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Les desenchantees by Pierre Loti

P >> Pierre Loti >> Les desenchantees

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Notre maison était la plus belle du village, et de longues allées
d'acacias montaient de tous côtés vers elle. Puis les acacias
l'entouraient d'un grand cercle, et, au moindre souffle de vent, ils
balançaient leurs branches comme pour un hommage; alors il neigeait des
pétales parfumés. Je revois dans mes rêves une rivière qui court... De
la grande salle, on entendait la voix de ses petits flots pressés. Oh!
comme ils se hâtaient dans leur course vers les lointains inconnus!
Quand j'étais enfant, je riais de les voir se briser contre les rochers
avec colère.

Du côté du village, devant la maison, s'étend un vaste espace libre.
C'est là que nous dansions, sur le rythme circassien, au son de nos
vieilles musiques. Deux à deux, ou formant des chaînes; toutes, drapées
de soies blanches, des fleurs en guirlandes dans nos cheveux. Je revois
mes compagnes d'alors... Où sont-elles aujourd'hui?... Toutes étaient
belles et douces, avec de longs yeux et de frais sourires.

A la tombée du jour, en été, les Circassiens de mon père, tous les
jeunes gens du village, laissaient leurs travaux et partaient à cheval à
travers la plaine. Mon père, ancien soldat, se mettait à leur tête et
les menait comme pour une charge. C'était à l'heure dorée où le soleil
va s'endormir. Quand j'étais petite, l'un d'eux me prenait sur sa selle;
alors je m'enivrais de cette vitesse, et de cette passion qui tout le
jour était sourdement montée de la terre en feu pour éclater le soir
dans le bruit des armes et dans les chants sauvages. L'heure ensuite
changeait sa nuance; elle semblait devenue l'heure pourpre des soirs de
bataille..., et les cavaliers jetaient au vent des chants de guerre.
Puis elle devenait l'heure rose et opaline..."

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
. .

Elle en était à cette heure "opaline", se demandant si le mot ne serait
pas trop précieux pour plaire à André, quand brusquement Kondja-Gul,
malgré la défense, fit irruption dans sa chambre.

"Il est là, maîtresse! Il est là!...

--Il est là, qui?

--Lui, le jeune bey!... Il était venu causer avec le pacha, votre père,
et il va sortir. Vite, courez à votre fenêtre, vous le verrez remonter à
cheval!"

A quoi la petite princesse répondit sans bouger, avec une tranquillité
glaciale dont la bonne Kondja-Gul demeura comme anéantie:

"Et c'est pour ça que tu me déranges? Je le verrai toujours trop tôt,
celui-là! Sans compter que j'aurai jusqu'à ma vieillesse pour le revoir
à discrétion!"

Elle disait cela surtout pour bien marquer, devant la domesticité, son
dédain du jeune maître. Mais, sitôt Kondja-Gul partie en grande
confusion, elle s'approcha tremblante de la fenêtre... il venait de
remonter à cheval, dans son bel uniforme d'officier, et partait au trot,
le long des cyprès et des tombes, suivi de son ordonnance. Elle eut le
temps de voir qu'en effet sa moustache était blonde, plutôt trop blonde
à son gré, mais qu'il fait joli garçon, avec une assez fière tournure.
Il n'en restait pas moins l'adversaire, le maître imposé qui jamais ne
serait admis dans l'intimité de son âme. Et, se refusant à s'occuper de
lui davantage, elle revint s'asseoir à son bureau,--avec tout de même
une montée de sang aux joues,--pour continuer le journal, la lettre au
confident irréel:


"... l'heure rose (l'heure rose tout court, décidément; opaline était
biffé), l'heure rose où s'éveillent les souvenirs, et les Circassiens se
souvenaient du pays de leurs ancêtres; l'un d'eux disait un chant
d'exil, et les autres ralentissaient l'allure, pour écouter cette voix
solitaire et lente. Puis l'heure était violette, et tendre, et douce, et
la pleine tout entière entonnait l'hymne d'amour... Alors les cavaliers
tournaient bride et hâtaient leur galop pour revenir. Sous leur passage,
les fleurs mouraient dans un dernier parfum; ils étincelaient, ils
semblaient emporter avec eux, sur leurs armes, tout l'argent fluide
épars dans le crépuscule d'été.

Au loin devant eux, une lueur d'incendie marquait le petit point où les
acacias de Karadjiamir se groupaient, au milieu du steppe silencieux et
lisse. La lueur grandissait, et bientôt se changeait en un foyer de
flammes hautes qui léchaient les premières étoiles; car ceux qui étaient
restés au village avaient allumé de grands feux, et, tout autour,
c'étaient des danses de jeunes filles, c'étaient des chants, rythmés par
l'envol des draperies blanches et des voiles légers. Les jeunes
s'amusaient, tandis que les hommes mûrs étaient assis à fumer dehors, et
que les mères, à travers la dentelle des fenêtres, guettaient venir
l'amour vers leurs enfants.

En ces jours-là, j'étais reine. Tewfik-Pacha mon père et Seniha ma mère
m'aimaient par-dessus tout, car leurs autres enfants étaient morts.
J'étais la sultane du village; nulle autre n'avait de si belles robes,
ni des ceintures d'or et d'argent si précieusement ciselées; et, s'il
passait par là un de ces marchands venus du Caucase avec des pierreries
plein des sacs, et des ballots de fines soies lamées d'or, chacun savait
alentour que c'était dans notre maison qu'il devait d'abord entrer;
personne n'eût osé acheter une simple écharpe tant que la fille du pacha
n'avait pas elle-même choisi ses parures.

Ma mère était discrète et douce. Mon père était bon et on le savait
juste. Tout étranger de passage pouvait venir frapper à notre porte, la
maison était à lui. Pauvre, il était accueilli comme le Sultan même.
Proscrit, fugitif,--j'en ai vu,--l'ombre de la maison l'eût défendu
jusqu'à la mort de ses hôtes. Mais malheur à qui eût cherché à se servir
de Tewfik Pacha pour l'aider dans quelque action vile ou seulement
louche: mon père, si bon, était aussi un justicier terrible. Je l'ai vu.

Telle fut mon enfance, André. Puis, nous perdîmes ma mère, et mon père
alors ne voulant plus rester sans elle au Karadjiamir, m'emmena avec lui
à Constantinople, chez mon aïeule, près de mes cousines.

A présent c'est mon oncle Arif-Bey qui gouverne à sa place là-bas. Mais
presque rien n'a changé dans ce coin inconnu du monde, où les jours
continuent à tisser en silence les années. On a, je crois, construit un
moulin sur la rivière; les petits flots, qui seulement s'amusaient à
paraître terribles, ont dû apprendre à devenir utiles, et je crois les
entendre pleurer leur liberté ancienne. Mais la belle maison se dresse
toujours parmi les arbres, et, ce printemps, encore, les acacias auront
neigé sur les chemins où j'ai joué enfant. Et sans doute quelque autre
petite fille s'en va chevaucher à ma place avec les cavaliers...

Onze années bientôt ont passé sur tout cela.

L'enfant insouciante et gaie est devenue une jeune fille qui a déjà
beaucoup pleuré. Eût-elle été plus heureuse en continuant sa vie
primitive?... Mais _il était écrit_ qu'elle en sortirait, parce qu'_il
fallait_ qu'elle fût changée en un être pensant et que son orbite et la
vôtre vinssent un jour à se croiser. Oh! qui nous dira le pourquoi, la
raison supérieure de ces rencontres, où les âmes s'effleurent à peine et
que pourtant elles n'oublient plus. Car, vous aussi, André, vous ne
m'oublierez plus..."

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
.


Elle était lasse d'écrire. Et d'ailleurs le passage du bey avait mis la
déroute dans sa mémoire.

Que faire, pour terminer ce dernier jour? Ah! le jardin! le cher jardin,
si imprégné de ses jeunes rêves: c'est là qu'elle irait jusqu'au soir...
Tout au fond, certain banc, sous les platanes centenaires, contre le
vieux mur tapissé de mousse: c'est là qu'elle s'isolerait jusqu'à la
tombée de ce jour d'avril, qui lui semblait le dernier de sa vie. Et
elle sonna Kondja-Gul, pour faire donner le signal qu'exigeait sa venue:
aux jardiniers, cochers, domestiques mâles quelconques, ordre de
disparaître des allées pour ne point profaner par leurs regards la
petite déesse, qui entendait se promener là sans voile...

Mais non, réflexion faite, elle ne descendait pas; car il y aurait
toujours la rencontre possible des eunuques, des servantes, tous avec
leurs sourires de circonstance à la mariée, et elle serait dans
l'obligation, devant eux, d'avoir l'air ravi, puisque l'étiquette
l'exige en pareil cas. Et puis, l'exaspération de voir ces préparatifs
de fête, ces tables dressées sous les branches, ces beaux tapis jetés
sur la terre...

Alors, elle se réfugia dans un petit salon, voisin de sa chambre, où
elle avait son piano d'Erard. A la musique aussi, il fallait dire adieu,
puisque, de piano, il n'y en aurait point, dans sa nouvelle demeure. La
mère du jeune bey,--_une 1320_ (1), ainsi que les dames vieux jeu sont
désignées, par les petites fleurs de culture intensive écloses dans la
Turquie moderne,--une pure 1320 avait, non sans défiance, permis la
bibliothèque de livres nouveaux en langue occidentale, et les revues à
images; mais le piano l'avait visiblement choquée, et on n'osait plus
insister. (Elle était venue plusieurs fois, cette vieille dame, faire
visite à la fiancée, l'accablant de petites chatteries, de petits
compliments démodés qui l'agaçaient, et la dévisageant toujours avec une
attention soutenue, pour ensuite la mieux décrire à son fils.) Donc,
plus de piano, dans sa maison de demain, là-bas en face, de l'autre côté
du golfe, au coeur même du Vieux-Stamboul... Sur le clavier, ses petites
mains nerveuses, rapides, d'ailleurs merveilleusement exercées et
assouplies, se mirent à improviser d'abord de vagues choses
extravagantes, sans queue ni tête, accompagnées de claquements secs,
chaque fois que les trop grosses bagues heurtaient les bémols ou les
dièses. Et puis elle les ôta, ces bagues, et, après s'être recueillie,
commença de jouer une très difficile transcription de Wagner par Liszt,
alors, peu à peu elle cessa d'être celle qui épousait demain le
capitaine Hamdi-Bey, aide de camp de Sa Majesté Impériale; elle fut la
fiancée d'un jeune guerrier à longue chevelure, qui habitait un château
sur des cimes, dans l'obscurité des nuages au-dessus d'un grand fleuve
tragique; elle entendit la symphonie des vieux temps légendaires, dans
les profondes forêts du Nord...

(1) Autrement dit une personne qui n'admet que les dates de l'hégire, au
lieu d'employer le calendrier européen.

Mais quand elle eut cessé de jouer, quand tout cela se fut éteint avec
les dernières vibrations des cordes, elle remarqua les rayons du soleil,
déjà rouges, qui entraient presque horizontalement à travers les
éternels quadrillages des fenêtres. C'était bien le déclin de ce jour,
et l'effroi la prit tout à coup à l'idée d'être seule,--comme elle
l'avait souhaité cependant,--pour cette dernière soirée. Vite elle
courut chez sa grand-mère, solliciter une permission qu'elle obtint, et
vite elle écrivit à ses cousines, leur demandant comme en détresse de
venir coûte que coûte lui tenir compagnie;--mais rien qu'elle deux,
pas les autres petites demoiselles d'honneur campées dans leur chambre;
rien qu'elles deux, Zeyneb et Mélek, ses amies d'élection, ses
confidentes, ses soeurs d'âme. Elle craignait que leur mère ne permît
pas, à cause des autres invitées; elle craignait que l'heure ne fût trop
tardive, le soleil trop bas, les femmes turques ne sortant plus quand il
est couché. Et, de sa fenêtre grillée, elle regardait le vieil Ismaël
qui courait porter le message.

Depuis quelques jours, même vis-à-vis de ses cousines qui en avaient de
la peine, elle était muette sur les sujets graves, elle était murée et
presque hautaine; même vis-à-vis de ces deux-là, elle gardait la pudeur
de sa souffrance, mais à présent elle ne pouvait plus; elle les voulait,
pour pleurer sur leur épaule.

Comme il baissait vite, ce soleil du dernier soir! Auraient-elles le
temps d'arriver? Au-dessus de la rue, pour voir de plus loin, elle se
penchait autant que le permettaient les grilles et les châssis de bois
dissimulateurs. C'était maintenant "l'heure pourpre des soirs de
bataille", comme elle disait dans son journal d'enfant, et des idées de
fuite, de révolte ouverte bouleversaient sa petite tête indomptable et
charmante... Pourtant, quelle immobilité sereine, quel calme fataliste
et résigné, dans ses entours! Un parfum d'aromates montait de ce grand
bois funéraire, si tranquille devant ses fenêtres,--parfum de la
vieille terre turque immuable, parfum de l'herbe rase et des très
petites plantes qui s'étaient chauffées depuis le matin au soleil
d'avril. Les verdures noires des arbres, détachées sur le couchant qui
prenait feu, étaient comme percées de part en part, comme criblées par
la lumière et les rayons. Des dorures anciennes brillaient çà et là, aux
couronnements de ces bornes tombales, que l'on avait plantées au hasard
dans beaucoup d'espace, que l'on avait clairsemées sous les cyprès. (En
Turquie, on n'a pas l'effroi des morts, on ne s'en isole point; au coeur
même des villes, partout, on les laisse dormir.) A travers ces choses
mélancoliques des premiers plans, entre ces gerbes de feuillage sombre
qui se tenaient droites comme des tours, dans les intervalles de tout
cela, les lointains apparaissaient, le grand décor incomparable: tout
Stamboul et son golfe, dans leur plein embrasement des soirs purs. En
bas, tout à fait en bas, l'eau de la Corne-d'Or, vers quoi dévalaient
ces proches cimetières, était rouge, incandescente comme le ciel; des
centaines de caïques la sillonnaient,--va-et-vient séculaire, à la
fermeture des bazars,--mais, de si haut, on n'entendait ni le
bruissement de leur sillage, ni l'effort de leurs rameurs; ils
semblaient de longs insectes, défilant sur un miroir. Et la rive d'en
face, cette rive de Stamboul, changeait à vue d'oeil; toutes les maisons
avoisinant la mer, tous les étages inférieurs du prodigieux amas,
venaient de s'estomper et comme de fuir, sous cette perpétuelle brume
violette du soir, qui est de la buée d'eau et de la fumée; Stamboul
changeait comme un mirage; rien ne s'y détaillait plus, ni le
délabrement, ni la misère, ni la laideur de quelques modernes bâtisses;
ce n'était maintenant qu'une silhouette, d'un violet profond liséré
d'or, une colossale découpure de ville toute de flèches et de dômes,
posée debout, en écran pour masquer un incendie du ciel. Et les mêmes
voix qu'à midi, les voix claires, les voix célestes se reprenaient à
chanter dans l'air, appelant les Osmanlis fidèles au quatrième office du
jour: _le soleil se couchait_.

Alors la petite prisonnière, malgré elle un peu calmée cependant par
tant de paix magnifique, s'inquiétait davantage de Mélek et de Zeyneb.
Réussiraient-elles à lui arriver, malgré l'heure tardive?... Plus
attentivement elle regardait au bout de ce chemin, que bordaient d'un
côté les vieilles demeures grillées, de l'autre le domaine délicieux des
morts...

Ah! elles venaient!... C'étaient elles, là-bas, ces deux minces fantômes
noirs sans visage, sortis d'une grande porte morose, et qui se hâtaient,
escortés de deux nègres à long sabre... Bien vite décidées, bien vites
prêtes, les pauvres petites!... Et de les avoir reconnues, accourant
ainsi à son appel d'angoisse, elle sentit ses yeux s'embrumer; des
larmes, mais cette fois des larmes douces, coulèrent sur sa joue.

Dès qu'elles entrèrent, relevant leurs tristes voiles, la mariée se jeta
en pleurant dans leurs bras/

Toutes deux la serrèrent contre leur jeune coeur avec la plus tendre
pitié:

"Nous nous en doutions, va, que tu n'étais pas heureuse... Mais tu ne
voulais rien nous dire... T'en parler, nous n'osions pas... Depuis
quelques jours, nous te trouvions si cachée avec nous, si froide.

--Eh! vous savez bien comment je suis... C'est stupide, j'ai honte que
l'on me voie souffrir..."

Et elle pleurait maintenant à sanglots.

"Mais pourquoi n'as-tu pas dit "non", ma chérie?

--Ah! j'ai déjà dit "non" tant de fois!... Elle est trop longue, à ce
qu'il paraît, la liste de ceux que j'ai refusés!... Et puis, songez
donc: vingt-deux ans, j'étais presque une vieille fille... D'ailleurs,
celui-là ou un autre, qu'importe, puisqu'il faudra toujours finir par en
épouser un!"

Naguère, elle avait entendu des amies à elle parler ainsi, la veille de
leur mariage; leur passivité l'avait écoeurée, et voici qu'elle
finissait de même... "Puisque ce ne sera pas celui que j'aurais choisi
et aimé, disait l'une, n'importe qu'il s'appelle Mehmed ou Ahmed!
N'aurai-je pas des enfants, pour me consoler de sa présence?" Une autre,
une toute jeune, qui avait accepté le premier prétendant venu, s'en
était excusée en ces termes: "Pourquoi pas le premier au lieu du
suivant, que je ne connaîtrais du reste pas davantage?... Que dire pour
le refuser?... Et puis, quelle histoire, pense donc, ma chère!..." Ah!
non, l'apathie de ces petites-là lui avait semblé incompréhensible, par
exemple: se laisser marier comme des esclaves!... Et voici qu'elle-même
venait de consentir à un marché pareil, et c'était demain, le jour
terrible de l'échéance. Par lassitude de toujours refuser, de toujours
lutter, elle avait, comme les autres, fini par dire ce _oui_ qui l'avait
perdue, au lieu du _non_ qui l'aurait sauvée, au moins pour quelque
temps encore. Et à présent, trop tard pour se reprendre, elle arrivait
tout au bord de l'abîme: c'était demain!

Maintenant elles pleuraient ensemble, toutes les trois; elles pleuraient
les larmes qui avaient été contenues pendant bien des jours par la
fierté de l'épousée; elles pleuraient les larmes de la grande
séparation, comme si l'une d'elles allait mourir...

Mélek et Zeyneb, bien entendu, ne rentreraient pas ce soir chez elles,
mais coucheraient ici, chez leur cousine, comme c'est l'usage quand on
se visite à la tombée de la nuit, et comme elles l'avaient déjà fait
constamment depuis une dizaine d'années. Toujours ensemble, les trois
jeunes filles, comme d'inséparables soeurs, elles s'étaient habituées à
dormir le plus souvent de compagnie, chez l'une ou chez l'autre, et
surtout ici, chez la Circassienne.

Mais cette fois, quand les esclaves, sans même demander les ordres,
eurent achevé d'étendre sur les tapis les matelas de soie des invitées,
toutes trois, demeurées seules, eurent le sentiment d'être réunies pour
une veillée funéraire. Elles avaient demandé et obtenu la permission de
ne pas descendre se mettre à table, et un nègre imberbe, à figure de
macaque trop gras, venait de leur apporter, sur un plateau de vermeil,
une dînette qu'elles ne songeaient pas à toucher.

En bas, dans la salle à manger, leur commune aïeule, le pacha, père de
la mariée, et mademoiselle Bonneau de Saint-Miron, soupaient sans
causerie, dans un silence de catastrophe. L'aïeule, plus que jamais
outrée par l'attitude de la fille de sa fille, savait bien à qui s'en
prendre, accusait l'éducation nouvelle et l'institutrice; cette petite,
née de son sang d'impeccable musulmane, et puis devenue une sorte
d'enfant prodigue dont on n'espérait même plus le retour aux traditions
héréditaires, elle l'aimait bien quand même, mais elle avait toujours
cru devoir se montrer sévère, et aujourd'hui, devant cette rébellion
sourde, incompréhensible, elle voulait encore exagérer la froideur et la
dureté. Quant au pacha, lui, qui avait de tout temps comblé et gâté son
enfant unique comme une sultane des _Mille et une Nuit_, et qui en avait
reçu en échange une si douce tendresse, il ne comprenait pas mieux que
sa vieille belle-mère 1320, et il s'indignait aussi; non, c'était trop,
ce dernier caprice: faire sa petite martyre, parce que, le moment venu
de lui donner un maître, on lui avait choisi un joli garçon, riche, de
grande famille, et en faveur auprès de Sa Majesté Impériale!... Et enfin
la pauvre institutrice, qui au moins se sentait innocente de ces
fiançailles, qui avait toujours été la confidente et l'amie, s'étonnait
douloureusement en silence: puisque son élève si chère l'avait fait
revenir dans la maison pour le mariage, pourquoi ne voulait-elle pas de
sa compagnie, là-haut chez elle, pour le dernier soir?...

Mais non, les trois petites fantasques - ne croyant pas d'ailleurs lui
faire tant de peine - avaient désiré être seules, la veille d'une telle
séparation.

Finies à jamais, leurs soirées rien qu'à elles trois, dans cette chambre
qui serait inhabitée demain et à laquelle il fallait dire adieu... Pour
que ce fût moins triste, elles avaient allumé toutes les bougies des
candélabres, et la grande lampe en colonne,--dont l'abat-jour, suivant
une mode encore nouvelle cette année-là, était plus large qu'un parasol
et fait de pétales de fleurs. Et elles continuaient de passer en revue,
de ranger, ou parfois de détruire mille petites choses qu'elles avaient
longtemps gardées comme des souvenirs très précieux. C'étaient de ces
gerbes de fils d'argent ou de fils d'or qu'il est d'usage de mettre dans
la chevelure des mariées, et que les demoiselles d'honneur conservent
ensuite jusqu'à ce que vienne leur tour; il y en avait çà et là, qui
brillaient, accrochées par des noeuds de ruban aux frontons des glaces,
aux parois blanches de la chambre, et elles évoquaient les jolis et
pâles visages d'amies qui souffraient, ou qui étaient mortes. C'étaient,
dans une armoire, des poupées que jadis on aimait tendrement; des jouets
brisés, des fleurs desséchées, de pauvres petites reliques de leur
enfance, de leur prime jeunesse passée en commun, entre les murs de
cette vieille demeure. Il y avait aussi, dans des cadres presque tous
peints ou brodés par elles-mêmes, des photographies de jeunes femmes des
ambassades, ou bien de jeunes musulmanes _en robe du soir_--que l'on
eût prises pour des Parisiennes élégantes, sans le petit griffonnage en
caractères arabes inscrit au bas: pensée ou dédicace. Enfin il y avait
d'humbles bibelots, gagnés les précédents hivers à ces loteries de
charité que les dames turques organisent pendant les veillées du
Rhamazan, ils n'avaient pas l'ombre de valeur, ceux-là, mais ils
rappelaient des instants écoulés de cette vie, dont la fuite sans retour
constituait leur grand sujet d'angoisse... Quant aux cadeaux de la
corbeille, dont quelques-uns étaient somptueux et que mademoiselle
Esther Bonneau avait rangés en exposition dans un salon voisin, elles
s'en souciaient comme d'une guigne.

La revue mélancolique à peine terminée, on entendit encore, au-dessus de
la maison, résonner les belles voix claires: elles appelaient les
fidèles à la cinquième prière de ce jour.

Alors les jeunes filles, pour mieux les entendre, vinrent s'asseoir
devant une fenêtre ouverte, et, là, on respirait la fraîcheur suave de
la nuit, qui sentait le cyprès, les aromates et l'eau marine. Ouverte,
leur fenêtre, mais grillée, il van sans dire, et, en plus de ses
barreaux en fer, défendue par les éternels quadrillages de bois sans
lesquels aucune femme turque n'a le droit de regarder à l'extérieur. Les
voix aériennes continuaient de chanter alentour, et au loin, d'autres
semblaient répondre, quantité d'autres qui tombaient des hauts minarets
de Stamboul et traversaient le golfe endormi, portées par les sonorités
de la mer; on eût dit même que c'était en plein ciel, cette soudaine
exaltation des voix pures qui vous appelaient, en vocalises très légères
venant de tous les côtés à la fois.

Mais ce fut de courte durée, et quand tous les muezzins eurent lancé,
aux quatre vents chacun, la phrase religieuse de tradition immémoriale,
un grand silence tout à coup y succéda. Stamboul maintenant, dans les
intervalles des cyprès tout noirs et tout proches, se découpait en
bleuâtre sur le ciel imprégné d'une vague lumière de lune, un Stamboul
vaporeux, agrandi encore, un Stamboul aux coupoles tout à fait géantes,
et sa silhouette séculaire, inchangeable, était ponctuée de feux sans
nombre qui se reflétaient dans l'eau du golfe. Elles admiraient, les
jeunes filles, à travers les mille petits losanges des boiseries
emprisonnantes; elles se demandaient si ces villes célèbres d'Occident
(qu'elles ne connaissaient que par des images et qu'elles ne verraient
jamais puisque les musulmanes n'ont point le droit de quitter la
Turquie), si Vienne, Paris, Londres pouvaient donner une pareille
impression de beauté et de grandeur. Il leur arrivait aussi de passer
leurs doigts au-dehors, par les trous du quadrillage, comme les captives
s'amusent toujours à faire, et une folle envie les prenait de voyager,
de connaître le monde,--ou rien que de se promener une fois, par une
belle nuit comme celle-ci, dans les rues de Constantinople,--ou même
seulement d'aller jusque dans ce cimetière, sous leur fenêtre... Mais,
le soir, une musulmane n'a point le droit de sortir...

Le silence, l'absolu silence enveloppait par degrés leur vieux quartier
de Khassim-Pacha, aux maisons closes. Tout se figeait autour d'elles. La
rumeur de Péra,--où il y a une vie nocturne comme dans les villes
d'Europe,--mourait bien avant d'arriver ici. Quant aux voix stridentes
de tous ces paquebots, qui fourmillent là-bas devant la Pointe-du-
Sérail, on en est toujours délivré même avant l'heure de la cinquième
prière, car la navigation du Bosphore s'arrête quand il fait noir. Dans
ce calme oriental, que ne connaissent point nos villes, un seul bruit de
temps en temps s'élevait, bruit caractéristique des nuits de
Constantinople, bruit qui ne ressemble à aucun autre, et que les Turcs
des siècles antérieurs ont dû connaître tout pareil: tac, tac, tac, tac!
sur les vieux pavés; un tac, tac amplifié par la sonorité funèbre des
rues où ne passait plus personne. C'était le veilleur du quartier, qui,
au cours de sa lente promenade en babouches, frappait les pierres avec
son lourd bâton ferré. Et dans le lointain, d'autres veilleurs
répondaient en faisant de même; cela se répercutait de proche en
proche, par toute la ville immense, d'Eyoub aux Sept-Tours, et, le long
du Bosphore, de la Marmara à la Mer Noire, pour dire aux habitants:
"Dormez, dormez, nous sommes là, nous, l'oeil au guet jusqu'au matin,
épiant les voleurs ou l'incendie."

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Briscoe-Mitchell claimed the allegations were "a piece of fiction", and sued Briscoe and her publishers Hodder & Stoughton for libel.

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"It is sad that my mother still feels the need to pursue me. Now I just want to get on with my career," she said. "I can quite understand why my family went into collective denial, but whilst child abuse may be committed behind closed doors, it should never be swept under the carpet."

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The royal family doesn't need a poet

The power of Jane Austen never ceases to amaze: the myriad film and TV adaptations, the biopics, the spin-off self-help books, the novels about Austen book clubs and Austen obsessives and even, next spring, the publication of a book about "how Jane Austen conquered the world" (Jane's Fame, by Clare Harman). And now comes the just-too-weird story that deceased fans of Jane Austen have been banned from having their ashes scattered in her garden. In a letter to the Jane Austen Society, Louise West, the collections manager of Jane Austen's House Museum, wrote: "While we understand many admirers of Jane Austen would love to have ashes laid here, it is something we do not allow. It is distressing for visitors to see mounds of human ash, particularly so for our gardener. Also, it is of no benefit to the garden!" (Or is it? Surely a small quantity of fresh ashes judiciously placed beneath a hydrangea bush is just the ticket?)

Anyway, leaving aside the Gardeners' Question Time minutiae, what on earth is going on here? I like an Austen novel as much as the next person – I probably reread my way through the complete works every couple of years – but I am baffled as to why one would want to be laid to rest among the flowerbeds of Chawton. The only explanation is the currently unstoppable power of the Austen cult, fuelled by Colin Firth in a wet blouse, by Andrew Davies's adaptations, and by Hollywood. I'm all for enjoying books, but the cult of Austen has reached ridiculous proportions. In a post-feminist world that should know better, she seems to be adored as the comforting provider of romantic, happy-endings nonsense instead of the sharp and acerbic social satirist she deserves to be seen as.

(Does anyone actually believe her, by the way, when she foretells a happy marriage for Darcey and Elizabeth? I fear a woman as interesting as Elizabeth would be sorely disappointed with this standard-issue British Repressed Public-school Man - hopeless emotionally, and probably hopeless in bed.)

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