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Les desenchantees by Pierre Loti

P >> Pierre Loti >> Les desenchantees

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Les jeunes filles, par instants, oubliaient que cette soirée était la
dernière. Comme il arrive à la veille des grands changements de la vie,
elles se laissaient illusionner par la tranquillité des choses depuis
longtemps connues: dans cette chambre, tout restait à sa place et
gardait son aspect de toujours... Mais les rappels ensuite leur
causaient chaque fois la petite mort: demain, la séparation, la fin de
leur intimité de soeurs, l'écroulement de tout le cher passé!

Oh! ce demain, pour la mariée!... Ce jour entier, à jouer la comédie,
ainsi que l'usage le commande, et à la jouer bien, coûte que coûte! Ce
jour entier, à sourire comme une idole, sourire à des amies par
douzaines, sourire à ces innombrables curieuses qui, à l'occasion des
grands mariages, envahissent les maisons. Et il faudrait trouver des
mots aimables, recevoir bien les félicitations; du matin au soir,
montrer à toutes un air très heureux, se figer cela sur les lèvres, dans
le regard, malgré le dépit et la terreur... Oh! oui, elle sourirait
quand même! Sa fierté l'exigeait du reste: paraître là comme une
vaincue, ce serait trop humiliant pour elle, l'insoumise, qui s'était
tant vantée de ne se laisser marier qu'à son gré, qui avait tant prêché
aux autres la croisade féministe... Mais sur quelle ironique et dure
journée se lèverait le soleil demain!... "Et si encore, disait-elle, le
soir venu, cela devait finir... Mais non, après, il y aura les mois, les
ans, toute la vie, à être possédée, piétinée, gâchée par ce maître
inconnu! Oh! songer qu'aucun de mes jours, ni aucune de mes nuits ne
m'appartiendra plus, et cela à cause de cet homme qui a eu la fantaisie
d'épouser la fille d'un maréchal de la Cour!..."

Les cousines gentilles et douces, la voyant frapper du pied
nerveusement, demandèrent, comme diversion, que l'on fît de la musique,
une dernière et suprême fois... Alors elles se rendirent ensemble dans
le boudoir où le piano était resté ouvert. Là, c'était un amas d'objets
posés sur les tables, sur les consoles, les tapis, et qui disaient
l'état d'esprit de la musulmane moderne, si avide de tout essayer dans
sa réclusion, de tout posséder, de tout connaître. Il y avait jusqu'à un
phonographe (l'ultime perfectionnement de la chose cette année-là) dont
elles s'étaient amusées quelques jours, s'initiant aux bruits d'un
théâtre occidental, aux fadaises d'une opérette, aux inepties d'un café
concert. Mais, ces bibelots disparates, elles n'y attachaient aucun
souvenir; où le hasard les avait placés, ils resteraient comme choses de
rebut, pour la plus grande joie des eunuques et des servantes.

La fiancée, assise au piano, hésita d'abord, puis se mit à jouer un
"Concerto" composé par elle-même. Ayant d'ailleurs étudié l'harmonie
avec d'excellents maîtres, elle avait des inspirations qui ne
procédaient de personne, un peu farouches souvent et presque toujours
exquises; en fait de ressouvenirs, on y trouvait, par instants peut-
être, celui du galop des cavaliers circassiens dans le steppe natal;
mais point d'autres. Elle continua par un "Nocturne", encore inachevé,
qui datait de la veillée précédente; c'était, au début, une sorte de
tourmente sombre, où la paix des cimetières d'alentour avait cependant
fini par s'imposer en souveraine. Et un bruit de l'extérieur venait de
loin en loin se mêler à sa musique, ce bruit très particulier de
Constantinople: dans les sonorités maintenant sépulcrales de la rue, les
coups de bâton du veilleur de nuit.

Zeyneb ensuite s'approcha pour chanter, accompagnée par sa jeune soeur
Mélek; comme presque toutes les femmes turques, elle avait une voix
chaude un peu tragique, et qu'elle faisait vibrer avec passion, surtout
dans ses belles notes graves. Après avoir hésité aussi à choisir, et mis
en désordre un casier sans s'être décidée, elle ouvrit une partition de
Gluck et entonna superbement ces imprécations immortelles: "Divinités du
Styx, ministres de la Mort!"

Ceux d'autrefois, qui gisaient dans les cimetières d'en face, ceux de la
vieille Turquie qui étaient couchés parmi les racines des cyprès, durent
s'étonner beaucoup de cette fenêtre éclairée si tard et jetant au milieu
de leur domaine obscur sa traînée lumineuse: une fenêtre de harem, sans
nul doute, vu son grillage, mais d'où s'échappaient des mélodies pour
eux bien étranges...

Zeyneb cependant achevait à peine la phrase sublime: "Je n'invoquerai
point votre pitié cruelle", quand la petite accompagnatrice s'arrêta,
saisie, en frappant un accord faux... Une forme humaine, qu'elle avait
été la première à apercevoir, venait de se dresser près du piano; une
forme grande et maigre en vêtements sombres, apparue sans bruit comme
apparaissent les revenants!...

Ce n'était point une divinité du Styx, non, mais cela ne valait guère
mieux: à peu près "kif-kif", suivant l'expression qui amusait cette
petite Mélek aux cheveux roux. C'était madame Husnugul, la terreur de la
maison: "Votre grand-mère, dit celle-ci, vous commande d'aller vous
coucher et d'éteindre les lumières." Et elle s'en alla, sans bruit comme
elle était venue, les laissant glacées toutes les trois. Elle avait un
talent pour arriver toujours et partout sans qu'on eût pu l'entendre;
c'est, il est vrai, plus facile qu'ailleurs, dans les harems, puisque
les portes ne s'y ferment jamais.

Une ancienne esclave circassienne, la madame Husnugul (Beauté de rose),
qui, trente ans plus tôt, était devenue presque de la famille, pour
avoir eu un enfant d'un beau-frère du pacha. L'enfant était mort, et on
l'avait mariée avec un intendant, à la campagne. L'intendant était mort,
et un beau jour elle avait reparu, en visite, apportant quantité de
hardes, dans des sacs en laine à la mode d'autrefois. Or, cette "visite"
durait depuis tantôt vingt-cinq ans. Madame Husnugul, moitié dame de
compagnie, moitié surveillante et espionne de la jeunesse, était devenue
le bras droit de la vieille maîtresse de céans; d'ailleurs bien élevée,
elle faisait maintenant des visites pour son propre compte chez les
dames du voisinage; elle était admise, tant on est indulgent et
égalitaire en Turquie, même dans le meilleur monde. Quantité de familles
à Constantinople ont ainsi dans leur sein une madame Husnugul,--ou
Gulchinasse (Servante de rose), ou Chemsigul (Rose solaire), ou
Purkiémal (La parfaite), ou autre chose dans ce genre,--qui est
toujours un fléau. Mais les vieilles dames 1320 apprécient les services
de ces duègnes, qui suivent les jeunes filles à la promenade, et puis
font leur petit rapport en rentrant.

Il n'y avait pas à discuter l'ordre transmis par madame Husnugul. Les
trois petites désolées fermèrent en silence le piano et soufflèrent les
bougies.

Mais, avant de se mettre au lit, elles se jetèrent dans les bras les
unes des autres, pour se faire de grands adieux; elles se pleuraient
mutuellement, comme si cette journée de demain allait à tout jamais les
séparer. De peur de voir reparaître madame Husnugul, qui devait être aux
écoutes derrière la porte seulement poussée, elles n'osaient point se
parler; quant à dormir, elles ne le pouvaient, et, de temps à autre, on
entendait un soupir, ou un sanglot, soulever une de ces jeunes
poitrines.

La fiancée, au milieu de ce profond recueillement nocturne, propice aux
lucidités de l'angoisse, s'affolait de plus en plus, à sentir que chaque
heure, chaque minute la rapprochaient de l'irréparable humiliation, du
désastre final. Elle l'abhorrait à présent, avec sa violence de
"barbare", cet étranger, dont elle avait à peine aperçu le visage, mais
qui demain aurait tous les droits sur sa personne et pour toujours.
Puisque rien n'était accompli encore, une tentation plus forte lui
venait d'essayer n'importe quel effort suprême pour lui échapper, même
au risque de tout... Mais quoi?... Quel secours humain pouvait-elle
attendre, qui donc aurait pitié?... Se jeter aux pieds de son père,
c'était trop tard, elle ne le fléchirait plus... Bientôt minuit; la lune
envoyait sa lumière spectrale dans la chambre; ses rayons entraient,
dessinant sur la blancheur des murs les barreaux et l'inexorable
quadrillage des fenêtres. Ils éclairaient aussi, au-dessus de la tête de
la petite princesse, ce verset du Coran (1) que chaque musulmane doit
avoir à son chevet, qui la suit depuis l'enfance et qui est comme une
continuelle prière protectrice de sa vie; son verset, à elle, était, sur
fond de velours vert-émir, une ancienne et admirable broderie d'or,
dessinée par un célèbre calligraphe du temps passé, et il disait cette
phrase, aussi douce que celles de l'Évangile: "Mes péchés sont grands
comme les mers, mais ton pardon plus grand encore, ô Allah!" Longtemps
après que la jeune fille avait cessé de croire, l'inscription sainte,
gardienne de son sommeil, avait continué d'agir sur son âme, et une
vague confiance lui était restée en une suprême bonté, un suprême
pardon. Mais c'était fini maintenant; ni avant ni après la mort, elle
n'espérait plus aucune miséricorde, même imprécise: non, seule à
souffrir, seule à se défendre, et seule responsable!... En ce moment
donc, elle se sentait prête aux résolutions extrêmes.

(1) L'"ayette".

Mais encore, quel parti prendre, quoi?... Fuir? Mais comment, et où?...
A minuit, fuir au hasard, par les rues effrayantes?... Et chez qui
trouver asile, pour n'être pas reprise?...

Zeyneb cependant, qui ne dormait pas non plus, parla tout bas. Elle
venait de se rappeler qu'on était à certain jour de la semaine nommé par
les Turcs Bazar-Guni (correspondant à notre dimanche) et où l'on doit, à
la veillée, prier pour les morts, ainsi qu'à la veillée du Tcharchembé
(qui correspond à notre jeudi). Or, elles n'avaient jamais manqué à ce
devoir-là, c'était même une des seules coutumes religieuses de l'Islam
qu'elles observaient fidèlement encore; pour le reste, elles étaient
comme la plupart des musulmanes de leur génération et de leur monde,
touchées et flétries par le souffle de Darwin, de Schopenhauer et de
tant d'autres. Et leur grand-mère souvent leur disait: "Ce qui est bien
triste à voir pour ma vieillesse, c'est que vous soyez devenues pires
que si vous vous étiez converties au christianisme, car, en somme, Dieu
aime tous ceux qui ont une religion. Mais vous, vous êtes ces vraies
_infidèles_ dont le Prophète avait si sagement prédit que les temps
viendraient." Infidèles, oui, elles l'étaient, sceptiques et désespérées
bien plus que la moyenne des jeunes filles de nos pays. Mais cependant,
prier pour les morts leur restait un devoir auquel elles n'osaient point
faillir, et d'ailleurs un devoir très doux: même pendant leurs
promenades d'été, dans ces villages du Bosphore qui ont des cimetières
exquis, à l'ombre des cyprès et des chênes, il leur arrivait de
s'arrêter et de prier, sur quelque pauvre tombe inconnue.

Donc, elles rallumèrent sans bruit une veilleuse bien discrète; la
petite fiancée prit son Coran, qui posait sur une console, près de son
lit art nouveau (ce Coran toujours enveloppé d'un mouchoir en soie de la
Mecque et parfumé au santal, que chaque musulmane doit avoir à son
chevet, spécialement pour ces prières-là, qui se disent la nuit), et
toutes trois commencèrent à voix basse, dans un apaisement progressif;
la prière peu à peu les reposait, comme l'eau fraîche calme la fièvre.

Mais bientôt une grande femme vêtue de sombre, arrivée comme toujours
sans bruit de pas, sans bruit de porte ouverte, à la manière des
fantômes, se dressa près d'elles:

"Votre grand-mère commande d'éteindre la veilleuse...

--C'est bien, madame Husnugul. S'il vous plaît, éteignez-la vous-même,
puisque nous sommes couchées, et ayez la bonté d'expliquer à notre
grand-mère que ce n'était pas pour lui désobéir; mais nous disions les
prières des morts..."

Il était bientôt deux heures de la nuit. Une fois la veilleuse éteinte,
les trois jeunes filles, épuisées d'émotions, de regrets et de révolte,
s'endormirent en même temps, d'un bon sommeil tranquille, comme celui
des condamnés la veille du matin suprême.





DEUXIÉME PARTIE


IV


Quatre jours après. La nouvelle mariée, au fond de la maison très
ancienne et tout à fait seigneuriale de son jeune maître, est seule,
dans la partie du harem qu'on lui a donnée comme salon particulier: un
salon Louis XVI blanc, or et bleu pâle, fraîchement aménagé pour elle.
Sa robe rose, venue de la rue de la Paix, est faite de tissus
impalpables qui ont l'air de nuages enveloppants, ainsi que l'exige la
fantaisie de la mode ce printemps-là, et ses cheveux sont arrangés à la
façon la dernière inventée. Dans un coin, il y a un bureau laqué blanc,
à peu près comme celui de sa chambre à Khassim-Pacha, et les tiroirs
ferment à clef, ce qui était son rêve.

On croirait une Parisienne chez elle,--sans les grillages, bien
entendu, et sans les inscriptions d'Islam, brodées sur de vieilles soies
précieuses, qui çà et là décorent les panneaux des murailles: le nom
d'Allah, et quelques sentences du Coran.--Il est vrai, il y a aussi un
trône, qui surprendrait à Paris: son trône de mariage, très pompeux,
surélevé par une estrade à deux ou trois marches, et couronné d'un
baldaquin d'où retombent des rideaux de satin bleu, magnifiquement
brodés de grappes de fleurs en argent.--Pour tout dire, il y a bien
encore la bonne Kondja-Gul, dont l'aspect n'est pas très parisien;
assise près d'une fenêtre, elle chantonne tout bas, tout bas, un air du
pays noir.

La mère du bey, la dame 1320 un peu niaise, aux manières de vieille
chatte, s'est montrée au fond une créature inoffensive, plutôt bonne, et
qui pourrait même être excellente, n'était son idolâtrie aveugle pour
son fils. La voici du reste séduite tout à fait par la grâce de sa
belle-fille, tellement qu'hier elle est venue d'elle-même lui offrir le
piano tant désiré; vite alors, en voiture fermée, sous l'escorte d'un
eunuque, on a passé le pont de la Corne-d'Or, pour aller en choisir un
dans le meilleur magasin de Péra, et deux relèves de portefaix, avec des
mâts de charge, viennent d'être commandées pour l'apporter demain matin,
à l'épaule, dans ce haut quartier d'un accès plutôt difficile.

Quant au jeune bey, _l'ennemi_,--le plus élégant capitaine de cette
armée turque, où il y a tant d'uniformes bien portés, décidément très
joli garçon, avec la voix douce que Kondja-Gul avait annoncée, et le
sourire un peu félin que lui a légué sa mère,--quant au jeune bey,
jusqu'ici d'une délicatesse accomplie, il fait à sa femme, dont la
supériorité lui est déjà apparue, une cour discrète, moitié enjouée,
moitié respectueuse, et, comme c'est la règle en Orient, dans le monde,
il s'efforce de la conquérir avant de la posséder. (Car, si le mariage
musulman est brusque et insuffisamment consenti _avant_ la cérémonie,
_après_ en revanche il a des ménagements et des pudeurs qui ne sont
guère dans nos habitudes occidentales.)

De service chaque jour au palais d'Yldiz, Hamdi-Bey rentre à cheval le
soir, se fait annoncer chez sa femme et s'y tient d'abord comme en
visite. Après le souper, il s'assied plus intimement sur un canapé près
d'elle, pour fumer en sa compagnie ses cigarettes blondes, et tous deux
alors s'observent et s'épient comme des adversaires en garde; lui,
tendre et câlin, avec des silences pleins de trouble; elle, spirituelle,
éblouissante tant qu'il ne s'agit que d'une causerie, mais tout à coup
le désarmant par une résignation affectée d'esclave, s'il tente de
l'attirer sur sa poitrine ou de l'embrasser. Ensuite, quand dix heures
sonnent, il se retire en lui baisant la main... Si c'était elle qui
l'eût choisi, elle l'aurait aimé probablement; mais la petite princesse
indomptée de la plaine de Karadjiamir ne fléchirait point devant le
maître imposé... Elle savait du reste que le temps était tout proche et
inévitable où ce maître, au lieu de la saluer courtoisement le soir, la
suivrait dans sa chambre. Elle ne tenterait aucune résistance, ni
surtout aucune prière. Elle avait fait de sa personnalité cette sorte de
dédoublement coutumier à beaucoup de jeunes femmes turques de son âge et
de son monde, qui disent: "Mon corps a été livré par contrat à un
inconnu, et je le lui garde parce que je suis honnête: mais mon âme, qui
n'a pas été consultée, m'appartient encore, et je la tiens jalousement
close, en réserve pour quelque amant idéal... que je ne rencontrerai
peut-être point, et qui, dans tous les cas, n'en saura sans doute jamais
rien."

Donc, elle est seule chez elle, tout l'après-midi, la jeune mariée.

Aujourd'hui, en attendant que _l'ennemi_ rentre d'Yldiz, l'idée lui
vient de continuer pour André son journal interrompu, et de le reprendre
à la date fatale du 28 Zil-hidjé 1318 de l'hégire, jour de son mariage.
Les anciens feuillets du reste lui reviendront demain: elle les a
redemandés à l'amie qui en était chargée, trouvant ce nouveau bureau
assez sûr pour les déposer là. Et elle commence d'écrire:

"Le 28 Zil-hidjé 1318 (19 avril 1901, à la franque).

C'est ma grand-mère en personne qui vient me réveiller. (Cette nuit-là,
je m'étais endormie si tard!...) "Dépêche-toi, me dit-elle. Tu oublies
sans doute que tu devras être prête à neuf heures. On ne dort pas ainsi,
le jour de son mariage."

Que de dureté dans l'accent! C'était la dernière matinée que je passais
chez elle, dans ma chère chambre de jeune fille. Ne pouvait-elle
s'abstenir d'être sévère, ne fût-ce qu'un seul jour? En ouvrant les
yeux, je vois mes cousines, qui se sont déjà levées sans bruit et qui
mettent leur tcharchaf; c'est pour rentrer vite au logis, commencer leur
toilette qui sera longue. Jamais plus nous ne nous éveillerons là,
ensemble, et nous échangeons encore de grands adieux. On entend les
hirondelles chanter à coeur joie; on devine que dehors le printemps
resplendit; une claire journée de soleil se lève sur mon sacrifice. Je
me sens comme une noyée, à qui personne ne voudra porter secours.

Bientôt, dans la maison, un vacarme d'enfer. Des portes qui s'ouvrent et
qui se ferment, des pas empressés, des bruits de traînes de soie. Des
voix de femmes, et puis les voix de fausset des nègres. Des pleurs et
des rires, des sermons et des plaintes. Dans ma chambre, entrées et
sorties continuelles: les parentes, les amies, les esclaves, toute une
foule qui vient donner son avis sur la manière de coiffer la mariée. De
temps à autre un grand nègre de service rappelle à l'ordre et supplie
qu'on se dépêche.

Voici neuf heures; les voitures sont là; le cortège attend, la belle-
mère, les belles-soeurs, les invitées du jeune bey. Mais la mariée n'est
pas prête. Les dames qui l'entourent s'empressent alors de lui offrir
leurs services. Mais c'est leur présence justement qui complique tout. A
la fin, nerveuse, elle les remercie et demande qu'on lui laisse place.
Elle se coiffe elle-même, passe fiévreusement sa robe garnie de fleurs
d'oranger, qui a trois mètres de queue, met ses diamants, son voile et
les longs écheveaux de fils d'or à sa coiffure... Il est une seule chose
qu'elle n'a pas le droit de toucher: son diadème.

Ce lourd diadème de brillants, qui remplace chez nous le piquet de
fleurs des Européennes, l'usage veut que, pour le placer, on choisisse
parmi les amies présentes une jeune femme _ne s'étant mariée qu'une
fois, n'ayant pas divorcé, et notoirement heureuse en ménage_. Elle
doit, cette élue, dire d'abord une courte prière du Coran, puis
couronner de ses mains la nouvelle épouse, en lui présentant ses voeux
de bonheur, et en lui souhaitant surtout que _pareil couronnement ne lui
arrive qu'une fois dans la vie_. (En d'autres termes,--vous comprenez
bien, André,--ni divorce, ni remariage.)

Parmi les jeunes femmes présentes, une semblait tellement indiquée, que,
à l'unanimité, on la choisit: Djavidé, ma bien chère cousine. Que lui
manquait-il, à celle-la? Jeune, belle, immensément riche, et mariée
depuis dix-huit mois à un homme réputé si charmant!

Mais quand elle s'approche, pour _frapper son bonheur_ sur ma tête, je
vois deux grosses larmes perler à ses paupières: "Ma pauvre chérie, me
dit-elle, pourquoi donc est-ce moi?... J'ai beau n'être pas
superstitieuse, je ne pourrai jamais me consoler de t'avoir donné _mon_
bonheur. Si dans l'avenir tu es appelée à souffrir comme je souffre, il
me semblera que c'est ma faute, mon crime..." Alors, celle-là aussi, en
apparence la plus heureuse de toutes, celle-là aussi, en détresse!...
Oh! malheur sur moi!... Avant que je quitte cette maison, personne donc
n'entendra mon cri de grâce!...

Mais le diadème est placé, et je dis: "Je suis prête." Un grand nègre
s'avance pour prendre ma traîne de robe, et, par des couloirs, je
m'achemine vers l'escalier. (Ces longs couloirs, nuit et jour garnis de
servantes ou d'esclaves, qui précèdent toujours nos chambres, André,
afin que nous y soyons comme en souricière.)

On me conduit en bas, dans le plus grand des salons où je trouve réunie
toute la famille. Mon père d'abord, à qui je dois faire mes adieux. Je
lui baise les mains. Il me dit des choses de circonstance que je
n'entends point. On m'a bien recommandé de le remercier ici,
publiquement, de toutes ses bontés passées et surtout de celle
d'aujourd'hui, de ce mariage qu'il me fait faire... Mais cela, non,
c'est au-dessus de mes forces, je ne peux pas. Je reste devant lui,
muette et glacée, détournant les yeux, pas un mot ne sort de mes lèvres.
Il a conclu le pacte, il m'a livrée, perdue, il est responsable de tout.
Le remercier, quand au fond de moi-même je le maudis!... Oh! c'était
donc possible, cette chose affreuse: sentir tout à coup que l'on en veut
mortellement à l'être qu'on a le plus chéri!... Oh! la minute atroce,
celle où l'on passe de l'affection la plus tendre à de la haine toute
pure... Et je souriais toujours, André, parce que ce jour-là, il faut
sourire...

Pendant que de vieux oncles me donnent leur bénédiction, les dames du
cortège, qui prenaient des rafraîchissements dans le jardin sous les
platanes, commencent de mettre leur tcharchaf.

La mariée seule peut ne pas mettre le sien; mais les nègres tiennent des
draperies en soie de damas, pour lui faire comme un corridor et la
rendre invisible aux gens de la rue, entre la porte de la maison et le
landau fermé dont les glaces sont masquées par des panneaux de bois à
petits trous. Il est l'heure de partir, et je franchis ce couloir de
soie tendue. Zeyneb et Mélek, mes demoiselles d'honneur, toutes deux en
domino bleu par-dessus leur toilette de gala, me suivent, montent avec
moi,--et nous voici dans une caisse bien close, impénétrable aux
regards.

Après la "mise en voiture", qui me fait l'effet d'une mise en bière, un
grand moment se passe. Ma belle-mère, mes belles-soeurs qui étaient
venues me chercher, n'ont pas fini leur verre de sirop et retardent tout
le départ... Tant mieux! C'est autant de gagné; un quart d'heure de
moins que j'aurai donné à _l'autre_.

La longue file de voitures cependant s'ébranle, la mienne en tête, et
les cahots commencent sur le pavé des rues. Pas un mot ne s'échange,
entre mes deux compagnes et moi. Dans notre cellule mouvante, nous nous
en allons en silence et sans rien voir. Oh! cette envie de tout casser,
de tout mettre en pièces, d'ouvrir les portières et de crier aux
passants: "Sauvez-moi! On me prend mon bonheur, ma jeunesse, ma vie!" Et
les mains se convulsent, le teint s'empourpre, les larmes jaillissent, -
- tandis que les pauvres petites, devant moi, sont comme terrassées par
ma trop visible souffrance.

Maintenant le bruit change: on roule sur du bois; c'est l'interminable
pont flottant de la Corne-d'Or... En effet, je vais devenir une
habitante de l'autre rive... Et puis commencent les pavés du grand
Stamboul, et je me sens aussitôt plus affreusement prisonnière, car je
dois approcher beaucoup de mon nouveau cloître, d'avance abhorré... Et
comme il est loin dans la ville! Par quelles rues nous fait-on passer,
par quelles impossibles rampes!... Mon Dieu, comme il est loin, et
combien je vais être sinistrement exilée!

On s'arrête enfin, et ma voiture s'ouvre. Dans un éclair, j'aperçois une
foule qui attend, devant un portail sombre: des nègres en redingote, des
cavas chamarrés d'or et de décorations, des intendants à "chalvar",
jusqu'au veilleur de nuit du quartier avec son long bâton. Et puis,
crac! les voiles de damas, tendus à bout de bras ainsi qu'au départ,
m'enveloppent; je redeviens invisible et ne vois plus rien. Je fonce en
affolée dans ce nouveau couloir de soie,--et trouve, au bout, un large
vestibule plein de fleurs, où un jeune homme blond, en grand uniforme de
capitaine de cavalerie, vient à ma rencontre. Le sourire aux lèvres tous
deux, nous échangeons un regard d'interrogation et de défi suprêmes:
c'est fait, j'ai vu mon maître, et mon maître m'a vue...

Il s'incline, m'offre le bras, m'emmène au premier étage, où je monte
comme emportée; me conduit, au fond d'un grand salon, vers un trône à
trois marches sur lequel je m'assieds; puis me resalue et s'en va: son
rôle, à lui, est fini jusqu'à ce soir... Et je le regarde s'en aller; il
se heurte à un flot de dames, qui envahit les escaliers, les salons; un
flot de gazes légères, de pierreries, d'épaules nues; pas un voile sur
ces visages, ni sur ces chevelures endiamantées; tous les tcharchafs
sont tombés dès la porte; on dirait une foule d'Européennes en toilette
du soir,--et le marié, qui n'a jamais vu et ne reverra jamais pareille
chose, me semble troublé malgré son aisance, seul homme perdu au milieu
de cette marée féminine, et point de mire de tous ces regards qui le
détaillent.

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Scottish book of the year goes to Kieron Smith, Boy by James Kelman

The barrister Constance Briscoe has won the libel case brought against her by her mother, Carmen Briscoe-Mitchell, over her bestselling misery memoir Ugly, in which she accused Briscoe-Mitchell of childhood cruelty and neglect.

Briscoe-Mitchell claimed the allegations were "a piece of fiction", and sued Briscoe and her publishers Hodder & Stoughton for libel.

A 10-day hearing at the high court in London concluded earlier today with a unanimous verdict from the jury after more than a day's deliberation. Speaking outside the court, Briscoe, a part-time judge, said she was "very happy" with the verdict.

"It is sad that my mother still feels the need to pursue me. Now I just want to get on with my career," she said. "I can quite understand why my family went into collective denial, but whilst child abuse may be committed behind closed doors, it should never be swept under the carpet."

The hearing saw Briscoe tell Mr Justice Tugendhat and a jury how her mother beat her with a stick for wetting the bed, called her a "dirty little whore" and drove her to attempt suicide by drinking bleach.

Briscoe's account of her upbringing was published in 2006 and has sold more than 400,000 copies in the UK.

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The royal family doesn't need a poet

The power of Jane Austen never ceases to amaze: the myriad film and TV adaptations, the biopics, the spin-off self-help books, the novels about Austen book clubs and Austen obsessives and even, next spring, the publication of a book about "how Jane Austen conquered the world" (Jane's Fame, by Clare Harman). And now comes the just-too-weird story that deceased fans of Jane Austen have been banned from having their ashes scattered in her garden. In a letter to the Jane Austen Society, Louise West, the collections manager of Jane Austen's House Museum, wrote: "While we understand many admirers of Jane Austen would love to have ashes laid here, it is something we do not allow. It is distressing for visitors to see mounds of human ash, particularly so for our gardener. Also, it is of no benefit to the garden!" (Or is it? Surely a small quantity of fresh ashes judiciously placed beneath a hydrangea bush is just the ticket?)

Anyway, leaving aside the Gardeners' Question Time minutiae, what on earth is going on here? I like an Austen novel as much as the next person – I probably reread my way through the complete works every couple of years – but I am baffled as to why one would want to be laid to rest among the flowerbeds of Chawton. The only explanation is the currently unstoppable power of the Austen cult, fuelled by Colin Firth in a wet blouse, by Andrew Davies's adaptations, and by Hollywood. I'm all for enjoying books, but the cult of Austen has reached ridiculous proportions. In a post-feminist world that should know better, she seems to be adored as the comforting provider of romantic, happy-endings nonsense instead of the sharp and acerbic social satirist she deserves to be seen as.

(Does anyone actually believe her, by the way, when she foretells a happy marriage for Darcey and Elizabeth? I fear a woman as interesting as Elizabeth would be sorely disappointed with this standard-issue British Repressed Public-school Man - hopeless emotionally, and probably hopeless in bed.)

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