Les desenchantees by Pierre Loti
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Pierre Loti >> Les desenchantees
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Zeyneb m’avait conseillé la fuite, quand l’annulation de l’iradé nous a
été signifiée. Cependant, je n’ai pu m’y résoudre. Peut-être, si j’avais
su trouver, sous un autre ciel, l’amour pour m’accueillir.... Mais je
n’avais droit de prétendre qu’à une pitié affectueuse. J’aime mieux la
mort, je suis lasse.
Un calme étrange règne en moi.... J’ai fait apporter dans ma chambre,--
ma chambre de jeune fille oh vous êtes entré un jour,--toutes les
fleurs envoyées par mes amies pour la "fête" de demain. En les disposant
autour de mon lit, de la table sur laquelle j’écris, c’est à vous, ami,
que je pense. Je vous évoque. Cette nuit, vous êtes mon compagnon. Si je
ferme les yeux, vous voici, froid, immobile; mais vos yeux à vous,--
ces yeux dont je n’aurai jamais sondé le mystère,--percent mes
paupières closes et me brûlent le coeur. Et si je rouvre mes yeux, vous
êtes là encore parmi les fleurs, votre portrait me regarde.
Et votre livre,--_notre livre_, - à part ces feuillets que vous m’avez
donné et qui me suivront demain, je m’en vais donc sans l’avoir lu!
Ainsi je n'aurai pas même su votre exacte pensée. Aurez-vous bien senti
la tristesse de notre vie. Aurez-vous bien compris le crime d’éveiller
des âmes qui dorment et puis de les briser si elles s’envolent,
l’infamie de réduire des femmes à la passivité des choses?... Dites-le,
vous, que nos existences sont comme enlisées dans du sable, et pareilles
à de lentes agonies.... Oh! dites-le! Que ma mort serve au moins à mes
soeurs musulmanes! J’aurais tant voulu leur faire du bien quand je
vivais!... J’avais caressé ce rêve autrefois, de tenter de les réveiller
toues.... Oh! non, dormez, dormez, pauvres âmes. Ne vous avisez jamais
que vous avez des ailes!... Mais celles-là qui déjà ont pris leur essor,
qui ont entrevu d'autres horizons que celui du harme, oh! André, je vous
les confie; parlez d'elles et parlez pour elles. Soyez leur défenseur
dans le monde où l'on pense. Et que leurs larmes à toutes, que mon
angoisse de cette heure, touchent enfin les pauvres aveuglés, qui nous
aiment pourtant, mais qui nous oppriment!..."
L'écriture maintenant changeait tout à coup, devenait moins assurée,
presque tremblante:
"Il est trois heures du matin et je reprends ma lettre. J'ai pleuré,
tant pleuré, que je n'y vois plus bien. Oh! André! André! est-ce donc
possible d'être jeune, d'aimer, et cependant d'être poussée à la mort?
Oh! quelque chose me serre à la gorge et m'étouffe... J'avais le droit
de vivre et d'être heureuse... Un rêve de vie et de lumière plane encore
autour de moi... Mais demain, le soleil de demain, c'est le maître qu'on
m'impose, ce sont ses bras qui vont m'enlacer... Et où sont-ils, les
bras que j'aurais aimés..."
Un intervalle, témoignant d'un autre temps d'arrêt: l'hésitation suprême
sans doute et puis l'accomplissement de l'acte irrévocable. Et la
lettre, pour quelques secondes encore, reprenait sa tranquillité
harmonieuse. Mais cette tranquillité-là donnait le frisson...
"C'est fini, il ne fallait qu'un peu de courage. Le petit flacon d'oubli
est vide. Je suis déjà une chose du passé. En une minute, j'ai franchi
la vie, il ne m'en reste qu'un goût amer de fleurs aux lèvres. La terre
me parait lointaine, et tout se brouille et de dissout?--tout sauf
l'ami que j'aimais, que j'appelle, que je veux près de moi jusqu'à la
fin."
L'écriture commençait à s'en aller de travers comme celle des petits
enfants. Puis, vers la fin de la nouvelle page, les lignes chevauchaient
tout à fait. La pauvre petite main n'y était plus, ne savait plus, les
lettres se rapetissaient trop, ou bien tout à coup devenaient très
grandes, effrayantes d'être si grandes... C'était le dernier feuillet,
celui qui avait été tordu et pétri pendant la convulsion de la mort, et
les meurtrissures de ce papier ajoutaient à l'horreur de lire.
"...l'ami que j'appelle, que je veux près de moi jusqu'à la fin... Mon
bien-aimé, venez vite, car je veux vous le dire... Ne saviez-vous donc
pas que je vous chérissais de tout mon être? Quand on est mort, on peut
tout avouer. Les règles du monde, il n'y en a plus. Pourquoi, en m'en
allant, ne vous avouerais-je pas que je vous ai aimé?...
André, ce jour où vous êtes assis là, devant ce bureau où je vous écris
mon adieu, le hasard, comme je me penchais, m'a fait vous frôler; alors
j'ai fermé les yeux, et derrière mes yeux clos, quels beaux songes ont
tout à coup passé! Vos bras me pressaient contre votre coeur, et mes
mains emplies d'amour touchaient doucement vos yeux et en chassaient la
tristesse. Ah! la mort aurait pu venir, et elle serait venue en même
temps que pour vous la lassitude, mais comme elle eût été douce, et
quelle âme joyeuse et reconnaissante elle eût emportée... Ah! tout se
brouille et tout se voile... On m'avait dit que je dormirais, mais je
n'ai pas encore sommeil, seulement tout remue, tout se dédouble, tout
danse, mes bougies sont comme des soleils, mes fleurs ont grandi,
grandi, je suis dans une forêt de fleurs géantes...
Viens, André, viens près de moi, que fais-tu là parmi les roses? Viens
près de moi pendant que j'écris, je veux ton bras autour de moi et tes
chers yeux près de mes lèvres. Là, mon amour, c'est ainsi que je veux
dormir, tout près de toi, et te dire que je t'aime... Approche de moi
tes yeux, car, de l'autre vie où je suis, on peut lire dans les âmes à
travers les yeux... Et je suis une morte, André... Dans tes yeux clairs
où je n'ai pas su voir, y a-t-il pour moi une larme?... Je ne t'entends
pas répondre parce que je suis morte... Pour cela je t'écris, tu
n'entendrais pas ma voix lointaine...
_Je t'aime_, entends-tu au moins cela, _je t'aime_..."
Oh! sentir ainsi, comme sous la main, cette agonie! Être celui à qui
elle s'était obstinée à parler quand même, pendant la minute de grand
mystère où l'âme s'en va... Recueillir la dernière trace de sa chère
pensée qui venait déjà du domaine des morts!...
"Et je m'en vais, je m'envole, serre-moi!... André!... Oh! t'aimera-t-on
encore d'un amour si tendre... Ah! le sommeil vient et la plume est
lourde? Dans tes bras... mon bien-aimé.... . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Ils se perdaient, tracés à peine, les derniers mots. Du reste, ni cela,
ni rien, celui qui lisait ne pouvait plus lire... Sur le feuillet,
froissé par la pauvre petite main qui ne savait plus, il appuya les
lèvres, pieusement et passionnément. Et ce fut leur grand et leur seul
baiser...
LVII
O Djénane-Feridé-Azâdé, que le rahmet d'Allah descende sur toi! Que la
paix soit à ton âme fière et blanche! Et puissent tes soeurs de Turquie,
à mon appel, pendant quelques années encore avant l'oubli, redire ton
cher nom, le soir dans leurs prières!...
FIN
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