
Et André ne cesse de regarder, aussi longtemps qu’un vague contour de
Stamboul reste dessiné au fond des grisailles du soir. Pour lui, de ce
côté-là de l’horizon, persiste un charme d’âmes et de formes féminines,
--de celles qui s’en allaient tout à l’heure dans cette voiture, et des
autres déjà dissoutes par la mort....
La tombée de la nuit, dans la Marmara....
André songe: "A cette heure-ci, elles viennent d’arriver chez elles." Et
il se représente ce qu’a dû être leur trajet de retour, puis leur
rentrée à la maison sous des regards inquisiteurs, et enfin leur
enfermement, leur solitude ce même soir....
On est encore tout près: ce phare, qui vient de s’allumer à petite
distance, et brille sur l’obscurité de la mer, c’est celui de la Pointe-
du-Sérail. Mais André a l’impression d’être déjà infiniment loin; ce
départ a tranché comme d’un coup de hache les fils qui reliaient sa vie
turque à l’heure présente, et alors cette période, en réalité si proche
mais qui n’est plus retenue par rien, se détache, tombe, tombe tout à
coup au fond de l’abîme où s’anéantissent les choses absolument
passées....
LIV
A son arrivée en France, il reçut ces quelques mots de Djénane:
"Quand vous étiez dans notre pays, André, quand nous respirions le même
air, il semblait encore que vous nous apparteniez un peu. Mais à présent
vous êtes perdu pour nous; tout ce qui vous touche, tout ce qui vous
entoure nous est inconnu,... et de pus en plus votre coeur, votre pensée
distraite nous échappent. Vous fuyez,--ou plutôt c’est nous qui
pâlissons, jusqu’à disparaître bientôt. C’est affreux de tristesse.
Quelque temps encore votre livre vous obligera de vous souvenir. Mais
après ?... J’ai cette grâce à vous demander: vous m’en enverrez tout de
suite les premiers feuillets manuscrits, n’est-ce pas? Hâtez-vous. Ils
ne me quitteront jamais; _où que j’aille, même dans la terre_, je les
emporterai avec moi.... Oh! la triste chose que le roman de ce roman: il
est aujourd’hui le seul terrain où je me sente sûre de vous rencontrer;
il sera demain tout ce qui survivra d’une période à jamais finie....
DJÉNANE."
André aussitôt envoya les feuillets demandés. Mais plus de réponse, plus
rien pendant cinq semaines, jusqu’à cette lettre de Zeyneb:
"Khassim-Pacha, le 13 Zilkada 1323.
André, c’est demain matin que l’on doit conduire notre chère Djénane à
Stamboul, dans la maison de Hamdi Bey une seconde fois, avec le
cérémonial usité pour les mariées. Tout a été conclu singulièrement
vite, toutes les difficultés aplanies; les deux familles ont combiné
leurs démarches auprès de Sa Majesté Impériale pour que l’iradé de
séparation fût rapporté; elle n’a eu personne pour la défendre.
Hamdi Bey lui a envoyé aujourd’hui les plus magnifiques gerbes de roses
de Nice; mais ils ne se sont pas même revus encore, car elle avait
chargé Émiré Hanum de lui demander comme seule grâce d’attendre après la
cérémonie de demain. Elle a été comblée de fleurs, si vous pouviez voir
sa chambre, où vous êtes entré une fois, elle a voulu les y faire porter
toutes, et on dirait un jardin d’enchantement.
Ce soir, je l’ai trouvée stupéfiante de calme, mais je sens bien que ce
n’est que lassitude et résignation. Dans la matinée de ce jour, où il
faisait étrangement beau, je sais qu’elle a pu sortir accompagnée
seulement de Kondjé-Gul, pour aller aux tombes de Mélek et de votre
Nedjibé, et, sur la hauteur d’Eyoub, à ce coin du cimetière où ma pauvre
petite soeur vous avait photographiés ensemble, vous en souvenez-vous?
Je voulais passer cette dernière soirée auprès d’elle, nous avions fait
ainsi, Mélek et moi, la veille de son premier mariage; mais j’ai compris
qu’elle préférait être seule; je me suis donc retirée avant la nuit, le
coeur meurtri de détresse.
Et maintenant me voila rentrée au logis, dans un isolement affreux; je
la sens plus perdue que la première fois, parce que mon influence est
suspecte à Hamdi, on me tiendra à l’écart, je ne la verrai plus.... Je
ne croyais pas, André, que l’on pouvait tant souffrir; si vous étiez
quelqu’un qui prie, je vous dirais priez pour moi; je me borne à vous
dire ayez pitié, une grande pitié de vos humbles amies, des deux qui
restent.
ZEYNEB."
"Oh! ne croyez pas qu’elle vous oublie; le 27 Ramazan, notre jour des
morts, elle a voulu que nous allions ensemble à la tombe de votre
Nedjibé, lui porter des fleurs... et nos prières, ce qui nous reste de
notre foi perdue.... Si vous n’avez pas reçu de lettres depuis plusieurs
jours, c’est qu’elle était souffrante et torturée; mais je sais qu’elle
a l’intention de vous écrire longuement _ce soir, avant de s’endormir_;
en me quittant, elle me l’a dit.
Z...."
LV
Mais le surlendemain arriva ce faire-part (1) manuscrit, dans lequel
André, dès qu’il déchira l’enveloppe, crut reconnaître l’écriture de
Djavidé Hanum:
"Allah!
Feridé-Azâdé-Djénane, fille de Tewfik Pacha Darihan Zâdé et de Seniha
Hanum Kerissen, vient de mourir ce 14 Zilkada 1323.
Elle était née le 22 Redjeb 1297, à Karadjiamir.
Suivant sa volonté, elle a été inhumée dans le Turbé des vénérés Sivassi
d’Eyoub, pour y dormir son dernier sommeil.
Mais ses yeux, qui étaient purs et beaux, se sont rouverts déjà, et
Dieu, qui l’a beaucoup aimée, a dirigé son regard vers les jardins du
paradis, où Mahomet, notre prophète, attend ses fidèles.
Nous tous qui mourrons, notre prière monte vers toi, ô Djénane-Feridé-
Azâdé, et te demande de ne pas nous oublier dans ton appel. Et nous, tes
humbles amies, nous suivrons la voie lumineuse que tu nous auras tracée.
O Djénane-Feridé-Azàdé, que le rahmet (2) d’Allah descende sur toi!
Khassim-Pacha, 15 Zilkada 1323."
Il avait lu avec hâte et avec trouble; d’abord la forme orientale de
cette note ne lui était pas familière, et puis, tous ces noms différents
qu’avait Djénane, il ne les connaissait pas à première vue ils le
déroutaient.... Et il fallut presque des minutes avant qu’il eût bien
irrévocablement entendu qu’il s’agissait d’elle....
(1). En Turquie, on n’envoie point de lettres de faire-part pour les
morts. On avertit les amis éloignés par un entrefilet de journal, ou
une note manuscrite, toujours à peu près dans la forme ci-dessus. (2).
Rahmet. (La suprême miséricorde, le grand pardon divin qui efface tout.)
On dit toujours pour un mort dont le nom est cité: "Allah rahmet
eylésun!" (Dieu lui donne son rahmet!) comme on disait chez nous jadis:
"Que Dieu ait son âme!"
LVI
Une longue lettre de Zeyneb lui parvint trois jours après, contenant une
enveloppe fermée, sur laquelle son nom, "André", avait été écrit encore
de la main de Djénane.
LETTRE DE ZEYNEB
"André, toutes mes souffrances, toutes mes détresses n’étaient que joie
tant que son sourire les éclairait; tous mes jours noirs s’illuminaient
d’elle: je le comprends à présent qu’elle n’y est plus....
Voici une semaine bientôt qu’elle est couchée sous de la terre....
Jamais je ne reverrai ses yeux profonds et graves où son âme paraissait,
jamais je n’entendrai plus sa voix, ni son rire d’enfant; tout sera
morne autour de moi jusqu’à la fin: Djénane est couchée dans la
terre.... Je ne le crois pas encore, André, et pourtant j’ai touché ses
petites mains froides, j’ai vu son sourire figé, ses dents nacrées entre
ses lèvres de marbre.... C’est moi qui suis allée près d’elle la
première, qui ai pris la suprême lettre qu’elle avait écrite, la lettre
pour vous, froissée et tordue entre ses doigts.... Je ne le crois pas
encore, et pourtant je l’ai vue raidie et blanche; j’ai tenu dans mes
mains ses mains de morte.... Je ne le crois pas, mais cela est, et je
l’ai vu, et j’ai vu son cercueil enveloppé du Validé-Châle, avec un
voile vert de la Mecque, et j’ai entendu l’Imam dire pour elle la prière
des morts....
Jeudi, ce jour même où nous devions la reconduire à Hamdi Bey, j’ai reçu
un mot à l’aube, avec une clef de sa chambre.... (Cette serrure qu’elle
était si contente d’avoir obtenue, vous vous rappelez?) C’est Kondja-Gul
qui m’apportait cela, et pourquoi de si bonne heure?... J’avais de
l’effroi déjà en déchirant l’enveloppe.... Et j'ai lu: "Viens, tu me
trouveras morte. Tu entreras la première et seule dans ma chambre; près
de moi tu chercheras une lettre; tu la cacheras dans ta robe, et ensuite
tu l’enverras à mon ami.
Et j’y suis allée en courant, je suis entrée seule dans cette
chambre.... Oh! André, l’horreur d’entrer là.... L’horreur du premier
regard jeté là-dedans!... Où serait-elle? Dans quelle pose,... tombée,
couchée?... Ah! là, dans ce fauteuil, devant son bureau, cette tête
renversée, toute blanche, qui avait l’air de regarder le jour levant....
Et je ne devais pas appeler, pas crier.... Non, la lettre, je devais
chercher la lettre.... Des lettres, j’en voyais cinq ou six cachetées
sur ce bureau près d’elle; sans doute ses adieux, Mais il y avait aussi
des feuillets épars, ce devait être ça, avec cette enveloppe prête qui
portait votre nom.... Et le dernier feuillet, celui que vous verrez
froissé, je l’ai pris dans sa main gauche qui le tenait, crispée....
J’ai caché tout cela, et, quand j’ai eu fait comme elle voulait, alors
seulement j’ai crié de toute ma voix, et on est venu....
Djénane, mon unique amie, ma soeur.... Pour moi, il n’y a plus rien, en
dehors d’elle, après elle, ni joie, ni tendresse, ni lumière du jour;
elle a tout emporté au fond de sa tombe, où se dressera bientôt une
pierre verte, là-bas, vous savez, dans cet Eyoub que vous aimiez tous
deux....
Et elle aurait vécu, si elle était restée la petite barbare, la petite
princesse des plaines d’Asie! Elle n’aurait rien su du néant des
choses.... C’est de trop penser et de trop savoir, qui l’a empoisonnée
chaque jour un peu.... C’est l’Occident qui l’a tuée, André.... Si on
l’avait laissée primitive et ignorante, belle seulement, je la verrais
là près de moi, et j’entendrais sa voix.... Et mes yeux n’auraient pas
pleuré, comme ils pleureront des jours et des nuits encore.... Je
n’aurais pas eu ce désespoir, André, si elle était restée la petite
princesse des plaines d’Asie....
ZEYNEB."
La lettre de Djénane, André avait une pieuse frayeur de l’ouvrir.
Ce n’était plus comme le faire-part, décacheté si distraitement. Cette
fois il était averti; depuis des jours, il avait pris le deuil pour
elle; la tristesse de l’avoir perdue était entrée en lui par degrés avec
une pénétration lente et profonde; il avait eu le temps aussi de méditer
sur la part de responsabilité qui lui revenait dans ce désespoir.
Donc, avant de déchirer cette enveloppe, il s’enferma seul, pour n’être
troublé par rien dans son tête-â-tête avec elle.
Plusieurs feuillets.... Et le dernier, celui d’en dessous, en effet, les
doigts le sentaient tout froissé et meurtri.
D’abord il vit que c’était son écriture des lettres habituelles,
toujours sa même écriture aussi nette. Elle avait donc été bien
maîtresse d’elle-même devant la mort! Et elle commençait par ces phrases
un peu rythmées qui étaient dans sa manière; des phrases d’abord si
calmes, qu’André eût douté presque, lui qui ne l’avait pas vue "raidie
et blanche", lui qui n’avait pas eu le contact de sa main de morte".
LA LETTRE
"Mon ami, l’heure est venue de nous dire adieu. L’iradé par lequel je me
croyais protégée a été rapporté, Zeyneb a dû vous l’apprendre. Ma grand-
mère et mes oncles ont tout préparé pour mon mariage, et demain doit me
rendre à l’homme que vous savez.
Il en minuit et, dans la paix de la maison close, point d’autre bruit
que le grincement de ma plume; rien ne veille, hors ma souffrance. Pour
moi, le monde s’est évanoui; j’ai déjà pris congé de tout ce qui m’y
était cher, j’ai écrit mes dernières volontés et mes adieux. J’ai
débarrassé mon âme de tout ce qui n’en est pas l’essence, j’en ai voulu
chasser toutes les images--pour que rien ne demeure entre vous et moi,
pour ne donner qu’à vous les dernières heures de ma vie, et que ce soit
vous seul qui sentiez s’arrêter le dernier battement de mon coeur.
Car, mon ami, je vais mourir.... Oh! d’une mort paisible semblable à un
sommeil, et qui me gardera jolie. Le repos, l’oubli sont là, dans un
flacon à portée de ma main. C’est un toxique arabe très doux qui, dit-
on, donne à la mort l’illusion de l’amour.
André, avant de m’en aller de la vie, j’ai fait un pèlerinage à la
petite tombe qui vous est chère. J’ai voulu prier là et demander à celle
que vous avez aimée de me secourir à l’heure du départ,--et aussi de
permettre à mon souvenir de se mêler au sien dans votre coeur. Et tantôt
je me suis rendue à Eyoub, seule avec ma vieille esclave, demander aux
morts de me faire accueil. Parmi les tombes j’ai erré, choisissant ma
place. Dans ce coin où nous nous étions assis ensemble, je me suis
reposée seule. Ce jour d’hiver avait la douceur de l’avril où mon âme,
en ce même lieu, s’était donnée.... Dans la Corne-d’Or, au retour, du
ciel il pleuvait des roses. Oh! mon pays, si beau dans ta pourpre du
soir! J’ai clos mes yeux pour emporter dans l’autre vie ta vision!...
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