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Les desenchantees by Pierre Loti

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XII


André Lhéry, la semaine suivante, reçut cette lettre à trois écritures:

"Mercredi, 27 avril 1904.

Nous ne sommes jamais si sottes qu'en votre présence, et après, quand
vous n'êtes plus là, c'est à en pleurer. Ne nous refusez pas de venir,
encore une fois qui sera la dernière. Nous avons tout combiné pour
_samedi_, et si vous saviez, quelles ruses de Machiavel! Mais ce sera
une rencontre d'adieu, car nous allons partir.

Sans en perdre le fil, suivez bien tout ceci:

Vous venez à Stamboul, devant Sultan-Selim. Arrivé en face de la
mosquée, vous voyez sur votre droite une ruelle qui a l'air abandonné,
entre un couvent de derviches et un petit cimetière. Vous vous y
engagez, et elle vous mène, après cent mètres, à la cour de la petite
mosquée Tossoun-Agha. Juste en face de vous, en arrivant dans cette
cour, il y aura une grande maison, très ancienne, jadis peinte en brun
rouge; contournez-la. Derrière, vous verrez s'ouvrir une impasse un peu
obscure, bordée de maisons grillées, avec des balcons fermés qui
débordent; dans la rangée de gauche, la troisième maison, la seule qui
ait une porte à deux battants et un frappoir en cuivre, est celle où
nous serons à vous attendre. N'amenez pas votre ami; venez seul, c'est
plus sûr.

DJÉNANE."


"A partir de deux heures et demie, je serai au guet derrière cette porte
entre-bâillée. Mettez encore le fez, et autant que possible un manteau
couleur de muraille. Elle sera plus que modeste, cette toute petite
maison de notre rendez-vous d'adieu. Mais nous tâcherons de vous laisser
un bon souvenir de ces ombres qui auront passé dans votre vie, si
rapides et si légères, que peut-être douterez-vous, après quelques
jours, de leur réalité.

MÉLEK."


"Et pourtant, si légères, elles ne furent point "plumes au vent",
emportées vers vous au gré d'un caprice. Mais, le premier, vous avez
senti que la pauvre Turque pouvait bien avoir une âme, et c'est de cela
qu'elles voulurent vous dire merci.

Et cette "aventure innocente", si courte et presque irréelle, ne vous
aura pas laissé le temps d'arriver à la lassitude. Ce sera, dans votre
vie, une page sans verso.

Samedi, avant de disparaître pour toujours, nous vous dirons bien des
choses, si l'entretien n'est pas coupé, comme celui d'Eyoub, par une
émotion et une fuite. Donc, à bientôt, notre _ami_.

ZEYNBE."


"Moi qui suis le grand stratégiste de la bande, on m'a chargée de
dessiner ce beau plan, que je joins à la lettre, pour que vous vous y
retrouviez. Bien que l'endroit ait un peu l'air d'un petit coupe-gorge,
que votre ami soit sans inquiétude: rien de plus honnête ni de plus
tranquille.

re-MÉLEK (MÉLEK _rursus_)."


Et André répondit aussitôt, poste restante, au nom de "Zahidé":

"29 avril 1904.

Après-demain samedi, à deux heures et demie, dans la tenue prescrite,
fez et manteau couleur de muraille, j'arriverai devant la porte au
frappoir de cuivre, me mettre aux ordres des trois fantômes noirs.

Leur ami,

ANDRÉ LHÉRY."

*101

XIII


Jean Renaud, qui augurait plutôt mal de l'aventure, avait en vain
demandé la permission de suivre. André se contenta de lui accorder qu'on
irait, avant l'heure du guet-apens, fumer ensemble un narguilé suprême,
sur certaine place qui jadis lui avait été chère, et qui ne se trouvait
qu'à un quart d'heure, à pied, du lieu fatal.

C'était à Stamboul, bien entendu, cette place choisie, au coeur même des
quartiers musulmans et devant la grande mosquée de Mehmed-Fatih (1), qui
est l'une des plus saintes. Après les ponts franchis, une montée et un
long trajet encore pour arriver là, en pleine turquerie des vieux temps;
plus d'Européens, plus de chapeaux, plus de bâtisses modernes; en
approchant, à travers des petits bazars restés comme à Bagdad, ou dans
des rues bordées d'exquises fontaines, de kiosques funéraires, d'enclos
grillés enfermant des tombes, on se sentait redescendre peu à peu
l'échelle des âges, rétrograder vers les siècles révolus.

(1) Mehmed-Fatih, ou Sultan-Fatih (Mehmed le Conquérant), Mahomet II.

Ils avaient une bonne heure eux, quand, au sortir de ruelles ombreuses,
ils se retrouvèrent en face de la colossale mosquée blanche, dont les
minarets à croissants d'or se perdaient dans le bleu infini du ciel.
Devant la haute ogive d'entrée, la place où ils venaient s'asseoir est
comme une sorte de parvis extérieur, que fréquentent surtout les pieux
personnages, fidèles au costume des ancêtres, robe et turban. Des petits
cafés centenaires s'ouvrent tout autour, achalandés par les rêveurs qui
causent à peine. Il y a aussi des arbres, à l'ombre desquels d'humbles
divans sont disposés, pour ceux qui veulent fumer dehors. Et, dans des
cages pendues aux branches, il y a des pinsons, des merles, des linots,
spécialement chargés de la musique, dans ce lieu naïf et débonnaire.

Ils s'installèrent sur une banquette, où des Imams s'étaient reculés
avec courtoisie pour les faire asseoir. Près d'eux, vinrent tour à tour
des petits mendiants, des chats affables en quête de caresses, un vieux
à turban vert qui offrait du coco "frais comme glace", des petites
bohémiennes très jolies qui vendaient de l'eau de rose et qui dansaient,
--tous souriants, discrets et n'insistant pas. Ensuite, sans plus
s'occuper d'eux, on les laissa fumer et entendre les oiseaux chanteurs.
Il passait des dames en domino tout noir, d'autres enveloppées dans ces
voiles de Damas qui sont en soie rouge ou verte avec grands dessins
d'or; il passait des marchands de "mou", et alors quelques bons Turcs,
même de belle robe et de belle allure, en achetaient gravement un
morceau pour leur chat, et l'emportaient à l'épaule, piqué au bout de
leur parapluie; il passait des Arabes du Hedjaz, en visite à la ville du
Khalife, ou encore des derviches quêteurs, à longs cheveux, qui
revenaient de la Mecque. Et un bonhomme, de cent ans, au moins, pour un
demi-sou laissait faire aux bébés turcs deux fois le tour de la place,
dans une caisse à roulettes qu'il avait très magnifiquement
peinturlurée, mais qui cahotait beaucoup, sur l'antique pavage en
déroute. Auprès de ces mille toutes petites choses, indiquant de ce
peuple le côté jeune, simple et bon, la mosquée d'en face se dressait
plus grande, majestueuse et calme, superbe de lignes et de blancheur,
avec ses deux flèches pointées dans ce ciel pur du 1er mai.

Oh! les doux et honnêtes regards, sous ces turbans, les belles figures
de confiance et de paix, encadrées de barbes noires ou blondes! Quelle
différence avec ces Levantins en veston qui, à cette même heure,
s'agitaient sur les trottoirs de Péra,--ou avec les foules de nos
villes occidentales, aux yeux de cupidité et d'ironie, brûlés d'alcool!
Et comme on se sentait là au milieu d'un monde heureux, resté presque à
l'âge d'or,--pour avoir su toujours modérer ses désirs, craindre les
changements et garder sa foi! Parmi ces gens assis là sous les arbres,
satisfaits avec la minuscule tasse de café qui coûte un sou, et le
narguilé berceur, la plupart étaient des artisans, mais qui
travaillaient pour leur compte, chacun de son petit métier d'autrefois,
dans sa maisonnette ou en plein air. Combien ils plaindraient les
pauvres ouvriers en troupeau de nos pays de "progrès", qui s'épuisent
dans l'usine effroyable pour enrichir le maître! Combien leur
paraîtraient surprenantes et dignes de pitié les vociférations avinées
de nos bourses du travail, ou les inepties de nos parlotes politiques,
entre deux verres d'absinthe, au cabaret!...

L'heure approchait; André Lhéry quitta son compagnon et s'achemina seul
vers le quartier plus lointain de Sultan-Selim, toujours en pleine
turquerie, mais par des rues plus désertes, où l'on sentait la désuétude
et les ruines. Vieux murs de jardins; vieilles maisons fermées, maisons
de bois comme partout, peintes jadis en ces mêmes ocres foncés ou bruns
rouges qui donnent à l'ensemble de Stamboul sa teinte sombre, et font
éclater davantage la blancheur de ses minarets.

Parmi tant et tant de mosquées, celle de Sultan-Selim est une des très
grandes, dont les dômes et les flèches se voient des lointains de la
mer, mais c'est aussi une des plus à l'abandon. Sur la place qui
l'entoure, point de petits cafés, ni de fumeurs; et aujourd'hui,
personne dans ses parages; devant l'ogive d'entrée, un triste désert.
Sur sa droite, André vit la ruelle indiquée par Mélek, "entre un couvent
de derviches et un petit cimetière"; bien sinistre cette ruelle, où
l'herbe verdissait les pavés. En arrivant sur la place de l'humble
mosquée Tossoun-Agha, il reconnut la grande maison, certainement hantée,
qu'il fallait contourner; personne non plus sur cette place, mais les
hirondelles y chantaient le beau mois de mai; une glycine y formait
berceau, une de ces glycines comme on n'en voit qu'en Orient, avec des
branches aussi grosses que des câbles de navire, et ses milliers de
grappes commençaient à se teinter de violet tendre. Enfin l'impasse,
plus funèbre que tout, avec son herbe par terre, et ses pavés très en
pénombre, sous les vieux balcons masqués d'impénétrables grillages.
Personne, pas même d'hirondelles, et silence absolu. "Le lieu a un peu
l'air d'un coupe-gorge", avait écrit Mélek en post-scriptum: oh! pour
ça, oui!

Quand on est un faux Turc et en maraude, presque dans le dommage, cela
gêne de s'avancer sous de tels balcons, d'où tant d'yeux invisibles
pourraient observer. André marchait avec lenteur, égrenait son chapelet,
regardant tout sans en avoir l'air, et comptait les portes closes. "La
cinquième, à deux battants, avec un frappoir de cuivre." Ah! celle-
ci!... Du reste, on venait de l'entrebâiller, et, par la fente, passait
une petite main gantées qui tambourinait sur le bois, une petite main
gantée à plusieurs boutons, très peu chez elle, à ce qu'il semblait,
dans ce quartier farouche. Il ne fallait pas paraître indécis, à cause
des regards possibles; avec assurance donc, André poussa la battant et
entra.

Le fantôme noir embusqué derrière et qui avait bien la tournure de
Mélek, referma vite à clef, tira le verrou en plus, et dit gaiement:

"Ah! vous avez trouvé?... Montez, mes soeurs sont là-haut, qui vous
attendent."

Il monta un escalier sans tapis, obscur et délabré. Là-haut, dans un
pauvre petit harem tout simple, aux murailles nues, que les grilles en
fer et les quadrillages en bois des fenêtres laissaient dans un triste
demi-jour, il trouva les deux autres fantômes qui lui tendirent la
main... Pour la première fois de sa vie, il était _dans un harem_,--
chose qui, avec son habitude de l'Orient, lui avait toujours paru
l'impossibilité même; il était _derrière_ ces quadrillages des
appartements de femmes, ces quadrillages si jaloux, que les hommes,
_excepté le maître, ne voient jamais que du dehors_. Et en bas, la porte
était verrouillée, et cela se passait au coeur du Vieux-Stamboul, et
dans quelle mystérieuse demeure!... Il se demandait, avec une petite
frayeur, pour lui si amusante: "Qu'est-ce que je fais ici?" Tout le côté
enfant de sa nature, tout le côté encore avide de sortir de soi-même,
encore amoureux de se dépayser et changer, était servi au-delà de ses
souhaits.

Et pourtant, elles ressemblaient à trois spectres de tragédie, les dames
de son harem, aussi voilées que l'autre jour à Eyoub, et plus
indéchiffrables que jamais, avec le soleil en moins. Quant au harem lui-
même, au lieu de luxe oriental, il n'étalait qu'une décente misère.

Elles le firent asseoir sur un divan aux rayures fanées, et il promena
les yeux alentour. Si pauvres qu'elles fussent, les dames de céans,
elles étaient femmes de goût, car tout dans sa simplicité extrême
restait harmonieux et oriental; nulle part de ces bibelots de pacotille
allemande qui commencent, hélas! à envahir les intérieurs turcs.

"Je suis chez vous? demanda André.

--Oh! non, répondirent-elles, d'un ton qui indiquait un vague sourire
sous le voile.

--Pardonnez-moi; ma question était idiote, pour un tas de raisons; la
première, c'est que ça me serait égal; je suis avec vous, le reste ne
m'importe guère."

Il les observait. Elles avaient leurs mêmes tcharchafs que l'autre jour,
en soie noire élimée par endroits. Et avec cela, chaussées comme des
petites reines. Et puis, leurs gants ôtés, on voyait scintiller de
belles pierres à leurs doigts. Qu'est-ce que c'était que ces femmes-là,
et qu'est-ce que c'était que cette maison?

Djénane demanda, de sa voix de petite sirène blessée qui va mourir:

"Combien de temps pouvez-vous nous donner?

--Tout le temps que vous me donnerez vous-mêmes.

--Nous, nous avons à peu près deux heures de quasi-sécurité; mais vous
trouverez que c'est long, peut-être?"

Mélek apportait un de ces tout petits guéridons en usage à
Constantinople pour les dînettes que l'on offre toujours aux visiteurs:
café, bonbons et confitures de roses. La nappe était de satin blanc
brodé d'or, avec des violettes de Parme, naturelles, jetées dessus, le
service était de filigrane d'or, et cela complétait l'invraisemblance de
tout.

"Voici les photos d'Eyoub, lui dit-elle,--en le servant comme une
mignonne esclave,--mais elles sont manquées. Nous recommencerons
aujourd'hui même, puisque nous ne nous reverrons plus; il y a peu de
lumière; cependant, avec une pose plus longue..."

Ce disant, elle présentait deux petites images confuses et grises, où la
silhouette de Djénane se dessinait à peine, et André les accepta
négligemment, loin de se douter du prix qu'il y attacherait plus tard...

"C'est vrai, demanda-t-il, que vous allez partir?

--Très vrai.

--Mais vous reviendrez... et nous nous reverrons?...

A quoi Djénane répondit par ce mot imprécis et fataliste, que les
Orientaux appliquent à toutes les choses de l'avenir: "Inch' Allah!..."
Partiraient-elles bien réellement, où était-ce pour mettre fin à
l'audacieuse aventure, par crainte des lassitudes peut-être, ou du
terrible danger? Et André, qui, en somme, ne savait rien d'elles, les
sentait fuyantes comme des visions, impossibles à retenir ou à
retrouver, le jour où leur fantaisie ne serait plus de le revoir.

"Et ce sera bientôt, votre départ? se risqua-t-il à demander encore.

--Dans une dizaine de jours, sans doute.

--Alors, il vous reste le temps de me faire signe une autre fois!"

Elles tinrent conseil à voix basse, en un turc elliptique, très mêlé de
mots arabes, très difficile à entendre pour André:

"Oui, samedi prochain, dirent-elles, nous essayerons encore... Et merci
de l'avoir désiré. Mais savez-vous bien tout ce qu'il nous faut déployer
de ruse, acheter de complicités pour vous recevoir?"

Cela pressait, paraît-il, les photos, à cause d'un rayon de soleil,
renvoyé par la triste maison d'en face, et qui jetait son reflet dans la
petite salle grillée, mais qui remontait lentement vers les toits, prêt
à fuir. On recommença deux ou trois poses, toujours Djénane auprès
d'André, et toujours Djénane sous ses draperies noires d'élégie.

"Vous représentez-vous bien, leur dit-il, ce que c'est nouveau pour moi,
étrange, inquiétant presque, de causer avec des êtres aussi invisibles?
Vos voix mêmes sont comme masquées par ces triples voiles. A certains
moments, il me vient de vous une vague frayeur.

--C'était dans nos conventions, cela, que nous ne serions pour vous que
des âmes.

--Oui, mais les âmes se révèlent à une autre âme surtout par
l'expression des yeux... Vos yeux, à vous, je ne les imagine même pas.
Je veux croire qu'ils sont francs et limpides, mais seraient-ils même
effroyables comme ceux des goules, je n'en saurais rien. Non, je vous
assure, cela me gêne, cela m'intimide et m'éloigne. Au moins, faites une
chose; confiez-moi vos portraits, dévoilées... Sur l'honneur, je vous
les rends aussitôt, ou bien, si quelque drame nous sépare, je les
brûle."

Elles demeurent d'abord silencieuses. Avec leurs longues hérédités
musulmanes, révéler son visage leur paraissait une chose malséante, leur
liaison avec André en devenait tout de suite plus coupable... Et enfin,
ce fut Mélek qui s'engagea délibérément pour ses soeurs, mais sur un ton
un peu narquois, qui donnait à penser:

"Nos photos sans tcharchaf ni yachmak, vous voulez? Bien; le temps de
les faire, et la semaine prochaine vous les aurez... Et maintenant,
asseyons-nous tous; la parole est à Djénane, qui a une grande prière à
vous adresser; allumez une cigarette: vous vous ennuierez toujours
moins.

--C'est de notre part, cette prière, dit Djénane, et de la part de
toutes nos soeurs de Turquie... Monsieur Lhéry, prenez notre défense;
écrivez un livre en faveur de la pauvre musulmane du XXe siècle!...
Dites-le au monde, puisque vous le savez, que, à présent, nous avons une
âme; que ce n'est plus possible de nous briser comme des choses... Si
vous faites cela, nous serons des milliers à vous bénir... Voulez-vous?"

André demeurait silencieux, comme elles tout à l'heure, à la demande du
portrait; ce livre-là, il ne le voyait pas du tout; et puis il s'était
promis de faire l'Oriental à Constantinople, de flâner et non
d'écrire...

"Comme c'est difficile, ce que vous attendiez de moi!... Un livre
voulant prouver quelque chose, vous qui paraissez m'avoir bien lu et me
connaître, vous trouvez que ça me ressemble?... Et puis, la musulmane du
XXe siècle, est-ce que je la connais?

--Nous vous documenterons...

--Vous allez partir...

--Nous vous écrirons...

--Oh! vous savez, les lettres, les choses écrites... Je ne peux jamais
raconter à peu près bien que ce j'ai vu et vécu...

--Nous reviendrons!...

--Alors, vous vous compromettrez... On cherchera de qui je les tiens,
ces documents-là. Et on finira bien par trouver...

--Nous sommes prêtes à nous sacrifier pour cette cause!... Quel emploi
meilleur pourrions-nous faire de nos pauvres petites existences
lamentables et sans but? Nous voulions nous dévouer toutes les trois à
soulager des misères, fonder des oeuvres, comme les Européennes... Non,
cela même, on nous l'a refusé: il faut rester oisives et cachées,
derrière des grilles. Eh bien! nous voulons être les inspiratrices du
livre: ce sera notre oeuvre de charité, à nous, et tant pis s'il faut y
perdre notre liberté ou la vie."

André essaya de se défendre encore:

"Pensez aussi que je ne suis pas indépendant, à Constantinople; j'occupe
un poste dans une ambassade... Et puis, autre chose: je reçois de la
part des Turcs une hospitalité si confiante!... Parmi ceux que vous
appelez vos oppresseurs, j'ai des amis, qui me sont très chers.

--Ah! là, par exemple, il faut choisir. Eux ou nous; à prendre ou à
laisser. Décidez.

--C'est à ce point?... Alors, je choisis _vous_, naturellement. Et
j'obéis.

--Enfin!"

Et elle lui tendit sa petite main, qu'il baisa avec respect.

Ils causèrent presque deux heures dans un semblant de sécurité qu'ils
n'avaient encore jamais connu.

"N'êtes-vous pas des exceptions? demandait-il, étonné de les voir
montées à ce diapason de désespérance et de révolte.

--Nous sommes la règle. Prenez au hasard vingt femmes turques (femmes
du monde, s'entend); vous n'en trouverez pas une qui ne parle ainsi!...
Élevées en enfants-prodiges, en bas bleus, en poupées à musique, objets
de luxe et de vanité pour notre père ou notre maître, et puis traitées
en odalisques et en esclaves, comme nos aïeules d'il y a cent ans!...
Non, nous ne pouvons plus! nous ne pouvons plus!...

--Prenez garde, si j'allais plaider votre cause à rebours, moi qui suis
un homme du passé... J'en serais bien capable, allez! Guerre aux
institutrices, aux professeurs transcendants, à tous ces livres qui
élargissent le champ de l'angoisse humaine. Retour à la paix heureuse
des aïeules.

--Eh bien! nous nous en contenterions à la rigueur, de ce plaidoyer-
là,... d'autant plus que ce retour est impossible: on ne remonte pas le
cours du temps. L'essentiel, pour qu'on s'émeuve et qu'on ait enfin
pitié, c'est qu'on sente bien que nous sommes des martyres, nous, les
femmes de transition entre celles d'hier et celles de demain. C'est cela
qu'il faut arriver à faire entendre, et, après, vous serez notre ami, à
toutes!..."

André espérait encore en quelque imprévu secourable, pour être dispensé
d'écrire _leur_ livre. Mais il subissait avec ravissement le charme de
leurs belles indignations, de leurs jolies voix qui vibraient de haine
contre la tyrannie des hommes.

Et il s'habituait peu à peu à ce qu'elles n'eussent point de visage.
Pour lui apporter le feu de ses cigarettes ou lui servir la tasse
microscopique où se boit le café turc, elles allaient, venaient autour
de lui, élégantes, légères, exaltées, mais toujours fantômes noirs,--
et, quand elles se courbaient, leur voile de figure pendait comme une
longue barbe de capucin que l'on aurait ajoutée par dérision à ces êtres
de grâce et de jeunesse.

La sécurité pour eux était surtout apparente, dans cette maison

*109

et cette impasse, qui, en cas de surprise, eussent constitué une
parfaite souricière. Si par hasard on entendait marcher dehors, sur les
pavés sertis d'une herbe triste, elles regardaient inquiètes à travers
les quadrillages protecteurs: quelque vieux turban qui rentrait chez
lui, ou bien le marchand d'eau du quartier avec son outre sur les reins.

Théoriquement, ils devaient s'appeler tous les trois par leurs noms,
_sans plus_. Mais aucun d'eux n'avait osé commencer, et ils ne
s'appelaient pas.

Une fois, ils eurent le grand frisson: le frappoir de cuivre, à la porte
extérieure, retentissait sous une main impatiente, menant un bruit
terrible au milieu de ce silence des maisons mortes, et ils se
précipitèrent tous aux fenêtres grillées: une dame en tcharchaf de soie
noire, appuyée sur un bâton et l'air très courbé par les ans.

"Ce n'est rien de grave, dirent-elles, l'incident était prévu. Seulement
il va falloir qu'elle entre ici.

--Alors, je me cache?...

--Ce n'est même pas nécessaire. Va, Mélek, va lui ouvrir, et tu lui
diras ce qui est convenu. Elle ne fera que traverser et ne reparaîtra
plus... Passant devant vous, peut-être demandera-t-elle en turc _comment
va le petit malade_, et vous n'avez qu'à répondre, en turc aussi bien
entendu, _qu'il est beaucoup mieux depuis ce matin_."

L'instant d'après, la vieille dame passa, voile baissé, tâtant les
modestes tapis du bout de sa canne-béquille. A André, elle ne manqua
bien de demander:

"Eh bien? il va mieux, ce cher garçon?

--Beaucoup mieux, répondit-il, depuis ce matin surtout.

--Allons, merci, merci!..."

Puis elle disparut par une petite porte au fond du harem.

André d'ailleurs ne sollicita aucune explication. Il était ici en pleine
invraisemblance de conte oriental; elles lui auraient dit: "Une fée
Carabosse va sortir de dessous le divan, touchera le mur d'un coup de
baguette, et ça deviendra un palais", qu'il aurait admis sans plus de
commentaires.

Après le passage de la dame à bâton, il leur restait quelques minutes
pour causer. Quand il fut l'heure, elles le congédièrent avec promesse
qu'on se reverrait une fois encore au risque de tout:

"Allez, notre ami; acheminez-vous jusqu'au bout de l'impasse, d'une
allure lente et rêveuse, en jouant avec votre chapelet; à travers les
grillages, nous surveillerons toutes les trois la dignité de votre
sortie."





XIV


Un vieil eunuque, furtif et muet, le jeudi suivant, apporta chez André
un avis de rendez-vous pour le surlendemain, au même lieu, à la même
heure, et aussi des grands cartons, sous pli soigneusement cacheté.

"Ah! se dit-il, les photos qu'elles m'avaient promises!"

Et, dans l'impatience de connaître enfin leurs yeux, il déchira
l'enveloppe.

C'étaient bien trois portraits, sans tcharchaf ni yachmak, et dûment
signés, s'il vous plaît, en français et en turc, l'un Djénane, l'autre
Zeyneb, le troisième Mélek. Ses amies avaient même fait toilette pour se
présenter: des belles robes du soir, décolletées, tout à fait
parisiennes. Mais Zeyneb et Mélek étaient vues de dos, très exactement,
ne laissant paraître que le rebord en l'envers de leurs petites
oreilles; quant à Djénane, la seule qui se montrât de face, elle tenait
sur son visage un éventail en plumes qui cachait tout, même les cheveux.


Le samedi, dans la maison mystérieuse qui les réunit une seconde fois,
il ne se passa rien de tragique, et aucune fée Carabosse ne leur
apparut.

"Nous sommes ici, expliqua Djénane, chez ma bonne nourrice, qui n'a
jamais su rien me refuser; l'enfant malade, c'était sons fils; la
vieille dame, c'était sa mère; à qui Mélek vous avait annoncé comme un
médecin nouveau. Comprenez-vous la trame? J'ai du remords pourtant, de
lui faire jouer un rôle si dangereux... Mais, puisque c'est notre
dernier jour..."

Ils causèrent deux heures, sans parler cette fois du livre; sans doute
craignaient-elles de le lasser, en y revenant trop. Du reste, il s'était
engagé; c'était donc un point acquis.

*111

Et ils avaient tant d'autres choses à se dire, tout un arriéré de
choses, semblait-il, car c'était vrai que depuis longtemps elles
vivaient en sa compagnie, par ses livres, et c'était un des cas rares où
lui (en général si agacé maintenant de s'être livré à des milliers de
gens quelconques) ne regrettait aucune de ses plus intimes confidences.
Après tout, combien négligeable le haussement d'épaules de ceux qui ne
comprennent pas, auprès de ces affections ardentes que l'on éveille çà
et là, aux deux bouts du monde, dans des âmes de femmes inconnues,--et
qui sont peut-être la seule raison que l'on ait d'écrire!

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Scottish book of the year goes to Kieron Smith, Boy by James Kelman

The barrister Constance Briscoe has won the libel case brought against her by her mother, Carmen Briscoe-Mitchell, over her bestselling misery memoir Ugly, in which she accused Briscoe-Mitchell of childhood cruelty and neglect.

Briscoe-Mitchell claimed the allegations were "a piece of fiction", and sued Briscoe and her publishers Hodder & Stoughton for libel.

A 10-day hearing at the high court in London concluded earlier today with a unanimous verdict from the jury after more than a day's deliberation. Speaking outside the court, Briscoe, a part-time judge, said she was "very happy" with the verdict.

"It is sad that my mother still feels the need to pursue me. Now I just want to get on with my career," she said. "I can quite understand why my family went into collective denial, but whilst child abuse may be committed behind closed doors, it should never be swept under the carpet."

The hearing saw Briscoe tell Mr Justice Tugendhat and a jury how her mother beat her with a stick for wetting the bed, called her a "dirty little whore" and drove her to attempt suicide by drinking bleach.

Briscoe's account of her upbringing was published in 2006 and has sold more than 400,000 copies in the UK.

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The royal family doesn't need a poet

The power of Jane Austen never ceases to amaze: the myriad film and TV adaptations, the biopics, the spin-off self-help books, the novels about Austen book clubs and Austen obsessives and even, next spring, the publication of a book about "how Jane Austen conquered the world" (Jane's Fame, by Clare Harman). And now comes the just-too-weird story that deceased fans of Jane Austen have been banned from having their ashes scattered in her garden. In a letter to the Jane Austen Society, Louise West, the collections manager of Jane Austen's House Museum, wrote: "While we understand many admirers of Jane Austen would love to have ashes laid here, it is something we do not allow. It is distressing for visitors to see mounds of human ash, particularly so for our gardener. Also, it is of no benefit to the garden!" (Or is it? Surely a small quantity of fresh ashes judiciously placed beneath a hydrangea bush is just the ticket?)

Anyway, leaving aside the Gardeners' Question Time minutiae, what on earth is going on here? I like an Austen novel as much as the next person – I probably reread my way through the complete works every couple of years – but I am baffled as to why one would want to be laid to rest among the flowerbeds of Chawton. The only explanation is the currently unstoppable power of the Austen cult, fuelled by Colin Firth in a wet blouse, by Andrew Davies's adaptations, and by Hollywood. I'm all for enjoying books, but the cult of Austen has reached ridiculous proportions. In a post-feminist world that should know better, she seems to be adored as the comforting provider of romantic, happy-endings nonsense instead of the sharp and acerbic social satirist she deserves to be seen as.

(Does anyone actually believe her, by the way, when she foretells a happy marriage for Darcey and Elizabeth? I fear a woman as interesting as Elizabeth would be sorely disappointed with this standard-issue British Repressed Public-school Man - hopeless emotionally, and probably hopeless in bed.)

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