Les desenchantees by Pierre Loti
P >>
Pierre Loti >> Les desenchantees
Pages:
1 |
2 |
3 |
4 |
5 | 6 |
7 |
8 |
9 |
10 |
11 |
12 |
13 |
14 |
15 |
16 |
17 |
18 |
19 |
20 |
21 |
22
Le vent de la Mer Noire, pendant les premières semaines, continua de
souffler tout le temps et la pluie froide de tomber, ou bien la neige,
et des gens vinrent l’inviter à des dîners, à des soirées dans des
cercles. Alors il sentit que ce monde-là, cette vie-là, non seulement
lui rendraient vide et agité son nouveau séjour en Orient, mais
risquaient aussi de gâter à jamais ses impressions d’autrefois, peut-
être même d’embrumer l’image de la pauvre petite endormie. Depuis qu’il
était à Constantinople, ses souvenirs, d’heure en heure, s’effaçaient
davantage, sombraient sous la banalité ambiante; il lui paraissait que
ces gens de son entourage les profanaient chaque jour, piétinaient
dessus. Et il décida de s’en aller. Perdre son poste à l’ambassade, bien
entendu, lui était secondaire. Il s’en irait.
Depuis l’arrivée, depuis tantôt quinze jours, mille choses quelconques
venaient d’absorber à ce point son loisir qu’il n’avait même pas pu
passer les ponts de la Corne-d’Or pour aller jusqu’à Stamboul. Cette
grande ville, qu’il apercevait du haut de son logis, le plus souvent
noyée dans les brouillards persistants de l’hiver, restait pour lui
presque aussi lointaine et irréelle qu’avant son retour en Turquie. Il
s’en irait; c’était bien résolu. Le temps de faire un pèlerinage, là-
bas, sous les cyprès, à la tombe de Nedjibé, et, laissant tout, il
reprendrait le chemin de France; par respect pour le cher passé, par
déférenoe religieuse pour _elle_ il repartirait avant le plus complet
désenchantement.
Le jour où il put mettre enfin le pied à Stamboul était un des plus
désespérément glacés et obscurs de toute l’année, bien que ce fût un
jour d’avril.
De l’autre côté de l’eau, aussitôt le pont franchi, dès qu’il se trouva
dans l’ombre de la grande mosquée du seuil, il se sentit redevenir un
autre lui-même, un André Lhéry qui serait resté mort pendant des années
et à qui auraient été rendues tout à coup la conscience et la jeunesse.
Seul, libre, ignoré de tous dans ces fouies, il connaissait les moindres
détours de cette ville, comme se les rappelant d’une existence
précédente. Des mots turcs oubliés lui revenaient à la mémoire; dans sa
tête, des phrases s’assemblaient; il était de nouveau quelqu’un d’ici,
vraiment quelqu’un de Stamboul.
Tout d’abord il éprouva la gêne, presque le ridicule d’être coiffé d’un
chapeau. Moins par enfantillage que par crainte d’éveiller l’attention
de quelque gardien, dans les cimetières, il acheta un fez, qui fut
suivant la coutume soigneusement repassé et conformé à sa tète dans une
des mille petites boutiques de la rue. Il acheta un chapelet, pour tenir
à la main comme un bon Oriental. Et, pris de hâte maintenant, d’extrême
impatience d’arriver à cette tombe, il sauta dans une voiture en disant
au cocher:“ _Edirné kapoussouna guetur!_” (Conduis-moi à la Porte
d’Andrinople.)
C’était loin, très loin, cette porte d’Andrinople, percée dans la grande
muraille byzantine, au bout de quartiers que l’on abandonne, de rues qui
se meurent d’immobilité et de silence. Il lui fallait traverser presque
tout Stamboul, et on commença par monter des rampes où les chevaux
glissaient. D’abord défi1èrent ces quartiers grouillants de monde,
pleins de cris et de marchandages, qui avoisinent le bazar et que les
touristes fréquentent.
Puis vinrent, un peu déserts ce jour-là sous la brise glacée, ces sortes
de steppes qui occupent le plateau du centre et d’où l’on aperçoit des
minarets de tous côtés et des dômes. Et après, ce furent les avenues
bordées de tombes, de kiosques funéraires, d’exquises fontaines, les
avenues de jadis où rien n’avait changé; l’une après l’autre, les
grandes mosquées passèrent avec leurs amas de coupoles pâlement grises
dans le ciel encore hivernal, avec leurs vastes enclos pleins de morts,
et leurs places bordées de petits cafés du vieux temps où les rêveurs
s’assemblent après la prière. C’était l’heure où les muezzins appelaient
au troisième office du jour; on entendait leurs voix tomber de là-haut,
des frêles galeries aériennes qui voisinaient avec les nuages froids et
sombres.... Stamboul existait donc encore... A le retrouver tel
qu’autrefois, André Lhéry, tout frissonnant d’une indicible et
délicieuse angoisse, se sentait replongé peu à peu dans sa propre
jeunesse; de plus en plus il se sentait quelqu’un qui _revivait_, après
des années d’oubli et de non-être.... Et c’était elle, la petite
Circassienne au corps aujourd’hui anéanti dans la terre, qui avait gardé
le pouvoir de jeter un enchantement sur ce pays, elle qui était cause de
tout, et qui, à cette heure, triomphait.
A mesure qu’approchait cette porte d’Andrinople, qui ne donne que sur le
monde infini des cimetières, la rue se faisait encore plus tranquille,
entre des vieilles maisonnettes grillées, des vieux murs croulants. A
cause de ce vent de la Mer Noire, personne n’était assis devant les
humbles petits cafés, presque en ruine.
Mais les gens de ce quartier, les rares qui passaient, avec des airs
gelés, portaient encore la longue robe et le turban d’autrefois. Une
tristesse d’universelle mort, ce jour-là, émanait des choses terrestres,
descendait du ciel obscur, sortait de partout, une tristesse
insoutenable, une tristesse à pleurer.
Arrivé enfin sous l’épaisse voûte brisée de cette porte de ville, André,
par prudence, congédia sa voiture et sortit seul dans la campagne,--
autant dire dans l’immense royaume des tombes abandonnées et des cyprès
centenaires. A droite et à gauche, tout le long de cette muraille
colossale, dont les donjons à moitié éboulés s’alignaient à perte de
vue, rien que des tombes, des cimetières sans fin, qui s’enveloppaient
de solitude et se grisaient de silence. Assuré que le cocher était
reparti, qu’on ne le suivrait pas pour l’espionner, André prit à droite,
et commença de descendre vers Eyoub, marchant sous ces grands cyprès,
aux ramures blanches comme les ossements secs, aux feuillages presque
noirs.
Les pierres tombales en Turquie sont des espèces de bornes, coiffées de
turbans ou de fleurs, qui de loin prennent vaguement l’aspect humain,
qui ont l’air d’avoir une tête et des épaules; aux premiers temps elles
se tiennent debout, bien droites, mais les siècles, les tremblements de
terre, les pluies viennent les déraciner; elles s’inclinent alors en
tous sens, s’appuient les unes contre les autres comme des mourantes,
finissent par tomber sur l’herbe où elles restent couchées. Et ces très
anciens cimetières, où André passait, avaient le morne désarroi des
champs de bataille au lendemain de la défaite.
Presque personne en vue aujourd’hui, le long de cette muraille, dans ce
vaste pays des morts. Il faisait trop froid. Un berger avec ses chèvres,
une bande de chiens errants, deux ou trois vieilles mendiantes attendant
quelque cortège funèbre pour avoir l’aumône, rien de plus, aucun regard
à craindre. Mais les tombes, qui étaient par milliers, simulaient
presque des foules, des foules de petits êtres grisâtres, penchés,
défaillants. Et des corbeaux, qui sautillaient sur l’herbe, commençaient
à jeter des cris, dans le vent d’hiver.
André se dirigeait au moyen d’alignements, pris par lui autrefois, pour
retrouver la demeure de celle qu’il avait appelée “Medjé”, parmi tant
d’autres demeures presque pareilles qui d’un horizon à l’autre
couvraient ce désert. C’était bien dans ce petit groupe là-bas; il
reconnaissait l’attitude et la forme des cyprès. Et c’était bien celle-
ci, malgré son air d’avoir cent ans, c’était bien celle-ci dont les
stèles déracinées gisaient maintenant sur le sol.... Combien la
destruction avait marché vite, depuis la dernière fois qu’il était venu,
depuis à peine cinq années! ... Même ces humbles pierres, le temps
n’avait pas voulu les laisser à la pauvre petite morte, tellement
enfoncée déjà dans le néant, que sans doute pas un être en ce pays n’en
gardait le souvenir. Dans sa mémoire à lui seul, mais rien que là,
persistait encore la jeune image, et, quand il serait mort, aucun reflet
ne resterait nulle part de ce que fut sa beauté, aucune trace au monde
de ce que fut son âme anxieuse et candide. Sur la stèle, tombée dans
l’herbe, personne ne viendrait lire son nom, son vrai nom qui d’ailleurs
n’évoquerait plus rien.... Souvent autrefois, il s’était senti
profanateur, pour avoir livré, quoique sous un nom d’invention, un peu
d’elle-même à des milliers d’indifférents, dans un livre trop intime,
qui jamais n’aurait dû paraître; aujourd’hui, au contraire, il était
heureux d’avoir fait ainsi, à cause de cette pitié éveillée pour elle et
qui continuerait peut-être de s’éveiller çà et là pendant quelques
années encore, au fond d’âmes inconnues; même il regrettait de n’avoir
pas dit comment elle s’appelait, car alors ces pitiés, lui semblait-il,
seraient venues plus directement au cher petit fantôme; et puis, qui
sait, en passant devant la stèle couchée, quelqu’une de ses soeurs de
Turquie, lisant ce nom-là, aurait pu s'arrêter pensive....
Sur les cimetières immenses, la lumière baissait hâtivement ce soir,
tant le ciel était rempli de nuages entassés, sans une échappée nulle
part. Devant cette muraille, les débris de cette muraille sans fin qui
semblait d’une ville morte, la solitude devenait angoissante et à faire
peur: une étendue grise, clairsemée de cyprès et toute peuplée comme de
petits personnages caducs, encore debout ou bien penchés, ou gisants,
qui étaient des stèles funéraires. Et elle demeurait couchée là depuis
des années, la petite Circassienne jadis un peu confiante en le retour
de son ami, là depuis des étés, des hivers, et là pour jamais, se
désagrégeant seule dans le silence, seule durant les longues nuits de
décembre, sous les suaires de neige. A présent même, elle devait n’être
plus rien.... Il songeait avec terreur à ce qu’elle pouvait bien être
encore, si près de lui sous cette couche de terre: oui, plus rien sans
doute, quelques os qui achevaient de s’émietter, parmi les racines
profondes, et cette sorte de boule, plus résistante que tout, qui
représente la tête, le coffret rond où avaient habité son âme, ses
chères pensées....
Vraiment les brisures de cette tombe augmentaient son attachement désolé
et son remords, ne lui étaient plus tolérables; la laisser ainsi, il ne
s’y résignait pas.... Étant presque du pays, il savait quelles
difficultés, quels dangers offrait l'entreprise: un chrétien toucher à
la tombe d’une musulmane, dans un saint cimetière.... A quelles ruses de
malfaiteur il faudrait recourir, malgré l’intention pieuse!... Il décida
cependant que cela se ferait; il resterait donc encore en Turquie, tout
le temps nécessaire pour réussir, même des mois au besoin, et ne
repartirait qu’après, quand on aurait changé les pierres brisées, quand
tout serait relevé et consolidé pour durer....
Rentré à Péra le soir, il trouva chez lui Jean Renaud, un de ses amis de
l’ambassade, un très jeune, qui s’émerveillait ici de toutes choses, et
dont il avait fait son intime, à cause de cette commune adoration pour
l’Orient.
Il trouva aussi tout un courrier de France sur sa table, et une
enveloppe timbrée de Stamboul, qu’il ouvrit d’abord.
La lettre disait:
"Monsieur,
Vous rappelez-vous qu’une femme turque vous écrivit une fois pour vous
dire les émotions éveillées en son âme par la lecture de _Medjé_, et
solliciter quelques mots de réponse tracés de votre main?
Eh bien! cette même Turque, devenue ambitieuse, veut aujourd’hui plus
encore. Elle veut vous voir, elle veut connaître l’auteur aimé de ce
livre, lu cent fois et avec plus d’émotion toujours. Voulez-vous que
nous nous rencontrions jeudi à deux heures et demie au Bosphore, côte
d’Asie, entre Chiboukli et Pacha-Bagtché? Vous pourriez m’attendre au
petit café qui est près de la mer, juste au fond de la baie.
Je viendrai en tcharchaf sombre, dans un talika (1); je quitterai ma
voiture, vous me suivrez, mais vous attendrez que je vous parle la
première. Vous connaissez mon pays, vous savez donc combien je risque.
Je sais de mon côté que j’ai affaire en vous à un galant homme. Je me
fie à votre _discrétion_.
(1) Voiture turque de louage, du modèle usité à la campagne. (On dit
aussi mohadjir.)
Mais peut-être avez-vous oublié "Medjé"? Et peut-être ses soeurs ne vous
intéressent-elles plus?
Si cependant vous désirez lire dans l’âme de la Medjé d’aujourd’hui,
répondez-moi, et à jeudi.
Mme Zahidé
Poste restante, Galata."
Il tendit en riant la lettre à son ami et passa aux suivantes.
"Emmenez-moi jeudi avec vous!--supplia Jean Renaud, dès qu’il eut fini
de lire.--Je serai bien sage,--ajouta-t-il, du ton d'un enfant,--
bien discret; je ne regarderai pas...
--Vous vous figurez que je vais y aller, mon petit ami?
--Oh!... Manquer cela ?... Vous irez, voyons!
--Jamais de la vie!... c’est quelque attrape.... Elle doit être Turque
comme vous et moi, la dame.”
S’il faisait le difficile, c’était bien un peu pour se laisser forcer la
main par son jeune confident, car, au fond, tout en continuant de
décacheter son courrier, il était plus préoccupé de la "dame" qu’il ne
voulait le paraître. Si invraisemblable que fût le rendez-vous, il
subissait la même attraction irraisonnée qui, trois ans plus tôt, lors
de la première lettre de cette inconnue, l'avait poussé à répondre.
D'ailleurs, quelle chose presque étrange, cet appel qu’on lui adressait
au nom de "Medjé", justement ce soir, alors qu’il rentrait à peine de sa
visite au cimetière, l'âme si inquiétée de son souvenir!
VI
Le jeudi 14 avril, avant l’heure fixée, André Lhéry et Jean Renaud
étaient venus prendre place devant le petit café, qu’ils avaient reconnu
sans peine, au bord de la mer, rive d’Asie, à une heure de
Constantinople, entre les deux villages indiqués par la mystérieuse
Zahidé. C’était un des rares coins solitaires et sauvages du Bosphore
qui, presque partout ailleurs, est bordé de maisons et de palais: la
dame avait su choisir. Là, une prairie déserte, quelques platanes de
trois ou quatre cents ans,--de ces platanes de Turquie aux ramures de
baobab,--et tout près, dévalant de la colline jusque vers la
tranquille petite plage, une pointe avancée de ces forêts d’Asie
Mineure, qui ont gardé leurs brigands et leurs ours.
Un lieu vraiment à souhait, pour rendez-vous clandestins. Ils étaient
seuls, devant la vieille petite masure en ruine et complètement isolée
qu’était ce café, tenu par un humble bonhomme à barbe blanche. Les
platanes alentour avaient à peine des feuilles dépliées; mais la fraîche
prairie était déjà si couverte de fleurs, et le ciel si beau, qu’on
s’étonnait de ce vent glacé soufflant sans trêve,--le presque éternel
vent de la Mer Noire, qui gâte tous les printemps de Constantinople;
ici, côté de l’Asie, on en était un peu abrité comme toujours; mais en
face il faisait rage, sur cette rive d’Europe que l’on apercevait là-bas
au soleil, avec ses mille maisons les pieds dans l’eau.
Ils attendaient l’heure dans cette solitude, en fumant des narguilés de
pauvre que le vieux Turc de céans leur avait servis, presque étonné et
méfiant de ces deux beaux messieurs à chapeau, dans sa maisonnette pour
bateliers ou bergers, à cette saison encore incertaine et par un vent
pareil.
"C’est tellement gentil à vous, disait Jean Renaud, d’avoir accepté ma
compagnie.
--Ne vous emballez pas sur la reconnaissance, mon petit. Je vous ai
emmené, comprenez donc, c’est pour avoir à qui m’en prendre, si elle ne
vient pas, si ça tourne mal, si...
--Oh! alors il faut que je m’applique à ce que ça tourne bien!--(Il
disait cela en faisant l’effaré, avec un de ces sourires tout jeunes qui
révélaient en lui une gentille âme d’enfant.)--Tenez, justement là-
bas, derrière vous, je parie que c’est elle qui _s’amène_."
André regarda derrière lui. Un talika, en effet, débouchait d’une voûte
d’arbres,--arrivait cahin-caha, par le sentier mauvais. Entre les
rideaux, que le vent remuait, on apercevait deux ou trois formes
féminines, qui étaient toutes noires, visages compris:
"Elles sont au moins une douzaine là-dedans, objecta André. Alors vous
pensez, mon petit ami, qu’on arrive comme ça, en bande, pour un rendez-
vous?... Une visite de corps ?..."
Cependant le talika allait passer devant eux.... Quand il fus tout près,
une petite main gantée de blanc sortit des voiles sombres et fit un
signe... C'était donc bien cela... Et elles étaient trois! Trois, quelle
étonnante aventure!...
"Donc je vous laisse, dit André. Soyez discret, comme vous l'avez
promis; ne regardez pas. Et puis réglez nos dépenses à ce vieux
bonhomme, ça vous revient."
Il se mit donc à suivre de loin le talika qui, dans le sentier toujours
désert, s'arrêta bientôt à l'abri d'un groupe de platanes. Trois
fantômes noirs, noirs de la tête aux pieds, sautèrent aussitôt sur
l'herbe, c'étaient des fantômes légers, très sveltes, qui avaient des
traînes de soie, ils continuèrent de marcher, contre le vent froid qui
soufflait avec violence et leur faisait baisser le front; mais ils
allaient de plus en plus lentement, comme pour inviter le suiveur à les
rejoindre.
Il faut avoir vécu en Orient pour comprendre l'émotion étonnée d'André,
et toute la nouveauté de son amusement, à s'avancer ainsi vers des
Turques voilées, alors qu'il s'était habitué depuis toujours à
considérer cette classe de femmes comme absolument inapprochables...
Était-ce réellement possible! Elles l'avaient appelé, elles
l'attendaient, et on allait se parler!...
Quand elles l'entendirent tout près, elles se retournèrent:
"Monsieur André Lhéry, n'est-ce pas?" demanda l'une, qui avait la voix
infiniment douce, timide, fraîche, et qui tremblait.
Il salua pour toute réponse; alors, des trois tcharchafs noirs, il vit
sortir trois petites mains gantées à plusieurs boutons, qu'on lui
tendait et sur lesquelles il s'inclina successivement.
Elles avaient au moins double voile sur la figure; c'étaient trois
énigmes en deuil, trois Parques impénétrables.
"Excusez-nous, reprit la voix qui avait déjà parlé, si nous ne vous
disons rien ou des bêtises: nous sommes mortes de peur..." Cela se
devinait du reste.
"Si vous saviez, dit la seconde voix, ce qu'il a fallu de ruses pour
être ici!... En route, ce qu'il a fallu semer de gens, de nègres, de
négresses!...
--Et ce cocher, dit la troisième, que nous ne connaissons pas et qui
peut nous perdre!..."
Un silence. Le vent glacé s'engouffrait dans les soies noires; il
coupait les respirations. L'eau du Bosphore, qu'on apercevait entre les
platanes, était blanche d'écume. Aux arbres, les quelques nouvelles
feuilles à peine ouvertes s'arrachaient pour s'envoler.
Sans les fleurettes du chemin, qui se courbaient sous les robes
traînantes, on se serait cru en hiver. Machinalement, ils faisaient les
cent pas tous ensemble, comme des amis qui se promènent; mais ce lieu
écarté, ce mauvais temps, tout cela était un peu lugubre et plutôt de
triste présage pour cette rencontre.
Celle qui la première avait ouvert la bouche, et qui semblait la meneuse
du périlleux complot, recommença de parler, de dire n'importe quelle
chose, pour rompre le silence embarrassant:
"Vous voyez, nous sommes venues trois...
--En effet, je vois ça--répondit André qui ne put s'empêcher de
sourire.
--Vous ne nous connaissez pas, et pourtant vous êtes notre ami depuis
des années.
--Nous vivons avec vos livres, ajouta la seconde.
--Vous nous direz si elle est vraie, l'histoire de "Medjé", demanda la
troisième.
Maintenant voici qu'elles parlaient toutes à la fois, après le mutisme
du début, comme des petites personnes pressées de faire quantité de
questions, dans une entrevue qui ne pouvait être que très courte. Leur
aisance à s'exprimer en français surprenait André Lhéry autant que leur
audace épeurée. Et, le vent ayant presque soulevé les voiles d'une
figure, il surprit un dessous de menton et le haut d'un cou, choses qui
vieillissent le plus vite chez la femme, et qui là étaient adorablement
jeunes, sans l'apparence d'un pli.
Elles parlaient toutes ensemble et leurs voix faisaient comme de la
musique; il est vrai, ce vent et ces doubles voiles y ajoutaient une
sourdine; mais le timbre par lui-même en était exquis. André, qui, au
premier abord, s'était demandé s'il n'était pas mystifié par trois
Levantines, ne doutait plus maintenant d'avoir affaire à des Turques
pour de bon; la douceur de leurs voix était un certificat d'origine à
peu près certain, car, au contraire, trois Pérotes parlant ensemble,
cela eût fait songer tout de suite au Jardin d'acclimatation, côté des
cacatoès (1).
(1) Il y a d'aimables exceptions, je me plais à le constater. (Note de
l'auteur).
"Tout à l'heure,--dit celle qui déjà intéressait le plus André,--
j'ai bien vu que vous avez ri, quand je vous annonçais que nous étions
venues trois. Mais aussi, vous ne m'avez pas laissée conclure. C'était
pour en arriver à vous dire que, trois aujourd'hui, trois une prochaine
fois, si vous répondez encore à notre appel, toujours nous serons trois,
inséparables comme ces perruches, vous savez,--qui d'ailleurs ne sont
que deux... Et puis vous ne verrez point nos visages, jamais... Nous
sommes trois petites ombres noires, et voilà tout.
--Des _âmes_, vous entendez bien; nous resterons pour vous des _âmes_,
sans plus; trois pauvres âmes en peine, qui ont besoin de votre amitié.
--Inutile de nous distinguer les unes des autres; mais enfin, pour
voir... Qui sait si vous devinerez laquelle de nous vous a écrit, celle
qui se nomme Zahidé, vous vous rappelez... Allons, dites un peu, ça nous
amusera.
--Vous-même, madame!" répondit André sans paraître hésitant. Et c'était
cela, et, derrière les voiles, on les entendit s'étonner, en
exclamations turques.
"Eh bien! alors, dit "Zahidé", puisque nous voilà de vieilles
connaissances, vous et moi, c'est mon rôle à présent de vous présenter
mes soeurs. Quand ce sera fait, nous serons rentrées dans les limites de
la correction la plus parfaite. Écoutez donc bien. Le second domino
noir, là, le plus haut en taille, s'appelle Néchédil,--et il est
méchant. Le troisième, qui marche en ce moment à l'écart, s'appelle
Ikbal,--et il est sournois: défiez-vous. Et, à partir de cette heure,
veillez à ne pas vous embrouiller entre nous trois."
Tous ces noms, il va sans dire, étaient d'emprunt, et André s'en doutait
bien. Il n'y avait plus de Néchédil ou d'Ikbal que de Zahidé. Le second
tcharchaf cachait le visage régulier, grave au regard un peu
visionnaire, de Zeyneb, l'aînée des "cousines" de la mariée. Quant au
troisième, dit sournois, si André avait pu soulever l'épais voile de
deuil, il aurait rencontré là-dessous le petit nez en l'air et les
grands yeux rieurs de Mélek, la jeune Turque aux cheveux roux qui avait
prétendu jadis que "le poète devait être plutôt marqué". Il est vrai,
une Mélek bien changée depuis ce temps-là, par de précoces souffrances
et des nuits passées dans les larmes; mais une Mélek si foncièrement
gaie de tempérament que, même ses longues détresses n'avaient pu
éteindre l'éclat de son rire.
"Quelle idée pouvez-vous bien avoir de nous?--demanda "Zahidé", après
le silence qui suivit les présentations.--Quelles sortes de femmes
imaginez-vous que nous sommes, de quelle classe sociale, de quel
monde?... Allons, dites.
--Mon Dieu,... je vous préciserai mieux ça plus tard... Je ne vous le
cacherai pas cependant, je commence bien à me douter un peu que vous
n'êtes pas des femmes de chambre.
--Ah!... Et notre âge?... Cela est sans importance, il est vrai,
puisque nous ne voulons être que des _âmes_. Mais enfin, notre devoir
est vraiment de vous faire tout de suite une confidence: nous sommes des
vieilles femmes, monsieur Lhéry, des très vieilles femmes.
--J'avais parfaitement flairé ça, par exemple.
--N'est-ce pas?
--N'est-ce pas?--intervint "Ikbal" (Mélek) d'un ton noyé de
mélancolie, avec un chevrotement réussi dans la voix,--n'est-ce pas,
la vieillesse, hélas! est une chose qui se flaire toujours comme vous
dites, malgré les précautions pour dissimuler... Mais précisez un peu...
Des chiffres, que nous voyions si vous êtes _physionomiste_..."
A cause des impénétrables voiles, ce mot _physionomiste_ était prononcé
pourtant avec une nuance de drôlerie.
"Des chiffres... Mais ça ne va pas vous blesser, les chiffres que je
dirai?...
--Oh! pas du tout... Nous avons tellement abdiqué, si vous saviez...
Allez-y, monsieur Lhéry.
--Eh bien! vous m'avez tout de suite représenté des aïeules qui doivent
flotter entre--au moins, au moins, au petit moins,--entre dix-huit
et vingt-quatre ans."
Elles riaient sous leurs voiles, pas très au regret d'avoir manqué leur
effet de vieilles, mais trop absolument jeunes pour en être flattées.
Dans la tourmente qui soufflait de plus en plus froide, sous le ciel
balayé et clair, éparpillant des branchettes ou des feuilles, ils se
promenaient maintenant comme de vieux amis; malgré ce vent qui coupait
des paroles, malgré le tapage de cette mer qui s'agitait tout près d'eux
au bord du chemin, ils commençaient d'échanger leurs pensées vraies,
ayant quitté vite ce ton moitié persifleur, dont ils s'étaient servis
pour masquer l'embarras du début. Ils marchaient lentement et l'oeil au
guet, réduits à se pencher ou à se tourner quand une rafale cinglait
trop fort. André s'émerveillait de tout ce qu'elles étaient capables de
comprendre, et aussi de se sentir déjà presque en confiance avec ces
inconnues.
Pages:
1 |
2 |
3 |
4 |
5 | 6 |
7 |
8 |
9 |
10 |
11 |
12 |
13 |
14 |
15 |
16 |
17 |
18 |
19 |
20 |
21 |
22