Pecheur d'Islande by Pierre Loti
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Pierre Loti >> Pecheur d'Islande
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Un jour de janvier, Gaud, ayant ete mandee pour lui faire une robe,vint
travaille la, dans une chambre, derriere la salle aux buveurs...
Chez cette dame Tressoleur, on entre par une porte aux massifs piliers
de granit, qui est en retrait sous le premier etage de la maison, a la
mode ancienne; quand on l'ouvre, il y a presque toujours quelque rafale
engouffree dans la rue, qui la pousse, et les arrivants font des
entrees brusques, comme lances par une lame de houle. La salle est
basse et profonde, passee a la chaux blanche et ornee de cadres dores
ou se voient des navires, des abordages, des naufrages. Dans un angle,
une Vierge en faience est posee sur une console, entre des bouquets
artificiels.
Ces vieux murs ont entendu vibrer bien des chants puissants de
matelots, ont vu s'epanouir bien des gaites lourdes et sauvages, -
depuis les temps recules de Paimpol, en passant par l'epoque agitee des
corsaires, jusqu'a ces Islandais de nos jours tres peu differents de
leurs ancetres. Et bien des existences d'hommes ont ete jouees,
engagees la, entre deux ivresses, sur ces tables de chene.
Gaud, tout en cousant cette robe, avait l'oreille a une conversation
sur les choses d'Islande, qui se tenait derriere la cloison entre
madame Tressoleur et deux _retraites_ assis a boire.
Ils discutaient, les vieux, au sujet de certain beau bateau tout neuf,
qu'on etait en train de greer dans le port: jamais elle ne serait
paree, cette _Leopoldine,_ a faire la campagne prochaine.
--Eh! mais si, ripostait l'hotesse, bien sur qu'elle sera paree! -
Puisque je vous dis, moi, qu'elle a pris equipage hier: tous ceux de
l'ancienne _Marie,_ de Guermeur, qu'on va vendre pour la demolir; cinq
_jeunes personnes,_ qui sont venues s'engager la, devant moi; - a cette
table, - signer avec ma plume, - ainsi! - Et des _bel'hommes,_ je vous
jure: Laumec, Tugdual Caroff, Yvon Duff, le fils Keraez, de Treguier; -
et le grand Yann Gaos, de Pors-Even, qui en vaut bien trois!
La _Leopoldine!_... Le nom, a peine entendu, de ce bateau qui allait
emporter Yann, s'etait fixe d'un seul coup dans la memoire de Gaud,
comme si on l'y eut martele pour le rendre plus ineffacable.
Le soir, revenu a Ploubazlanec, installee a finir son ouvrage a la
lumiere de sa petite lampe, elle retrouvait dans sa tete ce mot-la
toujours, dont la seule consonance l'impressionnait comme une chose
triste. Les noms des personnes et ceux des navires ont une physionomie
par eux-memes, presque un sens. Et ce _Leopoldine,_ mot nouveau,
inusite, la poursuivait avec une persistance qui n'etait pas naturelle,
devenait une sorte d'obsession sinistre. Non, elle s'etait attendue a
voir Yann repartir encore sur la _Marie_ qu'elle avait visitee jadis,
qu'elle connaissait, et dont la Vierge avait protege pendant de longues
annees les dangereux voyages; et voici que ce changement, cette
_Leopoldine,_ augmentait son angoisse.
Mais, bientot, elle en vint a se dire que pourtant cela ne la regardait
plus, que rien de ce qui le concernait, lui, ne devait plus la toucher
jamais. Et, en effet, qu'est-ce que cela pouvait lui faire, qu'il fut
ici ou ailleurs, sur un navire ou sur un autre, parti ou de retour?...
Se sentirait-elle plus malheureuse, ou moins, quand il serait en
Islande; lorsque l'ete serait revenu, tiede, sur les chaumieres
desertees, sur les femmes solitaires et inquietes; - ou bien quand un
nouvel automne commencerait encore, ramenant une fois de plus les
pecheurs?... Tout cela pour elle etait indifferent, semblable,
egalement sans joie et sans espoir. Il n'y avait plus aucun lien entre
eux deux, aucun motif de rapprochement, puisque meme il oubliait le
pauvre petit Sylvestre; - donc il fallait bien comprendre que c'en
etait fait pour toujours de ce seul reve, de ce seul desir de sa vie;
elle devait se detacher de Yann, de toutes les choses qui avaient trait
a son existence, meme de ce nom d'Islande qui vibrait encore avec un
charme si douloureux a cause de lui; chasser absolument ces pensees,
tout balayer; se dire que c'etait fini, fini a jamais...
Avec douceur elle regarda cette pauvre vieille femme endormie, qui
avait encore besoin d'elle, mais qui ne tarderait pas a mourir. Et
alors, apres, a quoi bon vivre, a quoi bon travailler, et pour quoi
faire?...
Le vent d'ouest s'etait encore leve dehors; les gouttieres du toit
avaient recommence, sur ce grand gemissement lointain, leur bruit
tranquille et leger de grelot de poupee. Et ses larmes aussi se mirent
a couler, larmes d'orpheline et d'abandonnee, passant sur ses levres
avec un petit gout amer, descendant silencieusement sur son ouvrage,
comme ces pluies d'ete qu'aucune brise n'amene, et qui tombent tout a
coup, pressees et pesantes, de nuages trop remplis; alors n'y voyant
plus, se sentant brisee, prise de vertige devant le vide de sa vie,
elle replia le corsage ample de cette dame Tressoleur et essaya de se
coucher.
Dans son pauvre beau lit de demoiselle, elle frissonna en s'etendant:
il devenait chaque jour plus humide et plus froid, - ainsi que toutes
les choses de cette chaumiere. - Cependant, comme elle etait tres
jeune, tout en continuant de pleurer, elle finit par se rechauffer et
s'endormir.
XVI
Des semaines sombres avaient passe encore, et on etait deja aux
premiers jours de fevrier, par un assez beau temps doux.
Yann sortait de chez l'armateur, venant de toucher sa part de peche du
dernier ete, quinze cents francs, qu'il emportait pour les remettre a
sa mere, suivant la coutume de famille. L'annee avait ete bonne, et il
s'en retournait content.
Pres de Ploubazlanec, il vit un rassemblement au bord de la route;: une
vieille, qui gesticulait avec son baton, et autour d'elle des gamins
ameutes qui riaient... La grand'mere Moan!... La bonne grand'mere que
Sylvestre adorait, toute trainee et dechiree, devenue maintenant une de
ces vieilles pauvresses imbeciles qui font des attroupements sur les
chemins!... Cela lui causa une peine affreuse.
Ces gamins de Ploubazlanec lui avaient tue son chat, et elle les
menacait de son baton, tres en colere et en desespoir:
--Ah! s'il avait ete ici, lui, mon pauvre garcon, vous n'auriez pas
ose, bien sur, mes vilains droles!...
Elle etait tombee, parait-il, en courant apres eux pour les battres; so
coiffe etait de cote, sa robe pleine de boue, et ils disaient encore
qu'elle etait grise (comme cela arrive bien en Bretagne a quelques
pauvres vieux qui ont eu des malheurs).
Yann savait, lui, que ce n'etait pas vrai, et qu'elle etait une vieille
respectable ne buvant jamais que de l'eau.
--Vous n'avez pas honte? dit-il aux gamins, tres en colere lui aussi,
avec sa voix et son ton qui imposaient.
Et, en un clin d'oeil, tous les petits se sauverent, penauds et confus,
devant le grand Gaos.
Gaud, qui justement revenait de Paimpol, rapportant de l'ouvrage pour
la veillee, avait apercu cela de loin, reconnu sa grand'mere dans ce
groupe. Effrayee, elle arriva en courant pour savoir ce que c'etait,
ce qu'elle avait eu, ce qu'on avait pu lui faire, - et comprit, voyant
leur chat qu'on avait tue.
Elle leva ses yeux francs vers Yann, qui ne detourna pas les siens; ils
ne songeaient plus a se fuir cette fois; devenus seulement tres roses
tous deux, lui aussi vite qu'elle, d'une meme montee de sang a leurs
joues, ils se regardaient, avec un peu d'effarement de se trouver si
pres; mais sans haine, presque avec douceur, reunis qu'ils etaient dans
une commune pensee de pitie et de protection.
Il y avait longtemps que les enfants de l'ecole lui en voulaient, a ce
pauvre matou defunt, parce qu'il avait la figure noire, un air de
diable; mais c'etait un tres bon chat, et, quand on le regardait de
pres, on lui trouvait au contraire la mine tranquille et caline. Ils
l'avaient tue avec des cailloux et son oeil pendait. La pauvre
vieille, en marmottant toujours des menaces, s'en allait tout emue,
toute branlante, emportant par la queue, comme un lapin, ce chat mort.
--Ah! mon pauvre garcon, mon pauvre garcon... s'il etait encore de ce
monde on n'aurait pas ose me faire ca, non, bien sur!...
Il lui etait sorti des especes de larmes qui coulaient dans ses rides;
et ses mains, a grosses veines bleues, tremblaient.
Gaud l'avait recoiffee au milieu, tachait de la consoler avec des
paroles douces de petite fille. Et Yann s'indignait; si c'etait
possible, que des enfants fussent si mechants! Faire une chose
pareille a une pauvre vieille femme! Les larmes lui en venaient
presque, a lui aussi. - Non point pour ce matou, il va sans dire: les
jeunes hommes, rudes comme lui, s'ils aiment bien a jouer avec les
betes, n'ont guere de sensiblerie pour elles; mais son coeur se
fendait, a marcher la derriere cette grand'mere en enfance, emportant
son pauvre chat par la queue. Il pensait a Sylvestre, qui l'avait tant
aimee; au chagrin horrible qu'il aurait eu, si on lui avait predit
qu'elle finirait ainsi, en derision et en misere.
Et Gaud s'excusait, comme etant chargee de sa tenue:
--C'est qu'elle sera tombee, pour etre si sale, disait-elle tout bas;
sa robe n'est plus bien neuve, c'est vrai, car nous ne sommes pas
riches, monsieur Yann; mais je l'avais encore raccommodee hier, et ce
matin quand je suis partie, je suis sure qu'elle etait propre et en
ordre.
Il la regarda alors longuement, beaucoup plus touche peut-etre par
cette petite explication toute simple qu'il ne l'eut ete par d'habiles
phrases, des reproches et des pleurs. Ils continuaient de marcher l'un
pres de l'autre, se rapprochant de la chaumiere des Moan. - Pour
jolie, elle l'avait toujours ete comme personne, il le savait fort
bien, mais il lui parut qu'elle l'etait encore davantage depuis sa
pauvrete et son deuil. Son air etait devenu plus serieux, ses yeux
gris de lin avaient l'expression plus reservee et semblaient malgre
cela vous penetrer plus avant, jusqu'au fond de l'ame. Sa taille aussi
avait acheve de se former. Vingt-trois ans bientot; elle etait dans
tout son epanouissement de beaute.
Et puis elle avait a present la tenue d'une fille de pecheur, sa robe
noire sans ornements et une coiffe tout unie; son air de demoiselle, on
ne savait plus bien d'ou il lui venait; c'etait quelque chose de cache
en elle-meme et d'involontaire dont on ne pouvait plus lui faire
reproche; peut-etre seulement son corsage, un peu plus ajuste que celui
des autres, par habitude d'autrefois, dessinant mieux sa poitrine ronde
et le haut de ses bras... Mais non, cela residait plutot dans sa voix
tranquille et dans son regard.
XVII
Decidement il les accompagnait, - jusque chez elles sans doute.
Ils s'en allaient tous trois, comme pour l'enterrement de ce chat, et
cela devenait presque un peu drole, maintenant, de les voir ainsi
passer en cortege; il y avait sur les portes des bonnes gens qui
souriaient. La vieille Yvonne au milieu, portant la bete; Gaud a sa
droite, troublee et toujours tres rose; le grand Yann a sa gauche, tete
haute, et pensif.
Cependant la pauvre vieille s'etait presque subitement apaisee en
route; d'elle-meme, elle s'etait recoiffee et, sans plus rien dire,
elle commencait a les observer alternativement l'un et l'autre, du coin
de son oeil qui etait redevenu clair.
Gaud ne parlait pas de peur de donner a Yann une occasion de prendre
conge; elle eut voulu rester sur ce bon regard doux qu'elle avait recu
de lui, marcher les yeux fermes pour ne plus voir rien autre chose,
marcher ainsi bien longtemps a ses cotes dans un reve qu'elle faisait,
au lieu d'arriver si vite a leur logis vide et sombre ou tout allait
s'evanouir.
A la porte, il y eut une de ces minutes d'indecision pendant lesquelles
il semble que le coeur cesse de battre. La grand'mere entra sans se
retourner; puis Gaud, hesitante, et Yann, par derriere, entra aussi...
Il etait chez elle, pour la premiere fois de sa vie; sans but,
probablement; qu'est-ce qu'il pouvait vouloir?... En passant le seuil,
il avait touche son chapeau, et puis, ses yeux ayant rencontre d'abord
le portrait de Sylvestre dans sa petite couronne mortuaire en perles
noires, il s'en etait approche lentement comme d'une tombe.
Gaud etait restee debout, appuyee des mains a leur table. Il regardait
maintenant tout autour de lui, et elle le suivait dans cette sorte de
revue silencieuse qu'il passait de leur pauvrete. Bien pauvre, en
effet, malgre son air range et honnete, le logis de ces deux
abandonnees qui s'etaient reunies. Peut-etre, au moins, eprouverait-il
pour elle un peu de bonne pitie, en la voyant redescendue a cette meme
misere, a ce granit fruste et a ce chaume. Il n'y avait plus de la
richesse passee, que le lit blanc, le beau lit de demoiselle, et
involontairement les yeux de Yann revenaient la...
Il ne disait rien... Pourquoi ne s'en allait-il pas?... La vieille
grand'mere, qui etait encore si fine a ses moments lucides, faisait
semblant de ne pas prendre garde a lui. Donc ils restaient debout
devant l'un l'autre, muets et anxieux, finissant par se regarder comme
pour quelque interrogation supreme.
Mais les instants passaient et, a chaque seconde ecoulee, le silence
semblait entre eux se figer davantage. Et ils se regardaient toujours
plus profondement, comme dans l'attente solenelle de quelque chose
d'inoui qui tardait a venir.
. . . . . . . . . . . .
--Gaud, demanda-t-il a demi-voix grave, si vous voulez toujours...
Qu'allait-il dire?... On devinait quelque grande decision, brusque
comme etaient les siennes, prise la tout a coup, et osant a peine etre
formulee...
--Si vous voulez toujours... La peche s'est bien vendue cette annee,
et j'ai un peu d'argent devant moi...
Si elle voulait toujours!... Que lui demandait-il? avait-elle bien
entendu? Elle etait aneantie devant l'immensite de ce qu'elle croyait
comprendre.
Et la vieille Yvonne, de son coin la-bas, dressait l'oreille, sentant
du bonheur approcher...
--Nous pourrions faire notre mariage, mademoiselle Gaud, si vous
vouliez toujours...
... Et puis il attendit sa reponse, qui ne vint pas... Qui donc
pouvait l'empecher de prononcer ce oui? Il s'etonnait, il avait peur,
et elle s'en apercevait bien. Appuyee des deux mains a la table,
devenue tout blanche, avec des yeux qui se voilaient, elle etait sans
voix, ressemblait a une mourante tres jolie...
--Eh bien, Gaud, repondis donc! dit la vieille grand'mere qui s'etait
levee pour venir a eux. Voyez-vous, ca la surprend, monsieur Yann; il
faut l'excuser; elle va reflechir et vous repondre tout a l'heure...
Asseyez-vous, monsieur Yann, et prenez un verre de cidre avec nous...
Mais non, elle ne pouvait pas repondre, Gaud; aucun mot ne lui venait
plus, dans son extase... C'etait donc vrai qu'il etait bon, qu'il
avait du coeur. Elle le retrouvait la, son vrai Yann, tel qu'elle
n'avait jamais cesse de le voir en elle-meme, malgre sa durete, malgre
son refus sauvage, malgre tout. Il l'avait dedaignee longtemps, il
l'acceptait aujourd'hui, - et aujourd'hui qu'elle etait pauvre; c'etait
son idee a lui sans doute, il avait eu quelque motif qu'elle saurait
plus tard; en ce moment, elle ne songeait pas du tout a lui en demander
compte, non plus qu'a lui reprocher son chagrin de deux annees... Tout
cela, d'ailleurs, etait si oublie, tout cela venait d'etre emporte si
loin, en une seconde, par le tourbillon delicieux qui passait sur sa
vie!...
Toujours muette, elle lui disait son adoration rien qu'avec les yeux,
tout noyes, qui le regardaient a une extreme profondeur, tandis qu'une
grosse pluie de larmes commencait a descendre le long de ses joues...
--Allons, Dieu vous benisse! mes enfants, dit la grand'mere Moan. Et
moi, je lui dois un grand merci, car je suis encore contente d'etre
devenue si vieille, pour avoir vu ca avant de mourir.
Ils restaient toujours la, l'un devant l'autre, se tenant les mains et
ne trouvant pas de mots pour se parler; ne connaissant aucune parole
qui fut assez douce, aucune phrase ayant le sens qu'il fallait, aucune
qui leur semblat digne de rompre leur delicieux silence.
--Embrassez-vous, au moins, mes enfants... Mais c'est qu'ils ne se
disent rien!... Ah! mon Dieu, les droles de petits enfants que j'ai la
par exemple!... Allons, Gaud, dis-lui donc quelque chose, ma fille...
De mont emps a moi, me semble qu'on s'embrassait, quand on s'etait
promis...
Yann ota son chapeau, comme saisi tout a coup d'un grand respect
inconnu, avant de se pencher pour embrasser Gaud, - et il lui sembla
que c'etait le premier vrai baiser qu'il eut jamais donne de sa vie.
Elle aussi l'embrassa, appuyant de tout son coeur ses levres fraiches,
inhabiles aux raffinements des caresses, sur cette joue de son fiance
que la mer avait doree. Dans les pierres du mur, le grillon leur
chantait le bonheur; il tombait juste, cette fois, par hasard. Et le
pauvre petit portrait de Sylvestre avait un air de leur sourire, du
milieu de sa couronne noire. Et tout paraissait s'etre subitement
vivifie et rajeuni dans la chaumiere morte. Le silence s'etait rempli
de musique inouies; meme le crepuscule pale d'hiver, qui entrait par la
lucarne, etait devenu comme une belle lueur enchantee...
--Alors, c'est au retour d'Islande que vous allez faire ca, mes bons
enfants?
Gaud baissa la tete. L'Islande, la _Leopoldine,_ - c'est vrai, elle
avait deja oublie ces epouvante dressees sur la route. - Au retour
d'Islande!... comme se serait long, encore tout cet ete d'attente
craintive. Et Yann, battant le sol du bout de son pied, a petits coups
rapides, devenu for presse lui aussi, comptait en lui-meme tres vite,
pour voir si, en se
depechant bien, on n'aurait pas le temps de se marier avant ce depart:
tant de jours pour reunir les papiers, tant de jours pour publier les
bans a l'eglise; oui, cela ne menerait jamais qu'au 20 ou 25 du mois
pour les noces, et, si rien n'entravait, on aurait donc encore une
grande semaine a rester ensemble apres.
--Je m'en vais toujours commencer par prevenir notre pere, dit-il, avec
autant de hate que si les minutes memes de leur vie etaient maintenant
mesurees et precieuses...
Quatrieme partie.
I
Les amoureux aiment toujours beaucoup s'asseoir ensemble sur les bancs,
devant les portes, quand la nuit tombe.
Yann et Gaud pratiquaient cela, eux aussi. Chaque soir, c'etait a la
porte de la chaumiere des Moan, sur le vieux banc de granit, qu'ils se
faisaient leur cour.
D'autres ont le printemps, l'ombre des arbres, les soirees tiedes, les
rosiers fleuris. Eux n'avaient rien que des crepuscules de fevrier
descendant sur un pays marin, tout d'ajoncs et de pierres. Aucune
branche de verdure au-dessus de leur tete, ni alentour, rien que le
ciel immense, ou passaient lentement des brumes errantes. Et pour
fleurs, des algues brunes, que les pecheurs, en remontant de la greve,
avaient entrainees dans le sentier avec leurs filets.
Les hivers ne sont pas rigoureux dans cette region tiedie par des
courants de la mer; mais c'est egal, ces crepuscules amenaient souvent
des humidites glacees et d'imperceptibles petites pluies qui se
deposaient sur leurs epaules.
Ils restaient tout de meme, se trouvant tres bien la. Et ce banc, qui
avait plus d'un siecle, ne s'etonnait pas de leur amour, en ayant deja
vu
bien d'autres; il en avait bien entendu, des douces paroles, sortir,
toujours les memes, de generation en generation, de la bouche des
jeunes, et il etait habitue a voir les amoureux revenir plus tard,
changes en vieux branlants et en vieilles tremblotantes, s'asseoir a la
meme place, - mais dans le jour alors pour respirer encore un peu d'air
et se chauffer a leur dernier soleil...
De temps en temps, la grand'mere Yvonne mettait la tete a la porte pour
les regarder. Non pas qu'elle fut inquiete de ce qu'ils faisaient
ensemble, mais par affection seulement, pour le plaisir de les voir, et
aussi pour essayer de les faire rentrer. Elle disait:
--Vous aurez froid, mes bons enfants, vous attraperez du mal. _Ma
Doue, ma Doue,_ rester dehors si tard, je vous demande un peu, ca
a-t-il du bon sens?
Froid!... Est-ce qu'ils avaient froid, eux? Est-ce qu'ils avaient
seulement conscience de quelque chose en dehors du bonheur d'etre l'un
pres de l'autre?
Les gens qui passaient, le soir, dans le chemin, entendaient un leger
murmure a deux voix, mele au bruissement que la mer faisait en dessous,
au pied des falaises. C'etait une musique tres harmonieuse, la voix
fraiche de Gaud alternait avec celle de Yann qui avait des sonorites
douces et caressantes dans des notes graves. On distinguait aussi
leurs deux silhouettes tranchant sur le granit du mur auquel ils
etaient adosses: d'abord le blanc de la coiffe de Gaud, puis toute sa
forme svelte en robe noire et, a cote d'elle, les epaules carrees de
son ami. Aus-dessus d'eux, le dome bossu der leur toit de paille et,
derriere tout cela, les infinis crepusculaires, le vide incolore des
eaux et du ciel...
Ils finissaient tout de meme par rentrer s'asseoir dans la cheminee, et
la vieille Yvonne, tout de suite endormie, la tete tombee en avant, ne
genait pas beaucoup ces deux jeunes qui s'aimaient. Ils recommencaient
a se parler a voix basse, ayant a se rattraper de deux ans de silence;
ayant besoin de se presser beaucoup pour se faire cette cour,
puisqu'elle devait si peu durer.
Il etait convenu qu'ils habiteraient chez cette grand'mere Yvonne qui,
par testament, leur leguait sa chaumiere; pour le moment, ils n'y
faisaient aucune amelioration, faute de temps, et remettaient au retour
d'Islande leur projet d'embellir un peu ce pauvre nid par trop desole.
II
... Un soir, il s'amusait a lui citer mille petites choses qu'elle
avait faites ou qui lui etaient arrivees depuis leur premiere
rencontre; il lui disait meme les robes qu'elle avait eues, les fetes
ou celle etait allee.
Elle l'ecoutait avec une extreme surprise. Comment donc savait-il tout
cela? Qui se serait imagine qu'il y avait fait attention et qu'il
etait capable de le retenir?...
Lui, souriait, faisant le mysterieux, et racontait encore d'autres
petits details, meme des choses qu'elle avait presque oubliees.
Maintenant, sans plus l'interrompre, elle le laissait dire, avec un
ravissement inattendu qui la prenait tout entiere; elle commencait a
deviner, a comprendre: c'est qu'il l'avait aimee, lui aussi, tout ce
temps-
la!... Elle avait ete sa preoccupation constante; il lui en faisait
l'aveu naif a present!...
Et alors qu'est-ce qu'il avait eu, mon Dieu; pourquoi l'avait-il tant
repoussee, tant fait souffrir?
Toujours ce mystere qu'il avait promis d'eclaircir pour elle, mais dont
il reculait sans cesse l'explication, avec un air embarrasse et un
commencement de sourire incomprehensible.
III
Ils allerent a Paimpol un beau jour, avec la grand'mere Yvonne, pour
acheter la robe de noces.
Parmi les beaux costumes de demoiselle qui lui restaient d'autrefois,
il y en avait qui auraient tres bien pu etre arranges pour la
circonstance, sans qu'on eut besoin de rien acheter. Mais Yann avait
voulu lui faire ce cadeau, et elle ne s'en etait pas trop defendue:
avoir une robe donnee par lui, payee avec l'argent de son travail et de
sa peche, il lui semblait que cela la fit deja un peu son epouse.
Ils la choisirent noire, Gaud n'ayant pas fini le deuil de son pere.
Mais Yann ne trouvait rien d'assez joli dans les etoffes qu'on
deployait devant eux. Il etait un peu hautain vis-a-vis des marchands
et, lui qui autrefois ne serait entre pour rien au monde dans aucune
des boutiques de Paimpol, ce jour-la s'occupait de tout, meme de la
forme qu'aurait cette robe; il voulut qu'on y mit de grandes bandes de
velours pour la rendre plus belle.
IV
Un soir qu'ils etaient assis sur leur banc de pierre dans la solitude
de leur falaise ou la nuit tombait, leurs yeux s'arreterent par hasard
sur un buisson d'epines - le seul d'alentour - qui croissait entre les
rochers au bord du chemin. Dans la demi-obscurite, il leur sembla
distinguer sur ce buisson de legeres petites houppes blanches:
--On dirait qu'il est fleuri, dit Yann. Et ils s'approcherent pour
s'en assurer.
Il etait tout en fleurs. N'y voyant pas beaucoup, ils le toucherent,
verifiant avec leurs doigts la presence de ces petites fleurettes qui
etaient tout humides de brouillard. Et alors, il leur vint une
premiere impression hative de printemps; du meme coup, ils
s'apercurent que les jours avaient allonge; qu'il y avait quelque chose
de plus tiede dans l'air, de plus lumineux dans la nuit.
Mais comme ce buisson etait en avance! Nulle part dans le pays au bord
d'aucun chemin, on n'en eut trouve un pareil. Sans doute, il avait
fleuri la expres pour eux, pour leur fete d'amour...
--Oh! nous allons en cueillir alors! dit Yann.
Et, presque a tatons, il composa un bouquet entre ses mains rudes; avec
le grand couteau de pecheur qu'il portait a sa ceinture, il enleva
soigneusement les epines, puis il le mit au corsage de Gaud:
--La, comme une mariee, dit-il en se reculant comme pour voir, malgre
la nuit, si cela lui seyait bien.
Au-dessous d'eux, la mer tres calme deferlait faiblement sur les galets
de la greve, avec un petit bruissement intermittent, regulier comme une
respiration de sommeil; elle semblait indifferente, ou meme favorable a
cette cour qu'ils se faisaient la tout pres d'elle.
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