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Les desenchantees by Pierre Loti

P >> Pierre Loti >> Les desenchantees

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Et au milieu de ce mauvais temps et de cette solitude propices, ils se
croyaient à peu près en sûreté quand soudain, devant eux, au tournant de
la route là-bas, croquemitaine leur apparut, sous la figure de deux
soldats turcs en promenade, avec des badines à la main comme les soldats
de chez nous ont coutume d'en couper dans les palisses. C'était la plus
dangereuse des rencontres, car ces braves garçons, venus pour la plupart
du fond des campagnes d'Asie, où l'on ne transige pas sur les vieux
principes, étaient capables de se porter aux violences extrêmes en
présence d'une chose aussi criminelle à leurs yeux: des musulmanes avec
un homme d'Occident! Ils s'arrêtèrent, les soldats, cloués de stupeur,
et puis, après quelques mots brusques échangés, ils repartirent à toutes
jambes, évidemment pour avertir leurs camarades, ou la police ou peut-
être ameuter les gens du prochain village... Les trois petites
apparitions noires, terrifiées, sautèrent dans leur voiture qui repartit
au galop à tout briser, tandis que Jean Renaud, qui avait de loin vu la
scène, accourait pour prêter secours, et, dès que le talika, lancé à
fond de train, fut hors de vue parmi les arbres, les deux amis se
jetèrent dans un sentier de traverse qui menait vers la grande brousse.

"Eh bien! comment sont-elles?--demandait Jean Renaud un instant plus
tard, quand, l'alerte passée, ils s'étaient repris à cheminer
tranquillement sous bois.

--Stupéfiantes, répondit André.

--Stupéfiantes, dans quel sens?... Gentilles?...

--Très!... Et encore non, c'est un mot plus sérieux qui conviendrait,
car ce sont des _âmes_, paraît-il, rien que des _âmes_... Mon cher ami,
j'ai pour la première fois de ma vie causé avec des âmes.

--Des âmes!... Mais enfin, sous quelle enveloppe?... Des femmes
honnêtes...

--Oh! pour honnêtes, tout ce qu'il y a de plus... Si vous aviez arrangé
en imagination une belle aventure d'amour pour votre aîné, vous pouvez
remiser ça, mon petit ami, jusqu'à une autre fois."

André, dans son coeur, s'inquiétait de leur retour. Bien extravagant, ce
qu'elles avaient osé la, ces pauvres petites Turques, contraire à tous
les usages de l'Islam; mais au fond, n'était-ce pas d'une pureté
liliale: conserver à trois, sans la plus légère équivoque, causer de
choses d'âme avec un homme à qui l'on ne laisse même pas soupçonner son
visage?... Il eût donné beaucoup pour les savoir en sécurité, rentrées
derrière leurs grilles de harem... Mais que tenter pour elles?... Fuir,
se dérober comme il venait de le faire, et rien de plus: toute
intervention, directe ou détournée, eût assuré leur perte.





VII


Cette longue lettre fut mystérieusement apportée chez André Lhéry le
lendemain soir.

"Hier, vous nous avez dit que vous ne connaissiez pas la femme turque de
nos jours, et nous nous en doutions bien, car qui donc la connaîtrait,
quand elle-même s'ignore?

D'ailleurs, quels sont les étrangers qui auraient pu pénétrer le mystère
de son âme? Elle leur livrerait plus aisément celui de son visage. Quant
aux femmes étrangères, quelques-unes, il est vrai, sont entrées chez
nous: mais elles n'ont vu que nos salons, aujourd'hui à la mode
d'Europe; le côté extérieur de notre vie.

Eh bien! voulez-vous que nous vous aidions, vous, à nous déchiffrer, si
le déchiffrage est possible? Nous savons, à présent que l'épreuve est
faite, que nous pouvons être amis; car c'était une épreuve: nous
voulions nous assurer s'il y avait autre chose que du talent derrière
vos phrases ciselées... Nous sommes-nous donc trompées en nous imaginant
qu'au moment de vous éloigner de ces fantômes noirs en danger, quelque
chose s'est ému en vous? curiosité, déception, pitié peut-être; mais ce
n'était pas l'indifférence laissée par une rencontre banale.

Et puis surtout vous avez bien senti, nous en sommes sûres, que ces
paquets sans forme ni grâce n'étaient point des femmes, ainsi que nous
vous le disions nous-mêmes, mais des _âmes, une âme_: celle de la
musulmane nouvelle, dont l'intelligence s'est affranchie, et qui
souffre, mais en aimant la souffrance libératrice, et qui est venue vers
nous, son ami d'hier.

Maintenant, pour devenir son ami de demain, il vous faut apprendre à
voir autre chose en elle qu'un joli amusement de voyage, une jolie
figure marquant une étape enchantée de votre vie d'artiste. Qu'elle ne
soit pas plus maintenant pour vous l'enfant sur qui vous vous êtes
penché, ni l'amante aisément heureuse par l'aumône de votre tendresse.
Vous devrez, si vous tenez à ce qu'elle vous aime, recueillir les
premières vibrations de son âme qui s'éveille enfin.

Votre "Medjé" est au cimetière. Merci en son nom, et au nom de toutes,
pour les fleurs jetées par vous sur la tombe de la petite esclave. En
ces jours de votre jeunesse, vous avez cueilli le bonheur sans effort,
là où il était à portée de votre main. Mais la petite Circassienne, que
l'entraînement jeta dans vos bras, ne se retrouve plus, et le temps est
venu où, pour la musulmane même, l'amour d'instinct et l'amour
d'obéissance ont cédé la place à l'amour _de choix_.

Et le temps aussi est venu pour vous de chercher et de décrire dans
l'amour autre chose que le côté pittoresque et sensuel. Essayez, par
exemple, d'extérioriser aujourd'hui votre coeur jusqu'à lui faire sentir
l'amertume de cette souffrance suprême qui est la nôtre: ne pouvoir
aimer qu'un rêve.

Car, toutes, nous sommes condamnées à n'aimer que cela.

On nous marie, vous savez de quelle manière?... Et pourtant ce semblant
de ménage à l'européenne, installé depuis une génération dans nos
demeures occidentalisées, là ou régnaient jadis les divans de satin et
les odalisques, représente déjà un progrès qui nous flatte,--bien que
ce soit encore très fragile, un tel ménage, à toute heure menacé par le
caprice d'un époux changeant, qui peut le briser ou bien y introduire
une étrangère.--Donc, on nous marie sans notre aveu, comme des brebis
ou des pouliches. Souvent, il est vrai, l'homme que le hasard ainsi nous
procure est doux et bon; mais nous ne _l'avons pas choisi_. Nous nous
attachons à lui, avec le temps, mais cette affection n'est pas de
l'amour; alors des sentiments naissent en nous, qui s'envolent et vont
se poser parfois bien loin, à jamais ignorés de tous excepté de nous-
mêmes. Nous aimons; mais nous aimons, avec notre âme, une autre âme;
notre pensée s'attache à une autre pensée, notre coeur s'asservit à un
autre coeur. Et cet amour reste à l'état de rêve, parce que nous sommes
honnêtes, et surtout parce qu'il nous est trop cher, ce rêve-là, parce
que nous risquions de le perdre en essayant de le réaliser. Et cet amour
reste innocent, comme notre promenade d'hier à Pacha-Bagtché, quand il
ventait si fort.

Voilà le secret de l'âme de la musulmane, en Turquie, l'année 1322 de
l'hégire. Notre éducation actuelle a amené ce dédoublement de notre
être.

Plus extravagante que notre rencontre va vous sembler cette
déclaration... Nous nous amusions à l'avance de ce qu'allait être votre
surprise. D'abord vous avez cru que l'on vous mystifiait. Ensuite vous
êtes venu, encore indécis, tenté de croire à une aventure, l'espérant
peut-être; vaguement vous vous attendiez à trouver une Zahidé escortée
d'esclaves complaisants, curieuse de voir de près un auteur célèbre, et
pas trop rétive à lever son voile.

Et vous avez rencontré des _âmes_.

Et ces âmes seront vos amies, si vous savez être le leur. _Signé_:
Zahidé, Néchédil et Ikbal."





TROISIÉME PARTIE


VIII


L'histoire de "Zahidé" depuis son mariage jusqu'à l'arrivée d'André
Lhéry.

Les caresses du jeune bey, qui lui étaient devenues de plus en plus
douces, avaient peu à peu endormi ses projets de rébellion. Tout en
réservant son âme, elle avait donné très complètement son corps à ce
joli maître, bien qu'il ne fût qu'un grand enfant gâté, d'un égoïsme
dissimulé sous beaucoup de grâce mondaine et de gentille câlinerie.

Était-ce toujours pour André Lhéry que son âme était gardée? Elle-même
ne le savait plus bien, car, avec le temps, l'enfantillage de ce rêve
n'avait pas manqué de lui apparaître. De jour en jour, elle pensait
moins à lui.

Son nouveau cloître, elle s'y était presque résignée; la vie lui serait
donc devenue tolérable si ce Hamdi, au bout de sa seconde année de
mariage, n'avait épousé aussi Durdané, ce qui le faisait mari de deux
femmes, situation aujourd'hui démodée en Turquie. Alors, pour éviter
toute scène inélégante, elle avait simplement demandé, et obtenu, qu'on
lui permît de se retirer deux mois à Khassim-Pacha, chez sa grand-mère,
le temps d'envisager cette situation nouvelle, et de s'y préparer dans
le calme.

Un soir donc, elle était silencieusement partie,--d'ailleurs décidée à
tout plutôt que de rentrer dans cette maison, pour y tenir le rôle
d'odalisque auquel on voulait de plus en plus la plier.

Zeyneb et Mélek venaient aussi toutes deux de retourner à Khassim-Pacha,
Mélek, après des mois de torture et de larmes, ayant enfin divorcé avec
un mari atroce, Zeyneb, délivrée du sien par la mort, après un an et
demi de cohabitation lamentable avec ce valétudinaire qui répugnait à
tous ses sens. Irrémédiablement atteintes, presque en même temps, dans
leur prime jeunesse, déflorées, lasses, devenues comme des épaves de la
vie, elles avaient cependant pu reprendre et resserrer, dans l'infini
découragement, leur intimité de soeurs.

La nouvelle de l'arrivée d'André Lhéry à Constantinople, reproduite par
les journaux turcs, avait été pour elles tout à fait stupéfiante, et, du
même coup, leur Dieu d'autrefois était tombé de son piédestal: ainsi,
cet homme était quelqu'un comme tout le monde; il servirait là, en sous-
ordre, dans une ambassade; il avait une profession, et surtout il avait
_un âge!_... Et Mélek alors s'amusait à dépeindre à sa cousine le
personnage de ses anciens rêves comme un vieux monsieur chauve et
vraisemblablement obèse.

"André Lhéry,--leur répondait quelques jours après une de leurs amies
de l'ambassade d'Angleterre, qui avait eu l'occasion de le rencontrer et
qu'elles interrogeaient sur lui avec insistance,--André Lhéry, eh
bien! mais... il est généralement insupportable. Chaque fois qu'il
desserre les dents, il a l'air de vous faire une grâce. Dans le monde,
il s'ennuie avec ostentation... Pour obèse, ou déplumé, ça non, par
exemple; je suis forcée de lui accorder que pas du tout...

--Son âge?

--Son âge... Il n'en a pas... Ça varie de vingt ans d'une heure à
l'autre... Avec les recherches excessives de sa personne, il arrive
encore à donner l'illusion de la jeunesse, surtout si on réussit à
l'amuser, car il a un rire et des gencives d'enfant... Même des yeux
d'enfant, je les lui ai vus dans ces moments-là... Autrement, hautain,
poseur, et moitié dans la lune... Il s'est acquis déjà la plus mauvaise
presse qu'il soit possible..."

Malgré de telles indications, elles avaient fini par se décider à tenter
l'énorme aventure d'aller à lui, pour rompre la monotonie désespérée de
leurs jours. Au fond de leur âme, persistait bien quand même un peu de
l'adoration d'autrefois, du temps où il était pour elles un être
planant, un être dans les nuages. Et en outre, afin de se donner à
elles-mêmes un motif raisonnable de courir à ce danger, elles se
disaient: "Nous lui demanderons d'écrire un livre en faveur de la femme
turque d'aujourd'hui; ainsi peut-être serons-nous utiles à des centaines
de nos soeurs, que l'on a brisées comme nous."





IX


Très vite, depuis la folle équipée de Tchiboukli le printemps était
arrivé, ce printemps brusque, enchanteur et sans durée qui est celui de
Constantinople. L'interminable vent glacé de la Mer Noire venait de
faire trêve tout d'un coup. Alors on avait eu comme la surprise de
découvrir que ce pays, aussi méridional en somme que le centre de
l'Italie ou de l'Espagne, pouvait être à ses heures délicieusement
lumineux et tiède. Sur le Bosphore, sur les quais de marbre des palais
ou sur les vieilles maisonnettes de bois qui trempent dans l'eau,
c'était une immense et soudaine griserie de soleil. Et Stamboul, dans
l'air devenu sec et limpide, reprenait son indicible langueur orientale;
le peuple turc, rêveur et contemplatif, recommençait de vivre dehors,
assis devant les milliers de petits cafés silencieux autour des saintes
mosquées, près des fontaines, sous les treilles aux pampres frais, sous
les glycines, sous les platanes; des narguilés par myriades, le long des
rues, exhalaient leur fumée enjôleuse, et les hirondelles déliraient de
joie autour des nids. Les vieux tombeaux, les grises coupoles,
baignaient dans un calme sans nom, que l'on eût dit inaltérable, ne
devant jamais finir. Et les lointains de la côte d'Asie ou de l'immobile
Marmara, qu'on apercevait par échappées, resplendissaient.

André Lhéry se reprenait à l'Orient turc, avec plus de mélancolie encore
peut-être qu'au temps de sa jeunesse, mais avec une aussi intime
passion. Et, un jour qu'il était assis à l'ombre, parmi des centaines de
rêveurs à turban, très loin de Péra et des agitations modernes, au
centre même, au coeur fanatique du Vieux-Stamboul, Jean Renaud,
maintenant son compagnon ordinaire de turquerie, lui demanda à brûle-
pourpoint:

"Eh bien! et les trois petits fantômes de Tchiboukli, plus de
nouvelles?"

C'était devant la mosquée de Mehmed-Fatih, sur une grande place des
vieux siècles, où les Européens ne fréquentent jamais, et c'était au
moment où les muezzins chantaient, comme juchés dans le ciel, tout au
bout des gigantesques fuseaux de pierre que sont les minarets: voix
presque lointaines, à force d'être au-dessus des choses terrestres,
d'être perdues dans ces limpidités bleues d'en haut.

"Ah! les trois petites Turques, répondit André, non, rien depuis la
lettre que je vous ai montrée... Oh! j'imagine que l'aventure est finie
et qu'elles n'y pensent plus."

Pour dire cela, il affectait un air détaché, mais la question lui avait
troublé sa paix contemplative, car les jours qui passaient, sans autre
appel de ces inconnues, lui rendaient presque douloureuse l'idée qu'il
ne réentendrait sans doute jamais la voix de "Zahidé", d'un timbre si
étrangement doux sous le voile... Le temps n'était plus, où il se
sentait sûr de l'impression qu'il pouvait faire; rien ne l'angoissait
comme la fuite de sa jeunesse, et il se disait tristement: "Elles
m'attendaient jeune, et elles ont dû être par trop déçues..."

Leur dernière lettre se terminait par ces mots: "Nous serons vos amies,
si vous voulez." Certes, il ne demandait pas mieux. Mais, où donc les
prendre à présent? Dans un labyrinthe aussi immense et soupçonneux que
celui de Constantinople, rechercher trois femmes turques dont on ne
connait ni le nom, ni le visage, autant s'essayer à une de ces tâches
infaisables et ironiques, comme les mauvais génies en proposaient
autrefois aux héros des contes...





X


Or, ce même jour, à ce même instant, la pauvre petite mystérieuse qui
avait organisé l'escapade à Tchiboukli, s'apprêtait à franchir le seuil
redoutable d'Yldiz pour y jouer une partie suprême. De l'autre côté de
la Corne-d'Or, à Khassim-Pacha, derrière ses oppressants grillages, dans
son ancienne chambre de jeune fille qu'elle avait reprise, elle était
très occupée en face d'un miroir. Une toilette gris et argent, à traîné
de cour, arrivée la veille de chez un grand couturier parisien, la
faisait plus mince encore que de coutume, plus fine et flexible. Elle
voulait être très jolie ce jour-là, et ses deux cousines, aussi
anxieuses qu'elle-même de ce qui allait advenir, dans un lourd silence
l'aidaient à se parer. Décidément la robe allait bien; les rubis
allaient bien aussi, sur les grisailles nuageuses du costume. Du reste,
c'était l'heure... On releva donc la traîne par un ruban à la ceinture,
ce qui est en Turquie une règle d'étiquette pour se présenter chez les
souverains; car, si cette traîne de cour est obligatoire, aucune femme,
à moins d'être princesse du sang, n'a le droit de la laisser balayer les
somptueux tapis du palais. Ensuite, on enveloppa la tête blonde sous un
yachmak, le voile de mousseline blanche d'autrefois que les grandes
dames portent encore, en voiture ou en caïque, dans certaines occasions
spéciales, et qui est exigé, comme la robe à queue, pour entrer à Yldiz,
où aucune visiteuse en tcharchaf ne serait reçue.

C'était l'heure; "Zahidé", après le baiser d'adieu de ses cousines,
descendit prendre place dans son coupé noir aux lanternes dorées, attelé
de chevaux noirs, avec plaques d'or sur les harnais. Et elle partit,
stores baissés, l'inévitable eunuque trônant à côté du cocher.

Voici de quel malheur, du reste facile à prévoir, elle se trouvait
aujourd'hui menacée: les deux mois de retraite, consentis par sa belle-
mère, avaient pris fin, et maintenant Hamdi réclamait impérieusement sa
femme au domicile conjugal. Question de fortune peut-être, mais question
d'amour aussi, car il avait bien compris que c'était _elle_, le charme
de sa demeure, malgré l'empire qu'avait exercé l'autre sur ses sens. Et
il les voulait toutes les deux.

Alors, le divorce à tout prix. Mais à qui avoir recours, pour
l'obtenir?... Son père, à qui elle avait peu à peu rendu sa tendresse,
l'aurait protégée, lui, après de Sa Majesté Impériale; mais il dormait
depuis un an, dans le saint cimetière d'Eyoub. Restait sa grand-mère,
bien vieille pour de telles démarches, et surtout beaucoup trop 1320
pour comprendre: de son temps, à celle-là, deux épouses dans une maison,
ou trois, ou même quatre, pourquoi pas? C'est d'Europe, qu'était venue,
--comme les institutrices et l'incroyance,--cette mode nouvelle de
n'en vouloir qu'une!...

Dans sa détresse, elle avait donc imaginé d'aller se jeter aux pieds de
la Sultane mère, connue pour sa bonté, et l'audience avait été accordée
sans peine à la fille de Tewfik-Pacha, maréchal de la cour.

Une fois franchie la grande enceinte des parcs d'Yldiz, le coupé noir
arriva devant une grille fermée, qui était celle des jardins de la
Sultane. Un nègre, avec une grosse clef solide, vint ouvrir, et la
voiture, derrière laquelle une bande d'eunuques à la livrée de la
"Validé" couraient maintenant pour aider la visiteuse à descendre,
s'engagea dans les allées fleuries, pour s'arrêter en face du perron
d'honneur.

La jolie suppliante connaissait le cérémonial d'introduction, étant déjà
venue plusieurs fois, aux grandes réceptions du Baïram, chez la bonne
princesse. Dans le vestibule, elle trouva, comme elle s'y attendait, une
trentaine de petites fées,--des toutes jeunes esclaves, des merveilles
de beauté et de grâce,--vêtues pareillement comme des soeurs et
alignées en deux files pour la recevoir; après un grand salut
d'ensemble, les petites fées s'abattirent sur elle, comme un vol
d'oiseaux caressants et légers, et l'entraînèrent dans le "salon des
yachmaks", où chaque dame doit entrer d'abord pour quitter ses voiles.
Là, en un clin d'oeil, avec une adresse consommée, les fées, sans mot
dire, lui eurent enlevé ses mousselines enveloppantes, qui étaient
retenues par d'innombrables épingles, et elle se trouva prête, pas une
mèche de ses cheveux dérangée, sous le turban de gaze impondérable qui
se pose en diadème très haut, et qui est de rigueur à la cour, les
princesses du sang ayant seules le droit d'y paraître tête nue. L'aide
de camp vint ensuite la saluer et la conduire dans un salon d'attente;
une femme, bien entendu, cet aide de camp, puisqu'il n'y a point
d'hommes chez une sultane; une jeune esclave circassienne, toujours
choisie pour sa haute taille et son impeccable beauté, qui porte
jaquette de drap militaire à aiguillettes d'or, longue traîne, relevée
dans la ceinture, et petit bonnet d'officier galonné d'or. Dans le salon
d'attente, ce fut Madame la Trésorière, qui vint suivant les rites lui
tenir un moment compagnie: une Circassienne encore, il va sans dire,
puisqu'on n'accepte aucune Turque au service du palais, mais une
Circassienne de bonne famille, pour occuper une charge aussi hautement
considérée; et, avec celle-ci qui était _du monde_, même grande dame, il
fallut causer... Mortelles, toutes ces lenteurs, et son espoir, son
audace de plus en plus faiblissaient...

Près d'entrer enfin dans le salon, si difficilement pénétrable, où se
tenait la mère du Khalife, elle tremblait comme d'une grande fièvre.

Un salon d'un luxe tout européen, hélas! sauf les merveilleux tapis et
les inscriptions d'Islam; un salon gai et clair, donnant de haut sur le
Bosphore, que l'on apercevait lumineux et resplendissant à travers les
grillages des fenêtres. Cinq ou six personnes en tenue de cour, et la
bonne princesse, assise au fond, se levant pour recevoir la visiteuse.
Les trois grands saluts, de même que pour les Majestés occidentales;
mais le troisième, un prosternement complet à deux genoux, la tête à
toucher terre, comme pour baiser le bas de la robe de la Dame, qui, tout
de suite, avec un franc sourire, lui tendait les mains pour la relever.
Il y avait là un jeune prince, l'un des fils du Sultan (qui ont, tout
comme le Sultan lui-même, le droit de voir les femmes à visage
découvert). Il y avait deux princesses du sang, frêles et gracieuses,
tête nue, la longue traîne éployée. Et enfin trois dames à petit turban
sur chevelure très blonde, la traîne retenue captive dans la ceinture;
trois "Saraylis", jadis esclaves de ce palais même, puis grandes dames
de par leur mariage, et qui étaient depuis quelques jours en visite chez
leur ancienne maîtresse et bienfaitrice, ayant conquis le droit, en tant
que Saraylis, de venir chez n'importe quelle princesse sans invitation,
comme on va dans sa propre famille. (On entend ainsi l'esclavage, en
Turquie, et plus d'une épouse de nos socialistes intransigeants pourrait
venir avec fruit s'éduquer dans les harems, pour ensuite traiter sa
femme de chambre, ou son institutrice, comme les dames turques traitent
leurs esclaves.)

C'est un charme qu'ont presque toujours les vraies princesses, d'être
accueillantes et simples; mais aucune sans doute ne dépasse celles de
Constantinople en simplicité et douce modestie. "Ma chère petite, dit
gaiement la Sultane à chevelure blanche, je bénis le bon vent qui vous
amène. Et, vous savez, nous vous gardons tout le jour; nous vous
mettrons même à contribution pour nous faire un peu de musique: vous
jouez trop délicieusement."

Des fraîches beautés qui n'avaient point encore paru (les jeunes
esclaves préposées aux rafraîchissements) firent leur entrée apportant
sur des plateaux d'or, dans des tasses d'or, des boîtes d'or, le café,
les sirops, les confitures de roses; et la Sultane mit la conversation
sur quelqu'un de ces sujets du jour qui ne manquent jamais de filtrer
jusqu'au fond des sérails, même les plus hermétiquement clos.

Mais le trouble de la visiteuse se dissimulait mal; elle avait besoin de
parler, d'implorer; cela se voyait trop bien... Avec une gentille
discrétion, le prince se retira; les princesses et les belles Saraylis,
sous prétexte de regarder je ne sais quoi dans les lointains du
Bosphore, allèrent s'accouder aux fenêtres grillées d'un salon voisin.

"Qu'y a-t-il, ma chère enfant?" demanda alors tout bas la grande
princesse, penchée maternellement vers "Zahidé", qui se laissa tomber à
ses genoux.

Les premières minutes furent d'anxiété croissante et affreuse, quand la
petite révoltée qui cherchait avidement sur le visage de la Sultane
l'effet de ses confidences, s'aperçut que celle-ci ne comprenait pas et
s'effarait. Les yeux cependant, toujours bons, ne refusaient point; mais
ils semblaient dire: "Un divorce, et un divorce si peu justifié! Quelle
affaire difficile!... Oui, j'essaierai... Mais, dans des conditions
telles, mon fils jamais n'accordera..."

Et "Zahidé", devant ce refus qui pourtant ne se formulait pas, croyait
sentir les tapis, le parquet se dérober sous ses genoux, se jugeait
perdue,--quand soudain quelque chose comme un frisson de terreur
religieuse passa dans le palais tout entier; on courait, à pas sourds,
dans les vestibules; toutes les esclaves, le long des couloirs, avec des
froissements de soie, tombaient prosternées... Et un eunuque se
précipita dans le salon, annonçant, d'une voix que la crainte faisait
plus pointue:

"Sa Majesté Impériale!..."

Il avait à peine prononcé ce nom à faire courber les têtes, quand, sur
le seuil, le Sultan parut. La suppliante, toujours agenouillée,
rencontra et soutint une seconde ce regard, qui s'abaissait directement
sur le sien, puis perdit connaissance, et s'affaissa comme une morte
toute blême, dans le nuage argenté de sa belle robe...

Celui qui venait d'apparaître à cette porte était l'homme sur terre le
plus inconnaissable pour la masse des âmes occidentales, le Khalife aux
responsabilités surhumaines, l'homme qui tient dans sa main l'immense
Islam et doit le défendre, aussi bien contre la coalition inavouée des
peuples chrétiens que contre le torrent de feu du Temps; l'homme qui,
jusqu'au fond des déserts d'Asie, s'appelle "l'ombre de Dieu".

Ce jour-là, il voulait simplement visiter sa mère vénérée, quand il
rencontra l'angoisse et l'ardente prière dans l'expression de la jeune
femme à genoux. Et ce regard pénétra son coeur mystérieux, que durcit
par instants le poids de son lourd sacerdoce, mais qui en revanche
demeure accessible à d'intimes et exquises pitiés, si ignorées de tous.
D'un signe, il indiqua la suppliante à ses filles, qui, restant
inclinées pour un salut profond, ne l'avaient pas vue s'affaisser, et
les deux princesses aux longues traînes éployées relevèrent dans leurs
bras, tendrement comme si elle eût été leur soeur, la jeune femme à la
traîne retenue,--qui, sans le savoir, venait de gagner sa cause avec
ses yeux.

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Scottish book of the year goes to Kieron Smith, Boy by James Kelman

The barrister Constance Briscoe has won the libel case brought against her by her mother, Carmen Briscoe-Mitchell, over her bestselling misery memoir Ugly, in which she accused Briscoe-Mitchell of childhood cruelty and neglect.

Briscoe-Mitchell claimed the allegations were "a piece of fiction", and sued Briscoe and her publishers Hodder & Stoughton for libel.

A 10-day hearing at the high court in London concluded earlier today with a unanimous verdict from the jury after more than a day's deliberation. Speaking outside the court, Briscoe, a part-time judge, said she was "very happy" with the verdict.

"It is sad that my mother still feels the need to pursue me. Now I just want to get on with my career," she said. "I can quite understand why my family went into collective denial, but whilst child abuse may be committed behind closed doors, it should never be swept under the carpet."

The hearing saw Briscoe tell Mr Justice Tugendhat and a jury how her mother beat her with a stick for wetting the bed, called her a "dirty little whore" and drove her to attempt suicide by drinking bleach.

Briscoe's account of her upbringing was published in 2006 and has sold more than 400,000 copies in the UK.

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Would you have your ashes scattered in Jane Austen's garden?
American film producer to publish version of the Bible in which God says it is better to be gay than straight

The royal family doesn't need a poet

The power of Jane Austen never ceases to amaze: the myriad film and TV adaptations, the biopics, the spin-off self-help books, the novels about Austen book clubs and Austen obsessives and even, next spring, the publication of a book about "how Jane Austen conquered the world" (Jane's Fame, by Clare Harman). And now comes the just-too-weird story that deceased fans of Jane Austen have been banned from having their ashes scattered in her garden. In a letter to the Jane Austen Society, Louise West, the collections manager of Jane Austen's House Museum, wrote: "While we understand many admirers of Jane Austen would love to have ashes laid here, it is something we do not allow. It is distressing for visitors to see mounds of human ash, particularly so for our gardener. Also, it is of no benefit to the garden!" (Or is it? Surely a small quantity of fresh ashes judiciously placed beneath a hydrangea bush is just the ticket?)

Anyway, leaving aside the Gardeners' Question Time minutiae, what on earth is going on here? I like an Austen novel as much as the next person – I probably reread my way through the complete works every couple of years – but I am baffled as to why one would want to be laid to rest among the flowerbeds of Chawton. The only explanation is the currently unstoppable power of the Austen cult, fuelled by Colin Firth in a wet blouse, by Andrew Davies's adaptations, and by Hollywood. I'm all for enjoying books, but the cult of Austen has reached ridiculous proportions. In a post-feminist world that should know better, she seems to be adored as the comforting provider of romantic, happy-endings nonsense instead of the sharp and acerbic social satirist she deserves to be seen as.

(Does anyone actually believe her, by the way, when she foretells a happy marriage for Darcey and Elizabeth? I fear a woman as interesting as Elizabeth would be sorely disappointed with this standard-issue British Repressed Public-school Man - hopeless emotionally, and probably hopeless in bed.)

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