Pecheur d\'Islande by Pierre Loti
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Pierre Loti >> Pecheur d\'Islande
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Les jours leur paraissaient longs dans l'attente des soirees, et
ensuite, quand ils se quittaient sur le coup de dix heures, il leur
venait un petit decouragement de vivre, parce que c'etait deja fini...
Il fallait se hater pour les papiers, pour tout, sous peine de n'etre
pas pret et de laisser fuir le bonheur devant soi, jusqu'a l'automne,
jusqu'a l'avenir incertain...
Leur cour, faite le soir dans ce lieu triste, au bruit continuel de la
mer, et avec cette preoccupation un peu enfievree de la marche du
temps, prenait de tout cela quelque chose de particulier et de presque
sombre. Ils etaient des amoureux differents des autres, plus graves,
plus inquiets dans leur amour.
Il ne disait toujours pas ce qu'il avait eu pendant deux ans contre
elle et, quand il etait reparti le soir, ce mystere tourmentait Gaud.
Pourtant il l'aimait bien, elle en etait sure.
C'etait vrai, qu'il l'avait de tout temps aimee, mais pas comme a
present: cela augmentait dans son coeur et dans sa tete comme une
maree, qui monte, jusqu'a tout remplir. Il n'avait jamais connu cette
maniere d'aimer quelqu'un.
De temps en temps, sur le banc de pierre, il s'allongeait, presque
etendu, jetait la tete sur les genoux de Gaud, par calinerie d'enfant
pour se faire caresser, et puis se redressait bien vite, par
convenance. Il eut aime se coucher par terre a ses pieds, et rester
la, le front appuye sur le bas de sa robe. En dehors de ce baiser de
frere qu'il lui donnait en arrivant et en partant, il n'osait pas
l'embrasser. Il adorait le je ne sais quoi invisible qui etait en
elle, qui etait son ame, qui se manifestait a lui dans le son pur et
tranquille de sa voix, dans l'expression de son sourire, dans son beau
regard limpide...
Et dire qu'elle etait en meme temps une femme de chair, plus belle et
plus desirable qu'aucune autre; qu'elle lui appartiendrait bientot
d'une maniere aussi complete que ses maitresses d'avant, sans cesser
pour cela d'etre _elle-meme!..._ Cette idee le faisait frissonner
jusqu'aux moelles profondes; il ne concevait pas bien d'avance ce que
serait une pareille ivresse, mais il n'y arretait pas sa pensee, par
respect, se demandant presque s'il oserait commettre ce delicieux
sacrilege...
V
Un soir de pluie, ils etaient assis pres l'un de l'autre dans la
cheminee, et leur grand'mere Yvonne dormait en face d'eux. La flamme
qui dansait dans les branchages du foyer faisait promener au plafond
noir leurs ombres agrandies.
Ils se parlaient bien bas, comme font tous les amoureux. Mais il y
avait, ce soir-la, de longs silences embarrasses, dans leur causerie.
Lui surtout ne disait presque rien, et baissait la tete avec un
demi-sourire, cherchant a se derober aux regards de Gaud.
C'est qu'elle l'avait presse de questions, toute la soiree, sur ce
mystere qu'il n'y avait pas moyen de lui faire dire, et cette fois il
se voyait pris: elle etait trop fine et trop decidee a savoir; aucun
faux-fuyant ne le tirerait plus de ce mauvais pas.
--De mechants propos, qu'on avait tenus sur mon compte? Demandait-elle.
Il essaya de repondre oui. De mechants propos, oh!... on en avait tenu
beaucoup dans Paimpol, et dans Ploubazlanec...
Elle demanda quoi. Il se troubla et ne sut pas dire. Alors elle vit
bien que se devait etre autre chose.
--C'etait ma toilette, Yann?
Pour la toilette, il est sur que cela y avait contribue; elle en
faisait trop, pendant un temps, pour devenir la femme d'un simple
pecheur. Mais enfin il etait force de convenir que ce n'etait pas tout.
--Etait-ce parce que, dans ce temps la, nous passions pour riches?
Vous aviez peur d'etre refuse?
--Oh! non, pas cela.
Il fit cette reponse avec une si naive surete de lui-meme, que Gaud en
fut amusee. Et puis il y eut de nouveau un silence pendant lequel on
entendit dehors le bruit gemissant de la brise et de la mer.
Tandis qu'elle l'observait attentivement, une idee commencait a lui
venir, et son expression changeait a mesure:
--Ce n'etait rien de tout cela, Yann; alors quoi? Dit-elle en le
regardant tout a coup dans le blanc des yeux, avec le sourire
d'inquisition irresistible de quelqu'un qui a devine.
Et lui detourna la tete, en riant tout a fait.
Ainsi, c'etait bien cela, elle avait trouve: de raison, il ne pouvait
pas lui en donner, parce qu'il n'y en avait pas, il n'y en avait eu
jamais. Eh bien, oui, tout simplement il avait fait son tetu (comme
Sylvestre disait jadis), et c'etait tout. Mais voila aussi, on l'avait
tourmente avec cette Gaud! Tout le monde s'y etait mis, ses parents,
Sylvestre, ses camarades islandais, jusqu'a Gaud elle-meme. Alors il
avait commence a dire non, obstinement non, tout en gardant au fond de
son coeur l'idee qu'un jour, quand personne n'y penserait plus, cela
finirait certainement par etre oui.
Et c'etait pour cet enfantillage de son Yann que Gaud avait langui,
abandonnee pendant deux ans, et desire mourir...
Apres le premier mouvement, qui avait ete de rire un peu, par confusion
d'etre decouvert, Yann regarda Gaud avec de bons yeux graves qui, a
leur tour interrogeaient profondement: lui pardonnerait-elle au moins?
Il avait un si grand remords aujourd'hui de lui avoir fait tant de
peine, lui pardonnerait-elle?...
--C'est mon caractere qui est comme cela, Gaud, dit-il. Chez nous,
avec mes parents, c'est la meme chose. Des fois, quand je fais ma tete
dure, je reste pendant des huit jours comme fache avec eux presque sans
parler a personne. Et pourtant je les aime bien, vous le savez, et je
finis toujours par leur obeir dans tout ce qu'ils veulent, comme si
j'etais encore un enfant de dix ans... Si vous croyez que ca faisait
mon affaire, a moi, de ne pas me marier! Non, cela n'aurait plus dure
longtemps dans tous les cas, Gaud, vous pouvez me croire.
Oh! si elle lui pardonnait! Elle sentait tout doucement des larmes lui
venir, et c'etait le reste de son chagrin d'autrefois qui finissait de
s'en aller a cet aveu de son Yann. D'ailleurs, sans toute sa
souffrance d'avant, l'heure presente n'eut pas ete si delicieuse; a
present que c'etait fini, elle aimait presque mieux avoir connu ce
temps d'epreuve.
Maintenant tout etait eclairci entre eux deux; d'une maniere
inattendue, il est vrai, mais complete: il n'y avait aucun voile entre
leurs deux ames. Il l'attira contre lui dans ses bras et, leurs tetes
s'etant rapprochees, ils resterent la longtemps, leurs joues appuyees
l'une sur l'autre, n'ayant plus besoin de rien s'expliquer ni de rien
se dire. Et en ce moment, leur
etreinte etait si chaste que, la grand'mere Yvonne s'etant reveillee,
ils demeurerent devant elle comme ils etaient, sans aucun trouble.
. . . . . . . . . . . . . . . . . .
VI
C'etait six jours avant le depart pour l'Islande. Leur cortege de
noces s'en revenait de l'eglise de Ploubazlanec, pourchasse par un vent
furieux, sous un ciel charge et tout noir.
Au bras l'un de l'autre, ils etaient beaux tous deux, marchant comme
des rois, en tete de leur longue suite, marchant comme dans un reve.
Calmes, recueillis, graves, ils avaient l'air de ne rien voir; de
dominer la vie, d'etre au-dessus de tout. Ils semblaient meme etre
respectes par le vent, tandis que, derriere eux, ce cortege etait un
joyeux desordre de couples rieurs, que de grandes rafales d'ouest
tourmentaient.
Beaucoup de jeunes, chez lesquels aussi la vie debordait; d'autres,
deja grisonnants, mais qui souriaient encore en se rappelant le jour de
leurs noces et leurs premieres annees. Grand'mere Yvonne etait la et
suivait aussi, tres eventee, mais presque heureuse, au bras d'un vieil
oncle de Yann qui lui disait des galanteries anciennes; elle portait
une belle coiffe neuve qu'on lui avait achetee pour la circonstance et
toujours son petit chale, reteint une troisieme fois - en noir, a cause
de Sylvestre.
Et le vent secouait indistinctement tous ces invites; on voyait les
jupes relevees et des robes retournees; des chapeaux et des coiffes qui
s'envolaient.
A la porte de l'eglise, les maries s'etaient achete, suivant la
coutume, des bouquets de fausses fleurs pour completer leur toilette de
fete. Yann avait attache les siennes au hasard sur sa poitrine large,
mais il etait de ceux a qui tout va bien. Quant a Gaud, il y avait de
la demoiselle encore dans la facon dont ces pauvres fleurs grossieres
etaient piquees en haut de son corsage - tres ajuste, comme autrefois
sur sa forme exquise.
Le violonaire qui menait tout ce monde, affole par le vent, jouait a la
diable; ses airs arrivaient aux oreilles par bouffees, et, dans le
bruit des bourrasques, semblaient une petite musique drole plus grele
que les cris d'une mouette.
Tout Ploubazlanec etait sorti pour les voir. Ce mariage avait quelque
chose qui passionnait les gens, et on etait venu de loin a la ronde;
aux carrefours des sentiers, il y avait partout des groupes qui
stationnaient pour les attendre. Presque tous les "Islandais" de
Paimpol, les amis de Yann, etaient la postes. Ils saluaient les maries
au passage; Gaud repondait en s'inclinant legerement comme une
demoiselle, avec sa grace serieuse, et, tout le long de sa route, elle
etait admiree.
Et les hameaux d'alentour, les plus perdus, les plus noirs, meme ceux
des bois, s'etaient vides de leurs mendiants, de leurs estropies, de
leurs fous, de leurs idiots a bequilles. Cette gent etait echelonnee
sur le parcours, avec des musiques, des accordeons, des vielles; ils
tendaient leurs mains, leurs sebiles, leurs chapeaux, pour recevoir des
aumones que Yann leur lancait avec son grand air noble, et Gaud, avec
son joli sourire de reine. Il y avait de ces mendiants qui etaient
tres vieux, qui avaient des cheveux gris sur des tetes vides n'ayant
jamais rien contenu; tapis dans les creux des chemins, ils etaient de
la meme couleur que la terre d'ou ils semblaient n'etre
qu'incompletement sortis, et ou ils allaient rentrer bientot sans avoir
eu de pensees; leurs yeux egares inquietaient comme le mystere de leurs
existences avortees et inutiles. Ils regardaient passer, sans
comprendre, cette fete de la vie pleine et superbe...
On continua de marcher au dela du hameau de Pors-Even et de la maison
des Gaos. C'etait pour se rendre, suivant l'usage traditionnel des
maries du pays de Ploubazlanec, a la chapelle de la Trinite, qui est
comme au bout du monde breton.
Au pied de la derniere et extreme falaise, elle pose sur un seuil de
roches basses, tout pres des eaux, et semble deja appartenir a la mer.
Pour y descendre, on prend un sentier de chevre parmi des blocs de
granit. Et le cortege de noces se repandit sur la pente de ce cap
isole, au milieu des pierres, les paroles joyeuses ou galantes se
perdant tout a fait dans le bruit du vent et des lames.
Impossible d'atteindre cette chapelle; par ce gros temps, le passage
n'etait pas sur, la mer venait trop pres pour frapper ses grands coups.
On voyait bondir tres haut ses gerbes blanches qui, en retombant, se
deployaient pour tout inonder.
Yann, qui s'etait le plus avance, avec Gaud appuyee a son bras, recula
le premier devant les embruns. En arriere, son cortege restait
echelonne sur les roches, en amphitheatre, et lui, semblait etre venu
la pour presenter sa femme a la mer; mais celle-ci faisait mauvais
visage a la mariee nouvelle.
En se retournant, il apercut le violonaire, perche sur un rocher gris
et cherchant a rattraper, entre deux rafales, son air de contredanse.
--Ramasse ta musique, mon ami, lui dit-il; la mer nous en joue d'une
autre qui marche mieux que la tienne...
En meme temps commenca une grande pluie fouettante qui menacait depuis
le matin. Alors ce fut une debandade folle avec des cris et des rires,
pour grimper sur la haute falaise et se sauver chez les Gaos...
VII
Le diner de noces se fit chez les parents d'Yann, a cause de ce logis
de Gaud, qui etait bien pauvre.
Ce fut en haut, dans la grande chambre neuve, une tablee de vingt-cinq
personnes autour des maries; des soeurs et des freres; le cousin Gaos
le pilote; Guermeur, Keraez, Yvon Duff, tous ceux de l'ancienne
_Marie,_qui etaient de la _Leopoldine_ a present; quatre filles
d'honneur tres jolies, leurs nattes de cheveux disposees en rond
au-dessus des oreilles, comme autrefois les imperatrices de Byzance, et
leur coiffe blanche a la nouvelle mode des jeunes, en forme de conque
marine; quatre garcons d'honneur, tous Islandais, bien plantes, avec de
beaux yeux fiers.
Et en bas aussi, bien entendu, on mangeait et on cuisinait; toute la
queue du cortege s'y etait entassee en desordre, et des femmes de
peine, louees a Paimpol, perdaient la tete devant la grande cheminee
encombree de poeles et de marmites.
Les parents d'Yann auraient souhaite pour leur fils une femme plus
riche, c'est bien sur; mais Gaud etait connue a present pour une fille
sage et courageuse; et puis, a defaut de sa fortune perdue, elle etait
la plus belle du pays, et cela lef flattait de voir les deux epoux si
assortis.
Le vieux pere, en gaite apres la soupe, disait de ce mariage:
--Ca va faire encore des Gaos, on n'en manquait pourtant pas dans
Ploubazlanec!
Et en comptant sur ses doigts, il expliquait a un oncle de la mariee
comment il y en avait tant de ce nom-la: son pere, qui etait le plus
jeune de neuf freres, avait eu douze enfants, tous maries avec des
cousines, et ca en avait fait, tout ca, des Gaos, malgres les disparus
d'Islande!...
--Pour moi, dit-il, j'ai epouse aussi une Gaos ma parente, et nous en
avons fait encore quatorze a nous deux.
Et a l'idee de cette peuplade, il se rejouissait, en secouant sa tete
blanche.
Dame! il avait eu de la peine pour les elever ses quatorze petits Gaos;
mais a present ils se debrouillaient, et puis ces dix mille francs de
l'epave les avaient mis vraiment bien a leur aise.
En gaite aussi, le voisin Guermeur racontait ses tours joues au
_service_ (Les hommes de la cote appellent ainsi leur temps de matelot
dans la marine de guerre.), des histoires de Chinois, d'Antilles, de
Bresil, faisant ecarquiller les yeux aux jeunes qui allaient y aller.
Un de ses meilleurs souvenirs, c'etait une fois, a bord de
_l'Iphigenie,_ on faisait le plein des soutes a vin, le soir, a la
brune; et la manche en cuir, par ou ca passait pour descendre, s'etait
crevee. Alors, au lieu d'avertir, on s'etait mis a boire a meme
jusqu'a plus soif; ca avait dure deux heures, cette fete; a la fin ca
coulait plein la batterie; tout le monde etait soul!
Et ces vieux marins, assis a table, riaient de leur rire bon enfant
avec une pointe de malice.
--On crie contre le _service,_ disaient-ils; eh bien! il n'y a encore
que la, pour faire des tours pareils!
Dehors, le temps ne s'embellissait pas, au contraire; le vent, la
pluie, faisaient rage dans une epaisse nuit. Malgre les precautions
prises, quelques-uns s'inquietaient de leur bateau, ou de leur barque
amarree dans le port, et parlaient de se lever pour aller y voir.
Cependant un autre bruit, beaucoup plus gai a entendre, arrivait d'en
bas ou les plus jeunes de la noce soupaient les uns sur les autres:
c'etaient les cris de joie, les eclats de rire des petits-cousins et
des petites-cousines, qui commencaient a se sentir tres emoustilles par
le cidre.
On avait servi des viandes bouillies, des viandes roties, des poulets,
plusieurs especes de poissons, des omelettes et des crepes.
On avait cause peche et contrebande, discute toute sorte de facons pour
attraper les messieurs douaniers qui sont, comme on sait, les ennemis
des hommes de mer.
En haut, a la table d'honneur, on se lancait meme a parler d'aventures
droles.
Ceci se croisait, en breton, entre ces hommes qui tous, a leur epoque,
avaient roule le monde.
--A Hong-Kong, les _maisons,_ tu sais bien, les _maisons_ qui sont la,
en montant dans les petites rues...
--Ah! oui, repondait du bout de la table un autre qui les avait
frequentees, - oui, en tirant sur la droite quand on arrive?
--C'est ca; enfin, chez les dames chinoises, quoi!... Donc, nous
avions _consomme_ la dedans, a trois que nous etions... Des vilaines
femmes, _ma Doue,_ mais vilaines!...
--Oh! pour vilaines, je te crois, dit negligemment le grand Yann qui,
lui aussi, dans un moment d'erreur, apres une longue traversee, les
avait connues, ces Chinoises.
--Apres, pour payer, qui est-ce qui en avait des piastres?... Cherche,
cherche dans les poches, - ni moi, ni toi, ni lui, - plus le sou
personne! - Nous faisons des excuses, en promettant de revenir. (Ici,
il contournait sa rude figure bronzee et minaudait comme une Chinoise
tres surprise). Mais la vieille, pas confiante, commence a miauler, a
faire le diable, et finit pour nous griffer avec ses pattes jaunes.
(Maintenant, il singeait ces voix pointues de la-bas et grimacait comme
cette vieille en colere, tout en roulant ses yeux qu'il avait
retrousses par le coin avec ces doigts.) Et voila les deux Chinois,
les deux... enfin les deux patrons de la boite, tu me comprends, - qui
ferment la grille a clef, nous dedans! Comme de juste, on te les
empoigne par la queue pour les mettre en danse la tete contre les murs.
- Mais crac! il en sort d'autres par tous les trous, au moins une
douzaine qui se relevent les manches pour nous tomber dessus, - avec
des airs de se mefier tout de meme. - Moi, j'avais justement mon
paquet de cannes a sucre, achetees pour mes provisions de route; et
c'est solide, ca ne casse pas, quand c'est vert; alors tu penses, pour
cogner sur les magots, si ca nous a ete utile...
Non, decidement il venait trop fort; en ce moment les vitres
tremblaient sous une rafale terrible, et le conteur, ayant brusque la
fin de son histoire, se leva pour aller voir sa barque.
Un autre disait:
--Quand j'etais quartier-maitre canonnier, en fonctions de caporal
d'armes sur la _Zenobie,_ a Aden, un jour, je vois les marchands de
plumes d'autruche qui montent a bord (imitant l'accent de la-bas):
"Bonjour, caporal d'armes; nous pas voleurs, nous bons marchands."
D'un _paravirer_ je te les fais redescendre quatre a quatre: "Toi, bon
marchand, que je dis, apporte un peu d'abord un bouquet de plumes pour
me faire cadeau; nous verrons apres si on te laissera monter avec ta
pacotille." Et je m'en serais fait pas mal d'argent au retour, si je
n'avais pas ete si bete! (Douloureusement): mais, tu sais, dans ce
temps j'etais jeune homme... Alors, a Toulon, une connaissance a moi
qui travaillait dans les modes...
Allons bon, voici qu'un des petits freres d'Yann, un futur Islandais,
avec une bonne figure rose et des yeux vifs, tout d'un coup se trouve
malade pour avoir bu trop de cidre. Bien vite il faut l'emporter, le
petit Laumec, ce qui coupe court au recit des perfidies de cette
modiste pour avoir ces plumes...
Le vent dans la cheminee hurlait comme un damne qui souffre; de temps
en temps, avec une force a faire peur, il secouait toute la maison sur
ses fondements de pierre.
--On dirait que ca le fache, parce que nous sommes en train de nous
amuser, dit le cousin pilote.
--Non, c'est la mer qui n'est pas contente, repondit Yann, en souriant
a Gaud, - parce que je lui avais promis mariage.
Cependant, une sorte de langueur etrange commencait a les prendre tous
deux; ils se parlaient plus bas, la main dans la main, isoles au milieu
de la gaite des autres. Lui, Yann, connaissant l'effet du vin sur le
sens, ne buvait pas du tout ce soir-la. Et il rougissait a present, ce
grand garcon, quand quelqu'un de ses camarades islandais disait une
plaisanterie de matelot sur la nuit qui allait suivre.
Par instants aussi il etait triste, en pensant tout a coup a
Sylvestre... D'ailleurs, il etait convenu qu'on ne devait pas danser a
cause du pere de Gaud et a cause de lui.
On etait au dessert; bientot allaient commencer les chansons. Mais
avant, il y avait les prieres a dire, pour les defunts de la famille;
dans les fetes de mariage, on ne manque jamais a ce devoir de religion,
et quand on vit le pere Gaos se lever en decouvrant sa tete blanche, il
se fit du silence partout:
--Ceci, dit-il, est pour Guillaume Gaos, mon pere.
Et, en se signant, il commenca pour ce mort la priere latine:
--_Pater noster, qui es in coelis, sanctificetur nomen tuum..._
Un silence d'eglise s'etait maintenant propage jusqu'en bas, aux
tablees joyeuses des petits. Tous ceux qui etaient dans cette maison
repetaient en esprit les memes mots eternels.
--Ceci est pour Yves et Jean Gaos, mes freres, perdus dans la mer
d'Islande... Ceci est pour Pierre Gaos, mon fils, naufrage a bord de
la _Zelie_...
Puis, quand tous ces Gaos eurent chacun leur priere, il se tourna vers
la grand'mere Yvonne:
--Ceci, dit-il, est pour Sylvestre Moan. Et il en recita une autre
encore. Alors Yann pleura.
--..._Sed libera nos a malo, Amen._
Les chansons commencerent apres. Des chansons apprises _au service,_
sur le gaillard d'avant, ou il y a, comme on sait, beaucoup de beaux
chanteurs:
Un noble corps, pas moins, que celui des zouaves,
Mais chez nous les braves
Narguent le destin,
Hurrah! Hurrah! vive le vrai marin!
Les couplets etaient dits par un des garcons d'honneur, d'une maniere
tout a fait langoureuse qui allait a l'ame; et puis le choeur etait
repris par d'autres belles voix profondes.
Mais les nouveaux epoux n'entendaient plus que du fond d'une sorte de
lointain; quand ils se regardaient, leurs yeux brillaient d'un eclat
trouble, comme des lampes voilees; ils se parlaient de plus en plus
bas, la main toujours dans la main, et Gaud baissait souvent la tete,
prise peu a peu, devant son maitre, d'une crainte plus grande et plus
delicieuse.
Maintenant le cousin pilote faisait le tour de la table pour servir
d'un certain vin a lui; il l'avait apporte avec beaucoup de
precautions, caressant la bouteille couchee, qu'il ne fallait pas
remuer, disait-il.
Il en raconta l'histoire: un jour de peche, une barrique flottait toute
seule au large; pas moyen de la ramener, elle etait trop grosse; alors
ils l'avaient crevee en mer, remplissant tout ce qu'il y avait a bord
de pots et de moques. Impossible de tout emporter. On avait fait des
signes aux autres pilotes, aux autres pecheurs; toutes les voiles en
vue s'etaient rassemblees autour de la trouvaille.
--Et j'en connais plus d'un qui etait soul, en rentrant le soir a
Pors-Even.
Toujours le vent continuait son bruit affreux.
En bas, les enfants dansaient des rondes; il y en avait bien
quelques-uns de couches, - des tout petit Gaos, ceux-ci; - mais les
autres faisaient le diable, menes par le petit Fantec (en francais:
Francois) et le petit Laumec (en francais: Guillaume), voulant
absolument aller sauter dehors, et, a toute minute, ouvrant la porte a
des rafales furieuses qui soufflaient les chandelles.
Lui, le cousin pilote, finissait l'histoire de son vin pour son compte,
il en avait eu quarante bouteilles; il priait bien qu'on n'en parlat
pas, a cause de M. le commissaire de l'inscription maritime, qui aurait
pu lui chercher une affaire pour cette epave non declaree.
--Mais voila, disait-il, il aurait fallu les soigner, ces bouteilles;
si on avait pu les tirer au clair, ca serait devenu tout a fait du vin
superieur; car, certes, il y avait dedans beaucoup plus de jus de
raisin que dans toutes les caves des debitants de Paimpol.
Qui sait ou il avait pousse, ce vin de naufrage? Il etait fort, haut
en couleur, tres mele d'eau de mer, et gardait le gout acre du sel. Il
fut neanmoins trouve tres bon, et plusieurs bouteilles se viderent.
Les tetes tournerent un peu; le son des voix devenait plus confus et
les garcons embrassaient les filles.
Les chansons continuaient gaiment; cependant on n'avait guere l'esprit
tranquille a ce souper, et les hommes echangeaient des signes
d'inquietude a cause du mauvais temps qui augmentait toujours.
Dehors, le bruit sinistre allait son train, pis que jamais. Cela
devenait comme un seul cri, continu, renfle, menacant, pousse a la
fois, a plein gosier, a cou tendu, par des milliers de betes enragees.
On croyait aussi entendre de gros canons de marine tirer dans le
lointain leurs formidables coups sourds: et cela, c'etait la mer qui
battait de partout le pays de Ploubazlanec: - non, elle ne paraissait
pas contente, en effet, et Gaud se sentait le coeur serre par cette
musique d'epouvante, que personne n'avait commandee pour leur fete de
noces.
Sur les minuit, pendant une accalmie, Yann, qui s'etait leve doucement,
fit signe a sa femme de venir lui parler.
C'etait pour s'en aller chez eux... Elle rougit, prise d'une pudeur,
confuse de s'etre levee... Puis elle dit que ce serait impoli, s'en
aller tout de suite, laisser les autres.
--Non, repondit Yann, c'est le pere qui l'a permis; nous pouvons.
Et il l'entraina. Ils se sauverent furtivement.
Dehors ils se trouverent dans le froid, dans le vent sinistre, dans la
nuit profonde et tourmentee. Ils se mirent a courir, en se tenant par
la main. Du haut de ce chemin de falaise, on devinait sans les voir
les lointains de la mer furieuse, d'ou montait tout ce bruit. Ils
couraient tous deux, cingles en plein visage, le corps penche en avant,
contre les rafales, obliges quelquefois de se retourner, la main devant
la bouche, pour reprendre leur respiration que ce vent avait coupee.
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