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Pecheur d\'Islande by Pierre Loti

P >> Pierre Loti >> Pecheur d\'Islande

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Pecheur d'Islande

Compositions de E. Rudaux

Pierre Loti
De l'Academie Francaise

A Madame Adam
(Juliette Lamber)
Hommage d'affection filiale,
Pierre Loti




Premiere Partie

I


Ils etaient cinq, aux carrures terribles, accoudes a boire, dans une
sorte de logis sombre qui sentait la saumure et la mer. Le gite, trop
bas pour leurs tailles, s'effilait par un bout, comme l'interieur d'une
grande mouette videe; il oscillait faiblement, en rendant une plainte
monotone, avec une lenteur de sommeil.

Dehors, ce devait etre la mer et la nuit, mais on n'en savait trop
rien: une seule ouverture coupee dans le plafond etait fermee par un
couvercle en bois, et c'etait une vieille lampe suspendue qui les
eclairait en vacillant.

Il y avait du feu dans un fourneau; leurs vetements mouilles sechaient,
en repandant de la vapeur qui se melait aux fumees de leurs pipes de
terre.

Leur table massive occupait toute leur demeure; elle en prenait tres
exactement la forme,
et il restait juste de quoi se couler autour pour s'asseoir sur des
caissons etroits scelles au murailles de chene. De grosses poutres
passaient aud-dessus d'eux, presque a toucher leurs tetes; et, derriere
leurs dos, des couchettes qui semblaient creusees dans l'epaisseur de
la charpente s'ouvraient comme les niches d'un caveau pour mettre les
morts. Toutes ces boiseries etaient grossieres et frustes, impregnees
d'humidite et de sel; usees, polies par les frottements de leurs mains.

Ils avaient bu, dans leurs ecuelles, du vin et du cidre, qui etaient
franches et braves. Maintenant ils restaient attables et devisaient,
en breton, sur des questions de femmes et de mariages.

Contre un panneau du fond, une sainte Vierge en faience etait fixee sur
une planchette, a une place d'honneur. Elle etait un peu ancienne, la
patronne de ces marins, et peinte avec un art encore naif. Mais les
personnages en faience se conservent beaucoup plus longtemps que les
vrais hommes; aussi sa robe rouge et bleue faisait encotre l'effet
d'une petite chose tres fraiche au milieu de tous les gris sombres de
cette pauvre maison de bois. Elle avait du ecouter plus d'une ardente
priere, a des heures d'angoisses; on avait cloue a ses pieds deux
bouquets de fleurs artivicielles et un chapelet.

Ces cinq hommes etaient vetus pareillement, un epais tricot de laine
bleue serrant le torse et s'enfoncant dans la ceinture du pantalon; sur
la tete, l'espece de casque en toile goudronnee qu'on appelle _suroit_
(du nom de ce vent de sud-ouest qui dans notre hemisphere amene les
pluies).

Ils etaient d'ages divers. Le _capitaine_ pouvait avoir quarante ans;
trois autres, de vingt-cinq a trente. Le dernier, qu'ils appelaient
Sylvestre ou Lurlu, n'en avait que dix-sept. Il etait deja un homme,
pour la taille et la force; une barbe noire, tres fine et tres frisee,
couvrait ses joues; seulement il avait garde ses yeus d'enfant, d'un
gris bleu, qui etaient extremement doux et tout naifs.

Tres pres les uns des autres, faute d'espace, ils paraissaient eprouver
un vrai bien-etre, ainsi tapis dans leur gite obscur.

... Dehors, ce devait etre la mer et la nuit, l'infinie desolation des
eaux noires et profondes. Une montre de cuivre, accrochee au mur,
marquait onze heures, onze heures du soir sans doute; et, contre le
plafond de bois, on entendait le bruit de la pluie.

Ils traitaient tres gaiment entre eux ces questions de mariage, - mais
sans rien dire qui fut deshonnete. Non, c"etaient des projets pour
ceux qui etaient encore garcons, ou bien des histoires droles arrivees
dans le _pays,_ pendant des fetes de noces. Quelquefois ils lancaient
bien, avec un bon rire, une allusion un peu trop franche au plaisir
d'aimer. Mais l'amour, comme l'entendent les hommes ainsi trempes, est
toujours une chose saine, et dans sa crudite meme il demeure presque
chaste.

Cependant Sylvestre s'ennuyait, a cause d'un autre appele Jean (un nom
que les Bretons prononcent Yann), qui ne venait pas. En effet, ou
etait-il donc ce Yann; toujours a l'ouvrage la-haut? Pourquoi ne
descendait-il pas prendre un peu de sa part de la fete?

--Tantot minuit, pourtant, dit le capitaine.

Et, en se redressant debout, il souleva avec sa tete le couvercle de
bois, afin d'appeler par la ce Yann. Alors une lueur tres etrange
tomba d'en haut:

--Yann! Yann !... Eh! _l'homme!_

_L'homme_ repondit rudement du dehors.

Et, par ce couvercle un instant entr'ouvert, cette lueur si pale qui
etait entree ressemblait bien a celle du jour. - "Bientot minuit..."
Cependant c'etait bien comme une lueur de soleil, comme une lueur
crepusculaire renvoyee de tres loin par des miroirs mysterieux.

Le trou referme, la nuit revint, la petite lampe se remit a briller
jaune, et on entendit _l'homme_ descendre avec de gros sabots par une
echelle de bois.

Il entra, oblige de se courber en deux comme un gros ours, car il etait
presque un geant. Et d'abrod il fit une grimace en se pincant le bout
du nez a cause de l'odeur acre de la saumure.

Il depassait un peu trop les proportions ordinaires des hommes, surtout
par sa carrure qui etait droite comme une barre; quand il se presentait
de face, les muscles de ses epaules, dessines sous son tricot bleu,
formaient comme deux boules en haut de ses bras. Il avait de grands
yeux bruns tres mobiles, a l'expression sauvage et superbe.

Sylvestre, passant ses bras autour de ce Yann, l'attira contre lui par
tendresse, a la facon des enfants; il etait fiance a sa soeur et le
traitait comme un grand frere. L'autre se laissait caresser avec un
air de lion calin, en repondant par un bon sourire a dents blanches.

Ses dents, qui avaient eu chez lui plus de place pour s'arranger que
chez les autres hommes, etaient un peu espacees et semblaient toutes
petites. Ses moustaches blondes etaient assez courtes, bien que jamais
coupees; elles etaient frisees tres serre en eux petits rouleaux
symetriques au-dessus de ses levres qui avaient des contours fins et
exquis; et puis elles s'ebouriffaient aux deux bouts, de chaque cote
des coins profonds de sa bouche. Le reste de sa barbe etait tondu ras,
et ses joues colorees avaient garde un veloute frais, comme celui des
fruits que personne n'a touches.

On remplit de nouveau les verres, quand Yann fut assis, et on appela le
mousse pour rebourrer les pipes et les allumer.

Cet allumage etait une maniere pour lui de fumer un peu. C'etait un
petit garcon robuste, a la figure ronde, un peu le cousin de tous ces
marins qui etaient plus ou moins parents entre eux; en dehors de son
travail assez dur, il etait l'enfant gate du bord. Yann le fit boire
dans son verre, et puis on l'envoya se coucher.

Apres, on reprit la grande conversation des mariages:

--Et toi, Yann, demanda Sylvestre, quand est-ce ferons-nous tes noces?

--Tu n'as pas honte, dit le capitaine, un homme si grand comme tu es, a
vingt-sept ans, pas marie encore! Les filles, qu'est-ce qu'elles
doivent penser quand elles le voient?

Lui repondit, en secouant d'un geste tres dedaigneux pour les femmes
ses epaules effrayantes:

--Mes noces a moi, je les fais a la nuit; d'autre fois, je les fais a
l'heure; c'est suivant.

Il venait de finir ses cinq annees de service a l'Etat, ce Yann. Et
c'est la, comme matelot canonnier de la flotte, qu'il avait appris a
parler le francais et a tenir des propos sceptiques. - Alors il
commenca de raconter ses noces dernieres qui, parait-il, avaient dure
quinze jours.

C'etait a Nantes, avec une chanteuse. Un soir, revenant de la mer, il
etait entre un peu gris dans un Alcazar. Il y avait a la porte une
femme qui vendait des bouquets enormes aux prix d'un louis de vingt
francs. Il en avait achete un, sans trop savoir qu'en faire, et puis
tout de suite en arrivant, il l'avait lance a tour de bras, _en plein
par la figure,_ a celle qui chantait sur la scene? - moitie
declaration brusque, moitie ironie pour cette poupee peinte qu'il
trouvait par trop rose. La femme etait tombee du coup; apres, elle
l'avait adore pendant pres de trois semaines.

--Meme, dit-il, quand je suis parti, elle m'a fait cadeau de cette
montre en or.

Et, pour la leur faire voir, il la jetait sur la table comme un
meprisable joujou. C'etait conte avec des mots rudes et des images a
lui. Cependant cette banalite de la vie civilisee, detonnait beaucoup
au milieu des ces hommes primitifs, avec ces grands silences de la mer
qu'on devinait autour d'eux; avec cette lueur de minuit, entrevue par
en haut, qui avait apporte la notion des etes mourants du pole.

Et puis ces manieres de Yann faisaient de la peine a Sylvestre et le
surprenaient. Lui etait un enfant vierge, eleve dans le respect des
sacrements par une vieille grand'mere, veuve d'un pecheur du village de
Ploubazlanec. Tout petit, il allait chaque jour avec elle reciter un
chapelet, a genoux sur la tombe de sa mere. De ce cimetiere, situe sur
la falaise, on voyait au loin les eaux grises de la Manche ou son pere
avait disparu autrefois dans un naufrage.

--Comme ils etaient pauvres, sa grand'mere et lui, il avait du de tres
bonne heure naviguer a la peche, et son enfance s'etait passee au
large. Chaque soir il disait encore ses prieres et ses yeux avaient
garde une candeur religieuse. Il etait beau, lui aussi, et, apres
Yann, le mieux plante du bord. Sa voix tres douce et ses intonnations
de petit enfant contrastaient un peu avec sa haute taille et sa barbe
noire; comme sa croissance s'etait faite tres vite, il se sentait
presque embarrasse d'etre devenu tout d'un coup si large et si grand.
Il comptait se marier bientot avec la soeur de Yann, mais jamais il
n'avait repondu aux avances d'aucune fille.

A bord, ils ne possedaient en tout que trois couchettes, - une pour
deux - et ils y dormaient a tour de role, en se partageant la nuit.

Quand ils eurent fini leur fete, --celebree en l'honneur de
l'Assomption de la Vierge leur patronne, - il etait un peu plus de
minuit. Trois d'entre eux se coulerent pour dormir dans les petites
niches noires qui ressemblaient a des sepulcres, et les trois autres
remonterent sur le pont reprendre le grand travail interrompu de la
peche; c'etait Yann, Sylvestre, et un de leur pays appele Guillaume.

Dehors il faisait jour, eternellement jour.

Mais c'etait une lumiere pale, pale, qui ne ressemblait a rien; elle
trainait sur les choses comme des reflets de soleil mort. Autour
d'eux, tout de suite commencait un vide immense qui n'etait d'aucune
couleur, et en dehors des planches de leur navire, tout semblait
diaphane, impalpable, chimerique.

L'oeil saisissait a peine ce qui devait etre la mer: d'abord cela
prenait l'aspect d'une sorte de miroir tremblant qui n'aurait aucune
image a refleter; en se prolongeant, cela paraissait devenir une plaine
de vapeur, - et puis, plus rien; cela n'avait ni horizon ni contours.

La fraicheur humide de l'air etait plus intense, plus penetrante que du
vrai froid, et, en respirant, on sentait tres fort le gout de sel.
Tout etait calme et il ne pleuvait plus; en haut, des nuages informes
et incolores semblaient contenir cette lumiere latente qui ne
s'expliquait pas; on voyait clair, en ayant cependant conscience de la
nuit, et toutes ces paleurs des choses n'etaient d'aucune nuance
pouvant etre nommee.

Ces trois hommes qui se tenaient la vivaient depuis leur enfance sur
ces mers froides, au milieu de leurs fantasmagories qui sont vagues et
troubles comme des visions. Tout cet infini changeant, ils avaient
coutume de le
voir jouer autour de leur etroite maison de planches, et leurs yeux y
etaient habitues autant que ceux des grands oiseaux du large.

Le navire ce balancait lentement sur place; en rendant toujours sa meme
plainte, monotone comme une chanson de Bretagne repetee en reve par un
homme endormi. Yann et Sylvestre avaient prepare tres vite leurs
hamecons et leurs lignes, tandis que l'autre ouvrait un baril de sel
et, aiguisant son grand couteau, s'asseyait derriere eux pour attendre.

Ce ne fut pas long. A peine avaient-ils jete leurs lignes dans cette
eau tranquille et froide, ils le releverent avec des poissons lourds,
d'un gris luisant d'acier.

Et toujours, et toujours, les morues vives se faisaient prendre;
c'etait rapide et incessant, cette peche silencieuse. L'autre
eventrait, avec son grand couteau, aplatissait, salait, comptait; et la
saumure qui devait faire leur fortune au retour s'empilait derriere
eux, toute ruisselante et fraiche.

Les heures passaient monotones, et, dans les grandes regions vides du
dehors, lentement la lumiere changeait; elle semblait maintenant plus
reelle. Ce qui avait ete un crepuscule bleme, une espece de soir d'ete
hyperboree, devenait a present, sans intermede de nuit, quelque chose
comme une aurore, que tous les miroirs de la mer refletaient en vagues
trainees roses...

--C'est sur que tu devrais te marier, Yann, dit tout a coup Sylvestre,
avec beaucoup de serieux cette fois, en regardant dans l'eau. (Il
avait l'air de bien en connaitre quelqu'une en Bretagne qui s'etait
laisse prendre aux yeux bruns de son grand frere, mais il se santait
timide en touchant a ce sujet grave.)

--Moi!... Un de ces jours, oui, je ferai mes noces - et il souriait,
ce Yann, toujours dedaigneux, roulant ses yeux vifs - mais avec aucune
des filles du pays; non, moi, ce sera avec la mer, et je vous invite
tous, ici tant que vous etes, au bal que je donnerai...

Ils continuerent de pecher, car il ne fallait pas perdre son temps en
causeries: on etait au milieu d'une immense peuplade de poissons, d'un
_banc_ voyageur, qui, depuis deux jours, ne finissait pas de passer.
Ils avaient tous veille la nuit d'avant et attrape, en trente heures,
plus de mille morues tres grosses; aussi leurs bras forts etaient las,
et ils s'endormaient. Leur corps veillait seul, et continuait de
lui-meme sa manoeuvre de peche, tandis que, par instants, leur esprit
flottait en plein sommeil. Mais cet air du large qu'ils respiraient
etait vierge comme aux premiers jours du monde, et si vivifiant que,
malgre leur fatigue, ils se sentaient la poitrine dilatee et les joues
fraiches.

La lumiere matinale, la lumiere vraie, avait fini par venir; comme au
temps de la Genese elle s'etait _separee d'avec les tenebres_ qui
semblaient s'etre tassees sur l'horizon, et restaient la en masses tres
lourdes; en y voyant si clair, on s'apercevait bien a present qu'on
sortait de la nuit, - que cette lueur d'avant avait ete vague et
etrange comme celle des reves.

Dans ce ciel tres couvert, tres epais, il y avait ca et la des
dechirures, comme des percees dans un dome, par ou arrivaient de grands
rayons couleur d'argent rose.

Les nuages inferieurs etaient disposes en une bande d'ombre intense,
faisant tout le tour des eaux, emplissant les lointains d'indecision et
d'obscurite. Ils donnaient l'illusion d'un espace ferme, d'une limite;
ils etaient comme des rideaux tires sur l'infini, comme des voiles
tendus pour
cacher de trop gigantesques mysteres qui eussent trouble l'imagination
des hommes. Ce matin-la, autour du petit assemblage de planches qui
portait Yann et Sylvestre, le monde changeant du dehors avait pris un
aspect de recueillement immense; il s'etair arrange en sanctuaire, et
les gerbes de rayons, qui entraient par les trainees de cette voute de
temple, s'allongeaient en reflets sur l'eau immobile comme sur un
parvis de marbre. Et puis, peu a peu, on vit s'eclairer tres loin une
autre chimere: une sorte de decoupure rosee tres haute, qui etait un
promontoire de la sombre Islande...

Les noces de Yann avec la mer!... Sylvestre y repensait, tout en
continuant de pecher sans plus oser rien dire. Il s'etait senti triste
en entendant le sacrement du mariage ainsi tourne en moquerie par son
grand frere; et puis surtout, cela lui avait fait peur, car il etait
superstitieux.

Depuis si longtemps il y songeait, a ces noces de Yann! Il avait reve
qu'elles se feraient avec Gaud Mevel, - une blonde de Paimpol, - et
que, lui, aurait la joie de voir cette fete avant de partir pour le
service, avant cet exil de cinq annees, au retour incertain, dont
l'approche inevitable commencait a lui serrer le coeur...

Quatre heures du matin. Les autres, qui etaient restes couches en bas,
arriverent tous trois pour les relever. Encore un peu endormis, humant
a pleine poitrine le grand air froid, ils montaient en achevant de
mettre leurs longues bottes, et ils fermaient les yeux, eblouis d'abord
par tous ces reflets de lumiere pale.

Alors Yann et Sylvestre firent rapidement leur premier dejeuner du
matin avec des biscuits; apres les avoir casses a coups de maillet, ils
se mirent a les croquer d'une maniere tres bruyante, en riant de les
trouver si durs. Ils etaient redevenus tout a fait gais a l'idee de
descendre dormir, d'avoir bien chaud dans leurs couchettes, et, se
tenant l'un l'autre par la taille, ils s'en allerent jusqu'a
l'ecoutille, en se dandinant sur un air de vieille chanson.

Avant de disparaitre par ce trou, ils s'arreterent a jouer avec un
certain Turc, le chien du bord, un terre-neuvien tout jeune, qui avait
d'enormes pattes encore gauches et enfantines. Ils l'agacaient de la
main; l'autre les mordillait comme un loup, et finit par leur faire du
mal. Alors Yann, avec un froncement de colere dans ses yeux
changeants, le repoussa d'un coup trop fort qui le fit s'aplatir et
hurler.

Il avait le coeur bon, ce Yann, mais sa nature etait restee un peu
sauvage, et quand son etre physique etait seul en jeu, une caresse
douce etait souvent chez lui tres pres d'une violence brutale.






II


Leur navire s'appelait la _Marie_, capitaine Guermeur. Il allait
chaque annee faire la grande peche dangereuse dans ces regions froides
ou les etes n'ont plus de nuits.

Il etait tres ancien, comme la Vierge de faience sa patronne. Ses
flancs epais, a vertebres de chene, etaient erailles, rugueux,
impregnes
d'humidite et de saumure; mais sains encore et robustes, exhalant les
senteurs vivifiantes du goudron. Au repos il avait un air lourd, avec
sa membrure massive, mais quand les grandes brises d'ouest soufflaient,
il retrouvait sa vigueur legere, comme les mouettes que le vent
reveille. Alors il avait sa facon a lui de _s'elever a la lame_ et de
rebondir, plus lestement que bien des jeunes, tailles avec les finesses
modernes.

Quant a eux, les six hommes et le mousse, ils etaient des _Islandais_
(une race vaillante de marins qui est repandue surtout au pays de
Paimpol et de Treguier, et qui s'est vouee de pere en fils a cette
peche-la).

Ils n'avaient presque jamais vu l'ete de France.

A la fin de chaque hiver, ils recevaient avec les autres pecheurs, dans
le port de Paimpol, la benediction des departs. Pour ce jour de fete,
un reposoir, toujours le meme, etait construit sur le quai; il imitait
une grotte en rochers et, au milieu, parmi des trophees d'ancres,
d'avirons et de filets, tronait, douce et impassible, la Vierge,
patronne des marins, sortie pour eux de son eglise, regardant toujours,
de generation en generation, avec ses memes yeux sans vie, les heureux
pour qui la saison allait etre bonne, - et les autres, ceux qui ne
devaient pas revenir.

Le saint-sacrement, suivi d'une procession lente de femmes et de meres,
de fiancees et de soeurs, faisait le tour du port, ou tous les navires
islandais, qui s'etaient pavoises, saluaient du pavillon au passage.
Le pretre, s'arretant devant chacun d'eux, disait les paroles et
faisait les gestes qui benissent.

Ensuite ils partaient tous, comme une flotte, laissant le pays presque
vide d'epoux, d'amants et de fils. En s'eloignant, les equipages
chantaient ensemble, a pleines voix vibrantes, les cantiques de Marie
Etoile-de-la-Mer.

Et chaque annee, c'etait le meme ceremonial de depart, les memes adieux.

Apres, recommencait la vie du large, l'isolement a trois ou quatre
compagnons rudes, sur des planches mouvantes, au milieu des eaux
froides de la mer hyperboree.

Jusqu'ici, ont etait revenu; - la Vierge Etoile-de-la-Mer avait protege
ce navire qui portait son nom.

La fin d'aout etait l'epoque de ces retours. Mais la _Marie_ suivait
l'usage de beaucoup d'Islandais, qui est de toucher seulement a
Paimpol, et puis de descendre dans le golfe de Gascogne ou l'on vend
bien sa peche, et dans les iles de sable a marais salants ou l'on
achete le sel pour la campagne prochaine.

Dans ces ports du Midi, que le soleil chauffe encore, se repandent pour
quelques jours les equipages robustes, avides de plaisir, grises par ce
lambeau d'ete, par cet air plus tiede; - par la terre et par les femmes.

Et puis, avec les premieres brumes de l'automne, on rentre au foyer, a
Paimpol ou dans les chaumieres eparses du pays de Goelo, s'occuper pour
un temps de famille et d'amour, de mariages et de naissances. Presque
toujours on trouve la des petits nouveau-nes, concus l'hiver d'avant,
et qui attendent des parrains pour recevoir le sacrement du bapteme: -
il faut beaucoup d'enfants a ces races de pecheurs que l'Islande devore.






III


A Paimpol, un beau soir de cette annee-la, un dimanche de juin, il y
avait deux femmes tres occupees a ecrire une lettre.

Cela se passait devant une large fenetre qui etait ouverte et dont
l'appui, en granit ancien et massif, portait une rangee de pots de
fleurs.

Penchees sur leur table, toutes deux semblaient jeunes; l'une avait une
coiffe extremement grande, a la mode d'autrefois; l'autre, une coiffe
toute petite, de la forme nouvelle qu'ont adoptee les Paimpolaises: -
deux amoureuses, eut-on dit, redigeant ensemble un message tendre pour
quelque bel _Islandais._

Celle qui dictait - la grande coiffe - releva la tete, cherchant ses
idees. Tiens! Elle etait vieille, tres vieille, malgre sa tournure
jeunette, ainsi vue de dos sous son petit chale brun. Mais tout a fait
vieille: une bonne grand'mere d'au moins soixante-dix ans. Encore
jolie par exemple, et encore fraiche, avec les pommettes bien roses,
comme certains vieillards ont le don de les conserver. Sa coiffe, tres
basse sur le front et sur le sommet de la tete, etait composee de deux
ou trois larges cornets en mousseline qui semblaient s'echapper les uns
des autres et retombaient sur la nuque. Sa figure venerable
s'encadrait bien dans toute cette blancheur et dans ces plis qui
avaient un air religieux. Ses yeux, tres doux, etaient pleins d'une
bonne honnetete. Elle n'avait plus trace de dents, plus rien, et,
quand elle riait, on voyait a la place ses gencives rondes qui avaient
un petit air de jeunesse. Malgre son menton, qui etait devenu "en
pointe de sabot" (comme elle avait coutue de dire), son profil n'etait
pas trop gate par les annees; on devinait encore qu'il avait du etre
regulier et pur comme celui des saintes d'eglise.

Elle regardait par la fenetre, cherchant ce qu'elle pourrait bien
raconter de plus pour amuser son petit-fils.

Vraiment il n'existait pas ailleurs, dans tout le pays Paimpol, une
autre bonne vieille comme elle, pour trouver des choses aussi droles a
dire sur les uns ou les autres, ou meme sur rien du tout. Dans cette
lettre, il y avait deja trois ou quatre histoires impayables, - mais
sans la moindre malice, car elle n'avait rien de mauvais dans l'ame.

L'autre, voyant que les idees ne venaient plus, s'etait mise a ecrire
soigneusement l'adresse:

_A monsieur Moan, Sylvestre, a bord de la MARIE, capitaine Guermeur, -
dans la mer d'Islande par Reickawick._

Apres, elle aussi releva la tete pour demander:

--C'est-il fini, grand'mere Moan?

Elle etait bien jeune, celle-ci, adorablement jeune, une figure de
vingt ans. Tres blonde, - couleur rare en ce coin de Bretagne ou la
race est brune; tres blonde, avec des yeux d'un gris de lin a cils
presque noirs. Ses sourcils, blonde autant que ses cheveux, etaient
comme repeints au milieu d'une ligne plus rousse, plus foncee, qui
donnait une expression de vigueur et de volonte. Son profil, un peu
court, etait tres noble, le nez prolongeant la ligne du front avec une
rectitude absolue, comme dans les visages grecs. Une fossette
profonde, creusee sous la levre inferieure, en accentuait
delicieusement le rebord; - et de temps en temps, quand une pensee la
preocupait beaucoup, elle la mordait, cette levre, avec ses dents
blanches d'en haut, ce qui faisait courir sous la peau fine des petites
trainees plus rouges. Dans toute sa personne svelte, il y avait
quelque chose de fier, de grave aussi un peu, qui lui venait des hardis
marins d'Islande ses ancetres. Elle avait une expression d'yeux a la
fois obstinee et douce.

Sa coiffe, etait en forme de coquille, descendait bas sur le front, s'y
appliquant presque comme un bandeau, puis se relevant beaucoup des deux
cotes, laissant voir d'epaisses nattes de cheveux roulees en colimacon
au-dessus des oreilles - coiffure conservee des temps tres anciens et
qui donne encore un air d'autrefois aux femmes paipolaises.

On sentait qu'elle avait ete elevee autrement que cette pauvre vieille
a qui elle pretait le nom de grand'mere, mais qui, de fait, n'etait
qu'une grand'tante eloignee, ayant eu des malheurs.

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Scottish book of the year goes to Kieron Smith, Boy by James Kelman

The barrister Constance Briscoe has won the libel case brought against her by her mother, Carmen Briscoe-Mitchell, over her bestselling misery memoir Ugly, in which she accused Briscoe-Mitchell of childhood cruelty and neglect.

Briscoe-Mitchell claimed the allegations were "a piece of fiction", and sued Briscoe and her publishers Hodder & Stoughton for libel.

A 10-day hearing at the high court in London concluded earlier today with a unanimous verdict from the jury after more than a day's deliberation. Speaking outside the court, Briscoe, a part-time judge, said she was "very happy" with the verdict.

"It is sad that my mother still feels the need to pursue me. Now I just want to get on with my career," she said. "I can quite understand why my family went into collective denial, but whilst child abuse may be committed behind closed doors, it should never be swept under the carpet."

The hearing saw Briscoe tell Mr Justice Tugendhat and a jury how her mother beat her with a stick for wetting the bed, called her a "dirty little whore" and drove her to attempt suicide by drinking bleach.

Briscoe's account of her upbringing was published in 2006 and has sold more than 400,000 copies in the UK.

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Would you have your ashes scattered in Jane Austen's garden?
American film producer to publish version of the Bible in which God says it is better to be gay than straight

The royal family doesn't need a poet

The power of Jane Austen never ceases to amaze: the myriad film and TV adaptations, the biopics, the spin-off self-help books, the novels about Austen book clubs and Austen obsessives and even, next spring, the publication of a book about "how Jane Austen conquered the world" (Jane's Fame, by Clare Harman). And now comes the just-too-weird story that deceased fans of Jane Austen have been banned from having their ashes scattered in her garden. In a letter to the Jane Austen Society, Louise West, the collections manager of Jane Austen's House Museum, wrote: "While we understand many admirers of Jane Austen would love to have ashes laid here, it is something we do not allow. It is distressing for visitors to see mounds of human ash, particularly so for our gardener. Also, it is of no benefit to the garden!" (Or is it? Surely a small quantity of fresh ashes judiciously placed beneath a hydrangea bush is just the ticket?)

Anyway, leaving aside the Gardeners' Question Time minutiae, what on earth is going on here? I like an Austen novel as much as the next person – I probably reread my way through the complete works every couple of years – but I am baffled as to why one would want to be laid to rest among the flowerbeds of Chawton. The only explanation is the currently unstoppable power of the Austen cult, fuelled by Colin Firth in a wet blouse, by Andrew Davies's adaptations, and by Hollywood. I'm all for enjoying books, but the cult of Austen has reached ridiculous proportions. In a post-feminist world that should know better, she seems to be adored as the comforting provider of romantic, happy-endings nonsense instead of the sharp and acerbic social satirist she deserves to be seen as.

(Does anyone actually believe her, by the way, when she foretells a happy marriage for Darcey and Elizabeth? I fear a woman as interesting as Elizabeth would be sorely disappointed with this standard-issue British Repressed Public-school Man - hopeless emotionally, and probably hopeless in bed.)

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