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Les desenchantees by Pierre Loti

P >> Pierre Loti >> Les desenchantees

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Il a fini, lui; mais moi, j'en ai pour toute la journée à faire la bête
rare et curieuse, sur mon siège de parade. Près de moi, il y a d'un côté
mademoiselle Esther; de l'autre, Zeyneb et Mélek, qui, elles aussi, ont
dépouillé le tcharchaf, et sont en robe ouverte, fleurs et diamants. Je
les ai priées de ne pas me quitter, pendant le défilé devant mon trône,
qui sera interminable: les parentes, les amies, les simples relations,
chacune me posant la question exaspérante: "Eh bien! chère, comment le
trouvez-vous?" Est-ce que je sais, moi, comment je le trouve! Un homme
dont j'ai à peine entendu la voix, à peine entrevu le visage et que je
ne reconnaîtrais pas dans la rue... Pas un mot ne me vient pour leur
répondre; un sourire, seulement, puisque c'est de rigueur, ou plutôt une
contradiction des lèvres qui y ressemble. Les unes, en me demandant
cela, ont une expression ironique et mauvaise: les aigries, les
révoltées. D'autres croient devoir prendre un certain petit air
d'encouragement: les accommodantes, les résignées. Mais dans les regards
du plus grand nombre, je lis surtout l'incurable tristesse, avec la
pitié pour une de leurs soeurs qui tombe aujourd'hui dans le gouffre
commun, devient leur compagne d'humiliation et de misère... Et je souris
toujours des lèvres... C'était donc bien ce que je pensais, le mariage!
J'en ai la certitude à présent; dans leurs yeux, à toutes, je viens de
le lire! Alors je commence à songer, sur mon trône de mariée, qu'il y a
un moyen, après tout, de se libérer, de reprendre possession de ses
actes, de ses pensées, de sa vie; un moyen qu'Allah et de Prophète ont
permis: oui, c'est cela, je divorcerai!... Comment donc n'y avais-je pas
pensé plus tôt?... Isolée à présent de la foule et concentrée en moi-
même, bien que souriant toujours, je combine ardemment mon nouveau plan
de campagne, j'escompte déjà le bienheureux divorce; après tout, les
mariages, dans notre pays, quand on le veut bien, se défont si vite!...

Mais que c'est joli pourtant, ce défilé! Je m'y intéresserais vraiment
beaucoup, si ce n'était moi-même la triste idole que toutes ces femmes
viennent voir... Rien que des dentelles, de la gaze, des couleurs
claires et gaies; pas un habit noir, il va sans dire, pour faire tache
d'encre, comme dans vos galas européens. Et puis, André, d'après le peu
que j'en ai vu aux ambassades, je ne crois pas que vos fêtes réunissent
tant de charmantes figures que les nôtres. Toutes ces Turques,
invisibles aux hommes, sont si fines, élégantes, gracieuses, souples
comme des chattes,--j'entends les Turques de la génération nouvelle,
naturellement;--les moins bien ont toujours quelques choses pour
elles; toutes sont agréables à regarder. Il y a aussi les vieilles 1320,
évoluant parmi cette jeunesse aux yeux délicieusement mélancoliques ou
tourmentés, les bonnes vieilles si étonnantes à présent, avec leur
visage placide et grave, leur magnifique chevelure nattée que le travail
intellectuel n'a point éclaircie, leur turban de gaze brodé de
fleurettes au crochet, et leurs lourdes soies, toujours achetées à Damas
pour ne pas faire gagner les marchands de Lyon qui sont des infidèles...
De temps à autres, quand passe une invitée de distinction, je dois me
lever, pour lui rendre sa révérence (1) aussi profonde qu'il lui a plu
de me la faire, et si c'est une jeune, la prier de prendre place un
instant à mes côtés.

(1) Le Téménah.

En vérité, je crois que maintenant je commence à m'amuser pour tout de
bon, comme si l'on défilait pour une autre, et que je ne fusse point en
cause. C'est que le spectacle vient de changer soudain, et, du haut de
mon trône, je suis si bien placée pour n'en rien perdre: on a ouvert
toutes grandes les portes de la rue; entre qui veut; invitée ou pas, est
admise toute femme qui a envie de voir la mariée. Et il en vient de si
extraordinaires, de ces passantes inconnues, toutes en tcharchaf, ou en
yachmak, toutes fantômes, le visage caché suivant la mode d'une province
ou d'une autre. Les antiques maisons grillées et regrillées d'alentour
se vident de leurs habitantes ou de leurs hôtesses de hasard, et les
étoffes anciennes sont sorties de tous les coffres. Il vient des femmes
enveloppées de la tête aux pieds dans des soies asiatiques étrangement
lamées d'argent ou d'or; il vient des Syriennes éclatantes et des
Persanes toutes drapées de noir; il passe jusqu'à des vieilles
centenaires courbées sur des bâtons. "La galerie des costumes", me dit
tout bas Mélek, qui s'amuse aussi.

A quatre heures, arrivée des dames européennes: ça, c'est l'épisode le
plus pénible de la journée. On les a retenues longtemps au buffet,
mangeant des petits fours, buvant du thé ou même fumant des cigarettes;
mais les voilà qui s'avancent en cohorte vers le trône de la bête
curieuse.

Il faut vous dire, André, qu'il y a presque toujours avec elles une
étrangère imprévue qu'elles s'excusent d'avoir amenée, une touriste
anglaise ou américaine de passage, très excitée par le spectacle d'un
mariage turc. Elle arrive, celle-ci, en costume de voyage, peut-être
même en bottes d'alpiniste. Avec ses mêmes yeux hagards, qui ont vu la
terre du sommet de l'Himalaya ou contemplé du haut du Cap Nord le soleil
de minuit, elle dévisage la mariée... Pour comble, ma voyageuse à moi,
celle que le destin me réservait en partage, est une journaliste, qui a
gardé aux mains ses gants sales du paquebot: indiscrète, fureteuse,
avide de copie pour une feuille nouvellement lancée, elle me pose les
questions les plus stupéfiantes, avec un manque de tact absolu. Mon
humiliation n'a plus de bornes.

Bien déplaisantes et bien vilaines, les dames Pérotes, qui arrivent très
empanachées. Elles ont déjà vu cinquante mariages, celles-ci, et savent
au bout du doigt comment les choses se passent. Cela n'empêche point, au
contraire, leurs questions aussi niaises que méchantes:

"Vous ne connaissez pas encore votre mari, n'est-ce pas?... Comme c'est
drôle tout de même!... Quel étrange usage!... Mais, ma chère amie, vous
auriez dû _tricher_, tout simplement!... Et vous ne l'avez pas fait,
bien vrai, non?... Tout de même, à votre place, moi j'aurais refusé
net!..."

Et ce disant, des regards de moquerie, échangés avec une dame grecque,
la voisine, également Pérote, et des petits ricanements de pitié... Je
souris quand même, puisque c'est la consigne; mais il me semble que ces
pimbêches me giflent au sang sur les deux joues...

Enfin elles sont parties, toutes, les visiteuses en tcharchaf ou en
chapeau. Restent les seules invitées.

Et les lustres, les lampes qu'on vient d'allumer, n'éclairent plus que
des toilettes de grand apparat; rien de noir puisqu'il n'y a pas
d'hommes; rien de sombre; une foule délicieusement colorée et diaprée.
Je ne crois pas, André, que vous ayez en Occident des réunions d'un
pareil effet; du moins ce que j'en ai pu voir dans des bals d'ambassade,
quand j'étais petite fille, n'approchait point de ceci comme éclat. A
côté des admirables soies asiatiques étalées par les grand-mères,
quantité de robes parisiennes qui semblent encore plus diaphanes; on les
dirait faites de brouillard bleu ou de brouillard rose; toutes les
dernières _créations_ de vos grands couturiers (pour parler comme ces
imbéciles-là), portées à ravir par ces petites personnes, dont les
institutrices ont fait des Françaises, des Suissesses, des Anglaises,
des Allemandes, mais qui s'appellent encore Kadidjé, ou Chéref, ou
Fatma, ou Aïché, et qu'aucun homme n'a jamais aperçues.

Je puis à présent me permettre de descendre de mon trône, où j'ai paradé
cinq ou six heures; je puis même sortir de ce salon bleu, où sont
groupées surtout les aïeules, les fanatiques et dédaigneuses 1320 à
l'esprit sain et rigide sous les bandeaux à la vierge et le petit
turban. J'ai envie plutôt de me mêler à la foule des jeunes,
"déséquilibrées" comme moi, qui se pressent depuis un moment dans un
salon voisin où l'orchestre joue.

Un orchestre de cordes, accompagnant six chanteurs qui disent à tour de
rôle des strophes de Zia-Pacha, d'Hafiz ou de Saâdi. Vous savez, André,
ce qu'il y a de mélancolie ou de passion dans notre musique orientale;
d'ailleurs vous avez essayé de l'exprimer, bien que ce soit indicible...
Les musiciens--des hommes--sont enveloppés hermétiquement d'un
immense velum en soie de Damas: songez donc, quel scandale, si l'un
d'eux allait nous apercevoir!... Et mes amies, quand j'arrive, viennent
d'organiser une séance de "bonne aventure" chantée. (Un jeu qui se fait
autour des orchestres, les soirs de mariage; l'une dit: "La première
chanson sera pour moi"; l'autre dit: "Je prends la seconde ou la
troisième", etc. Et chacune considère comme prophétiques pour soi-même
les paroles de cette chanson-là.)

"La mariée prend la cinquième", dis-je en entrant.

Et, quand cette cinquième va commencer, toutes s'approchent, l'oreille
tendue pour n'en rien perdre, se serrent contre le velum de soie, tirent
dessus au risque de le faire tomber.

Moi qui suis l'amour (_dit alors la voix du chanteur invisible_), mon
geste est trop brûlant! Même si je ne fais que passer dans les âmes,
Toute la vie ne suffit pas à fermer la blessure que j'y laisse. Je
passe, mais la trace de mon pas reste éternellement. Moi qui suis
l'amour, mon geste est trop brûlant ... (1)

(1) _Benki achkim âtéchim yaklachma tahim pek hadid. Dourmayoub
tchikmichda olsam birdiguim dilden euger Yanmasi guetchmez o calbin
gunler itmeklé guzer Ach zail olsadâ, andan calour, moullak ecer_.
Benki, etc.

Comme elle est vibrante et belle, la voix de cet homme, que je sens tout
proche, mais qui reste caché, et à qui je puis prêter l'aspect, le
visage, les yeux qu'il me plaît... J'étais venue là pour essayer de
m'amuser comme les autres: l'horoscope si souvent suggère quelque
interprétation drôle, et on l'accueille par des rires, malgré la beauté
de sa forme. Mais cette fois sans doute l'homme a trop bien et trop
passionnément chanté. Les jeunes femmes ne rient pas,--non, aucune
d'elles,--et me regardent. Quant à moi, il ne me semble plus, comme
j'en avais le sentiment ce matin, que l'on ensevelit aujourd'hui ma
jeunesse. Non, d'une façon ou d'une autre, je me séparerai de cet homme,
à qui on me livre, et je vivrai ma vie ailleurs, je ne sais où, et je
rencontrerai "l'amour au geste trop brûlant..." Alors tout me paraît
transfiguré, dans ce salon où je ne vois plus les compagnes qui
m'entourent; toutes ces fleurs, dans les grands vases, répandent
soudainement des parfums dont je suis grisée, et les lustres de cristal
rayonnent comme des astres. Est-ce de fatigue ou d'extase, je ne sais
plus; mais ma tête tourne. Je ne vois plus personne, ni ce qui se passe
autour de moi; et tout m'est égal, parce que je sens à présent qu'un
jour, sur la route de ma vie, je trouverai l'amour, et tant pis si j'en
meurs!...

Un moment après, un moment ou longtemps, je ne sais pas, ma cousine
Djavidé, celle qui a ce matin "frappé" son bonheur sur ma tête, s'avance
vers moi:

"Mais tu es toute seule! Les autres sont descendues pour le souper et
elles attendent. Que peux-tu bien faire de si absorbant?"

C'est pourtant vrai, que je suis seule, et le salon vide... Parties, les
autres?... Et quand donc?... Je ne m'en suis pas aperçue.

Djavidé est accompagnée du nègre qui doit porter ma traîne et crier sur
mon passage: "Destour!" pour faire écarter la foule. Elle prend mon
bras, et, tandis que nous descendons l'escalier, me demande tout bas:

"Je t'en prie, ma chérie, dis-moi la vérité. A qui pensais-tu, quand je
suis montée?

--A André Lhéry.

--A André Lhéry!... Non!... Tu es folle, ou tu t'amuses de moi... A
André Lhéry! Alors c'était vrai, ce qu'on m'avait conté de ta
fantaisie... (Elle riait maintenant, tout à fait rassurée.)--Enfin,
avec celui-là, au moins, on est sûr qu'il n'y a pas de rencontre à
craindre... Mais moi, à ta place, je rêverais mieux encore: ainsi,
tiens, je me suis laissé dire que dans la lune on trouvait des hommes
charmants... Il faudra creuser cette idée, ma chérie; un Lunois, tant
qu'à faire, il me semble que, pour une petite maboul comme toi, ce
serait plus indiqué."

Nous avons une vingtaine de marches à descendre, très regardées par
celles qui nous attendent au bas de l'escalier: nos queues de robe,
l'une blanche, et l'autre mauve, réunies à présent entre les mains
gantées de ce singe. Par bonheur, son Lunois, à ma chère Djavidé, son
Lunois si imprévu me fait rire comme elle, et nous voici toutes deux
avec la figure qu'il faut, pour notre entrée dans les salles du souper.

Sur ma prière, il y a tablée à part pour les jeunes; autour de la
mariée, une cinquantaine de convives au-dessous de vingt-cinq ans, et
presque toutes jolies. Sur ma prière aussi, la nappe est couverte de
roses blanches, sans tiges ni feuillage, posées à se toucher. Vous
savez, André, que de nos jours, on ne dresse plus le couvert à la
turque; donc, argenterie française, porcelaine de Sèvres et verrerie de
Bohême, le tout marqué à mon nouveau chiffre; notre vieux faste
oriental, à ce dîner de mariage, ne se retrouve plus guère que dans la
profusion des candélabres d'argent, tous pareils, qui sont rangés en
guirlande autour de la table, se touchant comme les roses. Il se
retrouve aussi, j'oubliais, dans la quantité d'esclaves qui nous
servent, cinquante pour le moins, rien que pour notre salle des jeunes,
toutes Circassiennes, admirablement stylées, et si agréables à regarder:
des beautés blondes et tranquilles, évoluant avec une sorte de majesté
native, comme des princesses!

Parmi les jeunes Turques assises à ma table,--presque toutes d'une
taille moyenne, d'une grâce frêle, avec des yeux bruns,--les quelques
dames du palais impérial qui sont venues, les "Saraylis", se distinguent
par leur stature de déesse, leurs admirables épaules et leurs yeux
couleur de mer: des Circassiennes encore, celles-ci, des Circassiennes
de la montagne ou des champs, filles de laboureur ou de berger, achetées
toutes petites pour leur beauté, ayant fait leurs années d'esclavage
dans quelque sérail, et puis d'un coup de baguette devenues grandes
dames avec une grâce stupéfiante, pour avoir épousé tel chambellan ou
tel autre seigneur. Elles ont des regards de pitié, les belles Saraylis,
pour les petites citadines au corps fragile, aux yeux cernés, au teint
de cire, qu'elles nomment les "dégénérées"; c'est leur rôle, à elles et
à leurs milliers de soeurs que l'on vient vendre ici tous les ans, leur
rôle d'apporter, dans la vieille cité fatiguée, le trésor de leur sang
pur.

Grande gaieté parmi les convives. On parle et on rit de tout. Un souper
de mariage, pour nous autres Turques, est toujours une occasion
d'oublier, de se détendre et de s'étourdir. D'ailleurs, André, nous
sommes foncièrement gaies, je vous assure; sitôt qu'un rien nous
détourne de nos contraintes, de nos humiliations quotidiennes, de nos
souffrances, nous nous jetons volontiers dans l'enfantillage et le fou
rire.--On m'a conté qu'il en était de même dans les cloîtres
d'Occident, les religieuses les plus murées s'y amusant parfois entre
elles à des plaisanteries d'école primaire.--Et une Française de
l'ambassade, sur le point de retourner à Paris, me disait un jour:

"C'est fini, jamais plus je ne rirai d'aussi bon coeur, ni aussi
innocemment du reste, que dans vos harems de Constantinople."

Le repas ayant pris fin, sur un toast au champagne en l'honneur de la
mariée, les jeunes femmes assises à ma table proposent de laisser
reposer l'orchestre turc et de faire de la musique européenne. Presque
toutes sont d'habiles exécutantes, et il s'en trouve de merveilleuses;
leurs doigts, qui ont eu tant de loisirs pour s'exercer, arrivent le
plus souvent à la perfection impeccable. Beethoven, Grieg, Liszt ou
Chopin leur sont familiers. Et, pour le chant, c'est Wagner, Saint-
Saëns, Holmès ou même Chaminade.

Hélas! je suis obligée de répondre, en rougissant, qu'il n'y a point de
piano dans ma demeure. Stupéfaction alors parmi mes invitées, et on me
regarde avec un air de dire: "Pauvre petite! Faut-il qu'on soit assez
1320, chez son mari!... Eh bien! ça promet d'être réjouissant,
l'existence dans cette maison!"

Onze heures. On entend piaffer, sur les pavés dangereux, les chevaux des
magnifiques équipages, et la vieille rue montante est toute pleine de
nègres en livrée qui tiennent des lanternes. Les invitées remettent
leurs voiles, s'apprêtent à partir. L'heure est même bien tardive pour
des musulmanes, et sans la circonstance exceptionnelle d'un grand
mariage, elles ne seraient point dehors. Elles commencent à prendre
congé, et la mariée, debout indéfiniment, doit saluer et remercier
chaque dame qui "a daigné assister à cette humble réunion". Quand ma
grand-mère, à son tour, s'avance pour me dire adieu, son air satisfait
exprime clairement: "Enfin nous avons marié cette capricieuse! Quelle
bonne affaire!"

On s'en va, on me laisse seule, dans ma prison nouvelle; plus rien pour
m'étourdir; me voici toute au sentiment que l'irrémédiable s'accomplit.

Zeyneb et Mélek, mes bien-aimées petites soeurs, restées les dernières,
s'approchent maintenant pour m'embrasser; nous n'osons pas échanger un
regard, par crainte des larmes. Elles s'en vont, elles aussi, laissant
retomber les voiles sur leur visage. C'est fini; je me sens descendue au
fond d'un abîme de solitude et d'inconnu... Mais, ce soir, j'ai la
volonté d'en sortir; plus vivante que ce matin, je suis prête à la
lutte, car j'ai entendu l'appel de "l'amour au geste trop brûlant..."

On vient m'informer alors que le jeune bey, mon époux, en haut, dans le
salon bleu, attend depuis quelques minutes le plaisir de causer avec
moi. (Il arrive de Khassim-Pacha, de chez mon père, où il y avait un
dîner d'hommes.) Eh bien! moi aussi, il me tarde de le revoir et de
l'affronter. Et je vais à lui le sourire aux lèvres, tout armée de ruse,
décidée à l'étonner d'abord, à l'éblouir, mais l'âme emplie de haine et
de projets de vengeance..."

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Un frou-frou de soie derrière elle, tout près, la fit tressaillir: sa
belle-mère, arrivée à pas veloutés de vieille chatte! Heureusement elle
ne lisait point le français, celle-ci, étant tout à fait vieux jeu, et,
de plus, elle avait oublié son face-à-main.

"Eh bien! chère petite, c'est trop écrire, ça!... Depuis tantôt trois
heures, assise à votre bureau!... C'est que je suis déjà venue souvent,
moi, sur la pointe du pied!... Voilà notre Hamdi qui va rentrer d'Yldiz,
et vous aurez vos jolis yeux tout fatigués pour le recevoir... Allons,
allons! reposez-vous un peu. Serrez-moi ces papiers jusqu'à demain..."

Pour serrer les papiers, elle ne se fit point prier,--vite les serrer
à clef dans un tiroir,--car une autre personne venait d'apparaître à
la porte du salon, une qui lisait le français et qui avait le regard
perçant: la belle Durdané (Grain de perle), cousine d'Hamdi-Bey,
récemment divorcée, et en visite dans la maison depuis avant-hier. Des
yeux au henneh, des cheveux au henneh, un trop joli visage, avec un
mauvais sourire. En elle, la petite mariée avait déjà pressenti une
perfide. Inutile de lui recommander, à celle-là, de soigner son aspect
pour l'arrivée d'Hamdi, car elle était la coquetterie même, devant son
beau cousin surtout.

"Tenez, ma chère petite, reprit la vieille dame, en présentant un écrin
fané, je vous ai apporté une parure de ma jeunesse; comme elle est
orientale, vous ne pourrez pas dire qu'elle est démodée, et elle fera si
bien sur votre robe d'aujourd'hui!"

C'était un collier ancien, qu'elle lui passa au cou; des émeraudes, dont
le vert en effet s'harmonisait délicieusement avec le rose du costume:

"Oh! ça vous va, ma chère enfant, ça vous va, c'est à ravir!... Notre
Hamdi, qui s'y entend si bien aux couleurs, vous trouvera irrésistible
ce soir!..."

Elle-même y tenait, certainement, à ce que Hamdi la trouvât plaisante,
car elle comptait sur son charme comme principal moyen de lutte et de
revanche. Mais rien ne l'humiliait plus que cette manie qu'on avait de
la parer du matin au soir: "Ma chère petite, relevez donc un peu cette
gentille mèche, là, sur l'oreille; notre Hamdi vous trouvera encore
plus jolie... Ma chère petite, mettez donc cette rose-thé dans vos
cheveux; c'est la fleur que notre Hamdi préfère..." Tout le temps ainsi,
traitée en odalisque, en poupée de luxe, pour le plus grand plaisir du
maître!...

Une rougeur aux joues, elle avait remercié à peine de ce collier
d'émeraudes, quand un nègre de service vint dire que le bey était en
vue, qu'il arrivait à cheval et tournait l'angle de la plus proche
mosquée. La vieille dame aussitôt se leva:

"Il n'est que temps de battre en retraite, Durdané, nous autres. Ne
gênons pas les nouveaux mariés, ma chère..."

Elles prirent la fuite comme deux Cendrillons, et Durdané, se retournant
sur le seuil, avant de disparaître, envoya pour adieu son méchant
sourire agressif.

La petite mariée alors s'approcha d'un miroir... L'autre jour, elle
était entrée chez son mari aussi blanche que sa robe à traîne, aussi
pure que l'eau de ses diamants; pendant sa vie antérieure, toute
consacrée à l'étude, loin du contact des jeunes hommes, jamais une image
sensuelle n'avait seulement traversé son imagination. Mais les
câlineries de plus en plus enlaçantes de ce Hamdi, la senteur saine de
son corps, la fumée de ses cigarettes, commençaient, malgré elle, de lui
insinuer en pleine chair un trouble que jamais elle n'aurait
soupçonné...

Dans l'escalier, le cliquetis d'un sabre de cavalerie, il arrivait, il
était tout près!... Et elle savait imminente l'heure où s'accomplirait,
entre leurs deux êtres, cette communion intime, qu'elle ne se
représentait du reste qu'imparfaitement... Or, voici qu'elle sentait
pour la première fois un désir inavoué de sa présence,--et la honte de
désirer quelque chose de cet homme lui faisait monter dans l'âme une
poussée nouvelle de révolte et de haine...





V


Trois ans plus tard, en 1904.

André Lhéry, qui était--vaguement et d'une façon intermittente--dans
les ambassades, venait de demander, après beaucoup d'hésitations, et
d'obtenir un poste d'environ deux années à Constantinople.

S'il avait hésité, c'est parce que d'abord toute position officielle
représente une chaîne, et qu'il était jaloux de rester libre; c'est
aussi parce que, deux ans loin de son pays, cela lui semblait bien plus
long que jadis, au temps où presque toute la vie était en avant de sa
route; c'est enfin et surtout parce qu'il avait peur d'être désenchanté
par la Turquie nouvelle.

Il s'était décidé pourtant, et un jour de mars, par un temps sombre et
hivernal, un paquebot l'avait déposé sur le quai de la ville autrefois
tant aimée.

A Constantinople, l'hiver n'en finit plus. Le vent de la Mer Noire
soufflait ce jour-là furieux et glacé, chassant des flocons de neige.
Dans l'abject faubourg cosmopolite où les paquebots accostent et qui est
là comme pour conseiller aux nouveaux arrivants de vite repartir, les
rues étaient des cloaques de boue gluante où pataugeaient des Levantins
sordides et des chiens galeux.

Et André Lhéry, le coeur serré, l’imagination morte, prit place comme un
condamné dans le fiacre qui le conduisit, par des mon- tées à peine
possibles, vers le plus banal des hôtels dits ”Palaces".

Péra, où sa situation l’obligeait d’habiter cette fois, est ce
lamentable pastiche de ville européenne, qu’un bras de mer, et quelques
siècles aussi, séparent du grand Stamboul des mosquées et du rêve. C’est
là qu’il dut, malgré son envie de fuir, se résigner à prendre un logis.
Dans le quartier le moins prétentieux, il se percha très haut, non
seulement pour s’éloigner davantage, en altitude au moins, des élégances
Pérotes qui sévissaient en bas, mais aussi pour jouir d’une vue immense,
apercevoir de toutes ses fenêtres la Corne-d’Or, avec la silhouette de
Stamboul, érigée sur le ciel, et à l’horizon la ligne sombre des cyprès,
les grands cimetières où dort depuis plus de vingt ans, sous une dalle
brisée, l’obscure Circassienne qui fut l’amie de sa jeunesse.

Le costume des femmes turques n’était plus le même qu’à son premier
séjour: c’est là une des choses qui l’avaient frappé d’abord. Au lieu du
voile blanc d’autrefois, qui laissait voir les deux yeux et qu’elles
appelaient _yachmak_, au lieu du long camail de couleur claire qu’elles
appelaient _féradjé_, maintenant elles portaient le _tcharchaf_, une
sorte de domino presque toujours noir, avec un petit voile également
noir retombant sur le visage et cachant tout, même les yeux. Il est
vrai, elles le relevaient parfois, ce petit voile, et montraient aux
passants l’ovale entier de leur figure,--ce qui semblait à André Lhéry
une subversive innovation. A part cela, elles étaient toujours les mêmes
fantômes, que l’on coudoie partout, mais avec qui la moindre
communication est interdite et que l’on ne doit pas même regarder; les
mêmes cloîtrées dont on ne peut rien savoir; les inconnaissables,--les
inexistantes, pourrait-on dire: d’ailleurs, le charme et le mystère de
la Turquie. André Lhéry, jadis, par une suite de hasards favorables,
impossibles à rencontrer deux fois dans une existence, avait pu, avec la
témérité d’un enfant qui ignore le danger, s’approcher de l’une d’elles,
--si près qu’il lui avait laissé un morceau de son âme, accrochée. Mais
cette fois, renouveler l’aventure, il n’y songeait même point, pour
mille raisons, et les regardait passer comme on regarde les ombres ou
les nuages....

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Scottish book of the year goes to Kieron Smith, Boy by James Kelman

The barrister Constance Briscoe has won the libel case brought against her by her mother, Carmen Briscoe-Mitchell, over her bestselling misery memoir Ugly, in which she accused Briscoe-Mitchell of childhood cruelty and neglect.

Briscoe-Mitchell claimed the allegations were "a piece of fiction", and sued Briscoe and her publishers Hodder & Stoughton for libel.

A 10-day hearing at the high court in London concluded earlier today with a unanimous verdict from the jury after more than a day's deliberation. Speaking outside the court, Briscoe, a part-time judge, said she was "very happy" with the verdict.

"It is sad that my mother still feels the need to pursue me. Now I just want to get on with my career," she said. "I can quite understand why my family went into collective denial, but whilst child abuse may be committed behind closed doors, it should never be swept under the carpet."

The hearing saw Briscoe tell Mr Justice Tugendhat and a jury how her mother beat her with a stick for wetting the bed, called her a "dirty little whore" and drove her to attempt suicide by drinking bleach.

Briscoe's account of her upbringing was published in 2006 and has sold more than 400,000 copies in the UK.

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The royal family doesn't need a poet

The power of Jane Austen never ceases to amaze: the myriad film and TV adaptations, the biopics, the spin-off self-help books, the novels about Austen book clubs and Austen obsessives and even, next spring, the publication of a book about "how Jane Austen conquered the world" (Jane's Fame, by Clare Harman). And now comes the just-too-weird story that deceased fans of Jane Austen have been banned from having their ashes scattered in her garden. In a letter to the Jane Austen Society, Louise West, the collections manager of Jane Austen's House Museum, wrote: "While we understand many admirers of Jane Austen would love to have ashes laid here, it is something we do not allow. It is distressing for visitors to see mounds of human ash, particularly so for our gardener. Also, it is of no benefit to the garden!" (Or is it? Surely a small quantity of fresh ashes judiciously placed beneath a hydrangea bush is just the ticket?)

Anyway, leaving aside the Gardeners' Question Time minutiae, what on earth is going on here? I like an Austen novel as much as the next person – I probably reread my way through the complete works every couple of years – but I am baffled as to why one would want to be laid to rest among the flowerbeds of Chawton. The only explanation is the currently unstoppable power of the Austen cult, fuelled by Colin Firth in a wet blouse, by Andrew Davies's adaptations, and by Hollywood. I'm all for enjoying books, but the cult of Austen has reached ridiculous proportions. In a post-feminist world that should know better, she seems to be adored as the comforting provider of romantic, happy-endings nonsense instead of the sharp and acerbic social satirist she deserves to be seen as.

(Does anyone actually believe her, by the way, when she foretells a happy marriage for Darcey and Elizabeth? I fear a woman as interesting as Elizabeth would be sorely disappointed with this standard-issue British Repressed Public-school Man - hopeless emotionally, and probably hopeless in bed.)

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